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Full text of "Remarques sur la langue françoise. Nouv. éd. comprenant le texte de l'édition originale. Une introd. et une table analytique des matieres par A. Chassang"

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S^yK.-' 



















SUR 



LANGUE FRANCOISE 




REMARQUES 



sun LA 



LANGUE FRANCOISE 



PAR 



VAUGELAS 



NOUVELLE EDITION 

COMPRENANT LE TEXTE DE I/EDITION ORIGINAL!'. 

DES REMARQUES 1NEDITES 

UNE CLEF INEDITE DE CON BART 

TOUS LES COMMENTAIRES DU XVII e SIECLE 

DES NOTES NOUVELLES 
UNE INTRODUCTION ET UNE TABLE ANALYTIQUE 1>ES MATIERES 

PAR 

A. GHASSANG 

Docteur fes-lcltres, Laur6at de l'Acad<5mie francaisc 
Inspectcur general dc rinstruction publique 



TOME PREMIER 



VERSAILLES 

CF.RF ET FILS, EDITEURS 



PARIS 

L1BRAIR1E DE L BAUDRY 




RUK DUPLESSIS, D9 9 RUE DES SAINTS-FERE'S, 15 

1S8O 




vj 







INTRODUCTION 



DU NOUVEL EDITEUR 



VAUGELAS 

ET LES ETUDES SUR LA LANGUE FRANCAISE 

AU XVII" SIECLE 

I. 

OB JET DE LA. PR13SENTE PUBLICATION. 

Ge n'est pas seulement une Edition de Vaugelas 
que nous avons voulu presenter au public. Si inte- 
ressantes que soient les Remarques sur la langue 
francoise de ce grammairien, elles ne inarquent 
qu'une epoque dans Fhistoire de la langue, a savoir 
la fin de la premiere moitie du xvn e siecle. Mais ces 
Remarques ont 6t6 le point de depart de toute une 
serie & Observations sur la langue, dont les auteurs 
sout ou des disciples ou des adversaires de Vaugelas : 
1'Academie francaise elle-meme a donne en 1704 une 
edition des Remarques avec son propre jugement. On 

VAUGELAS. I. a 



II INTRODUCTION 

le voit, c'est une veritable enquete sur la langue 
francaise, qui a rempli tout le xvu e siecle, et qui, com- 
mencee dans la petite chambre de Malherbe et dans 
a le salon bleu de l'H6tel de Rambouillet, a ete 
close par les decisions collectives de 1'Academie. 

Une histoire de la langue francaise etant encore a 
faire, il nous a senible utile de rassembler quelques- 
uns des documents les plus considerables de cette 
histoire, a son 6poque la plus glorieuse. En efl'et, a 
cote des grands ecrivains qui fixerent la langue, les 
grammairieiis jouerent au xvn siecle un role impor-, 
tant. Ce role., leurs successeurs ne 1'ont pas retrouve 
depuis, et parce qu'ils furent inferieurs en merite, 
et parce que, la langue une fois faite, on s'occupa 
plut6t de Tappliquer que de 1'etudier. L'attention du 
public et les efforts des lettres se porterent presque 
exclusivement vers la poesie, la philosophic, 1'his- 
toire et la politique. 

Nous avons recueilli dans ces deux volumes des 
documents epars dans sept volumes devenus assez 
rares : 4 le volume des Remarques de Vaugelas; 2 les 
les trois volumes contenant, avec ces Remarques, les 
notes de Patru et de Thomas Gorneille ; 3 les deux 
volumes des Observations de I'Academie francaise ; 
4 le volume des Nouvelles Remarques de Vaugelas, 
publiees par Aleman (Voyez la suite de cette Intro- 
duction, vii, p. LH). A tous ces documents nous 
avons ajoute, en Supplement, des Remarques incites, 
tirees d'un manuscrit de 1'ouvrage de Vaugelas qui 
se trouve a la Bibliotheque de 1' Arsenal, et dont nous 
parlerons plus loin (voyez vm, p. LIU). Ces dernieres 
Remarques sont peu nombreuses, mais elles ont leur 
interet pour 1'histoire du vocabulaire, de la syntaxe 
et de la prononciation. 

Tout d'abord il y avait lieu de reunir des pages 
dont Fensemble est si instructif. Le commentaire de 



r 



DU NOUVEL &DITEUR III 

Thomas Corneille, par exemple, se recommande moins 
encore par le nom de son auteur que par les temoi- 
gnages qui s'y trouvent recueillis : c'est une analyse 
exacte et judicieuse de tout ce qui a ete dit sur les 
Remarques de Vaugelas par Chapelain, La Mothe le 
Vayer, Dupleix, Menage et le Pere Bouhours; et 11 y 
joint ses propres observations. 

De plus, il fallait soumettre a une revision critique 
le texte de Vaugelas et les notes de Patru. Pour 
Vaugelas, nous donnons le texte de 1'edition origi- 
nale (1647), en tenant compte de V Erratum qui suit la 
Preface. Pour Patru, nous ne nous sommes pas borne 
a reproduire ses notes d'apres la publication incor- 
recte qui en avait ete faite, soil dans ses CEuvres, soil 
avec les notes de Th. Corneille (1738) : nous les avons 
revues et corrigees d'apres le manuscrit meme de ces 
notes, qui se trouve a la Bibliotheque Mazarine et 
qui n'est autre qu'un exemplaire des Remarques cou- 
vert de notes marginales de la main de Patru 1 . 

Pour eclaircir les allusions contemporaines si fre'- 
quentes dans les Remaryues de Vaugelas, . nous don- 
nons une Clef, que nous avons trouvee dans les ma- 
nuscrits de Gonrart, et qui etaitrestee in^dite *. 

Enfin nous avons nous-meme, a 1'occasion, ajoute" 
quelques notes discretes ' sur certains points ou les 
indications de Gonrart faisaient defaut. Pour les dis- 
cussions sur la langue, nous avons laisse la parole 
aux contemporains ; mais nous avons cm devoir, 

1 C'est le nume'ro 19b4 L. II nous a servi, d'une part a retablir 
1'orthographe de Patru, d'autre part a corriger des erreurs de lec- 
ture (par exemple le poete Gaces Brulee, cit6 par Fauchet, 6tait 
devenu Gausboule, I. 185), et surtout a ajouter bien des notes ou 
des parties de notes qui avaient e"t6 omises : ces omissions portaient 
toutes sur Thistoire de la langue, c'est-a-dire sur ce qui nous in- 
teresse le plus aujourd'hui, mais interessait moins le xviii 8 siecle. 

* Bibliotheque de 1' Arsenal, manuscrits de Conrart, in-folio, 
t. XI, p. 24-25. 



IV INTRODUCTION 

dans les pages qui suivent, presenter une etude d'en- 
semble sur Vaugelas, sur sa vie, son livre, ses doc- 
trines, les controverses qu'elles souleverent, et la 
part qui lui revient dans 1'histoire de la langue fran- 
caise; et, comme_il_rfy a dans les Remarques aucun 
ordre pour permettre de rechercher sur toutes les 
questions de langue 1'opinion de Vaugelas, nous 
avons mis a la fin du second volume une Table des 
matieres aussi complete que possible. 



II. 

VIE DE VAUGELAS. SES ]SCRITS. 

Vaugelas (Claude Favre, baron de Peroges, sieur 
de), naquit a Meximieux, petite ville de 1'ancienne 
Bresse, le 6 Janvier \ 585 '. 

II appartenait a une famille de robe, et son pere, 
le president Ant. Favre, s'e"tait deja fait quelque nom 
dans les lettres. Ant. Favre avait 6te" pendant qua- 
torze ans (1610-1624), comme premier president du 
Senat de Savoie, a la t6te de la magistrature de son 
pays; il fut de plus, en 1617, commandant general 
du duche" de Savoie. II avait fonde a Annecy VAca- 
dtmie florimontane, dont il fut president ainsi que 
Saint Francois de Sales, et dont les membres fai- 
saient chaque semaine des lecons siir.des sujets de 
philosophie et de litterature. Ant. Favre a laisse', 
outre de nombreux traites de jurisprudence Erudite, 

1 Les biographes font en general naitre Vaugelas soil a Bourg, 
soit a Chambery. II est aujourd'hui etabli, par de recentes infor- 
mations, qu'il naquit a Meximieux (voy. Jal, Dictionnaire critique 
de liographie et d'histoire). M. Jal e'tablit aussi la date de sa 
mort, 1650, et non comme on 1'a dit, 1646. 



DU NOUVEL EDITEUR V 

des Entretiens spirituels, des Quatrains moraux, plu- 
sieurs fois reimprimes avec ceux de Pibrac, enfin 
une tragedie intitulee Les Gordians et Maximin. Une 
statue lui a ete elevee a Chambery en 1865. 

Sur la vie de Vaugelas, il reste un petit nombre de 
renseignements '. On sait qu'il vecut pauvre, et qu'il 
fut force d'aliener la baronie de Peroges, qui formait 
sans doute la partie la plus importante de son patri- 
moine. 

A la suite d'une mission dont le president Favre 
avail ete charge" a Paris en 1618, il avait obtenu du 
roi pour son fils une pension de 2000 livres. Mais 
Yaugelas, s'ctant attache, en qualite de gentilhomme 
ordinaire a Gaston d'OrlSans, vit sa pension sup-^ 
primee par Hichelieu ; oblige de suivre son maitre 
dans ses retraites frequentes et involontaires hors du 
royaume, et mal paye par ce prince brouillon, il ne 
fit que contractor des dettes dont il demeura charge 
toute sa vie. 

Plus tard, il est vrai, au moment ou il fonda 1'Aca- 
demie francaise, dont Yaugelas fut un des premiers 
membres, Richelieu retablit sa pensionXComme il 
venait presenter ses remerciments, le Cardinal lui 
dit : Eh bien ! Vous n'oublierez pas dans le Dic- 
tionnaire le mot de pension. Non, Monseigneur, 
repondit Yaugelas, et moins encore celui de recon- 
naissance. )^Malheureusement cette pension fut tou- 
jours mal 'payee. 

Yaugelas avait apporte" a I'Academie francaise, non- 
seulement un gout naturel et une aptitude remar- 

1 Voyez Pellisson, Histoire de I'Academie ; Aleman, preface des 
Nouvelles Remarques; Baillet, Jugements des Savants, tome III, 
Edition in-4 ; Tallemant des R4aux, Historiettes ; E. Reverend du 
Mesnil, Le president Favre, Vauqtlas tt lettr famille, d'apres les 
documents authentiques, in-8, 1870; Sainte-Beuve, Nouveaux 
lundis; Grillet, Dictionnaire historique de la Savoie ; Guicheuon. 
Histoire de Bi'esse, 3" partie ; etc. 



VI INTRODUCTION 

quable pour les controverses grammaticales, mais des 
souvenirs de Y Academic florimontane. II etait up. des 
habitues de 1'hotel de Rambouillet et des differents 
salons ou se reunissait la societe choisie du temps. 
II etait particulierement accueilli chez M. Goeffeteau, 
eveque de Marseille, chez M. de Chaudebonne, chez 
Madame des Loges, une femme qui valoit mieux 
que tous les livres, et dans la conversation de laquelle 
il y avoit de quoi se rendre honneste homme sans 
1'aide des Grecs ni des Remains 1 . 

_A TAcademie, comme dans les salons, Vaugelas sc 
fit remarquer par sa gravite, sa penetration, 1'irrepro- 
chable correction de son langage : 

M. de Vaugelas, qui avail fait depuis longtems, dit Pellis- 
son, plusieurs belles ct curieuses observations SUP la langue, 
les offrit a la compagnic, qui les accepta, et ordonna qu'il en 
confererait avec M. Chapelain, ct que tous les deux ensemble 
ils donneraient des memoires pour le plan et la conduite du 
Dictionnaire. 

II se mit a ce travail avec toute 1'ardeur que 1'Aca- 
demie y apportait elle-m6me au d6but, mais qui ne 
laissa pas de se ralentir : car la premiere edition ne 
devait paraitre qu'en 1694. On lit dans la Preface de 
cette edition : 

Les excrcices des academiciens n'avaient pas este bien 
regies dans les commcncemens. Ils s'occuperent d'abord a 
faire des discours d'Eloquence qu'ils apportoient, et qui n'a- 
voient aucune relation au Dictionnaire. M. de Vaugelas, qui 
s'estoit charge d'y donner la premiere forme, y travailla veri- 
lablement, et en (it les deux premieres Lettres. 

Ce travail de Vaugelas n'a pas ete conserve, parce 
que TAcademie adopta un autre plan, et qu'au lieu 
de suivre 1'ordre purement alphabetique, elle jugea 
qu'il serait agreable et instructif de disposer le Dic- 

1 Balzac, lettre du 23 de'cembre 1625. 



DU NOUVEL EDITEUR VII 

Jtionnaire par Racines, c'est-a-dire de ranger tous les 
mots Derivez et Composez apres les mots primitifs 
dont ils descendent. 

Vers la fin de sa vie, Vaugelas devint gouverneur 
des jeunesTprinces de Carignan , fils de Thomas 
Fnmrois dc Savoie ; ce poste lui valut un apparte- 
ment dans I'h6tel de Soissons, et 1'aurait soustrait a 
la gene, s'il etait parvenu a se liberer de ses an- 
ciennes dettes. Mais il etait si peu en regie avec ses 
creanciers que ceux-ci, apres sa mort, ne se trouvaut 
pas desinteresses par le bien qu'il laissa, se saisirent 
de tous ses papiers, et meme des cahiers du Dic- 
tionnaire, que 1'Academie reclama et qu'elle obtint par 
une sentence du Chatelet(17 mai 1654). 

Yaugelas mourut au mois de feyjrier J.680L d'un 
abces et peut-6tre d'un cancer d'estomac, dont il souf- 
frait depuis plusieurs annees. Au milieu de ses souf- 
frances, on raconte qu'il dit au valet qui le soignait : 
Vous voyez, mon ami, le peu de chose qu'est 
1'homme. 

Selon Tallemant des Reaux, c'est Madame de 
Garignan qui a fait mourir ce pauvre M. de Vau- 
gelas, a force de le tourmenter et de Fobliger a se 
tenir debout et decouvert. Sans ajouter foi a cette 
insinuation d'un chroniqueur plus que medisant, il 
est permis d'en induire au moins que Vaugelas etait 
assez mal recompense par la princesse de ses bons 
soins pour ses Sieves. II aurait eu droit cependant a 
plus d'egards : car, des deux enfants dont il etait 
gouverneur, Tun etait sourd et muet, 1'autre begue ; 
ce qui faisait dire a M rae de Rambouillet : Quelle des- 
tinee pour un homme qui parle si bien et qui peut 
si bien apprendre a bien parler, d'etre gouverneur de 
sourds et de muets ' ! 

1 Tallemant, Historiette*. 



VIII INTRODUCTION 

M. do Vaugelas, dit Pcllisson, estoit un homme agrcable, 
bien fait de corps et d'csprit, dc belle taille; il avoit les ycux 
et les cheveux noirs,le visage bien rempli etcolore '. II estoit 
fort devot, civil et respectueux jusques a 1'exces, particulie- 
rement envers.les dames. II craignoit toujours d'offenser quel- 
qu'un, et le plus souvent il n'osoit pour cette raison prendrc 
parti dans les questions que Ton mcttoit en dispute. 

G'est par suite de cette timidite que Vaugelas se 
decida fort tarcl a publier ses Remarques. II ne les 
donna qu'eu 1647, trois ans avant sa mort : il avail 
alors soixante-deux ans. On verra plus loin qu'il ne 
se decida jamais a imprimersa traduction de Quinte- 
Curce. 

La credulite de Vaugelas egalait sa timidite, selon 
le memo Tallemarit : 

Toute sa vie, le pauvre M. de Vaugelas, qui estoit cre- 

dule, a donne des avis assez saugrenus. Une fois on lui per- 

/ suada qu'il y auroit un grand profit a nourrir des anguillcs 

v dans un estang; il en vouloit demander le don au Roy. II 

venoit tous les jours debitor a rHoslel de Rambouillet des 

nouvelles ou il n'y avoit aucune apparence, et il croyoit quasy 

tout ce qu'il entendoit dire 2 . 

1 Les portraits de Vaugelas sont rares et ne sont pas heureux. 
Le cabinet des estampes de la Bibliotheque nationale en possede 
un assez ridicule, ou le grammairien est represente en mousque- 
taire , et pourrait passer pour le gentil Aramis d'Alexandre 
Dumas : cest le n 194 d'une suite de gravures sur bois publiee 
par Delpech. II existe, a notre connaissance, deux autres por- 
traits de Vaugelas qui ne sont pas beaucoup plus satisfaisants : 
1'un est grave d'apres un pastel de Champagne . Si 1'indica- 
tion de la gravure est exacte, ce Champagne (qui est sans doute 
quelque homonyme du maitre) aurait represents" Vaugelas en beau 
jeune page. L'autre portrait est celui des Galeries historiqiies du 
palais de Versailles, et, d'apres la notice sur ces Qaleries (t. IX, 
au n 2420), il proviendrait de 1' ancienne collection de 1'Acade- 
mie . C'est d'apres ce portrait qu'a etc fait celui de Delpech, qui 
n'a fait qu'en exagerer le de"t'aut. Nous ne nous representons Vau- 
gelas ni en page ni en mousquetaire. Les traits du visage, qui 
sont reguliers, ont du reste une certaine ressemblance dans ces 
trois portraits et se rapportent assez bieu a ce qu'en dit Pellisson. 

Tallemant des Reaux, III, 225. 



DU NOUVEL EDITEUR IX 

On cite parmi ses amis Balzac, qui lui adressa plu- 
sieurs de ses Lettres*, Voiture, Chapelain, Conrart 
et Faret : ce dernier, qui n'est plus guere connu au- 
jourd'hui, d'apres Boileau, que comme un rimeur de 
cabaret, n'etait pas sans merite, et fut un des pre- 
miers membres de 1'Academie francaise. 

M me de Rambouillet. qui survecuta Vaugelas, a fait 
de lui une sorte d'oraison funebre, qui nous a ete 
conservee par le P. Bouhours, dans ses Doutes sur la 
langue francoise s : 

(Testoit un homme admirable que M. de Vaugelas, disoit- 
elle rautre jour clans une compagnie ou je me trouvay : _cc 
que j'estimois lo plus en luy. ce n'cst pas le bel esprit, la 
bonne mine, 1'air agreable, Ics manieres douces ct insi- 
nuantes; mais une probite exacte, ct une devotion solidc, 
saTRTalTectation et sans grimaces. Jc n'ai jamais veu, ajouta- 
t-cllc, un homme plus civil ct plus honneste, ou pour mieux 
dire plus charitable ct plus chrestien. II ne fascha jamais per- 
sonne. . . Au reste, il joignoit a ses autres qualitez une rare 
modestie. Quoyqu'il fust tres-verse dans nostre langue, ct 
que la cour Tccoutast commc un oracle, il se defioit de ses 
proprcs lumieres ; il profitoit de cclles d'autruy ; il no faisoit 
jamais le maistre; et bien loin de se croire infaillible en fait 
do langage, il doutoit de tout, jusqu'a ce qu'il eust consulte 
ceux ([u'il cstimoit plus scavans quo luy. 

Get homme si timide et si doux n'etait intraitable 
que sur les questions de langue. A toutes les preuves 
qu'en donne son livre, on peut joindre le fait suivant 
rapporte par Sauval, dans les Antiquitts de Paris 3 : 

Le sieur de Chuyes, qui s'avisa de faire passer en France 
cette Manque ou jeu de hazard, la voulait nommer lotterie, a 
I'imitation des Italiens, qui Tappellent lottaria, ou lotteria, et 



1 9 octobre 1625, 25 mai 1629, etc. 
* Page 263. 
3 T. Ill, p. 12. 



X INTBODUCTIOX 

en consideration de lot et de lottir, qui signifie la pratique et 
la nature de cette blanque, oil tout ce qui la compose sc lottit 
ou se partage en plusieurs lots; mais ses associes ne trouve- 
rent pas a propos d'introduire cette nouveautc a la favour 
d'un mot nouveau. M. de Vaugclas, entre autres, qui condui- 
sait cette cntreprise, ct qui en esperait tirer de quoi payer 
ses dettes et combattre sa mauvaise fortune, s'y opposa jus- 
qu'a la mort, a cause do sa nouveaute. II aima micux imposcr 
a sa lotterie le nom de Manque, bien que cc fust ua terme 
decrie en France, et il 1'appcla Blanque royale, croyant par 
cette grande epithete retablir la blanque en sa premiere rc- 
nommee. C'est en effet le nom qu'elle porte dans les Lettres 
du Roi de decembre 1644, qui en permirent 1'etablissement en 
ce royaume. Mais un voyage aux Indes du sieur de Chuyes, 
la mort inopinee de M. de Vaugelas, les troubles de Paris et 
quelques autres semblables accidents firent suspendre 1'eta- 
blissement de cette blanque. Depuis, MM. Carton et Boulanger, 
plus entreprenants et moins scrupuleuoc en notre langue que 
M. de Vaugelas, ne firent point difliculte de lui donner le 
nom do lotterie. Ce nouveau mot plut si fort a un chacun, 
qu'il passa en un moment pour un terme de la bonne marque ; 
le peuple, la cour et les dames Je naturaliserent a sa nais^ 
sance. 

Vaugelas avait compose" avec succes quelques vers 
italiens, mais il fut moins heureux en francais. Les 
deux epigrammes que cite de lui Pellisson, et qui ne 
sont, du reste, que des impromptus, sont loin de pou- 
voir compter parmi les modeles du genre. 

La premiere est adressee aux demoiselles d'hon- 
neur de la princesse Marie de Gonzague, qui s'etaient 
presentees chez lui pour qu^ter et qu'il n'avait pu 
recevoir, mais auxquelles il envoyait deux louis : 

Empesche d'un empeschement 
Dont le nom n'cst pas fort honneste, 
Je n'ay pu d'un seul compliment 
Honorer au moins vostre queste. 
Pour en obtenir le pardon, 
Vous direz que je fais un don 



DU NOUVEL EDITEUR XI 

Aussi honteux quc mon rcmede. 

Mais rien ne paraist precieux 

Aupres de 1'Ange qui possedc 

Toutcs les richesses dcs cicux. (La Princesse.} 

La seconde est au sujet d'un mot qui lui avail etf- 
dit de travers par le portier de M mc de Rambouiliet : 

Tout a ce moment maistre Isac, 
Un peu moins disert que Balzac, 
Entre dans ma chambre, et m'annonce 
Que Madame me derenonce. 

Me derenonce, maistre Isac ? 

Ouy, Madame, vous derenonce. 

Elle m'avoit done renonce ? 
Luy dis-je d'un sourcil fronce. 
Portez lui pour toute reponse, 
Maistre Isac, que qui derenonce 
Se repent d'avoir renonce. 
Mais avez-vous bien prononce ? 

Les seals ouvrages qui soient restes de lui sont les 
suivants : . f 

1 Remarques sur la jgM_ M A/J^?^ g i? aris > 1 6 _ 4 7>_ 
I vol. in-4, auquel a 6t6 donne'e une suite posthume, 
lfiS_J^2KEfi/to rf,ma.rq>u.f.x, pnhliees par Alernan, 1fi90. 
Voyez a la suite des Remarques (t. II, p. 375-477). Pel- 
lisson, dans son Histoire de V Academic francaise, juge 
ainsi 1'ouvrage et I'auteur : 

La matiere en est tres-bonne pour la plus grande partie, 
ct le style excellent et merveilleux ; il y a dans tout le corps / 
de 1'ouvrage je ne sais quoi d'honneste homme; tant d'inge- v 
nuite et tant de franchise qu'on ne sauroit presque s'empes- 
ch'cr d'en aimer I'auteur. 

2 TraductiQn de Qiiinte-Curce. Vaugelas travailla 
pendant trente ans a . ceUe^traduction,. qu'il revoyait 
et corrigeait sans cesse. II nous apprend lui-meme 
qu'il la refit tout entiere, apres 1'apparition de la 



XII INTRODUCTION 

traduction d'Arrien,.par Perrot d'Ablancourt, un des 
maitres en Fart d'ecrire a cette epoque, ou une tra- 
duction etait une etude de style et une oeuvre litte- 
raire du plus haul prix. Gomme, dans la pensee de 
Vaugelas, sa traduction de Quinte-Gurce devait etre 
Tapplication de ses JKemarques, c'est-a-dire donner 
1'exemple apres les preceptes, il se faisait scrupule de 
livrer au public un ouvrage qu'il ne sentait pas arrive 
au degre de perfection ou il aurait voulu le porter. 
Aussi mourut-il sans y avoir, a son gre, mis la der- 
niere main ; et 1'ouvrage ne fut publie qu'en 1653, trois 
ans apres sa mort, par les soins de Chapelain et de 
Conrart. 

Yoiture raillait fort Vaugelas sur le trop de soin 
qu'il apportait a sa traduction, et lui conseillait de se 
hater, de peur que, la langue changeant chaque an- 
nee, il ne fut plus tard oblige de la refaire a nouveau. 
II lui appliquait plaisamment I'epigramme de Martial 
sur un barbier qui mettait si longtemps a faire une 
barbe que, dans Fintervalle, une autre repoussait : 

Eutrapelus tonsor dum circuit ora Luperci, 
Exp^^ngitque genas, altera, barba subit. 

Quant a Balzac, qui etait plus volontiers complimen- 
teur, et qui ne laissait jamais echapper une occasion 
de faire une phrase a effet, il a ecrit a Vaugelas : 
L'Alexandre de Quinte-Gurce est invincible, et le 
vostre est inimitable 1 . 

II reste quelques lettres de Vaugelas. Aucune 
n'etait destin6e a la publicite ; toutes sont simples et 
d'un tour elegant. MM. Monmerque et Paulin Paris, au 
troisieme volume de leur edition des Historiettes de 
Tallemant des Reaux*, en ont publie une ou Ton 



1 Lettre du 6 tevrier 1636. 
4 Pase 229. 



DU NOUVEL 1SDITEUR XIII 

trouve un renseignement interessant sur Gomber- 
ville : 

Pour M. de Gomberville, il ne bouge des champs, ou il 
bastit doublement. Je veux dire qu'il fait une maison, et un 
livre qui sera la suite de son JZxil de Polexandre, qui est 
impatiemment attendu, a cause du grand applaudissement qu'a 
eu, avec toutes sortes de raisons, sa premiere partie. 

Gette lettre est extraite de la Correspondatice de 
M. d'Hozier * , correspondance qui contient encore 
quelques lettres de Vaugelas. 

Dans un autre recueil de pieces inSdites, provenant 
des papiers du due de Genevois, de Nemours et de 
Chartres, a la date de 1621 s , nous en avons trouve 
une que nous donnons ici, parce qu'elle est comme 
un dernier trait ajout6 a cette biographic; elle nous 
montre le pauvre grammairien faisant ce qu'il a fait 
toute sa vie, sollicitant pour lui et les siens la libera- 
lite d'un grand seigneur, et plus reconnaissant que 
comble de bienfaits : 

MONSEIGNEUR, 

Les grands et signales bienfaits que mon Pere et tous les 
siens ont receus et recoivent continuellement de Vostre Gi'an- 
deur, donnent la hardiesse a mon frere et a moy de vous 
faire tousiours quelque supplication, ayants appris que les 
favours des princes aiment a se respandre la oil elles ont 
une fois pris leurs cours, et que c'est en certaine facon 
remercier les grands des gratifications qu'ils ont faites 
par le passe, que de leur en demander de nouvelles. 
Comme j'ay este de retour en ceste ville, j'ay trouve un 
paquet que mon frere le President m'adressoit desia dez le 
commencement du mois de juin, ou il y avoit une lettre, 
qu'encor que de vieille datte, je ne laisse pas d'envoyer a 

1 Bibliotheque nationale, manuscrits frangais, cabinet des li- 
tres, n 22. 

* Bibliotheque nationale, manuscrits fran?ais, in-fol. n 3809. 



XIV INTRODUCTION 

Votre Grandeur, par laquelle elle pourra voir s'il luy plait, 
comme il la supplie tres-humblement de luy vouloir accorder 
une certaine jurisdiction aupres d'Annecy. Certes, Monsei- 
gneur, il m'asseure que Votre Grandeur luy peut octroyer 
ceste grace sans faire aucune sorte de bresche ni a son autho- 
rite ni a son domalne, c'est pourquoy ie ioins plus hardiment 
ma tres-humble priere a la sienne, et ose encor a mesme 
lemps en adjouster une autre ensuite d'une seconde lettre 
que i'ay receue de luy, ou il me coniure de faire scavoir a 
Votre Grandeur comme il n'a point encor este paye de ses 
gages de 1'annee passec, affin qu'il luy plaise de commander 
que ce que nous sgavons bien estre de vos intentions en 
cela, soil suivi le plus tost qu'il sera possible. Vous voyez, 
Monseigneur, pour fmir par oil i'ay commence, comme nous 
eontinuons tous les iours a vous demander de nouvelles fa- 
veurs, que si c'est un' espece de remerciement que cela, a la 
verite nous ne pouvons pas estre dils ingrats, mais si ce 
n'est aussi par ceste voye la que nous sauuions Tingratitude, 
veritablement les bienfaits que vous avez desployez sont 
montez a un tel comble, que malgre que nous en ayons, il 
nous sera force d'encourir envers Votre Grandeur ce detes- 
table vice, auquel je ne puis quo tramper bien avant pour ma 
part, quoy que je sois et que je veuille estre toute ma vie, 
Monseigneur, de Votre Grandeur, le tres-humble et tres- 
obeissant serviteur. 

y> CL F. de V. 



III. 

LES DBVANCIERS ET LES CONTEMPORAlNSjDE VAUGELAS. 

Vaugelas, simple grammairien, a sa place dans une 
histoire de la litterature fraucaise. II represente le 
mouvement qui, a 1'epoque du Disconrs de la mtihode 
7^636) et des Provinciates (1655), 6poque decisive dans 
1'tiistoire de la langue francaise, porta tous les lettres 



DU NOUVEL DITEUR xv 

_vers 1'etude de cette langue. Tandis que, pour d'autres, 
ce fut un delassement ou un travail mele a d'autres 
travaux, ce fut ['unique souci de Vaugelas, et comrae 
la grande affaire de sa vie. ILA'ecut .quarante ans & 
la cour. (lit M. Nisard, non pour s'y meler d'intrigues 
politiques on pour avancer sa fortune, mais pour y 
etre plus au centre du bon langage. Ses decisions 
ont ete, de sou vivant, entourees d'autorite, et, apres 
plus de deux siecles, la plupart subsistent encore. 
Avant de voir ce qui est reste, ce qui ne s'est pas 
mainteuu parmi ces decisions, jetons un coup d'ceil 
sur ce qui s'etait fait avant Vaugelas et ce qui s'est 
fait autour de lui pour enrichir ou epurer la langue 
francaise. 

Le xvi e siecle avait ete, sans doute, surtout un 
.aiMe.-d'6ruditiQn grecque et la tine; mais les travaux~~ 
sur la langue francaise y avaient aussi tenu une 
_grande place, surtout depuis que trois edits de Fran- 
cois I OP , et notammentja celebre ordonnance de Vil- 
lers-Gotterets (10 aout 1539) avaient present 1'emploi 
de cette langue dans tous les actes publics ou prives. 
II suffit de rappeler les noms de Joachim Du Bellay, 
d'Etienne Dolet, de Pasquier, de Ramus, de Robert 
et de Henri Estienne, et surtout ceux d'Amyot, de 
Rousard, de Montaigne et de Rabelais. Le xvi e siecle 
avait 6te surtout preoccupe d'enrichir la langue, ce 
qui 6tait naturel pour un idiome encore jeune et non 
encore fixe. Parmi les excoriateurs de la iangue 
latiale >, qui pretaient a rire a Rabelais, on distin- 
guait Ronsard, qui, neanmoins, n'osa jamais realiser 
tout ce qu'il revait : 

Ah ! que je suiS marry que la langue francoyse 

Ne peut dire ces mots, comme fait la gregeoise : 

Ocymore, dyspotme, oligochronien ! 

Certes, je les dirois du sang valesien. 

Le m6me Ronsard voulait qu'on remist en usage 



XVI INTRODUCTION 

les antiques vocables, principalement ceux du Ian- 
gage wallon et picard , et qu'on choisist les mots 
les plus pregnants et significatifs de toutes les pro- 
vinces 1 . 

D'autres, centre lesquels protestait Henri Es- 
tienne 2 , cherchaient a italianiser la langue. Montaigne 
ne se defendait pas d'employer des mots du era de 
Gascogne : C'est aux paroles a servir et a suyvre , 
disait-il, et que le gascon y arrive, si le francois n'y 
peut aller. Mais qu'ils empruntassent de parti pris 
aux idiomes anciens ou aux dialectes modernes, tous 
travaillaient a grossir le vocabulaire. 
_Le premier qui fit son 6tude de la purett de la 
laiigue, ce fut Malherbe 3 . 

Par ce sage ecrivain la langue reparee 
N'offrit plus rien de rude a 1'oreille epuree. 

(BOILEAU.) 

Ge n'est pas que Malherbe fut de ceux qu'on appel- 
lera plus tard les puristes. 

Lorsqu'on lui demandait ses autorite"s en matiere 
de langage, il avait accoustume, dit Tallemant des 
Reaux, de renvoyer aux crocbeteurs du port au foin ; 
ce qui 6tait, soil une boutade, soit une maniere de 
condamner 1'intrusion dans la langue franchise du 
grec, du latin, de 1'italien et de 1'espagnol : on sail 
aussi les coleres ou le mettait le mauvais langage 
des seigneurs bearnais et gascons venus a la suite de 
Henri IV. Gependant, c'est lui qui commenca, au_ 

1 Preface de la Franciade, 

s Dialogues du langage franfois italianise"; De la pre'cdlence du 
langage franfois. 

3 Primus Fr. Malherba superbissimo aurium judicio satisfecit... 
Docuit quid esset pure et cum religione scribere. Docuit in vocibus 
et sententiis delectum eloquentiae esse originem, atque adeo rerum 
verborumque collocationem aptam ipsis rebus et verbis potiorem 
plerumque esse. (Balzac. (Emres, 1665, t. II, p. 64, fol.) 



DU NOUVEL EDITEUR XVII 

moins pour la poesie, le depart entre la langue vnl- 
gaire et la langue noble pu _le mauvaiset le lei usage >>, 
principe qui prevalut au XYILI siecle,. particuliere- 
ment depuis Vaugelas 1 . 

Malherbe disait lui-meme aux habitues de la reu- 
nion litteraire dont il etait fier d'etre le president*, 
aux Maynard, aux Racan, aux Trouvant, aux Go- 
lomby : On dira de nous que nous avons ete 
d'excellents arrangeurs de syllabes, que nous avons 
eu une grande puissance sur les paroles, pour les 
placer a propos chacune en leur rang. Balzac qui, 
dans son Socrate Chretien, 1'appelle le vieux peda- 
gogue de cour, le tyran des mots et des syllabes , 
et ailleurs, le premier grammairien de France, pre- 
tendant que tout ce qui parle et ecrit soit de sa juris- 
diction , Balzac est de son ecole. S'il sacrifie au bel 
esprit de I'h6tel de Rambouillet, il est d'un gout se- 
vere en fait de langue. Tout lui est suspect de gas- 
conisme ; sur chaque mot d'un provincial, il con- 
suite 1'oreille d'un Parisien, et peu s'en faut, dit-il 
lui-meme, que la Touraine, si proche de Paris, ne lui 
en paraisse aussi eloignee que le Rouergue. 

1 II reste encore dans la laugue de Malherbe, surtout dans sa 
prose, bien des archai'smes, des latinismes ou des termes pro- 
vinciaux , comme eut dit Vaugelas, par exemple les mots sim- 
ples : ahaner (se fatiguer), lube (bouton), caute (prudent, cautum], 
chaloir (importer), chevir (venir a bout), cuider (croire), ord (sale), 
panite (petitesse, parvitatem), pUbe" (plebe'ien, plebeium], souloir 
(avoir coutume, solere], suader (conseiller, suadere], et les derives 
ou composes aflranchement , arrestement, arresteur, apolironnir, 
bouffbnneur, bruslement, brigander, brigandeur^ biendisance, btnefi- 
cence, concrfer, coulement , contumtlieux, ctttbrable, contemptible, 
dffouir, destrancher, desvowloir, desuivre, enaigrir, enragerie, gran- 
difier , incomplaisant , inttonnable , insusceptible, Ian guessement* 
magnifier, oisonnerie, oubliance, parlerie, vergogneux. Voir le 
Lexigne de la langue de Malherbe, par Ad. Regnier fils, a la suite 
de 1'edition de Malherbe de M. Ludovic Lalanne. 

* Tallemant des Reaux rapporte qu'un jour on entre dans sa 
petite chambre et Pon demande le president Maynard : II n'y a 
ici, r^pond-il vivement, d'autre president que moi. 

VAUGELAS. I. I 



XVIII INTRODUCTION 

Jusqu'a Malherbe et a Balzac, la langue francaise 
if avail ele un objel d'elude que pour quelques lellres. 
A parlir de cclle epoque, el jusqu'a La Bruyere, elle 
fournil une ample maliere aux discussions des sa- 
vants, el devienl un sujel de conversalion ordinaire 
dans les cercles, dans les salons et jusque dans les 
rnelles. La grammaire y est a la mode, comme y se- 
ront plus lard la philosophic, la politique, la lillera- 
ture ou les beaux- arls. 

Le Grand Dictionnaire des Pr&ciemcs de Somaize 
(1660) nous fail coimailre loules les loculions, ou in- 
genieuses ou manierees, qui eurent cours dans la 
sociele polie de celle epoque. Le lemps, apresMoliere, 
a fail juslice de la plupart de ces loculions qui eHaienl 
enlachees d'afle'lerie. Mais il en a consacre quelques 
aulres, par exemple : 

Avoir 1'abord pcu prevcnanl se monlrcr fort retenu 
tenir bureau d'esprit chevcux d'un blond hardi s'en- 
canailler le mol me manque incuit humeur commu- 
nicative revctir ses pensees d'expressions nobles et vi- 
goureuscs se penelrer des sentiments de quelqu'un 
superfluite 1'amour permis (le mariage) n'avoir que le 
masque de la generosite esprit a expedients ameuble- 
ment bien entendu rire d'intelligence turbulence 
secheressc de conversalion laisser mourir la conversa- 
tion style chalie dcpcnser une hcure ou deux Ira- 
vestir sa pensee avoir la comprehension dure front 
charge de nuages (melancolie) intelligence epaisse 
etre sobre dans scs discours, etc., etc. 

Dans son roman, intilule La, Prfaieuse ou le Mystere 
des Rnelles (1656), I'abb6 de Pure fait le portrail des 
precieuses, et ce porlrail se termine ainsi : 

On dil qu'il y a une espece de religion parmi elles, et 
qu'elles font en quelque sorte des vosux solennels et invio- 
lables... Le premier est de subtilite dans les pensees; le 
second est de methode dans les desirs ; le troisieme est celui 



DU NOUVEL EDITEUR XIX 

de la purete du style ; le quatrieme, qui est la guerre im- 
mortelle centre le pedant et le provincial, qui sont leurs deux 
ennemis irrcconciliables ; enfln un cinquieme, qui est celui 

de I'extirpation des mauvais mots. 

Furetiere, dans son Deuxieme factum centre 1'Aca- 
demie francaise (1694), fait une part aux precieuses 
dans le travail grammatical de cette epoque : 

G'estoit au commencement que les Precieuses, par le droit 
que la nouveaute a sur les Grecs (les Franfais), faisoient 1'en- 
tretien de tous ceux d'Athenes (de Paris), que Ton ne parloit 
que de la beaute de leur langage, que chacun en disoit son 
sentiment, et qu'il falloit necessairement en dire du bien ou 
en dire du mal, ou ne point parlor du tout, puisque Ton ne 
s'entretenoit plus d'autre chose dans toutes les compagnies. 
L'eclat qu'elles faisoient en tous licux les cncourageoit toutes 
aux plus hardies cntreprises ; et celles dont je vais parler, 
voyant que chacune d'elles inventoit dc jour en jour des 
mots nouveaux et des phrases exlraordinaires, voulurent 
aussi faire quelque chose de digne de les mettre en estime 
parmi leurs semblables. Et enfln s'eslant trouvees ensemble 
avec Claristene (I'acade'micien Michel Leclerc] , elles se 
mirent a dire qu'il falloit une orthographe plus commode. . . 
Voici a peu pres ce qui fut decide:... que Ton diminueroit 
tous les mots, et que Ton en osteroit toutes les lettres su- 
perflues. 

EQ d6pit des plaisanteries de Furetiere, quelques- 
uiics de ces reformes ont ete adoptees par Port-Royal 
et consacrees pour 1'usage, par exemple la substitu- 
tion de tete a teste, auteur a autheur, mdchant a mes- 
chant, toujours a tousjours, 6tt a est6, dcrit a escrit, 
tantdt a tantost, l&chement a lasckement, flichil a fles- 
cMt, apOtre a apostre, dtfaut & de/fant, etc. 

Ainsi, elles n'ont pas ete sans contribuer a la for- 
mation de la langue, ces precieuses, dont je tort a 6 te 
de cliercher en toute chose w le fin du fin , et de par- 
tir d'un mauvais principe, a savoir que le propre du 



XX INTRODUCTION 

beau langage, c'est de n'etre pas compris du vul- 
gaire '. 

Un bel esprit du temps * raconte d'une nianiere 
assez plaisante une discussion qui se serait elevee 
sur le mot raffinage dans un de ces cabinets Iitt6- 
raires qui precederent la fondation de FAcademie 
francaise, et que tenait la fille d'alliance de Mon- 
taigne, M lle de Gournay : 

II parut de son temps un livre intitule : Le Rafftnage de 
la Cour. Cette muse antique, n'ayant aucune familiarite avec 
ce mot, avoit de la peine a le souffrir. Elle se piquoit de bon 
goust, et d'abord rafftnage ne put entrer dans le sien. Ce- 
pendant elle estoit convaincue qu'il faisoit assez entendre ce 
qu'on vouloit dire. Pendant qu'elle le tournoit de lous costes, 
I'examinant rigoureusement en le pronongant, pour se de- 
terminer a le rejeter ou a le retenir, arriverent chez elle sept 
ou huit puristes de ce temps-la, juges souverains de la 
langue francaise. Incontinent elle les pria de mettre a 
I'examen rafftnage, qui lui paraissait un mot un peu hardi. 
Ces Messieurs y consentirent, et, prenant leurs mines graves, 
le peserent, le sondercnt, le prononcerent, le considererent 
en ses voyelles, en ses consonnes, en ses syllabes, en sa 
terminaison. Enfm jamais mot ne fut mieux ballotte; et,quand 
il oust este question de la chose la plus serieuse, ils ne s'y 
fussent pas pris avec une plus forte application. Les uns 
estoient pour, les aulres centre ; et les autres avoient peine 
a se decider. Durant leurs contestations assez violentes, le 
pauvre rafflnage estoit dans de furieuses alarmes, et atten- 
doit son arrest de vie ou de mort. Apres une longue dispute, 
ceux qui doutoient dirent que, avant de faire droit, ils se- 
roient bien aises d'entendre prononcer un peu de loin, mais 
ferme et plus d'une fois, ce mot qui leur sembloit extraordi- 
naire. Aussitost la vieille Sibylle commande a sa servante pas 
plus jeune qu'elle de s'aller planter au bout de la salle, de 
prononcer distinctement rafftnage, et d'en faire bien sonner 



1 Somaize, Dictionnaire des Pr&iewses, 1661, t. II, p. 42. 
1 Petit, Dialogues satiriques et moraux, 1687. 



I)U NOUVEL KDITEUR XXI 

toutes les syllabes. La servante obeit et prononca rafflnage 
de maniere a faire croire qu'elle avail un vrai gosier d'airain. 
Ceux qui estoient pour ce mot firent une favorable inclination 
de tcste ; ceux qui estoient contre la hocherent ; et ceux qui 
balancoient firent un certain lion, en scrrant les levres; 
marque qu'ils estoient a moitic gagncs. Encore unc fois, 
flit la maistresse. La servante prononc.a de rcchef raffl- 
nage, haussant la voix presque de deux tons. Eh bien ! 
dit M lle de Gournay, en se tournant gracicusement vers ces 
Messieurs, que vous scmble de rafflnage ? Pour moy, je 
trouve qu'il ne sonne pas mal a 1'oreille. Vous dites vray, 
repondit un de ces venerables juges, au nom de tons. II 
fut done conclu que rafflnage aurait son passe-port avec 
un brevet de bel usage. > 

II suffit de jeter un coup d'oeil sur les letlres de 
Balzac et de Voiture pour se rendre compte, non seu- 
lement de la curiosite, mais de la passion qu'on ap- 
portait alors aux discussions sur la langue. Une 
discussion engagee a I'hotel de Rambouillet sur 
muscardin ou muscadin se continuait a 1'Academie 
francaise; et Ton sail avec quelle verve Voiture 
(lettre 53) defendit le mot car contre les attaques 
acharnees de Gomberville 1 . 

On ne se bornait pas a disserter sur tel mot ou sur 
telle locution : leur adoption ou leur rejet faisait 
1'objet de mille intrigues, de mille cabales. Si ftli- 
citer n'esl pas encore francais, ecrit Balzac, il le sera 
I'anne'e qui vient ; et M. de Vaugelas m'a promis de 
ne lui estre pas contraire quand nous solliciterons sa 
reception. Richelieu notait de sa propre main les 
fautes de style dans les suppliques qu'on lui presen- 
tait ; et plus d'une fois il employa toute son autorite 
de premier ministre pour faire un sort a une locution 
qui avail eu le don de lui plaire. Plus tard Louis XIV 



1 Nous avons aussi le plaidoyer de Vaugelas en favour de ce 
mot. Voyez t. II. p. 460. 



XXII INTRODUCTION 

Iui-m6me prendra parti pour telle ou telle expres- 
sion; et Boileau etonnera un jour tous les courtisans 
par son audace a soutenir contre le roi la locution 
re&rousser chemin . 



IV. 



VAUGELAS ET SA DOCTRINE. 



Lorsque 1' Academic presenta un projet de travaux 
au cardinal Richelieu, elle lui dit qu'elle se propo- 
sait de nettoyer la langue des ordures qu'elle avail 
contractees, ou dans la bouche du peuple, ou dans la 
foule du Palais, ou dans les impurete"s de la chicane, 
ou par les mauvais usages des courtisans ignorants, 
ou par Tabus de ceux qui le corrompent en Tecrivant, 
et de ceux qui disent bien dans les chaires ce qu'il 
faut dire, mais autrement qu'il ne faut '. Et encore : 
II semble qu'il ne manque plus rien a la felicit6 du 
royaume que de tirer du nombre des largues Mr- 
bares cette langue que nous parlons. 

Ces idees etaient en partie celles de Vaugelas, mais 
il ne les eut pas exprimees en termes aussi peu me- 
sures. Lui aussi, il s'etait fait un ideal de la langue 
1'rancaise qui ne ressemblait en rien a celle du 
xvi siecle, c'est-a-dire d'une langue qui est plus que 
toutes les autres ennemie des equivoques et de 
toute sorte d'obscurit^, grave et douce tout en- 
semble, propre pour toute sorte de styles, chaste 

en ses locutions, judicieuse en ses figures; qui 

jiime Telegance et 1'ornement, mais craint 1'afl'ecta- 

1 Histoi/'e de I'Acad&nie, par Pellisson. 



DU NOUVEL EDITEUR XXIII 



tion; qui scait 



o deur et la retenue qu'il fa,ut avoir, ppnr np. pas 

donncr clans ces figures monstrueuses, ou dor 
aujourd'huy nos voisins, degenerant do 
de leurs peres '. Ce qu'il faut remarquer tout d'a- 
bord chez Vaugelas, c'est la convenance et la dis- 
cretion du langage. qualite's tpu^s nonYftnes d flnc * ^^ 
.controverses grammaticales. Au lieu de trancher les 
Questions d'un ton doctoral, il parle avec modestie 
et reserve; au lieu d'instituer des discussions capa- 
bles de degenerer en personnalites blessantes, il s'ab- 
stient de nommer les autenrs cnntp.mpnrains qnMl.. 
critique , et il ne cite presque jamais exactement, 
pour qu'on ne puisse reconnaitre personne; si bien 
qu'en maints endroits de son livre une clef est ne- 
cessaire, et elle nous est fournie par un de ses con- 
freres, par Conrart. Que s'il lui arrive de citer un 
noni, pour refuter une opinion, ce n'est qu'avec des 
temoignages de deference pour la personne. G'est 
que Vaugelas n'est pas un pedant comme ce M. de 
L'Escape, qui se faisait appeler Jules Cesar Scaliger, 
ou comme ce Menage qui doit fournir a Moliere I'o- 
riginal de son Vadius; c'est un homme de la meil- 
leure education et du meilleur monde, un homme de 
cour, et comme on disait alors, ^m honnete homme. 

Honni'le homme, Vaugelas se pique de JT6tre avant 
lout. J'ai vieilly dans la cour , dit-il quelque part 2 . 
II veut 6tre lu par les femmes^et il tient a leurs suf- 
frages au moins autant qu'a celui des savants en 
la langiie . Aussi ne neglige-t-il pas de donner a ses 
dissertations grammaticales un tour agreable. Ilprend ^ 
quelquefois le ton plaisantj^ et, a propos des ques- 

1 Preface, t. I, p. 48. 

2 T. II, p. 376. 

|; 3 Voyez ses Remarques sur le mot enhardir (II, 414), sur les 
jmols condamnes par 1'usage (II, 280), etc., etc. 




XXIV IISTRODUCTfON 

tions de langue, il se montre souventjpreoccup^ des 
questions de morale et de bienseance '. 

De plus, Vaugelas n'est pas, comme on 1'a dit de 
Malherbe, un tyran des mots et des syllales. II s'in- 
teresse surtout a la nettete du style 2 , dont il 6tudie 
avec soin les regies; et c'est en se placant a ce point 
de vue qu'il declare Amyot et Coeffeteau les deux 
grands maistres de nostre langue 3 . II faut, dit-il 4 , 
que les phrases aient des reposoirs ; et il s'ap- 
plaudit d'une periode un peu longue, mais bien cons- 
truite*. 

Les qualites d'esprit de Vaugelas et la frequentation 
de la cour le rendaient propre a la tache qu'il s'etait 
imposee, d'etre le temoin du bon usage . II y mil 
un scrupule extreme. Les trente aus qu'il passa a 
pblir et a repolir sa traduction de Quinte-Gurce 
en sont la meilleure preuve. 

Un des effets de la timidite d,e Vaugelas, c'est que, 
n'osant decider les questions par lui-meme, il airnait 
a les faire trancher par d'autrcs. Sa plus grande 
^ autorite etait le dominicain CoefTeteau. Ge qu'avait_ 
ecrit Co6ffeteau (mort en 1623, eveque de Marseille^, 
etait pour Vaugelas presque le dernier mot dans la 
Jangue; toute locution employee par M. Coeffeteau 
lui scrnblait cxccllente ct il tenait pour suspectes 
toutes celles qui n'etaient pas dans la traduction de 
Florws ; aussi Balzac disait-il que, au jugement de 
Vaugelas, iln'y avait pas de salut hors de VHistoire. 
Romaine, non plus que hors de I'Eglise Romaine . 

L'auteur d'une these elegante 6 , M. Moncourt, a ex- 

^iJVoyez ce qu ; il dit au sujet des mots cas (II, 379), chose (II, 
409), continence (II, 424), etc. 

OOVoir le mot stile a la Table des matieres du 2 e volume. 
3 T. II, p. 372_. 

s T. II, p. 381. 

* De la mtthode grammaticale de Vaugelas, 1851. 



DU NOUVEL ^DITEUR XXV 

pose les idees de 1'illustre grammairien avec un parti 
pris d'apologie a peu pres absolu. Un partisan plus 
autorise de ces idees, critique trop sur pour etre ex- 
cessif, M. Desire Nisard, a donne 1'exemple de quel- 
ques reserves a faire dans le chapitre de I'Histoire de 
la lilterature francaise qu'il consacre a Vaugelas et a 
1'Academie : 

Vaujgclas, dit-il, comprenait mieux ce qu'il fallait evitcr 
que ce qu'il fallait faire. II donnait aussi Irop de prix a cer- 
taines qualites exterieures, par exemple au norabre et a la 
cadence des periodes, en quoi il faisait consister la veritable 
marque de la perfection des langues. 

La doctrine de Vaugelas (en effet, si timide qu'il 
soit, il a une doctrine) se trouve exposee dans une 
prefacejgalement remarquable pour les^ideegjet .pour. 



Ce n'est pas un systeme personnel., Vaugelas se 

defend de la prevention de faire des lois pour uotre 
langue de son autorite privee , ilfait observer qu'il 
ecrit des remarques, etnon des decisions; il se borne a 
recueillir ce que Ton pourrait appeler le droil coutu- 
mier de la langue, et ce qu'il appelle I'usage, que 
chacun reconnait pour le maitre et le souverain des 
langues vivantes . 

Si Vaugelas s'etait born*? ajproclamer la souverai- 
nete de Tusage^sa doctrine serait inattaquable de 
tout point. G'est la seule autorit6 que reconnaissent 
tons les bons esprits, tous les grands ecrivains de 
toutes les langues et de toutes les epoques. Horace 
dit: 

Si volet usus, 
Quern penes arbitrium est et jus et norma loquendi. 



'XAA-O 



Ramus (Pierre de La Ramee), en tete de sa Gram- 
maire (1572): 



XXVI INTRODUCTION 

Le peuple est souverain seigneur de sa langue, et la tient 
comme un fief de franc aleu, ct n'en doit recognoissance a 
aulcun seigneur. Lcscolle de ceste doctrine n'est point es 
auditoires des profcsseurs hebreux, grecs ct latins en 1'Uni- 
versite de Paris : elle est au Louvre, au Palais, aux Halles. 
en Greve, a la place Maubert. 

Un siecle apres Ramus,JBossuet, dans son discours 
de reception a 1'Academie francaise (1671), proclame 
aussi cet empire de 1'usage, tout en accordant qu'il 
a besoin d'etre regie : 

L'usage est appcle avec raison le pere des langucs. Lc 
droit de les establir, aussi bien que de les regler, n'a jamais 
ete dispute a la multitude; mais si cette liberte ne vcut pas 
estre contrainte, elle souffre toutefois d'estre dirigee. Vous 
estes, messieurs, un conseil regie et perpetuel, dont le cre- 
dit, establi sur rapprobation publique, peut reprimer les 
bizarreries de Tusage et temperer les dereglements de cct 
empire trop populaire. 

JPersonne n'a mieux que Vaugelas sen.ti et fait 
ressortir la puissance de 1'usage. II reconnait ce qu'il 
peut avoir de capricieux ; mais il s'applique a mon- 
trer que ses bizarreries ne sont souvent qu'appa- 
rentes ; il cherche et quelquefois il trouve pour les 
irregularity's du langage les raisons secretes qui 
e"chappent aux grammairiens vulgaires : 

Ce n'est pas, dit-il, que 1'usage, pour 1'ordinaire, n'agisse 
avec raison, et, s'il est permis de mesler les choses saintes 
avec les prophanes, qu'on ne puisse dire ce que j'ay appris 
d'un grand homme, qu'en cela il est de 1'Usage comme de la 
Foy, qui nous oblige a croire simplement et aveuglcment, 
sans que nostre raison y apporte sa lumiere naturelle ; mais 
que neantmoins nous ne laissons pas de raisonner sur cettc 
mesme foy, et de tcouver de la raison aux choses qui sont 
par dessus la raisonCk 



, t. I, p. 23. Ge grand homme est Chapelain. Voyez 
plus loin, p. LXI. 



DU NOUVEL EDITEUR XXVII 

Faisant application de ccs priucipcs, il dit dans 
une de ces Remarques : 

A peu pres. Cctte facon do parler, discnt quclqucs uns, 
cst uno de cclles quo 1'Usaye a aulhorisccs coulrc la raison... 
Mais, outre qu'il n'y a rien a repliquer a I'usage, je trouvc 
qu'il y a do la raison et du sens en cctte phrase, commc si 
Ton disoit "^ 

Et ailleurs : 

J3uoy que ' Tusage ; face touLejimaUece de languc, et qu'il 
face beaucoup de choses sans raison et mesme centre la 
raison, comme nous sommes obligez de dire souvent; si 
cst-ce qu'il en fait beaucoup plus avecque raison, et il me 
semble que celle-cy est du nombre, bien que la raison en soit 
assez cachee... * 

Si Vaugelas ne voit pas toujours ces raisons ca- 
chdes, il ne reclame pas contre 1'Usage, il s'incline 
devant sa decision supreme et veut qu'on fasse 



comme rur: 

C'est unc erreur, dit-il, qui n'est pardonnable a qui que 
ce soit, de vouloir, en matiere de lajugues vivantcs, s'opi- 
niastrer pour la Raison contre I'UsagevV 

i> On a beau invoquer Priscien, et toutes les puissances 
grammaticales, la Raison a succombe, et TUsage est demeurc 
le maistrc ; communis error facit jus, disent les jurlscon- 
sultes*. 

Toute Fambition de Vaugelas est d'6claircir TUsage, \ 
de distinguer le Ion du mauvais : 

Le bon usage, dit-il, est la facon dc parler de la plus sainc 
partic de la Cour, conformement a la fa^on d'escrirc dc la plus 
saine partic des autheurs du temps 5 . 

T. I, p. 363. 

P. II, p. 104. 

- I, p. 411. 

I, p. 421. 

jPreface, Quintilieu, dont 1'autoiite est si souvent invoqu^e 



XXVIII INTRODUCTION 

^Juand il y a divergence entre les autheurs et 
la Cour, Vaugelas se decide en general pour les pre- 
miers ; et ceux qu'il cite de preference, apres CoelTe- 
teau, sont Dcsportes, Gornbaud, Mallierbe, Du Perron. 
Balzac et Voiture ; il ne remonte guere au-dela d'A- 
myot ;,et il n'a pas 1'air de connaitre Montaigne, qui 
sans doule lui semblait infecle de gasconisme . 
II ne cite pas non plus Descartes, sans doute parce 
que ses Remarques, bien que publiees seulement en 
1647, etaient en grande partie redigees avant la pu- 
blication du Discours de la Mtthode (1637). Lorsqu'il 
ne sait comment choisir entre ceux qu'il considere 
comme les legislateurs du Jangage , il va consulter 
ses amis, les gens savants en la langue , qui de- 
viennent pour lui une troisieme autorite pour la con- 
naissance da Ion usage. C'est, par exemple, 1'avocat 
Patru ; c'est le traducteur Perrot d'Ablancourt ; c'est 
Menage, un des oracles de notre langue, aussi bien 
que de la grecque et de la latine, et chez qui les 
Muses et les Graces , qui ne s'accordent pas tou- 
jours, sont parfaitement unies . Le plus illustre de 
tous ces oracles est pour lui 1'auteur de la Cri- 
tique du Cid, celui a a qui aucune finesse de notre 
langue n'estoit inconnue : Chapelain etait alors 
un grand nom, car il n'avait pas encore public la 
Pucelle, et n'avait pas essuye les epigrammes de 
Boileau. 

_Parmi les autorites de Vaugelas, il y en a une 
pour laquelle on lui a reprocbe trop de complaisance, 
c'est la Cour. C'est en effet pour lui la premiere de 
toutes : 

Quand je dis la Cour, j'y comprends les femmes commc 



par Vaugelas (voyez la Table des matieres), disait a peu pres de 
meme : Ergo consuetudinem sermonis vocabo consensum erudi- 
torum, sicut vivendi, consensum bonorum. (I, 6, fin.) 



DU NOUVEL EDITEUR XXIX 

les hommes, et plusieurs personnes de la ville ou le Prince 
reside, qui, par la communication qu'ils ont avec les gens de 
la Cour, participent a sa politesse. II est certain que la Cour. _ 
est commc un magazin, d'oii nostre langue tire quantite cl<- 
beaux termes pour exprimer nos pensees, et que 1'eloqucnce 
de laChaireni du Barreau n'auroil pas les graces qu'elle de- 
\ mandc, si elle ne les cmpruntoit presque toutes do la Cour... 
Ce n'est pas que la Cour ne contribuc incomparablement plus 
a 1'usage que les autheurs, ny qu'il y ait aucune proportion de 
1'un a 1'autre ; car enfin la parole qui se prononce est la pre- . 
mierc en ordrc ct ea dignite, puisque celle qui est escrite. 
if est que son image, commc 1'autre est 1'image dc la pensee. 
Mais le consentement des bons aulheurs est comme le sceau 
ou une verification, qui authorise le langage de la Cour, el qui 
marque le bon usage, et decide celui qui estdoutenx 1 . 

Vaugelas parlait ainsi, il faut le reconnaitre, a une 
epoque ou Malherbe avait degasconne la Gour. 
Elle n'etait plus en proie a 1'influence italienne, 

_ _j_^_ L ^* - * 

comme au xvi e siecle, alors que son langage etait at- 
taque avec raison paries auteurs de la Satire Mtfnippee, 
par Etienne Pasquier et par surtout Henri Estienne. 
Geux des seigneurs de la Gour qui 6taient membres 
de 1' Academic francaise, les Serizay, les Meziriac, les 
Du Ghastelet, etaient d'accord avec la politique de 
Richelieu pour combattre egalement rinfluence espa- 
gnole sur notre Iitt6rature et notre idiome. Le langage 
de la Cour etait puise aux meilleures sources de la 
langue francaise; et ceux qui donnaient le ton, alors , / 
dans tout 1'eclat de la jeunesse, s'appelaient le prince v 
de Marsillac, qui sera plus tard La Rochefoucauld, 
le seigneur de Saint- Evremond, le coadjuteur de 1'ar- 
cheveque de Paris, depuis cardinal de Retz, la du- 
chesse de Longueville, la marquise de Sable et la 
marquise de Sevigne. A quelques ann6es de la (1662), 
Moliere Iui-m6me e"crira : 

Preface. 



XXX INTRODUCTION 

C'est le refuge ordinaire de vous autres, messieurs les 
auteurs, dans le mauvais succes de vos ouvrages, quo d'ac- 
cuser 1'injustice du siecle et le peu de lumieres des courti- 
sans. Sachez, s'il vous plait, monsieur Lysidas, quo les cour- 
tisans ont d'aussi bons yeux que d'aulrcs ; qu'on peut etrc 
habile avec un point de Venise et des plumes, aussi bien 
qu'avec une perruque courte et un petit rabat uni ; que la 
Brando eprcuvc de toutes vos comedies, c'est le jugement de 
la com- ; que c'est son goftt qu'il faut eludier, pour trouver 
Fart de reussir ; et, sans mettrc en ligne tous les gens savants 
qui y sont, que du simple bon sens naturel et du commerce 
de tout le beau monde, on s'y fait une maniere d'esprit qui, 
sans comparaison, juge plus flnement des choses que tout le 
savoir enrouille des pedants '. 

II faut aj outer que Yaugelas ne prpnd pour auto- 
rit6 que la plus saine partie de^ja_Cour_. Mais 
si la Gour 6tait, sans conteste, une des meilleures 
autorites que put consulter Vaugelas, peut-&tre est- 
il trop port6 a decider en sa faveur de parti pris. 
II preiere d'une maniere trop exclusive le langage de 
la capitale a celui des provinces, et le langage de la 
Cour_a celui de la Ville. 

Le langage de la Ville lui est plus ou moms sus- 
pect. Noii seulement il reproche^ a guelques Pari- 
siens d'avoir corrompu leur langage naturel par la 
contagion des Provinciaux 2 ; mais il se tient en 
j;arde centre le langage des Parisiens eux-memes, et 
en particulier centre leur prononciation : 

Athenes, dlt-il, le siege et 1'oracle de 1'eloquence grecque, 
ne laissait pas d'avoir quelque vice particulier dans sa langue, 
et Paris, qui ne lui en doit rien dans la sienne, n'est pas 
exempt aussi de quelques defauts par la destinee et la nature 
des choses humaines, qui ne souffrent rien de parfait 3 . 



.Critique de Vticole des femmr.s. 
. II, p. 76. 
. II, p. 150. 



DU NOUVEL tfDITEUR XXXI 

Rien de plus juste que cette Remarque, et 1'occa- 
sion en est tres-bien choisie : c'est ji propos d'une 
prononciation incoutestablement vicieuse du mot . 
commencer. 

Mais Vaugelas aurait pu donner a la Cour elle-.. 
roSme des lecons de bonne prononciationj par exemple_ 
a propos du verbe ie vais* que toute la rinnr 



cait je too,. Elle ne peut souU'rir je vais, qui passe 
pour un mot provincial ou du peuple de Paris. Vau- 
gelas reconnait que tous ceux qui scavent escrire et 
qui out estudie.djsent j<? vais, qui est fort bien selon 
la (irammaire 1 . Mais, la Cour ne prononcant pas 
ainsi, il ue croit pouvoir faire autrement que de se 
declarer pour 1'usage de la Gour. 

De plus, ce qu'il entend par "la puret6 du lan- 
gage, c'est ce qu'on a appele plus tard le style 
noble ; et ce qu'il veut proscrire, c'est moins le 
langage de la Yille et des Provinces, que les termes 
bas , ou reputes tels. Ainsi, a propos de la locution 
fl.cs mieux, il dit : 

Cette facon de parler est tres-basse et nullement du lan- 
gage de la Cour, oil Ton ne la peut souffrir ; car il ne faut 
pasoublier celte maxime que jamais les honnestcs gens nc 
doivent en parlant userd'un mot has ou d'une phrase hasse, 
si ce ii'i'st par raillerie; ct encore il faut prendre garde qu'on 
ne croye pas, comme il arrive souvent, que ce mauvais mot a 
esle ^clit tout de bon, et par ignora'nce plustost que par rail- 
lerie *. 

Et ailleurs, a_prop_os de la locution ne mettez gnere, 
pour dire ne soyez pas longtemps : 

A la verite cette facon de parler est fran^oise, mais si 
basse que je rien voudrois pas user, mesme dans le style 
meaiocre, ny dans le discours ordinaire ; et de fait, j'ay veu 

Or. i, p. 85. 

(*T. I, p. 214. 



XXXII INTRODUCTION 

des femmes de la Cour, qui, 1'oyant dire a des femmes de la 
Ville, ne le pouvoient souffrir, comme june phrase qui n'est 
point usilee parmy ceux qui parlent bicn '. 

Cette locution n'est pas restee dans la langue ; mais 
est-il bien sur qu'elle fut si francaise ? Et est-il bien 
certain que ce soil 1'antipathie de la Cour qui 1'ait 
fait sortir de 1'usage ? 

_C_e_que repousse Vaugelas, c'est le langage popu- 
laire, qu'il appelle resolument dans sa Preface le 
mauvais usagej) : 

De ce grand principe que le bon usage est le maistre de 
nostre langue, il s'ensuit que ceux la se trompent, qui en 

donnent toute la jurisdiction au Peuple Lorsqu'on disait 

(chez Us Romains] que le Peuple estoit le maistre de la lan- 
gue, cela s'entendoit sans doute de la plus saine partie du 
peuple... Selon nous, le peuple n'est le maistre que du mau- 
N'ais usage. 

Ge n'est pas Vaugelas, on le voit, qui aurait ren- 
voye" aux crocheteurs du port au foin . G'est a ce 
mot de Malherbe qu'il fait allusion, quand il dit, en 
un autre passage de la Preface : 

Si 1'usage n'est autre chose, comme quelques uns se 
I'imaginent, que la facon ordinaire de parler d'une nation 
dans le siege de son Empire, ceux qui y sont nez et elevez 
n'auront qu'a parler le langage de leurs nourrices et de leurs 
domesliques pour bien parler la langue de lour pai's, et les 
Provinciaux et les Estrangers, pour la bien scavoir, n'auront 
aussi qu'a les imiter. Mais cctte opinion choque tenement 
1'experience generale, qu'elle se refute d'elle-mesme, et je 
n'ay jamais pen comprendre, comment un des plus celebres 
autJieurs de nostre temps a este infecte de cette erreur. II y a 
sans doutc deux sortcs d'usages, un boa et un mauvais. Lc 
mauvais se forme du plus grand nombre de personnes, qui 
presque en toutes choses n'est pas le meiUeur; et le bon au 



OT.II, 



p. 171. 



DU NOUVEL EDITEUR XXXIII 



rontrairc cst compose, non pas de la pluralite, niais do IVi'i 
des voixTTTn 

Ailleurs, il s'inscrit en faux d'une manure encore 
plus positive centre le mot de Malberbe : 

Quand je parle icy des femmcs,, et de ceux qui n'ont 
point estudic, je n'entens pas parler de la lie du peuple, quoy 
qu'cn ccrlaines rencontres il se pourroit faire qu'il ne le fau- 
droit pas exclure, et qu'on en pourroit lirer Tesclaircisse- 
ment de Tusage ; non pas quMl faille en ccla tant deferer a la 
populace que Ta creu un de nos plus celebres escrivains, qui ^ 
vi mil lit que 1'on cscrivist en prose comme parlent Ics crochc- 
tcurs et les harangeres. J'entcns done parler sculcmcnt des 
pcrsonncs de la Cour ou de celles qui la hantent, et crois 
que pour 1'ordinaire il vaut mieux les consulter que ceux 
qui scavent la langue grecque et la latine ! . 

Nous voici loin de la vraie doctrine de Tusage, pro- 
clumee par Ramus, Jequel ne veut pas fcomme Re- 
gnier le reproche assez injustement a Malherbe), 

Parler comme a Saint- Jean parlent les crocheteurs, 

mais qui veut avec juste raison faire une part au 
Louvre, au Palais, aux Halles, a la place Maubert^. 
Nous voici loin meme de 1'empire populaire dont 
parle Bossuet, bien moius exclusif que Vaugelas, et a 
qui ce dernier eut sans doute reproch6 toutes les 
hardiesses de langage de ses Sermons 2 . 

Vaugelas, dans son purisme, a de tels scrupules 
qu'il ne fait pas difficulte de se soumettre a quelques 
exigences du gout de la Cour, quand il est le pre- \l 
niier a les declarer impertinentes . Qu'on Use, par 
exemple, sa Remarque sur le mot poitrine, qui etait 



II, p. 284. Voyez le Supplement au mot MERRY. 
8 Voyez l'abb Vaillant (Etudes sur les sermons de Bossuet d'a 
pr&s les manuscrits, d851), et E. Gandar (Etudes critiques sur les 
aermons de la jeunesse de Bossuet; Choix de sermons de la jeunesse 
de Bossuet, edition critique, 1867). 



VAUGELAS. I. 



XXXIV INTRODUCTION 

condamn6 dans la prose comme dans les vers , on 
y verra cette conclusion : 

Ccs raisons-la, Ires impertinentcs pour supprimer un 
mot, ne laissent pas d'cn cmpcscher Fusage, et 1'usage du 
mot ccssant, le mot vient a s'abolir peu a peu, parce quo 
1'usage est comme 1'ame et la vie dcs mots'. 

"Vaugelas n'est pas sans avoir quelque scrupule sur 
se se"verites. II donne aux _mots qui s'en vont 
une sorte cle regret melancolique ; mais il so resigne, 
p,our peu que 1'usage semble les abandonner : 

Magnifier. Co mot cst excellent, dit-il, et a une grande 
emphase pour exprimer une louange extraordinaire... Mais il 
faut avouer qu'il vicillit et qu'a moins d'eslre employe dans 
un grand ouvrage, il auroit de la pcinc a passer. ,l'ay uno 
eoriaine tendrcssc pour tons ces beaux mots quo jo vois 
aihsi mourir, opprimez par la tyrannic dc 1'usage, qui ne nous 
ejn donne point d'autrcs en leur^ place, qui ayent la mesme 

siigniflcation et la mesme force (. 

i I 

I Ainsi, il suffit qu'un mot commence a vieillir , 
pour que, presque toujours, Vaugelas le condamne a 
mort; et il se croit quitte envers ce mot, quand il a 
fait son oraison funebre. Le .jplus souvent, du reste, 
il parle dedaigneusement de ces series de mots, di- 
.san I qu'ils sonlent le vicux et le ranee 3 . 

II declare que pache (pour pacte] n'est pas fran- 
cois* : il ne semble pas se douter que c'est un mot 
de Montaigne 8 , et peut-6tre, s'il 1'eut su, ne l'eut-il 
pas condamn6 moins severement. II en est de m6me 
pour les constructions et les tournures, II note ce 

-^T. I, p. 133. 

l^/T. J> P. 222. Voyez encore ce qu'il dit du mot taxer (t. I, 

:t:;4), eic. 

T. Il, p. 388 et passim. 

4 T. II, p. 351. 

5 Bssais, liv. I, ch. vi : Emilius Re^llus fit pache avec les 
habitants de Phocide, de les recevoir pour amis du peuple remain. 



DU NOUVKL riDITEUR XXXY 

jjui 6tait francais du temps de M. CoefTeteau i, et 
ce qui ne Test plus en 1647(D 
II admire et vante fort la langue d'Amyot: 

Quelle obligation ne luy a point nostre langue, s'ecrie-l-il, 
n'y ayant jamais eu personne, qui en ait micux sceu le genie 
et le caractere que luy, ny qui ait use de mots Jiy_de phrases__ 
si naturcllemcnt frangoiscs, sans aucun meslange des fagons 
dc parlor des provinces, qui corrompcnt tous les jours la pu- 
rele du vray langage frangois ! Tous ses magazins et tous ses 
thresors sont dans les oeuvres de ce grand homme, et encore 
aujourd'huy nous n'avons gueres de fagons de parler nobles 
et magniflques, qtTil ne nous ait laissees. 

Mais il s'empresse aussit6t de faire la declaration 
suivante qui paraitra sans doute au moins exagere"e : 
Nous avons re tranche la moitie de ses phrases et 
de ses mots 2 . 

G'est ainsi que Vaugelas retrecit, 911 lien de Te- j \/ 
largir, la base de 1'usage. Dans son respect pour le 
gout de la Cour, il est toujours pret a faire le sacri- 
fice du vieux fonds de la langue francaise, et des- 
seche comme a plaisif les sources vives ou peut le . 
mieux se retremper une langue. Quant a ce que Ton 
a appele depuis le niologisme^ il semble assez naturel 
que Vaugelas se tienne en garde centre ses eutre- 
prises, et qu'il les condamne 3 ; et cependant, il est 
Men moins severe pour les mots nouveaux que pour 
les mots vieillis. Qu'on en juge par ce qu'il dit.du__ 
mot exactitude : 

Voyez t. II, p. 253, 255, 259, 315, 339, etc. 

* Sur les principes de Vaugelas en matiere de syntaxe, on lira 
avec fruit la troisieme partic^de 1'ouvrage de M. A. Benoist : De 
la syntaxe franfaise entre Palsgrave et Vaugelas, 1877, in-8. 

^V,'Voyez la Preface, XI : S'il est vrai que Ton puisse quel- 
que'fois faire des mots. Bien qu'il defends encore ailleurs dV- 
venter des mots (t. I, 213 et passim), il paralt en avoir invente un, 
qui n'est pas heurewa^-et que Chapelain lui reproche ; c'est le 
mot sutstantifier (t. II, 167). 






XXXVI INTRODUCTION 

C'est un mot que j'ay veu naistre comme un monstre, 
contre qui tout le monde s'escrioit ; mais enfln on s'y est ap- 
privoise ; et dez-lors j'en fls cc jugement, qui se peut faire 
en leaucoup d'antres mots, qu'a cause qu'on en avoit be- 
soin et qu'il estoit commode, il ne manqueroit pas de s'es- 
tablir .' 

Et de m&me pour transfuge : Ce mot est nouveau, 
mais reccu avec applaudissement a cause de la ne- 
I'cssite que Ton en avoit 2 * ; pour insnlter : Ge mot 
est fort nouveau, mais excellent. M. Coeffeteau 1'a 
veu naistre un peu devant sa mort 3 . 

JBien que, dans sa Preface, il declare, qu'il n'est 
permis a qui que ce soil de faire de nouveaux mots, 
il prend sous son patronage quelques-uns de ces 
termes, comme pudeur k , beau mot dont Desportes 
est le pere, soiweraineU, veneration* ;_iI,jUJL_de.s__ 
v_ceux pour que 1'usage adopte de'finitivement le mot 
stcuriltj^ m6me des mots qui n'ont pas et6 accepted 
depuis, comme dewuloir et seriosit^ '. II declare qu'il 
n&seratt .pa$ ecrire certaines expressions ou tour- 
nures trop modernes , comme alerte, qui vient 
de 1'italien et n'est point encore Men naturalist 8 et 
comme se piquer de quelque chose 9 . II approuve, au 
moins par son silence, quelques autres qui n'avaient 
que peu d'annees d'existence, et dont on connalt les 
auteurs, par exemple : 

Patrie (Joachim Du Bellay] ; 
Avidit6 (Ronsard) ; 

'. I, p. 377. 
. II, p. 17o. 
. II, p. 320. 
" Id. 

* Preface. 
T. I, p. 112. 

^)T. II, p. 228. - T. I, p. 399. 
r v^T. II, p. 45S. 

A T1 _1 



DU NO.UVEL EDITEUR XXXVII 

Urbauite 
Sagacite 



Vehemence 

Feliciter 

Offenseur (P. Corneille ] ; 

Impardonnable (Segrais}; 

Tolerance (Henri IV]. 

Mais il est douteux qu'il ait accepte de meme le mot 
generalissime, qu'on attribue a Richelieu, et le mot 
prosateur, que Menage a mis en circulation, et qui 
lui est reproche par un des eleves de Vaugelas, le 
Pere Bouhours. 

A part cette condescendance pour la Gour, cette 
prevention contre la Ville et les Provinces, et cetle 
condamnation trop absolue des mots et des tours 
vieillis, le jugement de Vaugelas est d'unL_sjlr.eJA-ce= 
marquable. Bien,souvent il lui arrive de se dernander 
quelle doit etre la destinee d'un mot nouveau oucon- 
teste : il est rare qu'il se trompe dans ses pronostics. 
Ainsi il ose presque prendre contre la Gour la defense 
de la locution a -present l ; jl se prononce en faveur du 
mot car, dont quelques purisles avaieut voulu la pros- 
cription. 8 ., et en faveur du mot insidieux, que rejettera 
Patru, que Ghapelain jugera desagreable et degous- 
tant 3 , et dont 1'Academie elle-meme augure defavo- 
rablement en 1704; il approuve le mot security que 
Patru et Chapelain refuseront d'admettre 4 ; il cou- 
damne le mot rencontre mis au genre masculin, lequel 
Patru acceptera 3 ; enfin,_bien qu'il blame, comme n'e- 
tant pas du Ion usage la locution pour que, il prevoit 
qu'elle s'etablira, au lieu que Patru et Th. Corncille 

[". I, p. 359. 

L\ II, p. 460. 
,T. I, p. 107. 
! T. I, p. 112. 

T. I. p. 74.' 



XXXY1II INTRODUCTION 

declarent apres lui qu'elle n'est pas fraucaise ; et 1'A- 
cademie la condamne encore en 1704. 

II se trompe, au contraire, rarement, par exemple 
quand il approuve Texpression tout plein l , mettre sus 
pied une armee 2 , quand il blame la locution a fin que, 
a laquelle il prefere a ce que : les mots ambitionner, 
avoisiner, gracieux, intre'pide, comme n'estant pas 
du bel usage , les mots banquet, en somme, cour- 
rouce" , qu'il condamne comme vieillis et n'estant 
plus guere en usage que paruii le peuple 3 . 



V. 



LES CONTRADICTEURS DE VAUGELAS ET SON ECOLE. 



Le systeme_d'elimination des mots jie_la yieille_ 
lungue etait plus contestablo que celui qui excluait . 
les mots nouveaux. II ne pouvait passer sans protes- 
tation. A la tete de ceux qui 1'attaquerent etait un 
homme dont la verve mordanle contrastait avec 1'hu- 
meur debounaire de Vaugelas. C'etait Francois de La 
Motbe Le Vayer, substitut du procureur general au- 
pres du Parlement de Paris, et plus tard precepteur 
de Louis XIV et du due d'Orleans. 

La Mothe Le Vayer prit les devants sur la publica- 
tion des Remarqms. Des 1638, il fit paraitre un petit 
livre assez spirituel, intitu!6 Considerations sur V Elo- 
quence francoise. II y reclamait pour la langue fran- 
caise plus de liberte que ne lui en accordait Vaugelas . 



1 T. II, p. 474. 
T. II, p. 453. 
3 Voyez la Table des matieres. a ces mots. 



DU NOUVEL EDITEUR XXXIX 

Mais, dans sou dedain pour cet examen scrupuleux 
de paroles et de syllabes , il attaquait mal a propos 
le zele de Vaugelas et de 1'Academie pour la purete 
de la langue -; ce qui lui attira de la part du placiclo 
auleur des Rernarques une reponse qui, pour etre 
courtoise, n'en est pas moins d'une ironie assez pi- 
quaute '. 

La Mothe Le Vayer ne se tiut pas pour battu : il 
riposta par des Lettres a Gabriel Naudt touchant Us 
Remarques sur la langue francoise, ou ses objections 
sont presentees d'une mauiere souvent vive et caus- 
tique. Par exemple, Yaugelas ay ant dit dans ses Re- 
marques : 

II y a Irois constructions dilferentes du vcrbe fournir ; 
car on dit : La riviere leur fournit le sel, lew fournit du set, 
et Us fournit de sel, qui est le meilleur et le plus elegant 
des trois. 

La Mothe Le Vayer replique : 

Les trois fourniturcs dc sel sont semblables ; ct c'est se 
moquer dc nommer la derniere meilleure et plus elegante. 
11 y a autant de sel en Tune qu'en Tautre. 

Et ailleurs : 

Si nous en croyons ces Messieurs (les courtisans), Dieu 
ne sera plus supplie, il faut qu'il se contente d'etre prie, 
puisque le mot de supplier est impropre a son egard. 

M. de Vaugelas aime mieux dire : Le plus grand vice a, 
quoy il est sujet quo le plus grand vice auquel il est snjet. 
Ce dernier neantmoins est plus naturel. Son autre exemple : 
Les tremllements de terre a quoy ce pays est sujet ne vaut 
rien du tout, que peut-elre dans la Savoic, fort sujeite a de 
tcls accidents. 

On voit quel est le caractere tranchant des obser- 
i Pr6iace, IX (t. I, p. 28-36). 



XL INTRODUCTION 

vations de La Motlie Le Vayer et le ton agressif de 
ses repliques. II s'en faut qu'il ait toujours raison 
centre Vaugelas, et en general il fait preuve de plus 
d'agrement que de justesse d'esprit '. 

Du reste, malgre ses vivacites de plume, lLn& . fait, 
pas diffaculte de reconnaitre quelques-unes des qua- 
lites de 1'auteur des "Remargues. II rend justice a son 
style, qu'il declare o excellent dans le genre didac-" 
tique , il accepte m6me le plus grand nombre de ses 
decisions, et reconnait comme lui la souveraineto dc 
Fusage : 

Lcs Remarques, dil-il, conlicnnent millc belles regies sur 
notre languc, dont je tascherai dc faire mon profit; et je tiens 
1'auteur pour un des homines de cc temps qui a eu le plus, de 
soin de toutes les graces de nostre langue, no trouvant a 
reprendre chez lui quo 1'cxces ct le scrupule, comme ceux 
qui ont lant d'ardeur pour une maistressc, qu'ils passent de 
Tamour a la jalousie. 

Vaugelas a eu d'aulres contradicteurs, qui furent 
aussi les adversaires de 1'Academie : 

C'est, par exemple, M lle de Gournay, qui soutenait 
avec chaleur la cause de la vieille langue francaise, 
soil dans les reunions qu'elle tenait chez elle, soit 
dans ses Merits, notamment dans la Defense de la 
potfsie et du langage des poetes, et dans une disserta- 
tion sur la facon d'escrire de MM. le cardinal du Per- 
ron et Bertaut. 

(Test le bibliographe Gabriel Naude, qui inspira 
quelques-unes des Lettres qui lui furent adressees 
par La Motlie Le Vayer. 

C'est 1'historien Scipion Dupleix qui, s'inspirant du 
m6me esprit que M lle de Gournay, G. Naude et La 

1 Voir les exemples cites par A, Benoist, De la syiitaxe fra/i- 
faise, etc., p. 219 et suiv. 



DU NOUVEL fiDITEUR XLI 

Motlie Le Vayer, ecrivit, a 82 ans, un livre pour de- 
fendre centre Vaugelas La liberU de la langue fran- 
caise dans sa purete" (1 651 ) ; 

G'est _Saint-Eyremond, esprit trop independent, 
pour se plier aux regies des grammairiens, et qui, 
dans la Comedie des Academistes (1650), leur reproche 
lours minuties : 

Mais ils passcnt deux ans a reformer six mots ! 

G'est le calviniste Leclerc, qui, dans sa BiUiotheque 
francaise publiee a Amsterdam (1687), jugeait la lan- 
gue du xvii e siecle inferieure a celle du xvi e siecle, 
et accusait Vaugelas et 1'Academie de 1'avoir appau- 
vrie; 

(Test 1'erudit Menage qui , dans sa Requeste des 
Dictionnaires (1646), reprochait a l'Acad6mie, dont __ 
Vaugelas etait 1'orgaue, dc condamner des mots 
necessaires et usites ; qui jugeait d'une haute im- 
pertinence 

Qu'un estranger et Savoyard 
Fasse le proces a Ronsard ; 

et qui, djms ses Observations sur la langue francaise 
.1GT2-IG7G), admettait presque indifferemment tous 
les mots de ia laugue depuis le Roman de la Rose jus- 
qu'au temps ou il ecrivait. 

Ce qui distingue Vaugelas de ces lettres et de ces j 
grammairiens, c'est qu'ils etaient pour la plupart des 
erudits et que 1'auteur des Re-marques n'avait d'autre 
instruction que cello d'un homme de gout et de bonne / 
compagnie. Mais, dans son livre, jl fait de cette ins- 
truction rusugc le plus judicieux et le plus fecoud. 
Verse a la fois dans les langues grecque, latine, ita- 
lienne et espagnole, il institue eutre ces langues et la 
n6tre de frequentes comparaisons, qui jettent une 
vive lumiere sur les explications qu'il donne de 1'u- 
sage. En m6me temps, il se preoccupe de 



XLII INTRODUCTION 

de la langue, de ses origines, de ses etymologies, et 
Ton trouve dans ses Remarqucs, sur ces divers points, 
des indications qu'on ne s'attendait pas a y reijcou- 
trer '. 

C'est par la qu'il est superieur a tous les grammai- 
riens de son temps, meme a de plus savants, comme 
Patru et Menage, et a de plus subtils et de plus raffi- 
nes, comme le Pere Bouhours. Tout ce qu'a pu faire 
Patru, c'est d'epurer la langue du palais et d'ecrire 
au courant de la plume quelques notes qui temoignent 
d'une grande instruction, mais auxquelles il manque 
une vue gene"rale. Menage ne voit dans 1'objet de ses 
etudes que des fails, il n'a pas de doctrine gramma li- 
cale ; et, de meme qu'il ne distingue pas entre les dif- 
f6rentes 6poques de la langue, il ne sail pas clioisir 
entre les mots ; il est incertain, par exemple, s'il faut 
prononcer herboriste ou herboliste, arboriste ou arlio- 
liste parce que chacun de ces mots s'est dit, et qu'on 
trouve des formes analogues en grec, en latin, en ita- 
lien, en espagnol, en flamand. Cela ne 1'empeche pas 
de se croire fort superieur a Yjuagelas. Plus modeste, 
le Pere Bouhours declare que Vaugelas est son he- 
ros 2 . Comme ce heros , il reconnait deux guides : 
1'usage et le gout. Auteur d'un livre elegant (Les en- 
tretiens d'Ariste et d'Eugene], ecrivain apprecie de La 
Bruyere, pour une certaine delicatesse de plume, il 
raille souvent Menage, et sa raillerie porte juste. Mais 
il n'est pas exempt d'affeterie et reste fort au-dessous 
de son maitre. Ce n'est pas Vaugelas qui eut ecrit ces 
mots : La delicatesse ajoute je ne sais quoi au su- 

1 Voyez ce qtril (lit au sujet des etymologies de lierre, de loisir 
(t. II, 298), de convent, mousticr (II, 283), de feu, pour defunf (II, 
394), & estrange (II, 403), A'enttriner (II, 416), de favori (II, 391), 
de doug (II, 427), etc. II avail voulu faire une lisle a part des 
locutions particulieres aux provinces. 

* Nwvelles Remarques, p. 538, 3' Edition, Paris, 1682. 



DU NOUVEL EDITEUJR XLIII 

blime et a 1'agreable... Je ne sais si vous m'enteudez; 
je ne m'entends presque pas moi-m6me, et je crains 
a tout moment de me perdre dans mes reflexions '. A 

Aux contradicteurs de Vaugelas, il semble qu'il 
faille joindre quelques-uns des grands ecrivains du 
xvii 1 ' siecle, qui n'etaient pas d'avis do perdre les tre- 
sors de la vieille langue francaise, par exemple Mo- 
liere et La Fontaine, qui firent a cette langue plus 
d'un emprunt, La Bruyere*et Fenelon 3 qui recla- 
merent pour le maintien de quelques mots transmis 
par elle. Mais ces dissidences sont toutes partielles 
et ne portent que sur la proscription de mots consi- 
deres a tort comme las et des expressions vieillies. 

Vers la fin du xvni 6 siecle, Marmontel a fait un Dis- 
cours sur I'autorite' de Vusage (\"l%z] t ou il refute sur 
bien des points la doctrine de Vaugelas. 

Mais cc n'est pas en elle-meme qu'il faut examiner 
et juger celte doctrine; c'est au point de vue du 
temps oil elle fut einise. Quelques objections que Ton 
puisse faire a la mgthode grammaticale de Vaugelas, 
on ne saurait nier son opportunity 1'etendue de son 
influence et ses heureux resultats. 

Sans doute, il se presse trop de dresser 1'acte de 
deces de certains mots, et quelques-uns ont repris vie 
et faveur apres lui, d'apres la remarque d'Horace : 

Multa, renascentur, quce nunc cecidere, cadentque 
Q,u(B nunc sunt in honors vocabula, si volet usus. 

Sans doute, malgre sa modestie, il se flatte trop de 
faire des regies a toujours : 

1 Bouhours, La manure de bien penser dans les outrages d'es- 
/;///, p. 200, Paris, Edition de 1715). 

* Les Caracttres, chap. De quelques usages (1687). 

3 Lettre sur les occupations de I' Academe franfoise, III (1714). 
Un savant lexicographe du commencement de ce siecle, Pougens, 
s'inspirant de ces idees, a publie une Archtologie franfaise ou 
Vocabulaire des mots anciens tombe~s en de'suftude et propres a (tre 
restitute au langage moderne, 2 vol. in-8 e , 1821. 



XLIV INTRODUCTION 

Jc pose dcs principes qui n'aurout pas moins de durce 
que nostrc langue ct nostre Empire : Car il sera tousjours 
vray qu'il y aura un bon et un mauvais usage, que le mau- 
vais sera compose de la pluralite dcs voix, et le bon de la 
plus saine partie de la Cour et des escrivains du temps './ 

Sans doute, on peut demander ce qu'est devenue 
cette cour, qui devait <Hre la regie du bon usage; et, 
sans admettre tout ce qui a 6te dit et fait dans un 
sens contraire, il est permis de croire que le mauvais 
usage n'est pas necessairement compost de la plu- 
ralite des voix. 

Mais, si les regies de Vaugelas no devaient pas 
etre eternelles, elles ont eu le grand merite de venir 
a propos. 

Vaugelas fut pour la prose a peu pres ce qu'a ete 
Boileau pour la poesie. Comme Boileau, il est parti- 
san du style noble ; et, son grand principe, c'est le bon 
sens, le sens commun, sur qui la grammaire est 
fondee 2 . Mais, a la difference de Boileau, qui joue 
un role plus personnel, /Vaugelas u'cst que 1'inter- 
prete do la societe polie de son temps . ./ Yajqgclas . dit 
excellemment M. Nisard, est moins une personne, un 
esprit individuel et original, qu'un esprit collectif. II 
passe sa vie a s'approprier, a se conformer a autrui. 
Les JRemargues presentent un echo si fidele du Ian- 
gage de la societe polie, que, pour designer ce lau- 
gage, Moliere n'a rien pu dire de mieux que parler 
Vaugelas \ 

S'il y a eu qu-elques exces dans la doctrine de Vau- 
gelas, die fit justice de dcfauts Lien plus graves et. 
sauva la langue francaise de plusieurs dangers. Tout 
d'abord, e.lle porta le coup de grace a 1'influence ita- 

Preface. 
Remarque 261. 
es femmes sava/ites, II, 7. 



DU NOUVEL EDITEUR XLY 

iiennc et espuguole ; en second lieu, elle reagit centre 
le burlesque, qui menacait d'envahir et de degrade r 
la luuguo, et qui ue rosista aux attaques de A'augelas 
que pour tomber sous les coups de Boileau ; enfin, 
elle cra Tunite de I'ldiome francais, qui courait risque 
de iTetre qu'un chaos informe de dialectes divers, 
et qu'elle delivra dc la contagion des provinces . 
L'unite de langue, c'est la ce qui distingue surtout le 
xvn e siecle du xvi c siecle ; et Vaugelas, en suivant ' 
cette voie avec toute TAcademie francaise, repondait 
a un besoin qui s'etaitdeja fait sentir des bons esprits 
a la fin du siecle precedent. G'est un sentiment qu'ex- 
prime, des le regne de Henri III, Vauquelin de La- 
fresnoye dans son Art pottique : 

..... II faut, comme en la prose, 
Poetes, n'oublier aux vers aucune chose 
De la grande douceur et de la purete, 
Que nostre langue veut sans nulle obscurite, 
Et ne recevoir plus la jeunesse hardie 
A faire ainsi des mots nouveaux a Tetourdie, 
Amenant de Gascoigne ou de Languedouy, 
D'Albigeois, de Provence, un langage inouT. 



On le retrouve jusqu'en cette survivante du xvi g 
siecle, qu'on nomme M lle de Gournay, laquelle parle 
en cela comme un disciple de Vaugelas : 

Nous autrcs purs francois devons destordre et redrcsser, 
nonpas suivre les barragouins... Le noeud de la question, en 
cela, pour des gens considerez, git seulement a sgavoir si ces 
dictions se prononcent uniformement, non pas en Picardie, 
en Vendosmois, en Auvergne, en Anjou, mais a Paris et a la 
Cour, c'est-a-dire en France; pour ce que un escrivain ne doit 
pas estre le pocte angevin, auvergnac, vendosmois ou picard, 
ouy bien le poe'te francois l . 

1 Presents et advis, chap. Des Rymes. 



XLVI INTRODUCTION 

Dans cette lutte centre les dialectes des pro- 
vinces , les adversaires meme de Vaugelas afFectent 
de se montrcr plus Parisiens que lui : landis que 
M6nage accuse Malherbe de normanisme* , La Mothe 
Le Vayer et Manage, nous 1'avons vu, insinuent que 
plusieurs des expressions que Vaugelas croit du bel 
usage, se sentent dela Savoie. A part les dissidences 
que nous avons signalces, on peut dire que le xvii e 
siecle tout entier est de 1'ecole de Vaugelas. Les 
Remarques ont 6te choquees de plusieurs, dit, en 1G52, 
Pellisson ; il n'y a presque personne qui n'y trouve 
quelque chose contre son sentiment ; cependant, on 
connaist bien qu'elles s'establissent peu a peu dans 
les esprits et y acquierent de jour en jour plus de 
credit 2 . 

Perrault, qui n'6tait pas des partisans les plus de- 
cides des Remarques, declare connaitre plusieurs pro- 
vinciaux qui les savent par coeur a . Saint- Evremond 
6crit : Vaugelas, d'Ablancourt, Patru ont mis notre 
langue dans sa perfection. Boileau se refere plus 
d'une fois a son autorite\ et il le proclame le plus 
sage des e"crivains de notre langue 4 . L.Racine, 
dans ses Me'moires sur J. Racine, nous apprend que 
son pere, craignant de desapprendre le francais pen- 
dant un sejour qu'il fit a Uzes, lisait sans cesse et 
couvrait de ses notes marginales un exemplaire du 
livre des Remarques. 

A la fin du xvn e siecle, Tesprit de Vaugelas re"gnait 
encore dans 1' Academic francaise. Les repr6sentants 
de cet esprit etaient alors, outre Patru, I'abbe" Dan- 

1 Nouvelles Remarques, t. II. p. 376, Bien a peine ; M. de 
Malherbe et M. de Gombaud se servent de cette l'a<;on de parler. 
Je me defie un peu qu'elle ne soit du cru du pays du premier, et 
qu'elle n'en sente 1'ele'ment. 

* Histoire de I'Acade'mie franfaise. 

3 Parallele des anciens et des modernes. 

4 Reflexions sur Longin ; Zettres ct Brossette, etc. 



DU NOUVEL riDITEUR XLVII 

geau, qui a laisse plusieurs trace's sur des sujets de 
grammaire, publics plus tard dans les Opuscules sur 
la langue francaise, de 1'abbe de Cboisy (1750) ; 1'abbe 
Tallemant, que Boileau appelle le sec traducteur du 
francais d'Amyot , et qui r6digea les Remarques el 
decisions de I' 'Academie ;Tabb& d'Olivet, le continuateur 
de YHistoire de VAcademie de Pellisson, et 1'auteur de 
Remarqms de grammaire sur Racine (1738) ; 1'abbe Re- 
gnier Desmarais, secretaire perpetuel de 1'Academie, 
auteur d'un Traite" de la grammaire francaise (1706). A 
ces noms et a celui de Boubours, auteur de Louies 
sur la langue francaise (1674), et de Remarques nou- 
relles (1675, avec suite, 1692), on peut joindre celui de 
^uelgues continuateurs ou plagiaires de Vaueelas : 
Nicolas Bcrain _XourcUes Rcmar^vcs, 1G7.'j\ le sieur 



d'Aizy (Le g^nie de la langue francoise, 1685), Aleman 
(La guerre chile des Francais sur la langue, Questions 
de la langue, de 1685 a 1690 1 ), Audry de Bgisregar.d^. 
(Reflexions critiques sur I'usage present de la langue 
frangaise, 1693), De la Touche (L'art de lien parler 
francois, 1696). CT'est chez les jansenistes que^ en de- 
hors de lMnfluenc^^dlrjecle_jde_yaugeIa5 t i)n-tiiuva4^ 
premier essai original et philosophique de gram- 
maire, La Grammaire gene-rale dc Lancelot ou de Port- 
Royal (I6GO\ 

II est rcmarquable que Tinfluence de I'Academie, 
c'est-a-dire celle de Vaugelas, s'etendait jusqu'en An- 
gleterre. James Howell, continuateur du Dictionnaire 
francais-anglais de Gotgrave (1660), a, dans son 6pitre 
dedicatoire A. la, noblesse de la Grande-Bretagne, 6crit 
ecrit quelques lignes instructives qui m6ritent d'etre 
traduites ici : 

Au sujet du francais moderne, qui est maintenant parle a 

1 II cite lui-meme ces ouvrages dans la Preface de son edition 
des Nouvelles Remarques (1690). 



XLVIII INTRODUCTION 

la Cour du Roi, dans les Parlcments et dans les Universites 
de France, il y a eu recemment de grandes discussions pour 
savoir quel etaitle mcilleur. Mais les personnes les plus ins- 
Iruites comme les moins distinguees sont tombees d'accord 
que le plus poli et le plus elegant est le langage de la Cour, 
parce quo des deux autres Tun sent trop la pedanterie, 1'autre 
la chicane ; le dernier prince de Conde ct le due d'Orleans 
actuel avaient chez cux un censeur, et, si quelqu'un de leur 
famille prononQait un mot qui sentit le palais ou les ecolcs, 
il etait condamne a une amende. 

Et plus loin : 

Le recent cardinal de Richelieu fit une partie de sa gloire 
de I'avancement du savoir et de la langue francaise, ce qui 
peut 6tre une compensation pour les flots de sang qu'il a 
verses. 

II annonce qu'il notera d'une croix les mots qui ne 
sont pas en vogue dans la societe polie et a la 
cour de France. 

Les decisions de Yaugelas sont presque toutes adop- 
t6es par Richelet et Furetiere dans leurs Dictionnaires 
(1(580, 1690). Elles sont suivies dans le premier Dic- 
tionnaire de I' Academic francaise (\ 694). Les Observations 
de r Academic francaise sur les Remarques de M. de Vau- 
gelas, publiees en 1704 parlessoins de Regnier Des- 
marais et de Thomas Cqrneille, et la Grammaire fran- 
caise de Regnier Desmarais (1706;, ne font que sanc- 
tionner ces Remarques sur presque tous les points, 
excepte sur les changements apportes a la langue 
par la suite des annees. r> (Averiissement.) 

Ges changements n'etaient pas en contradiction 
avec les idees de VaugelaSj S^i^ 68 *- ^ e premier a re- 
connaitre la mobilite de 1'usage, et qui cite le mot de 
Varron : Consuetude loquendi est in motu 1 . 

1 De lingua latina, IX, 17. 



DU NOUVEL tiDITEUR XLIX 

II dit, par exemple : AtrociU n'est pas encore 
bon ; je ne sais si, avec le temps, il le pourra deve- 
nir 1 . 

II avail dit seulement que cette mobilite n'est pas 
telle que la langue ne reste en p'artie fixe"e pendant un 
certain nombre d'annees : II n'y a nulle proportion 
entre ce qui se change et ce qui demeure dans le cours 
de 25 ou 30 anne"es, le changement n'arrivant pas a la 
milliesme partie de ce qui demeure 2 . Naturellement, 
ceux des arrets de Vaugelas qui furent cassis tes pre- 
miers sont ceux qu'il avait rendus au- nom du lei 
usage, c'est-a-dire par 6gard pour les susceptibilites 
plus ou moins fondles de la cour. Par exemple, le mot 
poilrine, qui avait choque" les hommes et les femmes 
de la cour, put s'employer en vers et en prose ; 
on accepta de m6me la locution en somme , declared 
vieillie par Vaugelas 3 ; on dit peril imminent et 
non peril Eminent, bien que le premier fut condamne 
et le second seul admis par 1'auteur des Remarques * ; 
on dit recouvre et non reconvert, bien que Vaugelas se 
fut prononc6 pour le dernier, au nom du bel usage, 
et tout en reconnaissant que ce participe du verbe re- 
couvrer s'estoit introduit depuis quelques annees 
centre la regie et contre la raison s . Mais Vaugelas 
avait cru devoir parler avec toute la cour . 

Au contraire, les decisions prises par lui d'apres le 
veritable usage, entendu dans sa plus large acception 
et comme le comprenaient Ramus et Bossuet, ont etc" 
toutes maintenues ; et c'est le plus grand nombre. 
C'est par la que Vaugelas a merits les bommages 
m6me d'un de ses contradicteurs, de Fenelon, qui, 

T. II, p. 458. 

* Preface. 

3 Ceux qui escrivent bien ne s'en servent plus. I, p. 93. 

4 T.I, p. 24 et 411. 
(Q.I, p. 69-71. 

VAUGELAS. I. d 



L INTRODUCTION 

dans son Discows de reception a l'Acad6mie francaise 
(1693), le cite avec honneur, en compagnie de Mal- 
herbe, de Racine, de Gorneille et de Voiture. G'est 
par la que^jnalgre tous les changements de detail, 
les Remarques de Vaugelas, portant a la fois sur le 
vocabulaire et la grammaire, sur la propriete des ex- 
pressions et sur les tournures, fprment encore an- 
jourd'hui le fond de tous nos dictionnaires, de toutes. 
nos grammaires, de tous nos traites de synonymes : 
car il est un promoteur et un guide sur tous ces 
points 1 . Aussi, peut-on dire qu'il a non-seulement 
determine la langue du xvn e siecle, mais demele, 
avec un discernement remarquable, presque tout ce 
qu'il y avail de fixe et d'immuable dans la langue de 
son temps, 



.VI 



EDITIONS 
DES REMARQUES SUR LA LANGUE FRANCAISE. 



Les principaies Editions du livre de Vaugelas sont 
les suivantes : 

I. fiditioil originate : 1 vol. in-4, Paris, veuve Ca- 
musat et Pierre Lepetit, 1647. Avant le litre se 
trotive, comme fronlispice, tine grande gravure qui 
repr^senle Mercure assls sous un arbre et montrant 
avec son caducee un petit rideau sur lequel on lit : 
Remarques sur Id langue francaise ; au-dessus de ce 

QpPour ses remarques sur leg synonymes, yoyez t. II, 394, 423, 
427, 430, etc., etc. 



DU NOUVEL EDITEUR LI 

rideau se tient un genie aile. Ce Mercure est reproduit 
en tete de plusieurs des editions qui suivent. 

I Ms. Reimpressions de 1'edition originale. Plu- 
sieurs reimpressions de cette edition ont ete faites 
dans la seconde moitie du xvn siecle, notamment 
en 1659, chez Courbe (Paris) et en 1672, chez Th. 
Jolly (Paris). Ges reimpressions sont dans le format 
in-12. 

L'orthographe de Vaugelas y est en general res- 
pectee. 

II. Edition de Th. Corneille, 2 vol. in-12, Paris, 
Th. Girard, 1687. Le titre porte : Remarques sur 
la langue francaise ; nouvelle edition, reveue et cor- 
rifffo, avec des notes de T. Corneille. 

Ge n'est deja plus 1'orthographe exacte de Vauge- 
las, qui est de plus en plus altered dans les editions 
qui sont faites ensuite, soit avec, soil sans commen- 
taires ; chacune de ces Editions a 1'orthographe du 
moment oil elle est publiee. 

III. Edition de 1'Academie francaise. Le titre 
est : Observations de 1' Academic francaise sur les 
Remarques de M. de Vaugelas. \ vol. in-4, 1704. 

Ill Us. L'edition de 1'Academie francaise a ete" reim- 
primee a La Haye en 2 vol. in-12, 1705. 

IV. Edition portant les notes de Patru avee celles 
de T. Corneille, 3 vol. in-12, 1738. 

Cette edition est preceded de cet Avis des libraires 
(Didot, quai des Augustins) : Outre les notes de 
T. Corneille , imprimees pour la premiere fois en 
1687, on trouvera ici celles de M. Patru, qui jusqu'a 
present n'avoient ete imprimees qu'a la suite de ses 
Plaidoyers, ou elles sont avec des renvois a la pre- 
miere edition de Vaugelas. 

Les Plaidoyers et les Notes de Patru sur Vaugelas 



LII INTRODUCTION 

avaient paru dans les CEumes diverges de Patru, t. II, 
in-4, 1681, dont il avail paru une 5 Edition en 1732. 
Elles y sont reproduites avcc plus de soin que dans 
1'edition des Remarques de 1738. Les Notes de Patru 
ont ete 6crites a diverses 6poques, sur les pages de 
1'exemplaire qui lui appartenait, et qui est aujour- 
d'hui a la Bibliotheque Mazarine (Mss., 1954, L). 
Gomme il y cite le P. Bouhours, il est certain que 
quelques-unes ont e~te ecrites entre 1676, date de 1'ap- 
parition des Remarques nouvelles de Bouhours, et 
\ 681 , date de la mort de Patru. 

Dans la pr6sente Edition, les differents coramen- 
taires du livre de Vaugelas seront designes par les 
initiales suivantes : 

P. Patru. 

T. G. Thomas Gorneille. 

A. F. Academic francaise. 



VII. 

NOUVELLES REMARQUES. 



Dans la Preface des Nouvelles Remarques de M. de 
Vaugelas *, 1'editeur anonyme se dit seulement 
avocat du Parlement . C'est, on le sail, Aleman, 
avocat du Parlement de Grenoble, auteur de La 
guerre civile des Francais sur la langue, et que le P. 
Bouhours appelle ironiquement le Vaugelas gre- 
noblois . II a soin de re"pondre a ceux qui pour- 
roient douter que ces Nouvelles Remarques soient 

1 In-12, Paris, 1690. 



DU NOUVEL EDITEUR LIII 

veritablement de M. de Vaugelas . Son premier ar- 
gument, qui est le plus decisif, c'est le tour inimi- 
table dont elles sont escrites, qui font connaitre ce 
grand homme, mesme aux mediocres connaisseurs . 
II cite ensuite 1'autorite de Pellisson, qui a fait al- 
lusion a des Remarques inedites de ce grammairien : 
Plust a Dieu que les Memoires que M. de Vaugelas 
avait deja tout prests pour faire un second volume 
de Remarqms se trouvassent, et que nous n'eussions 
pas sujet de deplorer la perte qui s'en est faite apres 
sa mort, entre les mains de ceux qui firent saisir ses 
papiers ! Enfin, il dit comment ces Remarques sont 
venues entre ses mains. II declare qu'elles lui ont e"te 
donnees par 1'abbe de La Ghambre, cure de Saint- 
Barthelemy, le meme qui avait aussi gSnereuse- 
ment donne a M. Gorneille le jeune le manuscrit 
des Notes de M. Chapelain sur les premieres Remar- 
ques . Aleman avait accompagne ces Nouvelles Re- 
marques de quelques observations, dont il dit lui- 
meme que, bien loin d'avoir ete une dizaine 
d'anne~es a les composer, comme M. Corueille a ete 
a faire ses notes, il n'y a employe que cinq on six 
mois . Ces observations, malgre la rapidite de leur 
redaction, ne sont pas a dedaigner, mais sont loin 
d'avoir I'inter6t et surtout Tautorite de celles de 
Patru, de T. Corneille et surtout de l'Acade"mie fran- 
caise : nous n'avons pas cru bien utile d'en grossir 
ces volumes. 

II n'y a aucune contestation sur 1'authenticite des 
Remarques publiees par Aleman. Si un doute pouvait 
s'elever, il serait dissipe par 1'examen du manuscrit 
de 1'Arsenal. 



LIV INTRODUCTION 



VIII. 

LE MANUSCRIT DE L'ARSENAL. LE SUPPLEMENT 
DE LA PRESENTE EDITION. 

Le manuscrit des Remarques sur la langue fran- 
coise que possede la bibliotheque de 1'Arsenal ' est-il 
le m6me que celui dont parle Aleman dans la Pre- 
face de son Edition des Nouvelles Remarques? On ne 
saurait se prononcer sur ce point , du reste peu 
important. Aleman ne dit rien de particulier sur son 
manuscrit. II affirme seulement que 1'ecriture en a 
ete jug6e conforme a celle des lettres de Vaugelas qui 
etaient entre les mains de diverses personnes aux- 
quelles il a montre ce manuscrit. 

Une note inscrite en tete du manuscrit de 1'Ar- 
senal porte cette indication : Ge. manuscrit est de 
la main de Vaugelas. La comparaison de Tecriture 
avec celle des lettres de Vaugelas qui ont 616 indi- 
quees plus haut (p. xn et xm) le prouve manifeste- 
ment. On en jugera par le fac-simile que nous en 
donnons a la suite de cette Introduction et ou se 
trouveut figures : 1 le debut de la lettre inedite pu- 
bli6e plus haut (p. xm) ; 2 un fragment du manuscrit 
de 1'Arsenal. Non seulement le caractere g6n6ral de 
cette 6criture est le meme, mais il y a une similitude 
absolue pour certain es lettres : g, y, s, f. II en est de 
meme pour les M et N majuscules qu'on trouve au 
mot Monseigneur des lettres de Vaugelas et en t6te 
des feuillets ou sont les mots commencant par ces 
caracteres. 

1 In-folio, n 31 Ob. 



DU NOUVEL EDITEUR LV 

Le manuscrit do 1'Arsenal est en mauvais etat : il 
est ronge par les rats au haut des trente premieres 
pages, il est incomplet, un grand nombre de feuillets 
sont transposes : les uns contiennent des copies as- 
sez soignees, d'autres des minutes ou brouillons, ou 
meme de simples notes prises a diverses epoques. 
Parmi ces notes, il y en a une qui est datee de 1645 : 
Ge sont des phrases tirees de la harangue de M. de 
Schomberg aux Etats du Languedoc . On voit que 
c'est la un recueil factice de feuillets reunis au ha- 
sard. Malgre ces inconvenients , ce manuscrit est 
precieux, non seulement parce qu'il est de la main 
de Vaugelas, mais parce qu'il presente evidemment 
presque partout une des premieres redactions des 
Remarques. 

En effet, les Remarques y sont disposee^d'apres 
l^ordre alphabelique : c'est un ordre auquel Vaugelas 
a re-nonce depuis, et qu'il a iiiii par conda inner, pour_ 
des raisons qu'il expose dans sa Preface*. De plus, 
on voit la trace des tatonnements de sa redaction aux 
surcharges ou ra^ures qui sont assez nombreuses, et 
a quelques passages barrel par des traits de plume. 
On lit a un endroit (jusques a quand} : a prendre pour 
la Preface. Et, quand on compare quelques-unes de 
ces Remarques mauuscrites avec les Remarques impri- 
mees, il n'est pas rare de trouver des differences, spit 
pour le style, soit pour la pensee. 

Le tour de quelques Remarques est plus vif et en 
quelque sorte plus jeune dans le manuscrit que dans 
rimprime. Ainsi on lit : 



Dans le manuscrit (p. 1) : 

Alors ne so met jamais 
devant que Ncantmoins 

|j XII; t. I, p. 41. 



Dans rimprime (t. I, p. 361) : 

Alors ne recoil jamais la 
conjonction Que apres lui 



LVI 



INTRODUCTION 



c'cst me faute qui s'est ren- 
due merveilleusement com- 
mune aujourd'huy , mesme 
parmy Us meilleurs escri- 
vains. Messieurs les poetes 
me permettront de leur dire 
qu'ils ont les premiers intro- 
duit cct abus, pour faire la 

mesure de leurs vers 

(Suit une observation sur ce 
que nostre poesie n'admet 
aucun mot qui ne se puisse 
dire en prose, qu'il a placce 
dans 1'imprime a un autrc en- 
droit). 



II est bien necessaire d'en 
faire une remarquc , a cause 
de I'abus qui commence a se 
glisser, mesme parmy quel- 
ques-uns de nos meilleurs es- 
crivains en prose, par I'exem- 
ple des poetes; car il est cer- 
tain qu'ils ont les premiers 
introduit cette erreur, pour 
faire la mesure de leurs vcrs, 
quand ils ont eu besoin d'une 
syllabe 



Ailleurs (Suspect pour soupconneux ' ), il parle d'e- 
touffer dans le berceau les monstres, c'est-a-dire les 
mots nouveaux qui apparaissent dans le langage. 

Les mots merveilleux, merveilleusement reviennent 
souvent dans le manuscrit : ils se sentent, croyons- 
nous, du temps ou Vaugelas 6tait^ le plus assidu a 
TH6tel de Rambouillet. 

On pourrait, si Ton voulait entrer dans le detail, 
etablir des variantes, meme au point de vue de la 
langue, entre certaines Remargnes manuscrites et cer- 
taines Remarques imprimees. Nous en avons donne 
quelques exemples dans le Supplement; mais nous 
n'avons pas cru qu'il fut utile de s'arreter a ces curio - 
sites. Ge que Ton demande a Vaugelas, c'est son opi- 
nion definitive : or, il 1'a fixee dans son edition de 1647. 
Quant aux variations de sa pens6e, elles sont d'une 
importance secondaire. Du reste, nous les connais- 
sons presque toutes par lui-meme. II est le premier 
a nous en faire la confidence, et a les expliquer par 
les hesitations de Yusage, dont il n'est que le Umoin. 



1 T. II, p. 485. 



DU NOUVEL EDITEUR LVII 

Un exemple suffira pour le montrer. Dans le ma- 
nuscrit, nous lisons : Doute est un de ces noms 
qui sont communs, c'est-a-dire masculins et femi- 
nins, car on dit le doute et la doute. Et il ajoute que 
la cour est pour le doute, tandis que les bons auteurs 
ecrivent la doute. Dans 1'imprime', Vaugelas dit : 
Doute, qui estoit il y a quinze ou vint ans du 
nombre de ces substantifs hermaphrodites, jusque la 
que M. Goeffeteau et M. de Malherbe Font presque 
tousjours fait feminin, n'est plus aujourd'huy que 
masculin '. 

Que le manuscrit de I'Arsenal soit ou ne soil pas 
celui qu'a consulte Aleman, il 6tablit d'une maniere 
irrefragable Fauthenticit6 de sa publication. Gar on 
y trouve toutes Jes Nouvelles Remarques qu'il a pu- , 
bliees quarante ans apres la mortde Vaugelas (1690), 
et que nous donnons ici a la suite des autres (t. II, 
p. 375-477). 

Nous avons pu nous-meme trouver dans ce ma- 
nuscrit quelques Remarques ine'dites qu'on trouvera 
au Supplement (t. II, p. 479-486). 



IX. 

L'ORTHOGRAPHE DE VAUGELAS. 



Nous avons eu soin, dans ce Supplement, de res- 
pecter I'orthographe de Vaugelas, de meme que, pour 
la partie qu'il a publi6e, nous avons suivi I'ortho- 
graphe de l'6dition originale. Qu'on ne s'6tonne pas 
d'y trouver quelques differences ; par exemple on lit : 

> T. I, p. 407. 



LVIII INTRODUCTION 



Dans le mannscrit : 

La court a 1'erte advis 
tousiours ie, etc. 



Dans I'imprme : 

La cour alcrto avis 
tousjours, je, etc. 



Jusqu'au. moment ou le Dictionnaire de I'Acaddmie 
a paru pour la premiere fois (1694), 1'orthographe 
franchise a toujours manque d'une autorite suffisante 
pour la fixer. De la toutes les variations dont nous 
avons parle ailleurs ' ; de la les hesitations et meme 
les contradictions d'un grammairien comme Vaugelas. 
II s'en accuse lui-me'me dans YErratum mis a la 
suite de la Preface : 

On a marque seulement, dit-il, les fautes qui peuvent 
estre attributes a 1'autheur, soit par la negligence de 1'impri- 
meur, soit par le defaut de 1'autheur mesme, qui apres avoir 
releu son ouvrage, depuis qu'il a este imprime, y a corrige 
de certains endroits. Partout ou il y a ethymologie, ethymo- 
logiste, lisez etymologie, etymologiste. Partout ou il y a 
dypthongue, lisez diphtongue. Partout ou il y a de mesmes, 
liscz de mesme ...,,, etc...,, S'il se trouve qu'en cet ou- 
vrage 1'authcur n'observe pas tousjours ses propres Remar- 
ques, il declare que c'est sa faute ou celle de Fimprimeur, et 
qu'il s'en faut tenir a la Remarque, et non pas a la facon dont 
1'autheur en aura use contre sa Remarque 

II a toujours hesite sur 1'orthographe de harangue, 
qu'il ecrit harengue dans 1'edition de 1647 (p. 26)% et 
tantot harengue, tant6t harangue dans son manuscrit 
(Harangues obliques}. II ecrit Chappelain et Chape- 
lain. De meme on 6crivait Conrart et Conrard. Dans 
l'e"dition de 1647, il ecrit tantot mtieux, synonyme, di- 
ferent, adjouster, tant6t vicieua;, synonime, different, 
ajouster, et il ne se prononce ni pour 1'une ni pour 
Tautre orthographe dans SQuJjrratnm. Mais, dans une 

1 Nouvelle Grammaire franfaise, cours sup^rieur, p. 497 et 
suiv. 

s T. I, p. 34 de la presente Edition. 



DU NOUVEL EDITEUR LIX 

de nos Remarques ine'dites, il se prononce eontre ad- 
jouster * . 

II pose des regies, et, comme il le confesse lui- 
meme dans son Erratum, il ne les observe pas. Ainsi, 
a la Remarque sur soumission, soumettre, il dit que 
c'est la 1'orthographe veritable, et en plusieurs en- 
droits il 6crit sousmettre. 

Dans sa Remarque sur ayder 2 , il dit que V'y n'entre 
pas avec Va dans une dipbthongue , et qu'il faut 
ecrire et prononcer aider; et partout il ecrit fay, 
que f aye, etc. II dit ailleurs qu'il faut 6crire <ije croy, 
je fay, je dy, selon le genie de notre langue, qui aiine 
fort 1'usage des y grecs a la fin de la plupart des mots 
termines en i. (Rem. sur laprem. pers. dupre's. de 
I'indic.} A deux lignes d'intervalle on trouve ny et ni 
(p. U1, ed. 1647). Au sujet de Yy, notons en passant 
qu'il est bien moins frequent cbez Vaugelas que chez 
Patru, qui en abuse : c'est que Patru ne detestait pas 
les souvenirs de la vieille langue, et que Vaugelas 
les reniait. 

Les prineipales particularites de 1'orthographe de 
Vaugelas, telles qu'elles apparaissent dans son ma- 
nuscrit et dans 1'edition de 1647, sont les suivantes : 
il coufond Vu voyelle ou consonne (u et ), et 1'i 
voyelle ou consonne (i et j}. Cependant le j, qui est 
absent du manuscrit, commence a paraitre dans rim- 
prime'. Dans le manuscrit, u et ID sont marques du 
me" me signe, u ; dans 1'imprime, on met au commen- 
cement des mots v, pour u voyelle ou consonne (vo- 
lume, vnir), et au milieu u, pour Vu voyelle ou con- 
sonne (auec, ouurage, auoir, faueur, etc.). 

II abuse des majuscules, il met la ponctuation d'une 
maniere tres-irreguliere. 

1 T. II, p. 479. 
* T. II, p. 480. 



INTRODUCTION 



Dans son accentuation, on remarque que 1'accent 
aigu est moins frequent qu'aujourd'hui (securltt , 
Elegant et elegant, eviter, memoire, regir, periode). II 
est vrai que, en bien des cas, cet accent est repre- 
sente par Ys etymologique (este, estude, escrivain, 
etc.). L'accent aigu se met aussi la oil nous mettons 
1'accent grave (des, aprfc], ou bien sur Ye ouvert (ct), 
etc. Vaugelas met ei ou nous mettons e : reigle, gan- 
greine, etc. Bien que, en general, il use peu de 
Taccent circonflexe, on trouve chez lui age (p. 540 de 
1'edit. 1647J, ptt (p. S63), et put (p. 469 Ms), tandis que 
partout ailleurs il met pust ; et il avertit 1 qu'il faut 
ecrire muniment, et non maniement. 

Enfin Vaugelas ecrit : autheur (tandis que Patru 
6crit auteur),-authorite', authoriser, etc. ; ausquels (aux- 
quels) ; modelle, fidelle (modele, fidele); vint (vingt), etc. 



X. 

LA CLEF DE CONRART. 

II nous reste a dire quelques mots de la Clef que 
nous mettons sous le nom de Conrart, parce qu'elle 
se trouve dans ses manuscrits a . En realite, il n'en est 
pas Tauteur. II 1'a fait faire par quelqu'un de ses fa- 
miliers. Peut-etre est-ce quelque membre de son an- 
cienne soci6t6 , qui fut le berceau de 1'Academie 
francaise, et dont les membres etaient Desmarets de 
Saint-Sorlin, Godeau, Gombault, Philippe et Germain 
Habert, Louis Giry, Serizay et Malleville. Peut-etre 
est-ce quelqu'un des quarante. A un endroit, il y a 

1 T. II. p. 432. 

* In-fol. t. XI, p. 24 et suiv. (Biblioth. de 1' Arsenal.) 



DU NOUVEL EDITEUR LXI 

un compliment pour Conrart, qui avail droit a tous 
les respects de 1'auteur, a la fois comme conseiller- 
secre'taire de Sa MajesU et comme secretaire perpttuel 
de rAcadtmie francaise 1 , sans doute aussi comme 
ge"nereux protecteur. 

Le nom de 1'auteur de cette Clef a du 6tre ecril en 
t&te du premier feuillet, de la main de Conrart. Mais 
le papier a ete malencontreusement rogne" par le re- 
lieur. II semble cependant qu'on voie encore la trace 
de la lettre initiale, qui serait un D. Le nom de Des- 
marets donne juste la m6me mesure et le m6me 
nombre de jambages que ceux dont il reste le bas, et 
qui n'admettent ni p, ni ^, ni y, ni aucune lettre qui 
de~passe les autres par le bas. II est done permis de 
croire, bien que le nom de Desmarets soit cite dans 
la Clef, que 1'auteur en est precisemenl ce Desmarets 
qui avail fait pour la Guirlande de Julie le joli ma- 
drigal sur la violette, mais qui devait 6 tre plus tard 
une des mctimes de Boileau. Ecrivain besoigneux, il 
etait toujours en qu6te d'un Mecene; il avail ete au- 
trefois aux gages de Ricbelieu, et avail e"cril Mirame 
sur le plan fourni par le cardinal. II s'enlendail en al- 
lusions contemporaines, car il en avail fail loul 1'a- 
gremenl de sa come"die des Visionnaires (\ 640) ; el, en 
le supposant 1'auteur de celle Clef, on remarquera 
qu'il avail eu soin de ne se reconnailre qu'aux pas- 
sages flalleurs 2 . 

L'auteur de la Clef esl, du resle, bien au couranl. 
Ainsi, il de"signe Ghapelain comme celui auquel Vau- 
gelas rapporte quelques-unes des idees emises dans 
sa Preface 3 ; el dans le manuscril des Remarques qui 
se trouve a I 1 Arsenal, on trouve au 3 e feuillel un 
brouillon de la Preface, ou 1'inspirateur de ces idees 



Voyez t. II, p. 285. 
Voyez t. I, p. 39, 43. 
Voyez t. I, p. 38. 



LXII INTRODUCTION DU NOUVEL EDITEUR 

est nomm6 en toutes leltres : c'est Chapelain. Nous 
transcrivons ici un passage de ce brouillon, qui a ete 
remanie dans 1'imprime * et qui a son interet : 

M. Chappelain (sic) dit encore excellemment quo 1'U- 
sage estant le maistre souverain dcs langucs vivantes, il cst 
vray qu'il ne s'agit plus d'examiner si une facon de parler 
cst scion la raison ou non, pour en user, mais que Ton ne 
laisse pas de trouvci- de la raison dans 1'Usage ; et rapporte 
la comparison de la Foy, qui nous oblige a croire, et qui 
neantmoins n'empeschc pas que nous ne raisonnions sur 
cctte mesme toy. 

Au merite d'etre bien renseign6, 1'auteur de la Clef 
joignait celui d'etre circonspeet, et de chercher a 
eviter, soit par prudence, soit par amour-propre bien 
entendu, toutes les erreurs d'attribution. On en ju- 
gera par les lignes qui terminent ses notes, et que 
nous n'avons pas donnees a 1'occasion du texte de 
Vaugelas : 

Celui que M. de Vaugelas designe (je ne say en quelle 
page C 1 est), en disant qu'il tiendroit ie public bien fonde a 
intentcr action centre luy, pour luy faire publier ses ou- 
vrages, autant que jc puis nTen souvenir, c'est Voiture. 

Si je n'ay pas explique toutes les pages marquees en ccs 
derniers feuillets, il ne faut pas s'en estonner, ni si j'ay ex- 
plique la pluspart des autres douteusement, parce que Tau- 
teur, en alleguant des exemples qu'il blamoit, n'en dcsignoit 
pas les auteurs clairement, comme lorsqu'il les louoit, estant 
rhomme du monde le plus circonspeet en cela aussi bien 
qu'en toute autrc chose. 

A. C. 

1 T. I, pi 23. ~- Voyez 1'Introduction, p. 



REMARQYES 



SVR 



LA LANGVE FRANGOISE 



AYERTISSEMENT DE T. COMEILLE * 

(1687) 



Je ne doute point qu'on ne m'accuse de temerite d'avoir 
cntrepris de faire des Notes sur les Remarqucs de M. de Vau- 
gelas. Je serois inexcusable si un esprit de critique me les 
avoit fait examiner avec autant de soin que j'ai fait. Je les ai 
lues et relues pour en profiler, et non pas pour y trouver a 
reprendre. En effet elles sont la .Mu.SD.act.. si justes, qu'on n'y 
sauroit faire un peu'de reflexion sans demeurer convaincu de 
la necessite quTt y a ae s'y conformer. Aussi n'a-t-pn com- 
uiriin 1 ;i rrrhv avcc ccttc politessc,qui fait admirer. la beaute. 
dc iiotiv Lau^ r ue. quo depuis qiril les a donnees au public; ct 
si la France, pour me servir tic ses tonnes, n'a point encore 
porte tant d'liommes qui ayent ecrit purement et nettement, 
qu'elle en fournit aujourd'hui en toutes sortes de stiles, c'est 
parce qu'on s'est fait des regies de quantite de choses qu'il a 
solidement etablies. M. de la Mothe le Vayer, qui semble mar- 
quer un peu de chaleur lorsqu'il veut faire connoitre que les 
Remarques de M. de Vaugelas ne sont fondees que sur des 
sentimens particuliers, ne laisse pas d'avouer qu'elles sont 
d'ailleurs d'un tres-grand prix. Leur stile, di(-il, est excellent 
dans le genre didactique. Mies contiennent mille belles re- 
gies, dontje tacherai de faire nonprofit, et je tiensque leur 
Auteur est un des Homines de ce temps., qui a eu le plus de 
soin de toutes les graces de notre Langue, ne trouvant a re- 
prendre en lui que I'exces et le scrupule, comme en ceux qui 
ont tant d'ardeur pour une maltresse, qu'ils passent de I'a- 
mour a la jalousie. Le scrupule n'est point a blamer sur ces 
sortes de matieres, et si M. de Vaugelas n'en avoit point eu, 

1 Dans cet Avertissement, comme dans les Remarques de Vau- 
gelas et dans les Observations qui les suivent, Porthographe et la 
ponctuation du temps ont ete conservees par le nouvel Editeur. 

A, \_j. 

VAUGELAS. I. I 



2 AVERTISSEMENT 

nous serions peut-etre encore dans un grand nombre d'erreurs 
dont il nous a garanlis en nous pretant ses lumieres. (Test un 
excellent modele, sur lequel il sera toujours avantageux d<> 
chercher a se former. Et a qui, comme oarle je Pere Bou- 
Jiom's dans scs Rcmaroucs nouveH.cs. pourroit-on plus rai- 
sonnablement s'attaclier qu'a celui qui a etc I' Oracle de la 
France pendant sa me, qui Vest encore apres sa morl, et, am 
Je sera tandisgue les Frcmcmserontial^a! de la vureMfit 
~&~e~la gloire de leur. Langue? Outre que M. de Vaugelas, 
ajoiire^-t-il, avoitun genie mervtilleux pour ce qui en regarde 
toutes les finesses, il a ete eleve a la Cour, et comme il y vint 
fortje^me, il ne s'est point senti du mauvais air des Provin- 
ces. II fit une longue elude du langage avant que de songer a 
composer des Remarques, et quand il eut pris le dessein 
d'ecrire ses himieres et ses reflexions, il ne se precipita point 
pour faire un Lime. Qu'y a-t-il de plus judicieux, de plus 
elegant, et, de plus modeste que ces belles llemarques qu'il a 
travaillees avec tant de SQin, et oh il amis tant d'annees? 
II choisit Men les Auteurs qiifil cite ; il ne confond pas les 
modernes avec les anciens, ni les bons avec les mauvais. Les 
raisonnemens qu'il fait ne sont ni vagues ni faux ; il ne s'a- 
muse point a des questions inutiles; il ne remplit pas son 
Licre de fatras. et de je ne sc.ai quelle erudition qui ne sert 
a rien, ou qui ne sert qu'a fatiguer les Lecteurs. S'il cite quel- 
qiiefois du Latin, c'est avec reserve, et quand il ne peut se 
faire entendre autrement. Q,uelque sombre que soit sa matiere, 
il trouve le secret de I'egayer par des reflexions subfiles, 
mais sensees, et par des traits de louange ou de satyre forts 
delicats; de sorte que les Remarques de M. de Vaugelas ont 
un agrement et une fleur que n'ont pas beaucoup de Livres, 
dont la matiere n'est ni seche. ni epineuse. Mais ce que yes- 
time infinirnent, il parle toujours en honnSte homme; il [ne dit 
rien qm Olesse la pudeuroiLla Men-seqnc.fi;'>-* ne. SP Infie.. 
point, el ne fait 'point le Docteur. 

Voici ce qii'en dil le meme Pere Bouhours dans son Livre 
des Doutes sur la Langue Franchise. Ce qui me conflrme dans 

ma pensee, c'est le iemoignage de Madame la Marquise 

Slle a connu parliculierement M. de Vaugelas, lorsqu'elle 
etoit jeune. Comme elle est bonne amie, et qu'elle conserve 
pour la memoire de cet illustre Mort tous les sentimens 
qu'elle avoit autrefois pour sa personne, elle ne perd point 
d'occasion de le loiter. C'etoit un homme admirable que 
M. de Vaugelas, disoii-elle I'autre jour dans une Compa- 
gnie on je me trouvai. Ce que j'estimois le plus en lui, ce n'est 
pas le bel esprit, la bonne mine, I'air agreable, les manieres 



DE TH. CORNEILLE 3 

donees et insinuantcs, mais uneprobile exacte, et une devotion 
solide sans affectation et sans grimaces. Je riai jamais vu, 
ajouta-t-elle, un Itornme plus civil et 'plus honntte, ou, pour 
mieux dire, plus charitable et plus clirelien.il ne fdcha ja- 
mais personne; et M. Pellisson n dit de lui ^entablement, 
qu'il craignoit toujours d'offenser quelqii'un, et que le plus 
souvent it n'osoit pour cette raison prendre parti dans les 
questions que I' on mettoit en dispute. Au reste il joignoit a ses 
autres qualitez une rare modestie. Q,uoiqu'il fut tres-verse 
dans notre Langue, et que la Cour I'ecoutat comme un Oracle, 
il se defloit de ses propres lumieres; il profltoit de celles 
d'autrui, il ne faisoit jamais le malt-re, et lien loin de se 
croire infaillible en fait de langage, il doutoit de tout 
jusqu'a ce qu'il eut consulte" ceux qu'il estimoit plus savans 
que lui. 

Monsieur PcHisson qui dans son Histoirc de 1'Acadcmic 
Franchise a fait I'abregc de la vie de M. de Vaugclas, nous 
fait connoltre que ses Remarques n'curent pas d'abord une 
approbation generate. 11 dit en parlant de ceux qui pour avoir 
la paix aiment mieux coder que de combattre : Les Remar- 
ques de M. de Vaugelas nous en fournissent un exemple. 
I Elles out ete choquees de plusieurs, il n'y a presque personne 
\ qui n'y trouve q^lelque chose contre son sentiment ; cependant 
\ on connolt Men qu'elles s'e'taUissent peu a peu dans les es- 
^prits, et y acquierent de jour en jour plus de credit. 11 dit 
encore, quo M. de Yaugclas depuis son enfance avoit fort 
etudie la Langue Franc.oise; qu'il s'etoit forme principale- 
ment sur M. Coeffeteau, et avoit tant d'estime pour ses 
Ecrits, et sur-tout pour son Histoire Romaine, qu'il nc pouvoit 
presque recevoir de phrase qui n'y fut employee ; apres quoi 
il ajoutc : II n'a laisse que deux Outrages considerables. Le 
premier est ce volume de Remarques siir la LangueFranc.oise, 
contre lequel M. de la Mothe le Vayer a fait quelques obser- 
vations, et qui depuis peu a ete aussi combattu par le sieur 
Dupleix, mais qui au jugement du Public merite une estime 
tres-particulie're, car npn seulement la matiere en est Ms- 
bonne pour la pins grande partie, et le stile excellent et mer- 
veilleux, mais encore il y a dans tout le corps de I'oucrage, 
je ne sfai quoi d'honne*te-homme, tant d'ingenuite et tant de 
franchise, qu'on ne sgauroit presque s'empe'cher d'en aimer 
I'Auteur. 

Tous ceux qui ont lu ces belles Remarques (et qui pourroit 
aimer la Langue Francoise, et negliger de les lire?) ont etc 
frappez de cet air d'honne'tete que Ton y trouve repandu par- 
tout. Cependant comme des le temps qu'elles commencerent 



4 AVERTISSEMENT 

a paroitre, elles avoient deja quelque chose qui n'etoit pas 
generalement rec.u; certaines phrases qui etoient bonnes 
alors, ont encore vieilli depuis ; et le scrupule qu'elles m'ont 
fait naitre, m'ayant fait chercher le sentiment des SQavans 
pour fixer mes doutes, j'ai lu avec un soin tres-particulicr 
les Observations de Monsieur Menage, et les Remarques nou- 
velles du Pere Bouhours, que je reconnois tous deux pour 
mes Maitres. L'estime que M. Menage s'est acquise par sa 
profonde erudition, est connue de tout le monde, et ce seroit 
se montrer indigne de faire bruit dans les belles Lettres, que 
de n'avoir pas pour ses Ouvrages 1'admiration qui leur est due. 
Le Pere Bouhours ecrit avec une politesse qu'il est difficile 
d'imiter; et c'est sur les decisions de ces deux excellens 
Hommes, que j'ai combattu quelques endroits de Monsieur de 
Vaugelas. J'ai rapporte ce qu'ils ont ecrit, et comme un mot 
engage quelquefois a parler d'un autre ; j'ai profile de leurs 
observations pour expliquer dans mes Notes ce qu'ils m'ont 
appris. Mon avis est presque toujours fonde sur leurs senti- 
mens, et j'ai cru que je serois moins sujet a m'egarer en pre- 
nant de si bons guides. Je me suis encore servi d'un autre se- 
cours qui m'a ete genereusement prete par Monsieur 1'Abbe 
de la Chambre. II m'a fait la grace de me confler un Exem- 
plaire des Remarques de Monsieur de Vaugelas, sur lesquel- 
les feu Monsieur Chapelain a qui cet exemplaire appartenoit, 
a ecrit les siennes. Le Public ne sera pas fache de scavoir ce 
qu'a pense un homme d'une si grande reputation, et que Ton a 
toujours regarde comme un des principaux ornemens de 
1'Academie Franchise. J'ai joint a tant de lumieres celles que 
Monsieur Miton a bien voulu me preter. II juge si bien de tou- 
tes choses, et il a le gout si fin et si delicat sur tout ce qui 
fait la beaute de notre Langue, qu'on hazarde peu a suivre ce 
qu'il approuve. Je 1'ai consulte sur les facons de parler les 
plus douteuses, ct son avis m'a presque toujours determine 
touchant le parti que j'avois a prcndre. 

Ces Notes n'etoient encore qu'ebauchees, quand Messieurs 
de 1'Academie Francoise me firent 1'honneur de me recevoir 
dans leur Corps 1 . L'avantage que j'ai eu depuis ce temps-la 
d'entrer dans leurs conferences, a beaucoup contribue a me 
donner reclaircissement que je cherchois sur mes doutes. Je 
les ai engagez plusieurs fois a s'expliquer sur ce qui m'em- 
barassoit ; et sans leur dire ce que j'avois envie de SQavoir, 

1 Thomas Corneille rempla?a son fr&re a I 1 Academic frangaise. 
le 2 Janvier 1685, et ce fut Racine qui r^pondit a son discours de 
rdception. A. C. 



DE TH. CORNEILLE b 

j'ai souvent appris en les ecoutant de quelle maniere il falloit 
parler. Je dpis rendre ce temoignage a Icur gloire, qu'il y a 
infmiment a profiler dans leurs Assemblies; et que si Ton 
recueilloit les belles et scavantes choses qui s'y disent SUP 
tous les mots qu'on y examine, on donneroit au Public un 
excellent et tres-curieux Ouvrage. Chacun appuie son avis de 
raisons solides ; et quelque matiere qu'on traite, rien n'e- 
chappe de ce qu'on peut avancer ou pour ou contre : c'est 
peul-etre ce qui apporte un peu de longueur au travail du 
Dictionnaire ; mais aussi ces spirituelles disputes servent a le 
rendre plus parfait, sans pourtant le reculer autant que le pu- 
blient ceux qui ne sont pas prcvenus favorablement pour la 
Compagnie. 11 est certain qu'avec la diligence qu'on y apporte, 
le Dictionnaire sera en etat d'etre donne entier dans fort 
peu de temps '. 11 m'a eclairci sur beaucoup de choses trop 
scrupuleusement decidees par Monsieur de Vaugelas. Par 
exemple, parmi les phrases que Ton y emploie sur le verbe 
commencer, je 1'ai trouve indifleremment construit avec la 
proposition de, et avec la proposition a, commencer de faire, 
commencer a faire. II en a etc ainsi de plusieurs autres fa- 
cons de parler ; il seroit trop long de les marquer toutes. Ce- 
pendant comme il y enaquelques-unes sur lesquelles j'ai parle 
demoi-me'me, si les raisons que j'en donne ne satisfont point, 
je declare que je suis tout pret a me dedire de toutes les 
choses, oil Ton aura la bonte de me faire voir que j'ai failli. 
Quoique j'aye tache de ne rien dire qui ne m'ait paru avoir 
1'appui de 1'Usage, je ne suis point attache a mespropres sen- 
timens, et ne cherchant qu'a m'instruire, je ne me ferai ja- 
mais une honte d'en changer. On le connoitra par 1'aveu que 
j'en ferai si Ton veut bien m'avertir des fautes ou je puis'etre 
tombe. L'Utilite que le Public a recue des Remarques de Mon- 
sieur de Vaugelas, en a fait faire tant d'Editions depuis plus 
de quarante ans qu'il les a mises au jour, qu'il y a grande 
apparence que celle-ci ne sera pas la derniere. Ainsi je prie 
tous ceux qui trouveront des corrections a faire sur ces No- 
tes, de me faire part de leurs lumieres. Je les recevrai avec 
beaucoup de reconnoissance, et j'ajouterai ou retrancherai 
avec plaisir, selon les avis qu'on m'aura donnez 2 . 

1 La premiere edition du Dictionnaire de I'Academie parut sept 
ans apres, en 1694. La meme annee, Th. Corneille publia un Dic- 
tionnaire des arts et des sciences en deux volumes in-folio, comme 
le Dictionnaire de I'Academie, auquel il etait destine a servir de 
supplement. A. C. 

2 Les Observations de Th. Corneille ont ete imprimees plusieurs 
fois, mais sans changements. A. C. 



AYERTISSEMENT DE L'ACADEMIE FRANCOISE 

(1704) 



L'ACADEMIE FHANCOISE, persuadee que Ics Remarques de 
Monsieur de Vaugelas sur nostre Langue meritent leur repu- 
tation, a cru devoir faire imprimcr un Ouvrage ne dans son 
sein, et dont la beaute a este si bien reconnue. Mais comme 
la suite des annees apporte tousjours quelque changement aux 
Langues vivantes, clle a este obligee d'y adjouster quelques 
observations, qui sans rien oster a la capacitc ny mesme a la 
penetration de FAuteur dans Tavenir, marquent en peu de 
mots Ics changemcnts arrivez depuis cinquante ans, et ren- 
dent eompte de 1'usage present : regie plus forte que tous les 
raisonnemens de grammaire, ct la seule qu'il faut suivre pour 
bien parler. 



A MONSEIGNEVR SEGYIER 



CHANCELIER DE FRANCE 



MONSEIGNEVR, 



Ce petit ouurage a si peu de proportion auec la grandeur 
de vos lumieres et de vostre dignite, que ie n'auroisjamais eu 
la pensee de vous Vpffrir, si vous ne m'auiez fait I'honneur 
de me tesmoigner que vous ne I'auriezpas desagreaMe. Aussi 
ay-je creii que ce n'estoit qu'vn effet de vostre lonte, qui ne 
de'daigne pas les moindres choses, et qui m'est vne source 
continuelle de graces et de faueurs. C'est pourquoy, MONSEI- 
GNEVR, it me resteroit tousiours quelque scrupule, si en clier- 
cJiant de quoy justifier ma hardiesse, ie n'auois reconnu que 
ces Remarques n'ont rien de bas que I'apparence, et qu'il n'y 
a que Ie defaut de I'Ouurier qui les puisse rendre indignes 
de vous estre presentees ; Car sans dire icy que la connois- 
sance des mots fait vne partie de la Jurisprudence Romaine. 
et que plusieiirs lurisconsultes en ont compose des Volumes 
entiers, il est certain que la purete et la nettete du langage, 
dont ie traite, sont les premiers fondemens de I' Eloquence, et 
que les plus grands hommes de I' Antiqidte se sont exercez 
sur ce sujet. Outre cela, MONSEIGNEVR, j'ay considere, qu'a 
tant de glorieux litres que vostre verlu el vostre ministere 
vous donnent, vous en auez encore ajouste vn, qui ne me laisse 
plus d' apprehension. C'est Ie litre de Protecteur de cette il- 
lustre Compagnie, qui rend aujourd'Jmy nostre Langue aussi 
florissante que nostre Empire, et qui par les heureuses in- 
fluences que vous respandez sur elle, est deuenue comme vne 
pepiniere, d'ou Ie Sarreau, la Chaire, et I'Estat ne tirent 
pas moins d'hommes que Ie Parnasse. C'est par ce litre que 



8 EPISTRE 

le grand, Cardinal de Richelieu a creu rehausser V eclat de sa 
pourpre et de sa vie, et s'asseurer I'immortalite ; Tentens celle 
que ses actions hero'iques pouuoient Men luy faire meriter, 
mais qu'elles ne pouvoient pas luy donner sans I' assistance 
des Muses. Cette Protection, MONSEIGNEVR, m laquelle vous 
auez succede a ce grand Jwmme, est t>ne marque publique de 
I'estime et de V amour que vous auez pour nostre Langue, et 
pour tout ce qui contribue a sa gloire, eta sa perfection; Et 
certainement vous luy deuez cette reconnaissance de tanl d'a- 
uantages que vous en tirez, lors qu'elle vous fournit ses ri- 
chesses et tout ce qu'elle a de plus exquis pour former cette 
diuine eloquence, dont vous rauissez le monde. II est may 
que si vous devez beaucoup a nostre langue, elle vous doit 
beaucoup aussi; Car en combien d 'occasions auez vous fait 
voir de quoy elle est capable, et jusqu'ou elle pent aller, 
quand on scait dispenser ses thresors, et faire valoir ses gra- 
ces etses beautez? Elle n'a point de charme, ny de secret qui 
ne vous soit connu, il n'y a point de genre d'expression, au- 
quel vous ne I'ayez sc,eu accommoder, soit qu'il ait fallu 
comme en pleine mer, desployer les voiles de Veloquence, ou 
vous tenir serve dans le destroit et dans la grauite du sou- 
uerain Magistral, ou eslre I'Oracle des volontez du Prince 
scant sur son throne, ou dans son lit de Justice. Pour vne 
fonction si auguste, le del ne vous a rien refuse. Les deux 
talens, de Men parler et de Men escrire, qui sont d'ordinaire 
incompatibles en vne mesme personne, se rencontrent en vous 
egalement eminens; Et cequi nous comble d' admiration, c'est 
qu'on a peine a remarquer de la difference entre vos actions 
premeditees, et celles que vous faites sur le champ, et en 
toutes rencontres; tant il vous est naturel et ordinaire de 
bien parler, et d'estre tousiours ou disert ou eloquent, selon 
que le sujet le merite. le scay, MONSEIGNEVR, que vous aurez 
plus de peine a souffrir ce que ie dis, que vous n'en auez a le 
faire; Ce sont pourtant des veritez reconnues de tout le 
monde, quoy que ce ne soient que les moindres de vos per- 
fections. Mais ie ne louche que celles qui regardent mon 
sujet, et ie laisse a ces grands hommes qui vous consacrent 
leurs Morales et leurs Politiqiies a parler de vos vertus, 
et a les porter aux nations estrangeres et aux siecles a venir, 
comme vn parfait tableau et vn modelle viuant de tout ce 
qu'ils enseignent de rare et de merueilleux. Aussi bien tant 
d'eminentes qualitez ne sont pas la matiere d'vne lettre, 
mais d'vn Panegyrique, qui auroit desia exerce les meil- 
leures plumes de France, si vostre modestie ne s'y estoit tous- 
iours opposee. Toutefois, MONSEIGNEVR, vous n'empescherez 



EPISTRE 9 

pas qu'vn jour, lors que le del vous possedera, la terre ne 
vous comble de louanges, et qu'apres qu'on vous aura perdu 
de veue, on ne reuere les traces et I'image de vos vertus. 
Pour moy, ie n'ay qu'a me tenir dans le silence de I' admi- 
ration, apres vous auoir tres-humblement supplie de croire, 
que i'ay moins de veneration pour vostre dignite, que pour 
vostre personne, et que si cela m'est commun auec tous ceux 
qui ont I'honneur de vous approcher, et de vous bien con- 
noistre, il n'y en a point aussi, qui ait I'auantage de se 
dire auec plus de sincerite, de soumission, et de reconnois- 
sance que moy, 



MONSEIGNEVR, 



Vostre tres-humble , tres-obe'issant, 
et tres-oblige seruiteur, 



C. F. D. V. 



PREFACE 



I. Le dessein de 1'Autheur dans cet Ouurage, et pourquoy 
il 1'intitule Remarques. 

Ge ne sont pas icy des Loix que ie fais pour nostre 
langue de mon authorite priuee ; je serois bien teme- 
raire, pour nepas'dire^Insense; car a quel litre et de 
quel front pretendre vn pouuoir qui n'appartient qu'a 
YVsaqe^ que chacun reconnoist pour le Maistre et le 
_Souuerain des Laugues viuuutes ? II faut pourtanl que 
it: in'en iustilie d'abord, dc pour quo ccux qui con- 
damnent les personnes sans les ou'ir, ne m'en accu- 
sent, comme ils ont fait cette illustre et celebre Gom- 
pagnie, qui est aujourd'huy Tvn des ornemens de 
Paris et de 1'Eloquence Frangoise. Mon dessein n'est 
pas de reformer nostre lajigu.e, ny d'apoiir aes 1 'fS'61!^ 
nylTeirtatre, niais seulement do montrer le bonVage 
aeccux qui sont mils, et s'il est douteux ou mconnu^ 
deTesclaircir, et de le Taire connoistre. Et tant s'en 
faut que j'entreprenne de me constituer luge des dif- 
ferens de la langue, que ie' ne pretens passer que 
pour vn simple tesmoin, qui depose ce qu'il a veu et 
oui, ou pour vn nomine qui auroit fait vn Recueil 
d'Arrests qu'il donneroit au public. G'est pourquoy ce 
petit Ouurage a pris le nom de 



pas charge du frontispice fastueux de DecAsions. ou de 
~Loix, ou de quelque autre semblable ; car encore que 



12 PREFACE 

ce soient en effet des Loix d'vn Souuerain, qui est 
Y Vsage, si est-ce qu'outre 1'auersion que i'ay a ces 
litres ambitieux, i'ay deu esloigner de moy tout 
soupcon de vouloir establir ce que ie ne fais que rap- 
porter. 



II. 1 . De 1' Vsage qu'on appelle le Maistre des langues. 2. Qu'il 
y a vn bon, et vn mauuais Vsage. 3. La definition du bon. 
4. Si la Cour seule, ou les Autheurs seuls font P Vsage. 
5. Lequel des deux contribue le plus a PVsage. 6. Si 1'on peut 
apprendre a bien escrire par la seule lecture des bons Autheurs, 
sans banter la Cour. 7. Trois moyens necessaires, et qui doi- 
uent estre ioints ensemble pour acquerir la peri'ection de bien 
parler et de bien escrire. 8. Combien il est difficile d'acquerir 
la purete' du langage, et pourquoy. 

1 . Pour le mieux faire entendre, il est necessaire 
d'expliquer ce que c'est que cet Vsage r dont on parle 
tant, et que tout le monde appelle le Roy, oule Tyran, 
1'arbitre, ou le maistre des langues ; Gar si ce n'est 
autre chose, comme quelques-vns se 1'imaginent, que 
la facon ordinaire de parler d'vne nation dans le 
siege de son Empire, ceux qui y sont nez et eleuez, 
n'auront qu'a parler le langage de leurs nourrices et 
de leurs domestiques, pour bien parler la langue de 
leur pays, et les Prouinciaux et les Estrangers pour la 
bien scauoir, n'auront aussi qu'a les imiter. Mais cette 
opinion choque tellementl'experience generale, qu'elle 
se refute d'elle mesme, et ie n'ay iamais peu com- 
prendre, comme vn des plus celebres Autheurs de 
nostre temps a este infecte de cette erreur *. ^/Ily a 
sans_doute_deux sortes d' V sages, vn Ion et vnmauudWT 
Le mauuajs seTorme du plus ^grand npmbre de"per- 
sonnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meil- 
Icur, et le bon au contraire est compose non pas de la 
pluralite, mais de 1'elite des voix, et c'est veritablenient 
celuy que Ton nomme^le Maistre des langues, celuy 
qu'il faut suiure pour bien parler, et pour bien escrire 

1 Malherbe. Voyez VEtude sur Vaugelas, de 1'Editeur. A. C. 



PREFACE 13 

en toutes sortes de stiles, sivous en exceptez le saty- 
flqueVle comique, en sa propre et ancienne signifi- 
cation, et le burlesque, qui sonUraussi peuLd'estendue- 
que pen de gens sy adonnent/Voicy done comme on 
definit le bon Ysage. 3. C'esl i(i facon de parler de la 
plus saine partiede la Cour, conforvieinent a la facon 
"(Tescrire de la plus same par tie des Autheurs du temps. 
Quand ie dis la Cour, i y coaipreiis les fe mines commlj 
les bommes, et plusieurs personnes -de IB: vitte^oti le 
Prince reslcfe, qui par la communication qu'elles ont 
auec les gens de la Cour participent a sa politesse. II 
est certain que la Gour est comme vn magazin, d'ou 
nostre langue tire quantite de beaux termes pour ex- 
primer nos pens6es, et que 1'Eloquence de la chaire, 
ny dubarreaun'auroitpas les graces qu'elle demande, 
si elle ne les empruntoit presque toutes de la Cour. 
Ie dis presque, parce que nous auons encore vn grand. 
nombre d'autres phrases, qui ne viennent pas de la. 
Cour, mais qui sont prises de tons les meilleurs Au- 
' theurs Grecs et Latins, dont les despoililles fontvne 
partie d"es ncnesses de nostre langue, et peut-estre 
ce qu'elle a de plus magnifique et de plus pompeux. 
4. Toutefois quelque auautage que nous donnions a 
la Cour, elle n'estpas suffisante toute s^ule de seruir 
de reigle, il faut'que la C_our_et_les boas Autlieurs y 
ciuicourent, et ce n'est que de cette conformite qui se 
trouue entre les deux, que 1'vsage s'establit. 5. Ce 
n'est pas pourtant que la Cour ne contribue incom- 
parablement plus a 1'Vsage que les Autheurs, ny qu'il 
y ayt aucune proportion de 1'vn a 1'autre; Car enfin la 
parole qui se prononce, est la premiere en ordre et en 
dignite, puis que celle qui est escrite n'est que son 
image, comme 1'autre est 1'image de la pensee. Mais 
lo couseutement des bons Autheurs est comme le 
sceau, ou vne verification, qui authorise le langage de 
la Cour, et qui marque le bon vsage, et decide celuy 
([iii i'<! douteux. Onenvoit tous les iours les effets en 
ceux qui s'estudient a bien parler et a bien escrire, lors 
que se rendant assidus a la lecture des bons Ouurages, 
ils se corrigent de plusieurs fautes familieres a la 



1 4 PREFACE 

Cour, et acquierent vne purete de langage et de stile, 
qu'on n'apprend que dans les bons Autheurs, II suffira 
done, dira quelqu'vn, de lire les bons liures pour ex- 
celler en Fvn et en Fautre, et les Prouinciaux ny les 
Estrangers n'auront que faire de venir chercher a la 
Gour ce qu'ils peuuent trouuer dans leur estude plus 
commodement et en plus grande perfection.jlerespons 
q ue JZ9JUL eg <I ui est de parley jm_.acait I)ien jpiaJa. 
lecture nescauroit suffire, tant parce que la bonne 
pfononcTation, quT est 



_ 

gues vmantes, veut que Fonhan.te1a Hmifjrpi'A nansft 
que la Gour estlaseule escole d'vne infinite de termes, 
qui entrenta toute heure dans la conuersation et dans 
la pratique du monde, et rarement dans les liures. 
6. Mais pour ce qui est d'escrire, je ne nie pas qu'vne 
personnierqul M Ill'olt (|Ue 
inant sur dti til purfatls modules, lit; 



dfeuenir vn bon Autheur ; et depuis que la langue La 1 
une est morte, tant d'illustres Escriuains qui Font fait 
reuiure et refleurir, 1'ont-ils peu faire autrement?Le 
Cardinal Bembo a qui la langue Italienne est si re- 
deuable, et qui n'a pas terni Fesclat de sa pourpre 
parmy la poussiere de la Grammaire, a obserue, que 
presque tous'les meilleurs Autbeurs de sa Langue, 
n'ont pas est6 ceux qui estoient nez dans la purete du 
langage, et cela par cette seule raison, qu'il n'y a ia- 
mais eu de lieu au monde, non pas mesme Athenes 
ny Rome, ou le langage est si pur, qu'il ne s'y soit 
mesle quelques defauts, et qu'il est comme impossible, 
que ceux a qui ils sont naturels n'en laissent couler 
dans leurs escrits ; Au lieu que les autres ont cet auan- 
tage, que se deffiant continuellement des vices de leur 
terroir, ils se sont attachez a des patrons excellens 
qu'ils se sont proposez d'imiter, et qu'ils ont souuent 
surpassez, prenant de chacun ce qu'il auoit de meil- 
leur. 1. II est vray que d'adiouster a la lecture, la 
frequejDtation de la Gour et des gens scauants en la . 
lungius, est encore toute autre chose, puis quo tout 
le secret pour acquerir la perfection de Lien escrire et 
de bien parler, ne consiste qu'a joindro ces trois 



PREFACE 15 

moyens ensemble. Si nous 1'auons fait voir pour la 
Cour et pour les Autheurs, Fautre n'y est gueres 
moms nccessaire, parce qu'il sepresente beaucoup de 
doutes et de difficultez, que la Cour ii'est pas capable 
de resoudre, et que les Autheurs ne peuuent esclaircir, 
soit que les exemples dont on peut tirer Fesclaircis- 
semeiit y soient rares, et qu'on rie les trouue pas a 
point nomme, ou qu'il n'y en ait point du tout. 8. Ce 
n'est done pas vne acquisition si aip^e a faire 



cello de la pufet6 du langage^ puis qu'on n'y scauroit 
paruenir que par les trois moyens que i'ay marquez, 
et qu'il y en a deux qui demandent plusieurs annees 
pour produire leur eflet; Gar il ne faut pas s'imaginer 
que de faire cfe temps en temps quelque voyage a la 
Cour, et quelque connoissance auec ceux qui sont 
consommez dans la langue, puisse suffire ace dessein. 

II faut estre assidu dans la Cour et dans la frequen- 
tation de ces sortes de personnes, pour se preualoir 
de 1'vn et de 1'autre, et il ne faut pas insensiblement 
se laisser corrompre par la contagion des Provinces, 
en y faisant vn trop long sejour. 

III 1. La commodite, et 1'vtilile" de ces Remarques. 2. Qu'il 
ne faut point s'attacher a son sentiment particulier centre 1'Vsage. 
3. Que neantmoins les plus excellens Escriuains sont suiets a 
ce defaut. 

1 . De tout cela on peut inferer combien ces Re- 
marques seroient vtiles et commodes, si elles faisoient 
toutes seules autant que ces trois moyens ensemble, 
et si ce qu'ils ne font que dans le cours de plusieurs 
annees, elles le faisoient en aussi peu de temps qu'il 
en faut pour les lire deux ou trois fois attentiuement. 
Je n'ay pas cette presomption de croire que ie sois 
capable de rendre vn seruice si signale au public, et 
ie ne voudrois pas dire non plus, que la lecture d'vn 
seul liure peust egaler le proffit qui reuient de ces trois 
moyens ; Mais i'oserois bien asseurer qu'il en appro- 
cheroit fort, si ie m'estois aussi bien acquitt6 de cette 
entreprise, qu'eust peu faire vn autre, qui auroit eu 



i6 PREFACE 

les mesmes auantages que moy, c'est-a-dire qui de- 
puis trente-cinq ou quarante ans auroit vescu dans 
la Cour, qui des sa tendre jeunesse auroit fait son 
apprentissage en nostre langue aupres du grand Car- 
dinal du Perron et de M. Coeffeteau, qui sortant de 
leurs mains auroit eu vn continuel commerce de con- 
ference et de conuersation auec tout ce qu'il y a eu 
d'excellens hommes a Paris en ce genre, et qui auroit 
vieilli dans la lecture de tous les bons Autheurs. 
Mais quoy qu'il en soit, il est certain qu'il ne se peut 
gueres proposer de doute, de difficulte, ou de question 
soit pour les mots, ou pour les phrases, ou pour la 
syntaxe, dontla decision ne soit fidellement rapport6e 
dans ces Remarques. 2. le scay bien qu'elle ne se 
trouuera pas tousiours conforme au sentiment de 
quelques particuliers, mais il est iuste qu'ils subis- 
sent la loy generale, s'ils ne veulent subir la cen- 
sure generale et pecher contre le premier principe 
des langues, qui est de suiure 1'Vsage, et non pas 
son propre sens, qui doit tousiours estre suspect a 
chaque particulier en toutes choses, quand il est con- 
traire au sentiment vniuersel. 3. Sur quoy il faut 
que ie die que ie ne puis assez m'estonner de tant 
d'excellens Escriuains, qui se sont opiniastrez a vser, 
ou a s'abstenir de certaines locutions contre 1'opinion 
de tout le monde ; Et le comble de mon estonnement 
est qu'vn vice si desraisonnable s'est rendu si commun 
parmy eux, que ie ne vois presque personne qui en 
soit exent. Les vns par exemple s'obstinent a faire 
pourpre masculin, quand il signifie la pourpre des 
Hois, ou des Princes de I' Eg Use, quoy que toute la 
Gour, et tous les Autheurs le facent en ce sens-la de 
1'autre genre. Les autres suppriment le relatif, comme 
quand ils ecriuent, Pay dit au Roy que Vauois le 
plus lean cheual du monde, ie le fais venir pour luy 
donner, au lieu de dire, pour le luy donner, quoy que 
ce pronom relatif y soit si absolument necessaire 
selon la Remarque que nous en auons faite, que si Ton 
ne le met, non seulement on ne dit point ce que Ton 
veut dire, mais il n'y a point de sens, et quoy qu'outre 



PREFACE 17 

cela tous les bons Autheurs vnanimement condam- 
nent cette suppression. Les autres ne se veulent point 
seruir de si Men que, pour dire de sorte qtie, tellement 
que, quoy que toute la Gour le die, et que tous nos 
meilleurs Autheurs Tescriuent. Les autres enfin ne 
voudroient pas escrire pour quoy que ce fust remporter 
la victoire, Men que cette facon de parler soil tres- 
excellente, et tres-ordinaire en parlant et en escrivant : 
Et ce qui est bien estrange, ce ne sont pas les mau- 
uais, ni les mediocres Escriuains, qui tombent dans 
ces defauts sans y penser, et sans scauoir ce qu'ils 
font, cela leur est ordinaire ; Ge sont nos Maistres, ce 
sont ceux dont nous admirons les escrits, et que nous 
deuons imiter en tout le reste, comme les plus parfaits 
modelles de nostre langue et de nostre Eloquence ; 
ce sont ceux qui scauent bien que leur opinion est 
condamn6e, et qui ne laissent pas de la suiure. II est 
de cela, ce me semble, comme des gousts pour les 
viandes, les vns ont des appetits a des choses, que 
presque tout le monde rejette, et les autres ont de 
1'auersion pour d'autres, qui sont les delices de la 
plus part des homines. Combien en voit-on qui ne 
scauroient souffrir 1'odeur du vin, et qui s'esuanouis- 
sent a la seule senteur ou au seul aspect de certaines 
choses, que tous les autres cherchent auidement ? II 
y a neantmoins cette difference, que ces auersions na- 
turelles sont tres-rnalaisees a vaincre, parce que les 
ressorts en sont si cachez qu'on ne peut les descou- 
urir, ny scauoir par ou les prendre, encore que bien 
souuent on en vienne a bout, quand on les entreprend 
de bonne heure, et que ceux qui ont soin de 1'edu- 
cation des enfans les accoustument peu a peu a s'en 
deffaire. Mais y a-t-il rien de plus facile que d'accom- 
moder son esprit a la raison en des choses de cette 
nature, ou il ne s'agit pas de combattre des passions, 
ny de mauuaises habitudes, qu'il est si difficile de vain- 
cre, mais qui veut seulement qu'on suiue 1'Vsage, et 
qu'on parle et qu'on escriue comme la plussainepartie 
de la Gour et des Autheurs du temps, en quoy il n'y 
a nul combat a rendre, ny nul effort a faire a qui 

' VAUGELAS. I. 2 



1 8 PREFACE 

n'abonde pas en son sens? le me suis vn peu estendu 
sur ce suiet, pour ne pas toucher legeremerit vn defaut 
si important, si general, et d'autant moins pardon- 
nable a nos excellens Escriuains, que plus les visages 
sont beaux, plus les taches y paroissent.J2uj3ljjue_jr 
putation qu'on ayt acquise a fficjire, on n'a pas.?.''-'!" 1 '* 
pour cela I'autb.orit4, d'establir ;ce quo, les an f res cnn,- 
damnent, ny d'opposer sou opinion, partic.nl.iere ,au 
lorrent do I'opinion comniuuc. Tous ceux' qui so sont 
llutt.cz do cette creance, y on I inal reiissi, et n'en out 
recueilli que du blasme, car comme 1'esprit humain 
est naturellement plus porte au mal qu'au bien, il 
s'attachera plustost a reprendre deux ou trois fautes, 
comme on ne peut pas appeller autrement ces singula- 
ritez affectees, qu'a loiier mille choses dignes de 
loiiange et d'admiration. 



IV. 1. Que le bon Vsage se diuise en 1'Vsage declare, et en 
1'Vsage douteux, et leur definition. 2. En combien de facons 
il peut arriuer, que PVsage est douteux. 3. Par quel moyen 
on peut s'esclaircir de 1'Vsage quand il est douteux, et iuconnu. 
4. De I 1 Analogic, le dernier recours dans les doutes de la 
langue. 

\ . Mais ie ne veux rien laisser a dire del' Vsage, qui 
est le fondement et la reigle de toute nostre langue;, 
esperant qu'a mesure que j'approfondiray cette ma- 
tiere, on reconnoistra de quelle vtilite peuuent estre 
ces Remarques. Nous auons dit qu'il y a tn &on et vn 
mau^ais Vsage; et j'adiouste quejefom se diuise encore 
en Y Vsage dcclard, fet ea I'Vsaffe douteux. Ges Remar- 
ques seruent a discerner egaTemenf 1'vn et l'autre x etja_ 
s'asseurer de tous les deux. L' Vsage declarj c*t <'.cluy, 
ooSt on scait asseurement, que la plus saine_patlie 
de la _Gour t etdes Autheurs du temps, ^;outja > ccord ! et 
par consequent le douteux ou Vinconnu est celuy. dout 
on, nele scait pas. 2. Or il peut arriuer en plusieurs 
facons qu'on 1'ignore. Premierement lors que la pro- 
nonciation d'vn mot est douteuse, et qu'ainsi Ton ne 
scait comment on le doit prononcer; car le premier 



PREPACK \ 9 

Vsage comme nous auons deia dit, se forme par la pa- 
role prononcee, et rien ne s'escrit, que la bouche n'ayt 
profere auparauant ; de sorte que si la prononciation 
d'vn mot est ignoree, il faut de necessitd-qne la fncoii.' 
dont il se doit escrire,' le soit aussL-Par exemple on 
dcmancGeTcfans vne de mes Remarques, s'il faut escrire 
le vous prens tons a tcsmoin, ou ie uonsprens tons _d~ 
tesmoins~, et dans vne~~autfe on demande encore si 
Fou escrlra', "C'est me des plus Mies actions qtiil ayt.. 
iamais faitcs, ou quil ayt iamais faite, d'ou naissent 
cos deux doutes? De ce que soit cpie Ton die tes- J 
moin ~w_tewnoiitSj__faite ou faites, au pluriel ou au~ 
si u^ulicr, on ne prononce point Fs,_et ainsi Ton ne. 
"sr;iil. connnciit on le doit escrire. De mesme dans vne 
autre Remarque on demande s'il faut dire en Flandre, 
ou en Flandres, la Flandre ou la Flandres. Pourquoy 
cette question ? Parce que Vs ne s'y prononce point, 
soit qu'elle y soit ou qu'elle n'y soit pas. On en peut 
dire autant de Yr en ces deux mots apres souper, et 
gyres soiipti. En voicy vn autre exemple d'vne autre 
espece, on demande s'il faut escrire Parallele selon son 
origine Grecque, avec vne I a la fin et deux au milieu, 
ou auec vne I au milieu et deux a la fin; et la raison d'en 
douter est, que la prononciation ne marque point ou 
ri se redouble, et qu'en quelque lieu que ce redouble- 
ment se face, le mot se prononce de mesme. I'en ay 
donne diuers exemples, outre plusieurs autres qui se 
trouueront dans mes Remarques, parce que de toutes 
les causes qui font douter de liy^ge^^cej^-^^t^ia^. 
^princTpaleTe^t de la plus grande estendue', et en ces 
exemples-la, le doute y est tout entier, parce qu'il n'y 
a aucune difference dans la prononciation ; mais en 
voicy vn autre ou il y a de la difference, et neantmoins 
parce qu'elle n'est pas bien remarquable, et qu'on a 
quelque peine a discerner lequel des deux on pro- 
nonce, comme i'en ay traitte en son lieu que Ton 
pourra voir, on n'a pas laisse de demander s'il falloit 
dire hampe, ou hante, et ce doute asseurement n'est 
prouenu que de celuy de la prononciation, et ainsi de 
plusieurs autres. 



i 



20 PREFACE 

La seconde cause du doute de 1* Vsage, c'est la raret6 
de Y Vsage, par exemple, il y a de certains mots dont 
on vse rarement, et a cause de cela on n'est pas bien 
esclaircy de leur genre, s'il est masculin ou feminin, 
de sorte que comme on ne scait pas bien de quelle 
facon on les dit, on ne scaitj)as bien aussi de quelle 
facon il les faut escrire, comme tons ces noms, epi- 
gramme, epitaphe, epithete, epithalame, anagramme, et 
quantite d'autres de cette nature, sur tout ceux qui 
commencent par vne voyelle, comme ceux-cy, parce 
que la voyelle de 1'article qui va deuant, se mange, et 
oste la connoissance du genre masculin ou feminin ; 
car quand on prononce ou qu'on escrit I'epigramme, 
ou vne epigramme, Foreille ne scauroit iuger du 
genre. 

La troisiesme cause du doute de 1'Vsage est quand 
on oyt dire, et qu'on voit escrire vne chose en deux 
facons, et qu'on ne scait laquelle est la bonne, comme 
la conjvgaison du preterit simple vesquit et vescut 
en toutes les personnes et en tous les nombres, les 
vns mettant Yi par tout et les autres Yu. 

En quatriesme lieu on doute de 1' Vsage, lors qu'il y 
a cpielcpie exception aux reigies ^es piu{=i_ g^nftfalfts'.,'" 
comme par exemple^ quand on demande s'il faut dire 
en parlant d'vn liure, Fy ay veu quelque chose qui me- 
rite d'estre lew, ou d'estre leue, Py ay veu quelque chose 
qui n'est pas si excellent, ou si excellence, parce que 
chose estant feminin, il faudroit selonla reigle generale 
que 1'adiectif ou le participe qui s'y rapporte, fust 
feminin aussi. 

En cinquiesme lieu on doute de I 1 Vsage en beaucoup 
ilc const cud ions grammaticules, oil l\u ne-prend pas 
yiinlc en parlaut, et parce que le premier Vsage, et 
qui donne d'ordinaire la loy, i-st comme nous auons 
dit, 1'Ysage de la parole prononcee, il s'ensuit que 
comme on ne scait pas de quelle faron Ton prononce 
vne chose, on ne peuFpas scauolr aussi de quelle 
"Tacon~"ii iaJaut^ecrue, ces'iremafques""e~n~T6urnissent 
des exemples. 

Enfin on doute de 1'Vsage en beaucoup d'autres fa- 



PREFACE 21 

cons qui se voyent dans ces Remarques, et qu'il seroit 
trop long de rapporter dans vne Preface. 

3. Mais par quel moyen est-ce done que Ton peut 
s'esclaircir de cet Vsage, quand il est douteux et in- 
connu ? le respons que si ce doute precede de la pro- 
nonciation, comme aux premiers exemples que nous 
auons donnez, il faut necessairement auoir recours 
aux bons Autheurs. et apprendre de 1'orthographe ce 
que Ton ne peut apprendre de la prononciation ; car 
par exemple on scaura bien par 1'orthographe s'ils 
croyent qu'il faille dire, le nous prens tons a tesmoin, ou 
a tesmoins, ce que Ton ne peut scauoir par la pronon- 
ciation ; mais si dans les Autheurs ny 1'vn ny 1'autre 
ne s'y trouue, parce que 1'occasion ne s'est pas pre- 
sentee de Femployer, ou quand il s'y trouueroit, on 
auroit bien de la peine a le rencontrer, ou peut-estre 
ne se trouueroit-il qu'en vn ou deux Autheurs, qui a 
moins que d'estre de la premiere Classe n'auroient pas 
assez d'authorite pour seruir de loy, ny pour decider 
le doute ? alors voicy ce qu'il y a a faire ; II faut con- 
suiter les bons Autheurs viuans, et tous ceux qui ont 
vne particuliere cpnnoissance de la langue, quoy 
qu'ils n'ayent rien donne au public, comme nous en 
auons vn tres-bon nombre a Paris, et ayant pris leur 
opinion s'en tenir a la pluralite des~yoTxJl)ue si elles 
sont partagees, ou en balance, il sera libre d'vser 
tantost de 1'vne des facons et tantost de 1'autre, ou 
bien de s'attacher a celuy des deux partis, auquel on 
aura le plus d'inclination, et que Ton croira le meil- 
leur. Ce n'est pas encore tout, il faut scauoir par 
quelle voye ceux que vous consulterez ainsi, s'esclair- 
ciront eux-mesmes du doute que vous leur demandez, 
puis qu'ils ne le pourront pas faire par la parole pro- 
noncee, ny par la parole escrite. Gertainement ils ne 
s'en scauroient esclaircir, que par le moyen de VAna- 
Ibgie, que toutes les langues ont tousiours appellee a 
leur secours au defaut de 1'Vsage. Gette Analogic n'est 
autre chose en matiere de langues, qv'un vsage ge- 
neral et estably que Ton veut appliquer en cas pareil 
a certains mots, ou a certain.es .phrases, oua certaiues 



*2 PREFACE 

constructions, <iui u'out point onroiv lour v^a-o de- 
clan'', ot par co iiioyen on iuge quol doit ostre on quol 
est Wsage particulier, par la raison et par Vexemple 
de FVsage general; ou bien VAnalogie n'est autre 
chose qv'un vsage particulier, qu'en cas paroil on in- 
fere d'vn Vsage general qui est desia estably ; ou bien 
encore, c'est vne ressemblance ou vne conformite qui 
se trouue aux chosos desia establies, sur laquelle on 
se fonde comme sur vn patron, ot sur vn modellc 
pour en faire d'autres toutes seinblables. Yoyons en 
vn exemple, afin qu'il face plus d'impression , et 
donne plus de lumiere, et nous seruons du mosmo 
que nous auons allegue. On ost en doute s'il faut dire, 
le vons prens tons a tesmoin, ou a tesmoins, la pronon- 
ciation comme i'y fait voir, ne nous en peut esclaircir, 
les meilleurs Autheurs peut-estre n n ont point eu oc- 
casion d'escrire ny 1'vn ny Fautre, et si quelqu'vn 1'a 
escrit, on ne scauroit ou Taller chercher; cependant on 
a besoin de ce terme, et il faut prendre party, quel 
remede? il en faut consulter les Maistres viuans, 
mais ces Maistres de qui 1'apprendront-ils eux- 
mesmes? de VAnalogie, carils raisonnent ainsi; il n'y 
a point de doute que Ton dit et que Ton eacrit, le tons 
prens tons a partie, et non pas a parties, et ie wus 
prens tons a, parent, et non pas a garens : done par 
Analogie ejt par re^^niblance il faut dire, ie vous 
prens toits a tesmoin, et non pas a tesmoins. Cola ost 
encore confifmS par " vne autre sorte "3 T Analogie, qui 
est celle de certains mots ou de certaines phrases, 
qui se disent aduerbialement , et par consequent 
indeclinablement , comme Us se font fort de faire 
cela, et non pas Us se font forts; Us demeurerent 
court, et non pas, Us demeurerent courts; fort, et 
court, s'employent la adverbialement ; a tesmoin se 
peut dire de mesme. Donnons encore vn exemple de 
Y4nalogie. On est en doute~sr~au~jprererit deflm ou" 
simple, Fuis ou loutos ses persoimos et on tons sos 
nombros osl d'vix^ senile syllabo ou de deux. La pro- 
^ nonciation, ny I'orthograpEe ne nous eh'apprenncnt 
rienT"a qui faut-il done auoir 



PREFACE 23 



Ten ay fait vne Remarque bien ample, que le Lecteur 
pourra voir. 



V. 1 . Que nostre langue n'est fondle que sur 1'Vsage ou sur 
1' Analogic, qui est 1'image ou la copie de 1'Vsage. 2. Que la 
raison en matiere de langues, et parti culierement en la nostre, 
n'est point considered. 3. QueTVsage fait beaucoup de choses 
par raison, beaucoup sans raison, et beaucoup contre raison. 

1. De tout ce discours il s'ensuitque nostre langue 
n'est fondee que sur 1'Vsage ou sur I' Analogic, laquelle 
encore n'est distinguee de 1'Vsage, que comme la copie 
ou 1'image Test de 1'original, ou du patron sur lequel 
elle est formee, tellement qu'on peut trancher le mot, 
et dire que nostre langue n'est fondee que sur le seul 
Vsage ou desia reconnu, ou que Ton peut reconnoistre 
par les choses qui sont connues, c& qu'on appelle 
Analogic. D'ou il s'ensuit encore que/eux-la se trom- 
pent lourdement, et pechent contre le premier prin.-? 
cipe des langues, qui veulent raisonner flur )a nost, 
et qui condamnent t^eaucoup de facons de parley ge- 
oeralement receues, parce ^ qu'elles sont contre la rsti- 
son; car la raison n j y est point duy tout consideree, il 
n T y a qiie i v sage et i'Anaiogie /Ce n'est pas aue 
1'Vsage pour 1'ordinaire nagisse auec raison, et s'il 
est permis de mesler les choses saintes avec les pro- 
phaues, qu'on ne puisse dire ce que fay appris d'vn 
grand homme, qu'en cela il est de 1'Vsage comme de 
la Foy, qui nous oblige a croire simplement et aueu- 
glement, sans que nostre raison y apporte sa lumiere 
naturelle ; mais que neantmoins nous ne laissons pas 
de raisonner sur cette mesme foy, et de trouuer de la 
raison aux choses qui sont pardessusla raison. Ainsi 
1' Vsage est celuy auquel il se faut ,entierement sous- 
mettre en nostre langue, mais pourtant il n'en exclut 
fiiis la raismi ny le raisoiiuement, quoy qu'ils n'aycnt 
nulie authorlte ; ce cruise vdit clairemeiit en ce que 
cc nicsmo Vsa^x; faitaussi beaucoup do choses contre 
la raison, qui non seulement ne laissent pas d'estre 
aussi bonnes que celles ou la raison se rencontre, que 



2i PREPACK 

mesme bien souuent elles sont plus elegantes et meil- 
leures que celles qui sont dans la raison, et dans la 
reigle ordinaire, iusques-la qu'elles font vne partie de 
Fornement et de labeautedulangage. 3. En vn mot 
I'Vsage fait beaucoup de choses par raison, beaucoup 
sans raison, et heauroup conlre raison. Par raison, 
comme la plusnart des constructions gramma) icales, 
par exemple, de ioindre 1'adiectif au substantif en 
mosrne genre ct en incsme nonibre ; do ioindre le plu- 
ric'l des verbos au pluriel des nonis, et plusiours au- 
tres semblables ; sans raison, connue la variation ou 
la resseinblauce des temps et des porsonnes aux con- 
jugaisons des verbes ; car quelle raison y a-t-il que 
i'aimois yeiiillo plustosl, dire ce (ju'il siguifie que 
V aimer ay ; ou que i 1 aimer ay veuille plustost dire ce 
qu'il signifie que i'aimois, ny que ie fais, et tu fais.se 
ressemblent plustost que la seconde et la troisiesme 
personne tu fais et il fait! Non pas que ie veuille dire 
que cette variation se soit faite sans raison, puis qu'elle 
marque la diuersite des temps et des personnes qui 
est necessaire a la clarte de 1'expression, mais parce 
qu'elle se varie plustost d'vne facon que d'autre, par la 
seule fantaisie des premiers homines qui ont fonde la 
langue. Toutes les conjugaisons anomales sont sans 
raison aussi ; car par exemple, cette coniugaison, Ie 
vais, tu Das, il va, nous allons, vous allez, Us wnt, est 
sans raison ; Et contre raison, par exemple, quand on 
dit peril eminent pour imminent ; recouuert pour re- 
couure', quand on fait regir le verbe non pas par le 
nominatif, mais par le genitif, et qu'on dit vne infinite 
de gens croyent, et plusieurs autres semblables qui se 
voyent dans ces Remarques ; car il ne faut pas dire 
quece soit le mot collectif infinite, qui fasse cela, parce 
qu'estant mis avec un genitif singulier, ce seroit 
une faute de luy faire regir le pluriel : et de dire, une 
infinite de monde croyent. Ges Remarques fourniront 
grand nombre d'exemple's de tous les trois, de ce que 
1'Vsage fait auec raison, sans raison, et contre raison, 
a quoy ie renuoye le Lecteur. 



PREFACE 25 



VI. D'vn certain Vsage. qui ne consiste qu'aux particules. 

II reste encore a parler d'vn certain Vsage, qui n'est 
point different de celuy que nous auons defmy, puis 
qu'il n'est point contraire a la facon de parler de la plus 
saine partie de la Gour, et qu'il est selon le sentiment 
et la pratique des meilleurs Autheurs du temps. G'est 
FVsage de certaines particules qu'on n'obserue gueres, 
en parlant, quoy que si on les observoit, on en parle- 
roit encore mieux ; mais que le stile qui est beaucoup 
plus seuere demande pour vne plus grande 



et c'est ce que Ton ne scauroit iamais, quand on auroit 
passe toute sa vie a la Cour, si Ton n'est consomme 
dans les bons Autheurs. Ce sont proprement les deli- 
catesses et les, , mys^eres du; gjil^. Vous en trouuerez 
divers exemples dans ces Remarques. II suffira d'en 
donner icy vn ou deux pour faire entendre ce que 
c'est, comme d'escrire tousiours si Von, et non pas si 
on, si ce n'est en certains cas qui sont exceptez, et de 
mettre aussi tousiours Yon apres la conionction et, 
parce que le t, ne se pronoiice pus en cette conionctiue. 

VII. 1. Que le bon et le bel Vsage ne sont qv'une mesme 
chose. 2. Que les honnestes gens ne doiuent iamais parler 
que dans le bon Vsage, ny les bons Escrivains escrire que dans 
le bon Vsage. 3. Que pour ceux qui veulenjt parler et es- 
crire comme il faut, I'estendue du bon Vsage est tres-grande. 
et celle du mauuais tres-petite, et en quoy elle consiste. 

1 . Au reste quand ie parle du Ion Vsage, j'entens 
parler aussi du lei Vsage, ne mettant point de difference 
en cecy entre le bon et le beau ; car ces Remarques ne 
sont pas comme vn Dictionnaire qui recoit toutes 
sortes de mots, pourueu qu'ils soient Francois, encore 
qu'ils ne soient pas du bel Vsage, et qu'au contraire 
ils soient bas et de la lie du peuple. Mais mon dessein / 
en ci'-l, Oeumv est de condanmer tout ce qui n'est pas 
ilu bon ou du bel Vsage, ce qui se doit entendre sai- 
nement, et selon mon intention, dont ie pense auoir 



26 PREFACE 

fait vne declaration assez ample au commencement 
de cette Preface. 2. Pour moy i'ay creu iusqu'icy que 
dans la vie ciuile, et dans le commerce ordinaire du 
monde, il n'estoit pas permis aux honnestes gens de 
parler iamais autrement que dans le bon Usage, ny aux 
bons Escriuains d'escrire autrement aussi que dans 
le bon Vsage ; le dis en quelque stile qu'ils escriuent, 
sans mesme en excepter le bas ; mais bien que ce 
sentiment que i'ay du langage et du stile m'ait tous- 
iours semble veritable, neantmoins comme on se doit 
deffier de soy-mesme, i'ay voulu scauoir 1'opinion de 
nos Maistres, qui en demeurent tous d'accord. 3. Ainsi 
ce_bon Vsage se trouueru de grande esteiidue, puis 
, qu'il comprend tout le langage des bonnestes .gens, et 
tous les stiles des bons Escrivaing, et 



Vsage est renferme dans le Burlesque, dqs. le GpT- 
mique en sa propre signification, commc nous auons 
dit, et le Satyrique, qui sont trois genres oil si pen <lc 
gens s'occupentj qu'il n'y a uullo proportion c'nliv 
1'estendue de i'vn ctde Fautre. Et il ne faut pas croire, 
comme font plusieurs, que dans la conuersation, et 
dans les Gompagnies il soit permis de dire en rail- 
lant un mauvais mot, et qui ne soit pas du bon Vsage ; 
ou si on le dit, il faut auoir vn grand soin de faire 
connoistre par le ton de la voix et par 1'action, qu'on 
le dit pour rire ; car autrement cela feroit tort a celuy 
qui Tauroit^dit, et de plus il ne faut pas en faire 
mestier, on se rendroit insupportable parmy les gens 
de la Gour et de condition, qui ne sont pas acc_oustumez_ 
a ces sortes de mots, Ce n'est pas de cette facon qu'il 
se faut imaginer que Ton passe pour homme de bonne 
compagnie ; entre les fausses galanteries, celle cy est 
des premieres, et i'ay veu souuent des gens qui vsant 
de ces termes et faisant rire le monde, ont creu auoir 
reussi et neantmoins on se rioit d'eux, et Ton ne rioit 
pas de ce qu'ils auoient dit, comme on rit des choses 
agreables et plaisantes. Par exemple ils disoient, 
loutez-wus la, pour dire, mettez-vous la, ne demarez 
mint, pour dire, ne lougez de vostre place, et le disoient 
en raillant, scachant bien que c'estoit mal parler, et 



PREFACE 27 

ceux qui 1'oyoient, ne doutoient point que ceux qui le 
disoient ne le sceussent, et auee tout cela, ils no le 
pouvoient souffrir. Que s'ils repartent qu'il ne i'aut 
pas dans la conuersation ordinaire parler vn langage 
soustenu, ie 1'auoue ; cela seroit encore en quelque 
facon plus insupportable, et souuent ridicule; mais il 
y a bien de la difference entre vn langage soustenu, et 
un langage compose de mots et de phrases ' du bon 
Vsage, qui comme nous auons dit, peut estre bas et 
familier, et du bon Vsage tout ensemble; Et pour 
escrire, i'en diray de mesme, quemuand rescrirois EL 
mon fermier, ou a mon valet, je ne you.drols, pas me 
scruir j'aucun mot qui ne fust du, hQn Vsage, et sans 
doute si ie le faisois, ie ferois vne faute en ce genre. 



VIII. Que le peuple a'est point le maistre de la langue. 

De ce grand Principe, que le ton Vsaye est le maistre 
de nostre Langue, il s'ensuit que ceux-la se trompent, 
qui en donnent toute la jurisdiction au peuple^ abusez 
par 1'exemple de la Langue Latine mal entendu, la- 
quelle, a leur avis, reconnoist le peuple pour son Sou- 
verain ; car ils ne considerent pas la difference qu'il y 
a entre Populus en Latin, et Peuple en Francois, et que 
ce mot de Peuple ne signifie aujourd'huy parmy nous 
que ce que les Latins appellent Plebs, qui est une 
chose bien differente et au-dessous de Populus en leur 
Langue. Le Peuple composoit avec le Senat tout le 
corps de la Republique, et comprenoit les Patriciens, 
et 1'Ordre des Chevaliers avec le reste du Peuple. II 
est vray qu'encore qu'il faille avoiier que les Remains 
n'estoient pas fails comme tous les autres hommes, et 
qu'ils ont surpasse toutes les Nations de la terre en 
lumiere d'entendement, et en grandeur de courage, si 
est-ce qu'il ne faut point douter, qu'il n'y eust divers 
degrez, et comme diverses classes de suffisance et de 
politesse parmy ce peuple, et que ceux des plus bas 
estages n'usassent de beaucoup de mauvais mots et 
de mauvaises phrases, que les plus elevez d'entre eux 



28 PREFACE 

condamnoient. Tellement que lorsqu'on disoit que le 
Peuple estoit le maistre de la Langue, cela s'entendoit 
sans doute de la plus saine partie du Peuple, comme 
quand nous parlons de la Cour et des Autheurs, nous 
entendons parler de la plus saine partie de Tun et de 
1'autre. Selon nous, le yey/ple riest le maistre que du 
mauvais Vsage, et le bon Vsaye estle maistre de nostre 
langue. 



IX. 1 . Response a quelques Escrivains modernes qui out tasche 
de descrier le soin de la purete" du langage, et ont estrangement 
desclame centre ses partisans. 2. Tout leur raisonnement est 
destruit par vn seul mot qui est PVsage. 3. Que tous les Au- 
theurs qu'ils alleguent contre la purete du langage, ne disent rien 
moins que ce qu'ils leur font dire. 

\ . De ce mesme principe il s'ensuit encore que ce sont 
des plaintes Men vaines et Men injustes, que celles de 
quelques Escriuains modernes, qui out tant declame 
conlre le soin do la purete du langage, et contre ses 
partisans 1 . Ils s'escrient sur ce sujet en des termes 
estranges, et alleguent des Autheurs, qui en verite ne 
disent rien moins que ce qu'ils leur font dire. Trois 
raisons m'empeschent de nommer ceux qui les alle- 
guent, et qui par auance semblent auoir pris a tasche 
d'attaquer ces Remarques, dont ils scauoient le projet. 
L'vne, que ce sont des personnes que ie fais profession 
d'honorer; 1'autre qu'ils ont sagement proteste a Ten- 
tree de leurs Ouurages, qu'ils estoient prests de se 
despartir de leur opinion, si elle n'estoit pas approuuee ; 
et plevst a Dieu que chacun en vsast ainsi ; car a mon 
gre il n'y a rien de beau et d'hero'ique, comme de se 
retractor genereusement, des qu'il apparoist qu'on 
s'est trompe. Et enfin parce que lors qu'ils ont escrit, 
ils n'estoient pas encore initiez aux mysteresde nostre 

1 II y a apparence que c'est M. de La Mothe Le Vayer, dans 
son traite De I'eloquence franpoise de ce temps. > (Clef de Conrard.) 
Conrard aurait pu etre plus at'iirmatif : il est certain qu'il est fait 
ici allusion a La Mothe Le Vayer. Voyez VEtude sur vauqelas. de 
PEditeur, IV. A. C. 



PREFACE 29 

langue, oil depuis ils ont est6 admis, et sont entrez 
si auant, qu'ils ontpris des sentiments toutcontraires; 
mais en attendant qu'ils ayent le loisir ou 1'occasion 
d'en rendre vn tesmoignage public, je ne dois pas dis- 
simuler qu'ils ont fait vn mal qui demande vn prompt 
remede, a cause que leurs Liures qui ont le cours et 
1'estime qu'ils meritent, peuuent faire vne mauvaise 
impression dans les esprits, et retarder en quelques- 
vns le fruit legitime de ce trauail. 2. II ne faut qu'vn 
mot pour destruire tout ce qu'ils disent, c'est r Vsage ; 
car toute cette purete a qui ils en veulent tant, ne con- 
siste qu'a vser de mots et de phrases, qui soient du 
bon Vsage. II s'ensuit done que, s'il n'importe pas de 
garder cette purete\ il n'importe pas non plus de 
parler ou d'escrire contre le bon Vsage. Y a-t-il quel- 
qu'vn quiosast dire cela? II n'y a que ces Messieurs, 
quidonnent au peuple, comme i'ay dit, 1'empire absolu 
du langage, et qui dans tous ces beaux raisonnemens 
qu'ils font sur la langue, ne parlent iamais de 1'Vsage, 
semblables a ceux qui traiteroient de 1'Architecture 
sans parler du niueau ny de 1'esquierre, ou de la 
Geometric pratique sans dire vn seul mot de la reigle 
ny du compas. Puis done que le bon Vsage est le 
Maistre, faut-il prendre a partie ceux qui rendent ce 
seruice au public, de remarquer les mots et les phrases 
qui ne sont pas de cet Vsage, sont-ce eux, qui font le 
bon ou le mauuais Vsage comme ils veulent? Au con- 
traire bien souuent quand vn mot ou vne facon de 
parler est condamnee par le bon Vsage, ils y ont au- 
tant de regret que ceux qui s'en plaignent ; mais quoy? 
il faut se sousmettre malgre qu'on en ait, a cette puis- 
sance souueraine. Que s'ils s'opiniastrent a ne le pas 
faire, ils en verront le succes, et quel rang on leur 
donnera parmy les Escriuains. II ne faut qu'vn mau- 
uais mot pour faire mespriser vne personne dans vne 
Compagnie, pour descrier vn Predicateur, vn Aduocat, 
vn Escriuain. Enfin, vn mauuais mot, parce qu'il est 
ais6 a remarquer, est capable de faire plus de tort 
qu'vn mauuais raisonnement, dont peu de gens s'ap- 
percoiuent, quoy qu'il n'y ait nulle comparaison de 1'vn 



30 PREFACE 

a 1'autre. 3. Quant a ce grand nombre d'allegations 
qu'ils ont ramasse centre le soin de la purete, il n'y en 
a pas vne seule qui prouue ce qu'ils pretendent, ny 
qui en approche; car qui seroit 1'Autheur celebre ou 
mediocrement sense, qui se seroit auise de dire, qu'il 
ne faut point se soucier de parler ny d'escrire pure- 
ment? Elles sont toutes, oucontre ceux qui ont beau- 
coup plus de soin des paroles que des choses, ou qui 
pechent dans vne trop grande affectation, soit de pa- 
roles, soit de figures, soitde periodes, ou qui ne sontia- 
mais satisl'aits de leur expression) et qui ne croyent pas 
que la premiere qui se presente, puisse iamais estre 
bonne; qui sont toutes choses que nous condamnons 
aussi bien qu'eux, et qui n'ont rien de commun auec 
le sujet que nous traitons. II ne faut que voir dans 
leur source les passages qu'ils ont citez, pour iustifier 
toutce que ie dis ; car pour le Grammairien Pompo- 
nius Marcellus, ces Messieurs se font accroire, qu'il 
s'estoit rendu extremement importun et mesme ridi- 
cule, a force d'estre exact obseruateur de la purete de 
sa langue. Suetone, de qui ils ont pris ce passage, ne 
dit nullement cela; je ne veux pas dire aussi, qu'on 
1'ait allegue non plus que les autres, de mauuaise foy, 
ie croirois plustost que c'est par surprise, ou par ne- 
gligence, et faute de le lire attentiuement ; parce que 
tout le blasme que donne Suetone a ce Grammairien, 
ne consiste qu'en sa facon de proceder, et non pas au 
soin qu'il auoit de la puret6 du langage; car voicy 
1'histoire en deux mots. II plaidoit une cause, et Gas- 
sius Seuerus qui plaidoit centre luy, parlant a son 
tour, fit vn solecisme. Ce Pedant qui se deuoit con- 
tenter de Ten railler en passant, comme eust fait vn 
honneste homme, s'emporta contre luy auec tant de 
violence, et luy reprocha si souuent cette faute, que 
ne cessant de crier et de redire tousiours la mesme 
chose auec exaggeration, il se rendit insupportable. 
Gassius Seuerus pour s'en mocquer, demanda du 
temps aux luges, afin que sa partie pust se pouruoir 
d'vn autre Grammairien, parce qu'il voyoit bien qu'il 
ne s'agissoit plus que d'vn solecisme, qui estoit de- 



PREFACE 31 

uenu le noeud de 1'affaire, exposant ainsi a la risee de 
tout le monde 1'impertinence du Pedant. Par ce seul 
passage, iugez, ie vous prie, de tous les autres. Prouue- 
t-il qu'on se rende ridicule en obseruaut la purete du 
langage? le Grammairien n'auoit-il pas eu raison de 
reprendre la faute que Cassius Seuerus auoit faite ? 
car on ne peut pas dire que ce ne fust vne faute, et des 
plus grossieres, puis que Suetone la nomme vn sole- 
cisme. En quoy done ce Grammairien a-t-il manque ? 
en son procede Pedantesque ; comme il arriue en la 
correction fraternelle, quand elle n'est pas faite auec 
la discretion qu'il faut; le peche que Ton reprend ne 
laisse pas d'estre peche, et d'estre bien repris ; mais 
on ne laisse pas aussi de reprendre d'indiscretion ce- 
luy qui a fait la correction mal a propos. II a fallu vn 
peu s'estendre sur ce passage, parceque ces Messieurs 
en font leur espee et leur bouclier. 

Pour nous, ce seroit se mettre en peine de prouuer 
le iour en plein midy, que d'alleguer des Autheurs 
en faueur de la purete du langage. Us se presentent 
en foule de tous costez ; mais le seul Quintilien suffit, 
_et de tous ses passages il n'en faut qu'yn seijl qui en 
v;mi milk 1 , pour desfcndre ce petit trauail et la pureh'- 
de Ta Tangue. An idea, dit-il, minor t.st~Ml Tullius 
Orator^ quod idem artis huius (scilicet Grammatical) 
diligentissimus fnit, et in filio, vt in Epistolis apparet, 
rectt loqnendi ac scribendi vsquequaque (remarquez ce 
mot) asper quoque exactor 1 ? ant vim Ccesaris fregerunt 
editi de Analogia libri? Autideo minus Messalanitidus, 
quia, quosdam totos libdlos non de verbis modb singulis , 
sed etiam literis dedit ? G'est a dire, Quoy? Ciceron a-t- 
il este moins estime pour avoir eu un soin extraordi- 
naire dela purete du langage, et pour n'avoir cesse de 
crier apres son fils, qu'il s'estudiast sur tout a parler 
et a escrire purement ? et 1'eloquence de Cesar a-t-elle 
eu moins de force, quoy qu'il ait este si instruit et si 
curieux de la langue, qu'il a mesme fait des Liures 
de 1'Analogie des mots ? Et enfin doit-on moins faire 
d'estat de Messala, pour auoir donne au public des 
Liures entiers, non seulement de tous les mots, mais 



32 PREFACE 

de tous les caracteres ? Apres cela, oseroit-on dire, 
comme ils disent, car ie ne rapporteray que leurs 
propres termes, que de s'occuper a ces malieres, soit 
vn indice asseurd de grande bassesse d'esprit, et que 
ceux dont le Genie ria rien de plus a cceur que cet cxa- 
men scrupuleux de paroles, et fose dire de syllabes, ne 
sont pas pour rdussir noblement aux choses serieuses, 
ny pour arriuer iamais a la magnificence des pensees? 
Appellera-t-on ces Obseruations, comme ils font, de 
vaines subtilitez, des scrupules impertinens, des super- 
stitions pueriles, des imaginations ridicules, des con- 
traintes seruiles: et en vn mot des bagatelles? dira-t- 
on auec eux, que c'est vne g$ne que I'on s'impose, el 
que Von veut donner aux autresl dira-t-on que ces 
Remarques tiont rien a quoy vn esprit s'il riest fort 
petit se puisse attacker, et qu'elles sont capables de 
nous faire perdre la meilleure partie de nostre Ian- 
gage, et que si Von ne s'opposoit aux vaines imagina- 
tions de ces esprits, qui croyent meriter beaucoup par 
ces sortes de subtilitez, il ne faudroil plus parler du 
bon sens ? Et encore apres tout cela ils ajoustent, qu'ils 
rioseroient s'expliquer de ce gu'ils pensent de tant de 
belles maximes. Quoy ? n'en ont-ils point assez dit ? 
que peuuent-ils dire ny penser de pis sur ce suiet? 
Enfin dira-t--on auec eux, que c'esi vne grande miserede 
s'asseruir de telle sorte aux paroles, que ce soin preju- 
dicie a ^expression de nos pensdes, et que pour Suiter vne 
diction mauuaise ou douteuse, on soit contraint de re- 
noncer aux meilleures conceptions du monde, et d'aban- 
donner ce qu'on a de meilleur dans Vesprit, et mille au- 
tres choses semblables qui sont importunes a rap- 
porter. II faut done que ces Messieurs ayent perdu 
ou supprime leurs plus belles conceptions dans ces 
Ouurages qulls ont faits contre mes Remarques, puis 
qu'ils ont eu grand soin de n'y mettre point de mau- 
uais mots, en quoy il se voit que leur pratique ne 
s'accorde pas auec leur theorie. Qui a iamaig ouy dire^ 
que la purMe dv langftgpi nous pmpp.sr.he d'exprimer 
nos pens6es ? les deux plus eloquens hommes qui 
furent iamais, et dont le langage estoit si pur, Demos- 



PREFACE 33 

thenc ct Ciccron, n'ont-ils done laisse a la poster! tc 
que leurs plus mauuaises pensees, parce que cette 
scrupuleuse et ridicule purete, a laquelle ils s'atta- 
choient trop, les a empeschez de nous donner les 
bonnes? 

Ce qui a trompe ces Messieurs, c'est qu'ils ont con- 
ibndu deux choses bieu difl'erentes, et qui toutefois 
sont Lien aisees a distingucr, YVs age public, et le ca- 
price des particuliers. A la verite, de no vouloir pas 
dire que quelquc. chose "i all at, (ie no rapporte icy que 
leurs exemples) acausedel'allusion ou de 1'equiuoque 
qu'il fait auec le Sabbat des Sorciers, ny se seruir du 
mot de pendant, a cause cfun pendant d'espee et plu- 
sieurs autres semblables, i'aouiie que cela est ridicule, 
et digne des epithetes et de la bile de ces Messieurs. 
Mais il en faut demeurer la ; car de passer de la fan- 
taisie d'vn particulier a ce que 1'Vsage a estably, et 
de blasmer egalement 1'vn et 1'autre, c'est ne scauoir 
pas la difference qu'il y a entre ces deux choses. Par 
exemple, ils se plaignent de ce qu'on n'oseroit plus 
dire face pour visage, si ce n'est en certaines phrases 
consacrees; est-ce vne chose digne de risee, comme 
ils la nomment en triomphant sur ce mot, de se sou- 
mettre a 1'Vsage en cela, comme en tout le reste? c'est 
veritablement vne chose digne de risee, qu'on ait 
commence a s'en abstenir par vne raison si ridicule, 
et si impertinente, que celle que tout le monde scait, 
et que ces Messieurs expriment, et Ton en peut dire 
autant de Poitrine ; et de quelques autres ; mais cette 
raison quoy qu'extrauagante et insupportable a fait 
neantmoins qu'on s'est abstenu do le dire et de 1'escrire, 
et que par cette discontinuation, qui dure depuis plu- 
sieurs annees, 1'Vsage enfin 1'a mis hors d'vsage pour 
ce r.egard ; de sorte qu'en mesme temps_que__ie_con- 
damne la raison pour Taquelie on nous a oste^ee mot 
ctaus~celTe~signiFicatio]i, jcnc laisse pas de m'eii abs- J 
icnir, et de dire hardimont ([u'il le faut faire, sur 
~peipe' u^"p^ef^^y"_un_"^amn^_c[ui. ne scait pas sa J 
langue, ct qui peche contre son premk'i 1 principe (j_ui 
est rVsage. 

VAUGELAS. I. I! 



:H PREFACE 

II est vray qu'il y a de certains mots, qui ne sout 
pas encore absolument condamnez, ny generalemeut 
approuuez, corame aw surplus, a/ectueusement, a pre- 
sent, aucunefois, et plusieurs autres semblables. le no 
voudrois pas blasmer ceux qui s'en seruent; mais il 
cst touiours plus seur de s'en abstenir, puis qu'aussi 
bien on s'en peut passer, et faire des volumes entiers 
tres-excellens sans cela. Ges Messieurs pour grossir 
leurs plaintes, et rendre leur party plus plausible, 
alleguent encore certains autres mots dont ie n'ay 
iamais oily faire de scrupule, tant s'en faut que je 
les aye oiiy condamner , comme ces acluerbes , au- 
iowd'h'uy, soigneusement, generalement \ Gela m'a sur- 
pris. II ue se faut iamais faire des cbimeres pour les 
combattre. 

Pour ce qui est de ces deux mots, veneration et sou- 
uerainete, ou ils triomphent aussi, il est vray que 
M. Coeffeteau n'a iamais voulu vser de 1'vn ny de 
1'autre ; mais a tousiours dit souueraine puissance, pour 
souuerainett, et auoir engrande reuerence, pour auoir en 
grande veneration. Neantmoins de son temps il n'y a 
e'u que luy, qui ait eu ce scrupule, en quoy il n'a pas 
este loiie ny suiuy. L'vn et 1'autre sont fort bons, et 
particulierement veneration, que i'aymerois mieux dire 
que reverence, quoy qu'excellent en la phrase que j'ay 
rapport^e. Pour sownerainete', il y a des endroits dans 
le genre sublime, oil souueraine puissance, seroit beau- 
coup plus elegant que souuerainete. 

Voila quant anx mots. Leurs plaintes ne sont pas 
plus iustes pour les phrases. Ils ne peuuent souffrir 
qu'on s'assujettisse a cellos qui sont de la langue, et 
nous accuseut de la rendre pauure sur ce mauuais 
fondemeut que nous posons, disent-ils, que ce qui cst 
bicn ditd'vne sorte, ce sont leurs termes, est par conse- 
quent mauuais de Fautre. II est indubitable que chn- 
que laiigue a ses phrases, et que I'csscncc, la richesse, 
et la beaut6 de touU-s les langucs, et de relocation, 
consisU'iit, principaleinent a se seruir de ces phrases- 
l;'i. <!c u'csl, jins (|u'ou u'en puissc faire (juelquefois, 
comme i'ay dit dans mes Remarques, au lieu qu'lj 






PREFACE 35 

n'cst iamais pennisde faire des mots ; mais il y faut 
Jbien des precautions, entre lesquelles cell e-cy est la~ 
principal! 1 , (jue cc ne soil pas guand i'autre phrase"" J 
qui est en vsage approche fort de cclle que vous.in- 
"uentez. Par exemple, on dit d'ordinaire leuer les ymx 
"an del, (ie n'allegue que les exemples de ces Mes- 
sieurs) c^ej^jjaj^terj^nmc^^ neant- 
moins comme ils croyent qu'il est tousiours vray, que 
co qui est bien dit d'vne facon n'est pas mauuais de 
I'autre, ils trouuent bon de dire aussi 6leuer les yeux 
vers le del, et penseut enrichir nostre languc d'vne 
uouuelle phrase; mais au lieu de IVnrifhir, ils la cor- 
rompenl : car sou genie vent que Ton die lew:, el uon 
pas eleuez les yeux, au del, et non pas vers le del. Ils 
s'escricnt encore, que si nous en sommes creus, Dieu 
nt sera plus wpplie, mais seulemcnt prU. Je soustiens 
auec tous ceux qui scauent nostre langue, que sup- 
plier Dieu n'est point parler Francois, et qu'il faut dire 
absolument, prier Dieu, sans s'Mnuser a raisonner 
coutre 1'Vsage, qui le Teut ainsi {Quitter Venuie pour 
2~>6t'dre Venuie, ne vaut rien non plus"^ 

Ie ne me suis seruy que de leurs~~exemples ; mais 
pour fortifier encore cette verite, qu'il n'est pas permis 
do faire ainsi des phrases, ie n'en allegueray qu'vne, 
qui est que 1'on dit abonder en son sens, et non pas 
abonder en son sentiment, quoy que sens et sentiment 
ne soient icy qu'vne mesme chose, et ainsi d'vne in- 
finite d'autres, ou plustost de toute la langue, dont on 
sapperoit les fondemens, si cettc facon de 1'enrichir 
estoit receuable. 

Eafin ils finissent leurs plaintes par ces mots, qu'il 
rien faut pas dauantage pour wus conuaincre que vous 
riestespas dans la purettdu beau langage, que de vous 
seruir d'vne diction qui entre dans le stile d'vn Notaire. 
Les termes de 1'art sont tousiours fort bons et fort bien 
receus dans 1'estendue de leur iurisdiclion, oil les au- 
Ires ne vandroieut rien, et le plus habile Notaire de J 
Paris se reudroit. ridicule, el perdroit toule sa pratiipie, 
s'il se mettoit dans 1'esprit dc changer son sl.ile. el, 
s-s phrases, pour prendre celles de nos nieilleurs 



36 PREFACE 

Escriuains; Mais aussi quo diroit-on d'eux s'ils escri- 
uoient, Iceluy, jacoit que, ores que, pour et a icelle 
fin, et cent autres semblables que Ics Notaires 'eni- 
ployent ? Ge n'est pas pourtant ime consequence, 
comme ces Messieurs nous la veulent faire faire, que 
toutes les dictions qui entrent dans le stile d'vn No- 
taire, soient rnauuaises; au contraire, la-pluspart sont 
bonnes, mais on pent dire, sanslrlesserviie profession 
Si necessaire dans le monde, que beaucoup de gens 
vsent de certains termes, qui sen tent le stile de No- 
la ire, et qui dans les actcs publics sont tres-bons, 
mais qui ne valent rien ailleurs. 



X. 1. Response a Pobjection qu'on. peut faire centre oes Re- 
marques sur le changement de 1'Vsage. 2. Que ces Remar- 
ques contiennent beaucoup de principes, ou de maximes de 
nostre langue, qui ne sont point sujettes au changement. 

On m'objectera, que puis que 1'Vsage est le maistre 

T, de nostre langue, et que de plus il est changeant, 

3 comme il se voit par plusieurs de mes Remarques, et 

par rexperience publique, ces Remarques nepourrpnt 

/ done pas seruir longtemps, parce que ce gui est bon 

6 maintenant, sera mauuais dans quelques annees, et 

7 __ge_g;uLest mauuais sera bon. le respons, et i'avoug, que 

c'est la destin^e de toutes les langues viuantes, d'estre 

"I &yj? ttes a ^ < bangemjan^mais ce cnangemtot fl'flWlUfi 

t0 pas si & coup, et n'est pas si notable, que les Autheurs 

lf qui excellent auiourd'huy en la langue, ne soient en- 

(v core muniment estimez d'icy a vingt-cinq ou trente 

-, ans, comme nous en auons vn exemi)lo illustre en 

t y M. Coeffeteau, qui conserue tousiours le rang glorieux 

- qu'il s'est acquis par sa Traduction de Florus, et par 

/( son Histoire Romaine ; quoy qu'il y ait quelques mots 

, > et quelques facons de parler qui florissoient alors, et 

^ qui depuis sont tombees comme les feiiilles des arbres. 

(ty Et quelle gloire n'a point encore Amyot depuis tant 

v<? d'annees, quoy qu'il y ait vn si grand changement 

vf dans le langage? Quelle obligation ne luy a point 

v v nostre langue, n'y ayant iamais eu personne qui en 



PREFACE 37 

ay t mieux sceu le genie et le caracterc que luy, ny qui 
ait vse de mots ni de phrases si naturellement Fran- 
coises, sans aucun meslange des facons de parler des 
Provinces, qui corrompent tous les iours la imrete 
du vray langage Francois ! Tous ses magazins et tous 
ses thresors sont dans les CEuures de ce grand homme ; 
et encore aujourd'huy nous n'auons gueres de i'acons 
de parler nobles et magnifiques, qu'il ne nous ait lais- 
sees; et bien que nous ayonsretranchela moitie de ses 
phrases et de ses mots, nous ne laissons pas de trouuer 
dans 1'autre moitie presque toutes les richesses dout 
nous nous van tons, et dont nous faisons parade. Aussi 
semble-t-il disputer le prix de 1'eloquence Historique 
avec son Autheur, et faire douter a ceux qui scauent 
parfaitement la Langue Grecque et la Francoise, s'il 
a accreu ou diminue 1'honneur de Plutarque en le tra- 
duisant. 

Que si Ton auoit esgard a ce changement, en vain on 
trauailleroit aux Grammaires et aux Dictionnaires 
des langues muantes, et il n'y auroit point de Nation 
qui eust le courage d'escrire en sa langue, ny de la 
cultiuer, ny nous n'aurions pas auiourd'huy ces Ou- 
urages merueilleux des Grecs et des Latins, puis que 
leur langue en ce temps la n'estoit pas moins chan- 
geante que la nostre, et que les autres vulgaires, tes- 
moin Horace, 

Multa renascentur qua jam cecidere, etc. 

Mais quand ces Remarques ne seruiroient que vingt- 
cinq ou trente ans, ne seroient-elles pas bien em- 
ployees ? et si elles estoient comme elles eussent peu 
estre, si vn meilleur ouurier que moy y eust mis la 
main, combicn de personnes en pourroient-elles pro- 
liter durant ce temps-la ? Et toutefois ie ne demeure 
pas d'accord, que toute leur vtilite soit bornee d'vn si 
petit espace de temps, non seulement parce qu'il n'y 
a nulle proportion entre ce qui se change, et ce qui 
demeure dans le cours de vingt-cinq ou trente an- 
nees, le changement n'arriuant pas a la milliesme 
partie de ce qui demeure ; mais a cause que ie pose 



3S PREFACE 

des principes qui n'auront pas inoins do duree que 
nostre languc ct nostre Empire ; Gar iLs_era_tousiours 
vray quil y aura vn bon et vn mauuais Vsage, que le 
inauuais sera compose do la pluralite des voix, el 
le bon de la plus saine partie de la Gour, et des Es- 
criuaius du Lenips ; qu'il faudra tousiours parler ut 
escrire selon- 1'Vsage qui se forme de la Gour et des 
Autheurs, et que lors qu'il sera douteux ou incon- 
nu, il eu faudra oroire les Maistres de la langue, et 
les meilleurs Escriuains. Ce_QjiL.des. maxim.es a ne 
channel' iaimu's, el (jui pourronl seruir a la posle- 
rite deTnesme qu'a ceux qui viuent aujourd'huy, et 
quand on changera quelque chose de 1'Vsage que 
j'ay remarque, ce sera encore selon ces mesmes Re- 
marques que Ton parlera et que 1'on escrira autre- 
ment, pour ce regard, que ces Remarques ne portent. 
/ II sera tousiours vray aussi, que les Reigles que je 
donne pour la ricttete du langage ou du stile subsis- 
teront sans iamais receuoir de changement. Outre 
qu'eii la ' c on s true ti on jjga ffl m a t i i a 1 e les changemens 
y sont bea^cpup moins frequens qu'aux mots et aux 



A tout ce que ie viens de dire en faueur de mes Re- 
marques contre le changement de 1'Vsage, vn de nos 
Maistres 1 ajouste encore vne raison, qui ne peut pas 
uenir d'vn esprit, ny d'vne suffisance vulgaire. II 
soustient quo quand vne langue a nombre et cadence 
en ses periodes, comme la Francoise 1'a maintenant, 
elle est en sa perfection, et qu'estant venue a ce point, 
on en peut donner des reigles certaines, qui durerorit 
tousiours. II appuye son opinion gur Texemple de la 
langue Latine, ot dit que les reigles que Giceron a ob- 
seruees, et toutes les dictions et toutes les phrases 
dont il s'est seruy, estoient aussi bonnes et aussi es- 
timees du temps de Seneque, que quatre-vingts ou 
cent ans auparauant, quoy que du temps de Seneque 
on ne parlast pas comme au siecle de Giceron, et que 
la langue fust extrememeut descheue. Mais comme il 

1 Jc croy que c'est M. Chapelain. (Conrard.} 



PREFACE :U> 

se rencontre en cela Leaucoup de dii'licultez, qui de- 
marident vne longue discussion, il n'appartieut qu'ii 
rAuthcurd'vnc erudition si exquise de les desmeslcr, 
et d'en auoir toute la gloire. Pour mey, c'est assez 
qu'il m'ait permis d'en toucher vn mot en passant, 
et d'attacher cette piece comme vn ornement a ma 
Preface. 



XI. S'il I'St \ ra v qiu- Tun puisse quelquel'ois i'aire des mols. 

Mais puis que i'ay resolu de trailer a fond toute la 
matiere de 1'Vsage, il faut voir s'il est vray, commc 
quelques-vns le croyent, qu'il y ait de certains mots 
qui n'ont iamais este dits, et qui neantmoins ont quel- 
quefois bonne grace; mais que tout consiste a les bien 
placer. En voicy vn exemple d'vn des plus beaux et 
des plus ingenieux esprits de nostre siecle *, a qui il 
deuroit bien estre permis d'inuenter au moins qucl- 
ques mots, puis qu'il est si fertile et si heureux a in- 
uenter tant de belles choses en toutes sortes de sujets, 
entre lesquels il y en a vn d'vne inuention admirable, 
oil il a dit, 

Dedale riauoitpas deses rames plumeuses 
Encore trauerse les ondes escumenses. 

II a fait ce mot Plumeuses, qui n'a iamais este dit 
en nostre langue ; il est vray que ce n'est pas vn mot 
tout entier,mais sculement allonge, puisque d'vn mot 
reccu plume, il a fait plumcnx, suiuant lo conseil du 
Poete,dont nous auons desia parle, 

Licuit, semperque HceUt, etc. 

Et certainement il Fa si bien place, que s'il en faut 
receuoir quelqu'vn, celuy-cy merite son passe-port. 

1 M. Desmarets ou M. Gify, advocat. > (Conrard.} Ce qui 
suit no parait guere pouvoir se rapporter qu'u Desmarets (de Saiut- 
Sorlin). poete epkjue et dramatique, et auteur de divers ouvrages 
en prose. A. C. 



40 PREFACE 

Mais auec tout cela ie me contente de ne point blasmer 
ceux, qui ont ccs belles hardiesses, sans les vouloir 
imiter, ny les conseiller aux autres, nostre langue les 
souffrant moins que langue du monde, et estant cer- 
tain qu'on ue les scauroit si bien mettre en osuure, 
que la pluspart ne les condamner^Ml n'est permis a 
qui que ce soil de fairy de nouueaux mots, non pas 
mesme au Souueraiu/. tie sorte quo M. Pomponius 
Marcellus eut raison lae r^prendre Tibere d'en auoir 
fait vn, et de dire qu'il ppuuoit bien donner le droit 
de Bourgeoisie Romaine ,aux hommes, mais non pas 
aux mots, son authorite fie s'estendant pas iusques la. 
Ce n'est pas qu'il ne spit vray, que si quelqu'vn en 
peut faire qui aii COUPS, il faut que ce soit vn Sou- 
uerain, ou vn Fauory, ou vn principal Ministre, non 
pas que de soy pas vn des trois ayt ce pouuoir, comme 
nous venons de ,dire auec ce Grammairien Romain ; 
mais cela se fait par accident, a cause que ces sortes 
de personnes ayant inuente vn mot, les Courtisans le 
recueillent augsi-tost, et le disent si souuent, que les 
autres le disent aussi a leur imitation ; tellement 
qu'enfin il s'esj^fclit dans 1'Vsage, et est entendu de 
tout le mondexuar puis qu'on ne parle que pour estre 
entendu, ct qu'vn mot nouueau, quoy que fait par vn 
Souuerain, n'en est pas d'abord mieux entendu pour 
cela, il s'cnsuit qu'il est aussi peu de mise et de ser- 
uice en son commencement, que si le dernier homme 
de ses Estats 1'auoit faiU^nfin i'ay oily dire a vn grand 
homme, qu'il est iustfement des mots, comme des 
modes. Les Sages ne se hazardent iamais a faire uy 
1'vn ni 1'autre ; mais si quelque temeraire ou quelque 
bizarre, pour ne luy pas donner vn autre nom, en 
vent bien prendre le hazard, et qu'il soit si heureux 
qu'vn mot, ou qu'vne mode qu'il aura inuentee, Itiy 
reiississe, alors les Sages qui scauent qu'il faut parler 
et s'babiller comme les autres, suiuent non pas, a le 
bien prendre, ce que le temeraire a inuente ; mais ce 
que 1'Vsage a receu, et la bizarrerie est egale de vou- 
loir faire des mots et des modes, ou de ne les vouloir 
pas receuoir apres 1'approbatiou publique. II n'est 



PREFACE II 

done pas vray qu'il soit permis de faire des mots, si 
ce n'est qu'on veu'ille dire, que ce que les Sages ne 
doiuent iamais faire, soit permis. Gela s'entend des 
mots entiers; car pour les mots ^allongez ou derive/., 
c'est autre chose; ou les soull're quelquefois, comme 
i'ay dit, suiuant le sens d'Horace, et le bel exemple 
que i'en ay donne. 



XII. 1. Pourquoy 1'Autheur n'u point voulu obseruer d'ordre 
en ces Remarques. 2. Qu'ify a gran3e~diflerenc^~entre ~vn 

meslancre de diucrscs choses et vne confusion. 



Peut-estre qu'on trouuera estrange, que ie n'aye 
Qbserue aucun ordre en ces Remarques, n'y ayant 
rien de si beau ny de si necessaire que 1'ordre en 
toutes choses; mais n'est-il pas vray que si i'eusse 
obserue celuy qu'on appelle Alphabetique, on eust 
este content? Et la Table ne le fait-elle pas? et encore 
auec plus d'auantage, puis que non seulement elle re- 
duit a 1'ordre de 1'Alphabet tout le texte des Re- 
marques, qui est tout ce qu'on eust demande ; mais 
aussi toutes les choses principales qu'elles con- 
lienuent, qui est ce qu'on n'auroit pas eu sans la 
table. Outre que cet ordre Alphabetique ne produil de 
soy autre chose, que de faire trouuer les matieres 
plus promptement ; c'est pourquoy il a tousiours este 
estime le dernier de tous les ordres, qui ne contribue 
rien a rintelligence des matieres que 1'on traite ; Et de 
fait pour en donner vn exemple tout visible, enten- 
droit-ou mieux la Remarque que ie i'ais sur ce inui 
ainonr, et celle quo iefais sur la preposition aucc, s'ils 
estoient tous deux rangez sous vne mesme leltre? 
ont-ils quelque chose de coniiuini ensemble, si ce 
n'est de commencer par vne mesme lettre, qui n'est 
rien ? 



Mais on me dira, qu'il y auoit vne autre espece 
d'ordre a garder plus raisonnable et plus vtile, qui 
estoit de ranger toutes ces Remarques sous les neuf 
parties de 1'Oraison, et de mettre ensemble premiere- 



ti PREFACE 

incut les articles, puis les noms, puis les. prouoms. 
los verbes, les participes, les aduerbes, les preposi- 
tions, les conionctions, et les interiections. le respons 
que ie ne nie pas que cet ordre no soit bon, et si Ton iuge 
qu'il soit plus commode ou plus profitable au Lecteur, 
il ne sera pas malaise par vne seconde table, et par 
vne seconde impression d'y reduire ces Remarques, 
quoy que pour en parler sainement, il ne seruiroit 
qu'a ceux qui seauent la langue lalinc. ct par conse- 
quent toules les parties de la Grammaire; car pour les 
uutres qui n'ayant point estudie ue scauront ce que 
c'est que toutes les parties de FOraison, tant s'en faut 
que cet ordre leur agreast ny leur donnast aucun 
auantage, qu'il pourroit les eifaroucher, et leur iairc 
croire qu'ils n'y comprendroient rieiy quoy qu'en effet 
elles soient, ce me semble, conceue's d'vne sorte, que 
iesjemmes et tpus ccux qui n'onFnuiie temture de la 
lan:;ue laline, en peuueut tirer du profit. G'est pour- 
quoy i'y ay mesle beaucoup inoius dVruditioii que la 
matiere n'en eust pu souifrir, et encore a-ce esle par 
1'auis de mes amis, et d'vne facoii que le Latin, ny le 
Grecnc_troublent point le Francois./ Et certainement 
sij'auois eu a faire vne Grammaire; ie confesse que 
ie ne Faurois deu ny peu faire autrement, que dans 
Fordre des parties de FOraison, a cause de la depen- 
dance qu'elles ont Fvne de Fautre par vn certain 
ordre fonde dans la nature, et non point arriue par 
hazard, comme Scaliger le Pere Fa admirablement de- 
mons tre. 

Mais comme ie n'ay eu dessein que de faire des Re- 
marques qui sont toutes destachecs Fvne de Fautre, eL 
dont Fiutelligciice IK; depend nullement, ny de celles 
qui precedent, ny de celles qui suiuent, la liaison n'y 
oust seruy <|ue d'embari'as, el j'eusse bien pris <le la 
peine pour jendre , .mpn trauail moins agreable, et 
moins vlile ; car il est certain que cette con tiny ell e 
diuersite de matiere recree Fesprit, et le rend plus ca- 
pable de co qu'on luy propose, sur tout quand la 
bricfuetey est ioinle, comme icy, ct qu'on est asseure' 
que cha([ue Remarque i'ait son cll'el. 



PREFACE 13 

Apres tout, il y a vnc certainc confusion qui a ses 
charmes, aussi Lien que 1'ordre ; toutefois ie ne tiens 
pas que cc soit vne confusion qu'vn meslange do 
diucrses choses, dont chacune subsiste separement. 

Fay eu encore vne autre raison qui m'a oblige de 
n'obseruer point d'ordre, ie ne la veux point dissi- 
muler. C'est que n'ayant pas acheve ces Remarques, 
qiumd ceux qui ont tout pouuoir sur moy, m'ont fait 
commeneer a les mettre sous la presse, i'ay eu moycn 
d'en ajouster tousiours de nouuelles, ce que ie n'eusse 
pu faire si i'eusse suiuy 1'vn dcs deux ordres, doiit 
ie viens de parler ; Mais certainement quand tout 
auroit este acheu6, ie n'aurois pas laisse de les donner 
auec cet agreable meslauge, pour les raisons que i'ay 
dites. 



XIII. 1. D'ou vient qu'il n'y a point dc faute corrigee dans ces 
Remarques, qui ne soit attribute a quelque bou Authcur. 2. 
En combien de facons differentes il peut arriuer aux mcilleurs 
Autheurs de faire des fautes. 3. Le moyen absolument ne- 
cessaire dont les Autheurs se doiuent seruir pour ne faire point 
dc faute, ou plutost pour n'en gueres faire. 4. Comment il faut 
vser des auis de ceux que Ton consulte. 

On m'obiectera encore que toutes les fautes que ie 
remarque, ie les attribue a nos bons Autheurs, et 
qu'ainsi il n'y en a done point selon moy, qui en soit 
exeut ! Ie 1'auoue auec tout Ie respect qui leur est 
deu, et ie ne crois pas, que comme ce sont tous d'ex- 
cellens hommes, il y en ait vn scul qui pretende, s'il 
est encore viuant, on qui ait pretendu, s'il ne Test 
plus, d'estre impeccable en cette matiere, non plus 
qu'aux autres, ce seroit leur faire grand tort de penser 
qu'ils eussent ce sentiment d'eux mesmes : Magni 
homines sunt, homines tamen. Les vns pechent en se 
seruant d'vne locution du mauuais Vsage, croyant 
qu'elle soit du &on, et c'est la faute la plus ordinaire 
qui se coinmette ; les autres, comme i'ay dit, par vne 
certaine inclination qu'ils ont a vser de certains mots, 
et de certaines phrases, que tous les autres desapprou- 



/t 4 PREFACE 

uent; ou bien par vne auersion qu'ils ont pour d'au- 
tres mots, ou d'autres termes qui sont bons, et que 
tout le monde approuue ; les autres par negligence ; 
les autres pour ne scauoir pas tous les secrets de-la 
langue : car qui se peut vanter de les scauoir? Et les 
autres par vne authorite qu'ils croyent que leur re- 
putation leur a acquise, s'attachent, comme i'ay dit, 
a leur propre sentiment centre Topinion commune. 
G'est pourquoy i'ay tousjours creu, qu'il n'y auoit 
point de meilleur remede pour ne point i'aire de faute, 
ou plustost pour n'en gueres faire, que de communi- 
quer ce que Ton escrit, auant que de le mettre au jour. 
Mais quand ie dis communiquer, ie 1'entends de la 
bonne sorte, que ce soit pour chercher la censure et 
non pas la loiiange, quoy qu'il soit egalement iuste 
de donner et de receuoir 1'vn et 1'autre quand ils sont 
bien fondez. II est vray que pour cela il faut s'adresser 
a des personnes intelligentes et fidelles, et les prier 
auec autant de sincerite, qu'ils en doiuent auoir a dire 
franchement leur auis ; car que sert de dissimuler ? il 
y a encore plus de gens qui donnent leur auis auec 
franchise, qu'il' n'y en a qui le demandent de cette 
sorte. Ie ne voudrois pas que le Genseur oiiyst lire; 
mais qu'il leust luy-mesme; la censure des yeux, 
comme chacun scait, estant bien plus exacte et plus 
asseuree que celle de 1'oreille, a qui il est tres-aise 
d'irnposer, uy qu'on leust en compagnie ; mais cha- 
cun a part. Et quand ceux que i'aurois consultez me 
diroient leur auis, si ie voyois qu'ils eussent raison 
de me reprendre, ie passerois franchement condem- 
nation; car vn homme du mestier, s'il n'est bien 
preoccupe et aueugle de 1'amour propre, connoist aus- 
sitost s'il a tort ; que si 1'on croit auoir la raison de 
son coste, il ne la faut pas abandonner par vne lasche 
complaisance, mais s'enquerir d'autres personnes ca- 
pables, et si plusieurs nous condamnent, quelque 
bonne opinion que nous ayons de nostre sentiment, 
il y faut renoncer et se sousmettre a celuy d'autruy. 
G'est comme i'en ay use dans ces Remarques ; car 
encore que i'aye este tres-fidelle et tres-religieux a 



PREFACE 45 

rapporter la verite, c'est a dire a ne decider iamais 
aucun doute, qu'apres auoir verifie auec des spins et 
des perquisitions extraordipairps, qnp p.'ftatmt. lo sen- 
timent rt 1'Vsagc de I'd Cour, des bons. Autheurs, et 
<lrs i^rns srauans en la langue, ct que d'ailleurs ie 
scntis naipable d'vnc lasche imposture' enuers le pu- 
blic, de vouloir faire passer mes opinions particu- 
lieres, si i'en auois, au lieu des opinions generales et 
receues aux trois tribunaux que ie viens de nommer ; 
si est-ce que ie n'ay pas laisse de communiquer ces 
obseruations a diuerses personnes, qui possedent en 
vn haut degre les deux qualitez que i'ay dites. Les 
vns en ont veu vne partie, les autres vne autre; 
mais il y en a trois 4 qui ont pris la peine de les voir 
toutes, et qui au milieu de leurs doctes occupations, 
ou de leurs plus grandes affaires, n'ayant point d'heure 
qui ne leur soit precieuse, ont bien voulu en donner 
plusieurs a 1'examen de ce Liure. 



XIV. 1. Que ce n'est pas de son chef, que celuy qui a fait ceg 
Remarques reprend les Autheurs, qu'il ne fait que rapporter la 
censure generate. 2. Qu'aucun de ceux qui est repris mort ou 
viuant, n'est nomine dans ces Remarques. 3. Que neantmoins 
1'Autheur des Remarques ne reprend aucune faute, qui ne se 
trouue dans de bons ouurages. 4. Que c'est vne verite et non 
pas vne vanite do dire, quit n'v a porsoune qui ne puissc pro- 
fiter de ces Remarques. 

Mais pour reuenir aux Autheurs que ces Remarques 
reprennent, le Lecteur se souuiendra, s'il luy plaist, 
de ce que je suis contraint de repeter plusieurs fois, 
\ . que ce n'est point de mon cbef que ie prens la li- 
berte de reprendre ces excellens bommes ; mais que 
ie rapporte simplement le ton Vsage, ou ie ne contri- 
bue rien, si ce n'est de faire voir qu'vn bon Autheur y 
a manque, et qu'il ne le faut pas suiure. 2. Au reste 
dans ces reprehensions, ie ne nomme ny ne designe 

1 M. Chapelain, M. Patru, advocat, et celui qui escrit cecy. 
(Conrard.) 



46 PREFACE 

iamais aucun Autheur, ny mort, ny viuant ; En ser- 
uantlc public ie ne voudrois pas nuire auxparticuliers 
que i'honorc. 3. Mais aussi il ne faut pas croire quo 
ie me forge des fantosmes pour les combattre, ie ne 
reprens pas vne seule faute qui no se trouve dans vn 
bon Escriuain, et quelquefois en laissant la faute ie 
change les mots, pour empesclier qu'on ne connoisse 
1'Autheur. Aussi ccs Remarques no sont pas faites 
contre les fautes grossieres, qui se commettent dans 
les Prouinces, ou dans la lie dupeuplo de Paris ; elles 
sontpresque toutes choisiesettelles, que ie puis dire 
sans vanite, puis que ce n'est pas moy qui prononce 
ces Arrests, mais qui les rapporte seulement, qu'il n'y 
a personne a la Gour, ny aucun bon Escriuain, qui u'y 
puisse apprendre quelque chose, et que comme i'ay 
dit, qu'il n'y en auoit point qui ne fist quelque faute, 
il n'y en a point aussi qui n'y trouue a profiler. Moy- 
mesme qui les ay faites, ay plus de besoin que personne, 
comme plus suiet a faillir, de les rclire souuent, et 
mon Liure est sans doute beaucoup plus scauant que 
moy ; car il faut que ie redise encore vne fois, que ce 
n'est pas de mon fonds que ie fais co present au pu- 
blic ; mais que c'est Ie fonds de 1' Vsage, s'il faut ainsi 
dire, que ie distribuc dans ces Remarques. 

XV. 1. Qu'il n'y a que les morts qu'on loiie, qui sont nommcz 
dans ces Remarques, ct qu'on ne fait quo designer les viuans. 
2. Qu'on n'y a point affecte la loilange do certaines personnes, 
si Ie sujet ne les a presentees. 3. Pourquoy les Aulhours an- 
ciens ct modernes sont Irailez diil'ercinmcnt dans ces Remarques . 

1 . Ie nomine les morts quand ie les loiie, mais non 
pas les personnes viuantes, de peur de lour attirer de 
1'enuie, ou de passer pour flateur ; ie me contente de 
les designer, et quoy que ce soit d'vne facon qu'on ne 
laisse pas de les reconnoistre a trauers ce voile, il sert 
tousiours a soulager leur pudeur, et a rendre la lotiange 
moius suspecte et de meilleure grace. 

2. II m'importe aussi que Ton scache, que ie n'ay 
point affecte la loiiange de certaines personnes par- 



PREFACE 47 

ticulieres ; mais parle seulcment do cellcs, qui so 
sont comme presentees deuant moy, ou qui sont 
comme nees dans mon suiet, et que ie ne pouuois non 
plus refuser, qu'appcller les autres, qui n'yauoient quo, 
faire. Ceux quiy prendront garde, verront que ie n'ay 
point mendie ces occasions, et que ie n'ay fait que les 
reccuoir. 

3. Fay traite differcmment les Autheurs anciens^ L et L 
ceux do nosTre \telnp^pourjaligfiiiifir.J3aoy-inesine ce 
qiii! i<> rrromiiiriuh' laiilaux autres, qui rst do suiurc 
ITsagc. Par <>xemple,ie dis tousiours Amyot, et tous- 
Tours "ST. Coe/feteau, et M. de Malher&e, quoy qu'Amyot 
a'it este Euesque aussi bien que M. Coefl'eteau : Gar 
puis que tout Ie monde dit et escrit Amyot, et que Ton 
parle ainsi de tous ceux qui n'ont pas este de nostre 
temps, ce seroit parler contre 1'Vsage, de mettre Mon- 
sieur deuant ; mais pour ceux que nous auons veus, 
et dont la memoire est encore toute fraische parmy 
nous, comme M. Coeffeteau, etM. deMalherbe, nous ne 
les scaurions nommer autrement, ny en parlant ny en 
escriuant, que comme nous auions accoustume de les 
nommer durant leur vie, et ainsi ie me suis conforme 
en 1'vn et en 1'autre a nostre Vsage. 

Au reste il y auoit beaucoup d'autres choses, dont 
ie pouuois enrichir cette Preface, qui oust est6 vn 
champ bien ample a vn homme eloquent pour acque- 
rir del'honneur; Gar premierement que n'eust-il point 
dit de Fexcellence de la parole, ou prononc<5e, ou es- 
crite, et des merueilles de 1'eloquence, dont la purete 
et la nettete du langago sont les fondemens? N'eust-il 
pas fait voir que les plus belles pensees et les plus 
grandes actions des bommcs mourroient auec eux, si 
les Escriuains ne les rendoient immortelles ; mais que 
ce diuin pouuoir n'est donne qu'a ceux qui escriuent 
excellemment, puis qu'il se faut scauoir immortaliser 
soy mesme pour immortaliser les autres, et qu'il n'est 
point de plus courte vie, que celle d'vii mauuais 
liure? Apres, descendant du general au particulier de 
nostre laugue, ne l'eust-il pas consideree en tous les 
estats differens ou elle a este ? N'eust-il pas dit de- 



48 PREFACE 

puis quel temps elle a commence a sortir comme d'vn 
Gaos, et a se deffaire de la barbarie, qui 1'a tenue du- 
rant tant de siecles dans les tenebres, sans qu'elle 
nous ait laisse aucun monument des memorables ac- 
tions de nos Gaulois, que nous n'auons sceiies que 
par nos ennemis? II est vray que nous pouvons dire, 
que ces glorieux tesmoignages sortis d'vne bouche 
ennemie, sont plus certains, et que ces grands hom- 
ines auoient tant de soin de bien faire, qu'ils ne se 
soucioient gueres de bien parler, ny de bien escrire. 
N'eust-il pas represente nostre langue comme en son 
berceau, ne faisant encore que begayer, et en suite 
son progres, et comme ses diuers ages, iusqu'a ce / 
qu'enfin elle est paruenue a ce comble de perfection, r 
ou nous la voyons auiourd'buy? II eust bien ose" la 
faire entrer en comparaison auec les plus parfaites 
langues du monde, et luy faire pretendre plusieurs 
auantages sur les vulgaires les plus estimees. II luy 
eust oste 1'ignominie de la pauurete, qu'on luy re- 
proche, et parmy tant de moyens qu'il eust eu de 
faire paroistre ses richesses, il eust employe les Tra- 
ductions des plus belles pieces de 1'Antiquite, ou nos 
Francois egalent souuent leurs Autheurs, et quelque- 
fois les surpassent. Les Florus, les Tacites, les Gice- 
rons mesme, et tant d'autres sont contraints de 
Fauouer, et le grand Tertullien s'estonne, que par les 
charmes de nostre eloquence onayt sceu transformer 
ses rochers et ses espines en des iardins delicieux. II 
ne faut done plus accuser nostre langue, mais nostre 
genie, ou plustost nostre paresse, et nostre peu de cou- 
rage, si nous ne faisons rien de semblable a ces chef- 
d'oeuures, qui ont suruescu tant de siecles, et donne 
tant d'admiration a la posterite. Apres celanl eust en- 
core fait voir, qu'il n'y a iamais eu de langue, ou 
jLQn_ait_escrlt.plus purexaenf et plus nett.mnftnt qu'en 
la nostre, qui soit plus ennemie des equiuoques et d(> 
Unite sorte d'obscurite, plus graue cl jilns douce tout ' 
ensemble, plus propre pour toutes sorlcs de stiles, 
plus chaste en ses locutions, plus iudicieusc en ses 
figures, qui aime plus I'elegiincc. H J'onicment, mais 



PREFACE 49 

qui craigne plus 1'atTectatioiy Ileust fait voir, comme 
elle scait temperer ses hard/esses auec la pudeur et la 
retenue qu'il faut auoir, pour ne pas dormer dans ces 
figures monstrueuses, ou donnent auiourd'huy nos 
voisins degeneraus de 1'eloquence deleurs Peres. Enfin 
il eust fait voir, qu'il a'y_eja_a4xoint qui obserue plus .. 
le nombre et la cadence dans ses periodes, que la 
nostre ; en quoy consiste la veritable marque de la 
perfection des langiies. II n'eust pas oublie 1'Eloge 
de cette illuslre Compagnie qui doit estre comme le 
Palladium de nostre langue, pour la conseruer dans 
tous ses auantages et dans ce florissant estat ou elle 
est, et qui doit seruir comme de digue contre le tor- 
rent du mauuais Vsage, qui gaigne tousiours si Ton 
ne s'y oppose. Mais comme toutes ces belles matieres 
veulent estre traitees a plein fond, et auec apparat, 
il y auroit eu de quoy faire vn iuste volume, plustost 
qu'vne Preface. La gloire en est reseruee toute entiere 
a vne personne qui medite depuis quelque temps 
nostre Rhetorique, et a qui rien ne manque pour 
executer vn si grand dessein * ; Car on peut dire qu'il 
a este nourry et eleu6 dans Athenes, et dans Rome, 
comme dans Paris, et que tout ce qu'il y a d'excellens 
hommes dans ces trois fameuses villes a forme son 
eloquence. G'est celuy que i'ay voulu designer ailleurs, 
quand ie I'ay nomme 1'vn des grands ornemens du 
Barreau, aussi-bien que de 1'Academie, et que i'ay 
dit, que sa langue et sa plume sont galement elo- 
quentes. C'est celuy qui doit estre ce Quintilien Fran- 
cois, que i'ay souhaite a la fin de mes Remarques. 
Le scachant i'aurois estebien temeraire de m'engager 
dans cette entreprise, qui d'ailleurs surpasse mes 
forces, et demande plus deloisir que ien'en ay. Outre 
que ces choses, quoy qu'excellentes et rares, ne sont 
pas neantmoins si peu connues, ny si necessaires a 
mon sujet, que celles que i'ay dites de 1'Vsage, sans 

1 M. Patru. (Clefde CONRARD.) Cette Rhetorique n'a 6te pu- 
bliee ni se'pare'ment, ni dans les (Evvres diverges de Patru ( 9 vol 
in-4. 1732). A. C. 

VAUGELAS. I. A 



PREFACE 



lesquelles mes Remarques no scauroient eslrc bien 
entendues, ny par consequent faire 1'effet qtie ie me 
suis propos6 |>our iVtjljj.eymbliguei eijfpur ; 1'honneur 
de nqstre langue. 



REMARQVES 



SVR 



LA LANGVE FRANCOISE 



HERDS, HEROINE, HER01QUE. 

(En ce mot Heros, la lettre h est aspiree, et non pas 
miiette, c'est a dire que 1'on dit le fieros, et non pas 
I'Aeros, contre la reigle generate, qui veut que tous les 
mots Francois qui commencent par Ji, et qui viennent 
du Latin, oil il y a aussi vne A, an commencement 
n'aspirent point leur /Qpar exemple honneur vient 
d'Acwor, on dit done I'honneur, et non pas le honneur : 
heure vient d'/iora ; on dit done Vheure et non pas la 
heure, et ainsi des autres. Par cette reigle, il faudroit 
dire I'heros, et non pas Le heros, parce qu'il vient du 
Latin qui 1'eerit auec vne A, et il n'importe pas que 
les Latins i'ayent pris des Grecs, il suffit que les La- 
tins le disent ainsi, aussi bien qu'Aora, qui est Grec 
et Latin tout ensemble. Neantmoins cette reigle infail- 
lible presque en tous les autres mots, souffre excep- 
tion en celuy-cy, il faut dire le heros. La curiosite ne ^ 
sera pas peut-estre desagreable, de^scauoir d'ou peut 
proceder cela ; car bien qu'il soit vray qu'il n'y a rien 
de si bizarre que 1'Vsage,. qui est le maistre des lan- 
gues viuantes ; si e'st-ce qu'il ne laisse pfts de fair'e 
beaucoup de choses auec raison, et ou il n'y a point 



5 )2 REMARQUES 

<le raisoncomme icy, il y a quelque plaisir (Ten cher- 
cher la conjecture. G'est a mon auis, que ce mot 
heros, quand on a commence a le dire, n'estoit guere 
entendu que des Scauans, et parce qu'il a vne grande 
ressemblance auec heraut, qui est vn mot de tout 
temps fort vsite, on a pris aisement 1'vn pour 1'autre : 
Ainsi tout le monde ayant accoustume de prononcer 
le heraut, et non pas V heraut, il y a grande apparence 
que ceux qui ne scauoient pas ce que c'estoit que he- 
rns, et qui faisoient sans doute le plus grand nombre, 
ont pris le change, et ont prononce heros comme he- 
raut, croyant que ce n'estoit qu'vne mesme chose, ou 
qu'il luy ressembloit si fort, qu'il n'y falloit point 
inettre de difference pour la prononciation. Et de fait 
il se trouue des gens, qui parlant du Heros d'vn Ro- 
man, ou d'vn Poeme heroi'que, 1'appellent le heraut. 
Ce qui confirme fort cette conjecture, c'est qvChero'ine 
et hero'ique se prononcent d'vne facon toute contraire, 
et comme Ton dit le heros, on dit I 'heroine et Vhero'i- 
que, la mesme lettre h estant aspiree en heros, et 
milette en heroine et hero'ique. Gette contrariety si es- 
trange procede apparemment de ce que la ressemblance 
que heraut a auec heros, ne s'est pas rencontre"e 
auec her (fine et hero'ique, qui d'ailleurs n'ont point d'au- 
tres mots qui leur ressemblent, auxquels Yh soit as- 
piree, comme le mot de heraut ressemble a celui de 
heros. 

II s'est rencontre encore vne chose assez plaisante 
pour authoriser la prononciation irreguliere de heros ; 
c'est qu'au pluriel, si on le prononcoit selon la reigle 
et que Ton ne fist pas Yh, aspirante, on feroit vne fas- 
cheuse et ridicule equiuoque, et il n'y auroit point de 
difference entre ces deuxprononciations, les heros de 
1'Antiquite et les 'zeros de chiffre. 

PATRU. Heroine, Hero'ique. II en est de mesme de 1'adverbe 
Hero'iquement, ou la lettre h est aussi muette. Mais Hero'isme 
est suspect. Voyez la Critique de la princesse de Cleves, p. 
54 : II y a des gens qni ne se piquent point de hero'isme. 

T. CORNEILLE. Quand M. de Vaugelas a fait cette pre- 



SUR LA LANGUK FRAN^OISE 53 

micro remarque, il n'avoit pas observe quo les mots Hennir 
Hennissement, Harpie, Haleter, qui viennent de mots latins 
oil il y a une H au commencement, ne laissent pas d'aspirer 
leur H; comme fait Heros, qui n'est pas le seul qu'il faille ex- 
cepter de la regie qu'il etablit. Aussi les a-t-il marquez dans 
un autro endroit de son livre. Ce qu'il y a de particulier, c'est 
quo le verbe Haleter, qui vient du vcrbe latin Anhelare, ou 
de son piimitif Halare, qui a fait Halitare, aspire son H; et 
que le substantif Haleine. qui vient ftAnhelitus ou de Hali- 
tus, ne 1'aspire point. M. de Vaugelas n'a point parle du vcrbe 
Hesiter, que plusieurs bons Ecrivains aspirent, quoiqu'il vienne 
de Htereo, Hfesi, qui commence par une H. Le Pore Boubours 
est de ce nombre. Dans sa traduction du livre du Marquis de 
Pianesse, il dit : C'est une erreur de hesiter it, prendre parti, 
din, c6te ou il y a le plus d'ecidence. 

ACADEMIE FRANCOISE. La regie que M. de Vaugelas establit 
touchant les mots Francois qui commencent par une h qui n'est 
point aspiree. quand ils viennent de mots Latins qui en out 
uno au commencement, reQoit si peu d'exceptions, qu'elle doit 
cstre regardec en quelque facon comme generate. On ne trouvc 
guere que ceux-cy qui ne soient point dans la regie, Heron, 
hennir, haleter, harpie, hergne, Jiesiter et harenc qui viennent 
de heros, hinnire, halare, harpia, hernia, hesitare et halec. 
Ce dernier, scion quelques-uns, vient do .rallemand Hareng. 
On a balance sur hesiter, a cause de 1'authorite dc quelques 
bons Ecrivains qui Font employe avec un li rnuette, et qui 
out ecrit, je n'hesite point. II y en a eu mesme qui ont creu 
que la libcrte de la conversation authorisoit cette Ji muette et 
qu'on pouvoit prononcer, Nous hesitons, vous hesitez, en 
faisant sentir rs des nominatifs nous et vous, comme on le 
fait lorsqu'on prononce, nous honorons, vous honorez, mais 
l'a\ is contraire a prevalu. Cette prononciation a paru vicieuso, 
et on estderneure d'accord qu'il laut prononcei 1 , nous hesitons, 
vous hesitez, de la mesme maniere qu'on prononce nous hazar- 
dous, cous hazardez, nous parlons, vous parlez, c'est-a-dire. 
sans qu'on fasse sentir YS de nous et de vous. On ne louche 
point a la conjecture de M. de Vaugelas qui croit que heros 
ressemblant fort a heraut, mot usite de tout temps, on a con- 
fondu ces deux mots, en sorte que Ton n'a point mis de dif- 
ference entre 1'un et 1'autre pour la prononciation. La raison 
de 1'equivoque qui se trouveroit entre les heros et les zeros du 
chifre, si on prononcoit les heros en liant Y8 de 1'article avec 
heros pour n'en point aspirer Yk, n'a pas paru juste, non seu - 
lement parce que les noms terminez en 0. comme zero, 



REMARQUES 

rl qui/irnqmt jio prcniK'nt point d'.S' au pluriel, pt 
ont leur derniere syllahe breve : inais a cause qu'en general 
les noniij de cliilTre sVcrivent sans $ au pluriel, ainsi il 1'aut 
dire, deux zero, deux un, deux quatre, deux sept et deux huit, 
et fion pa deux zeros, deux uris, deux quatres, deux septs et 
d'euxiiuilx. 

\:H est muettc dans heroine et dans fiero'ique, qu.oy qu'elie 
sojt aspiree daps le mot heros qui n'cst pas, le seul oil cela se 
trpqy.e ; le yerbe hfileter qui vient du Latin Mare, a JV "*- 
piree; Je nofj) iibst.afitif haleine, a PA nmettc. 



PERIOD E. 

Ce mot est masculin quand il signifie le plus haut 
point, ou la fin de quelque chose, comme Montt au 
periods de la gloire iusqu'au dernier periode de sa vie, 
Mais U est feininin quand il veut dire vne partie de 
1'oraison qui a son sens tout complet; Vne belle pe- 
riode, des periodes 



J. G. .-rr- La reniarquio est juste pour les divers, geures de 
ce oipj dans ses dilferentes significations : inais on ne dit 
point monle au periode de la gloire. II faut dire, au plus haul 
periode de la gloire, coninie on (Jit, jusqu'au dernier period < 
de la vie. ifais cos phrases m.esme sont trop iigurees, et il vau- 
droit mjcux dire pjus, simplemenf, monle au plus l\aut degre 
de la gloire, et jusqu'au dernier moment de la vie. 

A. F. T^ C,e mot periods qiji est nwsculin dans la premiere 
signification que Iqi dopnq M. de. Vaugelas, est feminin, non 
seulement daps la seconde signification que marque A|. dy 
VaugelAS, mais. aussi Routes l^s fois qu'il est employe pour 
signjfier revolution. Efi cp sens., jl se dit proprement du cours 
que fait un Astre poijr revenir au mesme point dont il estoit 
p.arti. Ainsi on dit : la Periode Solq,ire, la Periode Lunaire aussi 
bien que la Periode; Julienne, en termes do Chronologie. 
PeriQde est encore feminin quand on s'en sept en parlant des 
lipvpesqui reviennent en de certains temps fixes, les fievres 
ant lew periods? reglees. 



SUR LA. LANGU1S FKANGOISE 55 



QUELQUE. 

Ce mot est quelquefois aduerbe, et par consequent 
indeclinable. II siguifie alors enuiron. II ne faut dozic 
point y ajouster d's, quand il est joint auec des plu- 
riels, comme il faut dire, Us esloient quelque cinq cens 
homines, et non pas, quelques cinq cens : car la il n'est 
point pronom, mais aduerbe. 

A. F. Cette Remarque est tres-vraye, mais quelque 
adverbe ne si^nilie pas toujours environ, il vent dire encore 
la mesme chose quo Le quantumvis ou le quanlumlibet des 
Latins, comme M. de Vaugelas 1'a observe dans une autre do 
ses Kemarques qui a j>our litre, Quelque riches qu'ils soient, 
quelque Mies qu'on les trouve, sans s au moi quelque, et uoa 
pas quelques riches, quelques Mies, en faisan} quelques plu- 
riel. La regie nc regoit point de difh'culte quand quelque est 
dcvant des noms adjectifs. Alors il est adverbe ct non pas 
pronom ; mais il est pronom quand il precede immediatement 
yn substaiilif pluriel, ct en ce cas il prend Vs. Ainsi il faut dire 
quelques richesses qu'il possede avec une s au mot quelque, 
et noa pas quelque richesses sans s. C'est ce qui a este encore 
fort l>ien observe par M. de Vaugelas. Quelqu'un de la Coni- 
pagnie a voulu faire une exception a cette regie. 11 a dit qu'il 
estoil persuade que quand le mot quelque se trouvoit devant 
les adjectifs, suivis immediatement de leurs substantifs, il 
estoit pronom, et non pas adverbe," et qu'il falloit dire, quel- 
qnes grands biens qu'il possede, quelques belles qualitez qu'il 
ait, en ecrivant quelques avec un s comme un pponom plu- 
riel. On a rejctte ce sentiment en disant qu'en toutes ces sortes 
de phrases, il falloit avoir seulement egard a 1'id^e de quan- 
tumcunque qu'elles portoient dans 1'esprit, en sorte que quelque 
grands biens qu'il possede, vouloit tousjours dire, quelque 
grands que soient les biens qu'il possede. Un autre Acade- 
micien a demande s'il y avoit de la difference entre ccs deux 
phrases, Quelques paroles desobligeantes que vous m'ayez 
dites, et quelque desobligeantes paroles que vous fn'ayez 
dites. On a respotidu que ^arrangement de ces deux mots, 
paroles et desobligeantes, y en mettoit ; et quo quand ce subs- 
tantif paroles, precedoit 1'adjcctif desobligeantes, ce mot 
quelques estoit pronom selon la regie, que cette phrase, 
quelques paroles desobligeantes que vous m'ayez dites, si- 



o6 RKA1ARQUKS 

gnifloit, a quelque point de durete quo vous ayez porte les 
paroles que vous m'avez dites, au lieu que celle-cy, Quelque 
desobligeantes poroles que nous m'ayez dites, faisoit entendre, 
Quelque durcs, quelque desobligeantes que soient les paroles 
que vous m'avez dites. Ainsi il a cste decide a la pluralite des 
suffrages que la regie de quelque, adverbe dcvant les adjectifs 
pluricls, et de quelque pronom devant les substantil's aussi 
pluricls, n'a aucune exception. 



CE QU'IL VOUS PLAIRA. 

II i'aut dire ainsi, etnon pas, ce qui vous plaira, el 
pour preuue, metlons vn pluriel deuanl et disons, 
le vous rendray tons les honneurs quil vous plaira, per- 
sonne ne doule que ce ne soil bien parler,et toulefois 
si au lieu de qu'il, nous mettions qui, comme font plu- 
sieurs, et de nos meilleurs Escriuains, il est cerlain 
qu'il faudroit dire, le vows rendray tous les honiieura 
qui rous plairont, ce qui seroit ridicule. On dit, ce quil 
vous plaira, parce qu'on y sous-entend des paroles, 
que Ton supprime par elegance, comme quand ie dis, 
Ie wus rendray tous les honneurs qu'il vous plaira, il y 
I'aut sous-enlendre ces mots, que ie vous rende. Et ainsi 
en tous les autres endroils ou Ton se sert de cetle fa- 
con de parler, Ie fais tout ce qu'il vous plaist, on sous- 
eutend, que ie face ; car outre qu'il est plus elegant de 
le supprimer, il seroit importun d'y aj ouster tousjours 
cette queue dans vn vsage si frequent qu'est celuy de 
ce terme de courtoisie et de ciuilite. 

A. F. On a este de 1'avis de M. de Vaugelas sur cette 
remarque. 

PROPRETE, et non pas PROPRIETE. 

Proprieties*, bon pour signifier leproprieias des La- 
tins ; mais il ne vaut rien pour dire, le soin que L"on a de 
la nettete", de la Men-seance, ou de I'ornement en ce qui 
regarde leshaMts, lesmeubles, ou quelque autre chose que 
ce soil. II faut appeller cela propretc, et non pas pro- 



SL'R LA LANGUE FRAXCOISE 57 

priete. Et ce n'estpas seulemeat pour mettre de la dif- 
ference entre propriety etproprete, qui signifient deux 
choses si esloignees, caril est assez ordinaire en toutes 
langues, qu'vn mesme mot signifie deux ou plusieurs 
choses, mais c'est parce que propriete est vn mot qui 
vient du Latin proprietas, au lieu que propreU n'en 
vient point (car proprietas ne signifie iamais cela), 
mais vient de son adjectif propre, qui dans la signi- 
fication de net ou d'ajvsM, est vn mot purement 
Francois, duquel adjectif se forme proprete', comme 
salete se forme de sale, ctpauurete de pauure. le scay 
bien que quelques-vns croyent que propre, d'oii vient 
proprete', est pris du Latin proprius figurement , 
comme si Ton vouloit dire, que d'apporter a chaque 
chose labien-seance qui luy est propre et conuenable, 
a donne lieu d'appeller propres toutes les choses, ou 
cette bien-seance se rencontre; mais cela est trop 
subtil, et trop recherche. Quoy qu'il en soit, il est 
constant qu'il faut dire proprete en ce sens la, et non 
pas propriete. 

A. F. M. de Vauge.'as a fort judicieusement remarque 
que propriete signifioit une chose toute differente de proprete. 
Ce mot propriete qui est le proprietas dcs Latins, veut dire 
le droit, le litre par lequel une chose appartient en propre a 
quelqu'un, comme cet exemple le fait voir, On lui contesta la, 
propriete de cet heritage. On se sert aussi de propriete en 
parlant de la vertu particuliere de chaque plante, et des 
autres choses naturelles. Cet homme connoist la propriete de 
tons les Simples, la propriete de VAyman. On Temploye 
encore pour signifier le sens propre de chaque mot. Personne 
ne Sfaitmieux que luy la propriete de tous les termes de la 



CHYPRE. 

II faut dire VIsle de Chypre, la poudre de Chyprc, et 
non pas VIsle de Cypre, la poudre de Cypre. L'Vsage le 
veut ainsi, nonobstant son origine. le pensois que 
M. de Malherbe eust este le premier qui 1'eust escrit 



09 . KKMAKQUKS 

de cette sorte, niais i'ay trouue que M. de Montagne 
dans ses Essais, ne le dit jamais autrement. 

P, T- Je ne ne suis pas de cet avis, et jo croy qu'il faut 
dire Cypre, e|t le mot de Cypris pour Veaus, dont nos Poefces 
se servent, ej, sur-tout les Ancicns, ep est une marque. Amyot 
dit Cypre en la vie de Uicullus, page W7. Chypre est une 
prorjpii.ciation Italienne. On appelle Cypriots, les habitants de 
I'lsle de Cypre, et jamais pcrsonne n'a dif Chypriots. Seissel 
en TAvant-propos d'Appian dit Cypre. et ainsi payout. 

T. C. rr- M. Menage veut qu'on dise I' Isle de Cypre, et de 
U youdre de Chypre. Pour nioj, je croi qu'a regard de I'lsle 
raeme, on peut dire U>us |es deux ; mais ayec cette dis- 
tinction, qu'on doit se servir de Cypre dans la Geographic- 
ancienne, et de Chypre dans la geograpliie moderne. Sur ee 
principe-la il faut dire, Galon fut envoyt par le Peuple 
Romain dans I'lsle de Cypre, et les Turcs se rendirent 
mattres de I'lsle de Chypre, sous Belim II. Cette difference 
est fondee sur ce que Cypre dans 1'ancienne Geograpliie est 
pris du mot latin Cyprus, et Chypre dans la moderne est pris 
de I'ltalien Cypro, que Ton prononce Chypro / car on scait 
assez que I'ltalien a cours dans toute la Mediterranee. C'est 
de-la qu'on dit, de la poudre de Chypre. 

A. F. On a decide a 1'egard de ce mot Chypre, qu'on 
parle tousjours alnsj quand il s'agit de Chypre moderne. Aiqsj 
on dit, les Dues de Savoie se qualiftent Rois de Chypre, Ceitx 
de la Maison de Lusignan ont este long-temps en possession 
du Royaume de Chypre. la poudre de Chypre. Mais il rapt 
dire, la Deesse de Cypre, jtvagoras Roy de Cypre, parce que 
ces phrases qnt rapport aux temps an,cfens. 



PERSONNE. 

Ce mot a deux significations, et deux genres diffe- 
rens ; et cette difference, pour estre ignoree de quel- 
ques-vns, fait qu'Ms n'osent s'en seruir, et qu'ils 1'e- 
uitent comme vp ecueil, ne sgachant s'il le faut faire 
masculin ou feminin. II signifie done, Vhomme et la 
femme tout ensemble, comme fait homo en Latin, et en 
ce sens il est tousiours feminin, et apersonnes au plu- 
riel, se gouuernant en tout et par tout comme les au- 



SLR L.\ LA.NGUE FRANQOISE 59 

tres substantifs reguliers. Par exemple, Pay veil la per- 
sonne que tons scauez. 11 faut porter du respect aux per- 
sonnes constitutes en dignitc, c'est vne belle personne, de 
mauuaises personnes. II signifie aussi le nemo des La- 
tins, le nadie des Espagnols, et le nissuno desltaliens, 
et ce que les vieux Gaulois disoieiit, nully, c'est-a-dire, 
iiulle personne, ny homme, ny femme. En ce sens il est 
indeclinable, et n'a point proprement de genre, ny de 
pluriel ; mais il se sert tousjours du genre masculin, 
a cause de la reigle qui veut que les mots indeclinables 
n'ayant point de genre de leur nature, s'associent 
tousjours d'vn adjectif masculin, comme de celuy qui 
est le plus noble. Par exemple on dit : Personne n'est 
venu, et non pas Personne n'est venue. De mesme on 
dira parlant a vn homme, le ne vois personne si hett- 
reux que vous, et non le ne vois personne si keureusc. 
Neantmoins si Ton parle a vne femme, ou d'vne 
femme, on dira, le ne wis personne si heureuse que vous, 
ou si heureme qu'elle, et cela se dit ainsi eu esgard a la 
femme ', et non pas eu esgard a personne, qui en ce lieu 
la n'est point feminin, comme nous auons dit, et comme 
il se voit clairement en Fautre exemple, lors qu'en 
parlant a vn homme on dit le ne vois personne si heu- 
reux que wus. Que si Ton parle a vne fenime, ou d'vrie 
femme, sur quelque qualite qui soit en elle, et qui ue 
puisse pas estre en vn homme, comme par exemple, 
d'vne femme grosse, on est encore plus oblige d'vser 
du feminin, et de dire le n'ay iamais veu personne si 
grosse qu elle, et si Ton disoit si gros qu'elle, celaseroit 
estrange et ridicule. Mais apres tout, ce n'est pas en- 
core fort bien parler de dire si grosse, parce qu'en ces 
sortes d'expressions, nostre langue ne se sert pas de 
personne, mais on le dit d'vne autre facoii, comme, H 
rfay iamais ten de femme si grouse qu'elle. De mesme 
vous ue direz pas a vne tille, ie ne vois personne si 
lean, ny si belle que vous, ce n'est pas la son vsage, 
parce que vous tirez personne dn general, pour en faire 
vn rapport particulier a vne fille; On dira, Ie ne vois 
rien de si bean que vous, ou ie ne vois point de si belle 
fille que vous. L'vsage de personne pour nemo, n'est 



60 REMARQUES 

proprement que pour les choses qui regardent 1'vn et 
1'autre sexe conjointement 1 , comme personne n'a este 
fasche" desa mort. Icy personne, comprend Thomme et la 
femme sans les separer, etainsi il ale genre masculin. 
Mais quand vous sortez du general, qui comprend les 
deux sexes conjointement, pour faire que personne se 
rapporte particulierement a vn sexe, ou a vne per- 
sonne seule, alors -ce n'est pas le lieu d'employer^er- 
sonne, pour nemo. 

II y a encore vne remarque a faire pour 'personne, 
dela premiere signification. I'aydit qu'il est tousjour 
feminin, et que Ton dit vne personne, les personnes 
denotes, les personnes qualiftees, et ainsi des autres ; 
mais apres qu'on 1'a fait feminin, on ne laisse pas de 
luy donner quelquefois le genre masculin, et mesmes 
plus elegamment que le feminin 2 . Par exemple, M. de 
Malherbe dit, Tay eu cette consolation en mes ennuis, 
qu'vne infinite" de personnes qualifiees ont pris la peine 
de me tesmoigner le desplaisir QV'ILS en ont eu. Qu'ils, 
est plus elegant que ne seroit qtfelles, parce que 1'on 
a esgard a la chose signifiee, qui sont les hommes en 
cet exemple, et non pas a la parole qui signifie la 
chose, ce qui est ordinaire en toutes-les langues. 

T. G. L'exemple que M. de Vaugelas rapporte ici ne 
doit pas servir de regie, si on n'y apporte beaucoup de pre- 
caution. II faut qu'entre Personnes, et son relatit' masculin il 
y ait un assez grand nombre de mots, pour faire oublier que 
ce relatif masculin se rapporte a Personnes qui esl feminin. 
en sorte qu'on ne songe plus qu'a ce qui est signifie par ce 
mot. Ainsi Ton doute qu'on peust dire sur cet exemple, les per- 
sonnes mal intentionnees empoisonnent tout ce qu'ils disent. 
II n'y a pas assez de mots enlre Personnes mal intention- 
nees, et qu'ils qui est son relatif, et Ton croit qu'il seroit 

1 Conjointement.} Ajoustez, et qui se disent impersonnellement, 
et sans qu'elles tombent ni sur homme ni sur femme en particulier, 
comme personne n'est venw. (Note de PATRU.) 

* Voyez Coeffeteau, Hist. Rom. Auguste vouloit nettoyer le 
Senat de beaucoup de personnes indignes, qui s'y etoient jette'es 
par t'aveur : jettez feroit mieux. eljette' encore mieux. 

(Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRAXCOISE 61 

mieux de dire qu'elles. Mais quand il s'en trouvc assez, nou- 
sculemcnt on peut mcttre ce pronom rclatif au masculin. 
mais on y pent mcttrc aussi le nom adjectif qui suit, quoi- 
qu'il ait pour substantif Personnes qui cst feminin, commc 
en cet excmplc : Les personnes consommees dans la vertu ont 
tn toutes choses ime droiture d'esprit, et une attention ju~ 
dicieuse qui les emp$che d'etre medisans. Medisans en cet 
endroit est aussi-bien quo medisantes, quoiqu'il soil adjectif 
Ac personnes qui est feminin. On doit prendre garde seu- 
lement que pour mettre 1'adjectif au mosculin avec Per- 
sonnes, il faut quo cet adjectif ne soil pas joint au verbe qui 
a Personnes pour nominatif : car alors dn est oblige de le 
mettre au feminin, quelque grand nombre de mots qu'il y 
ait entre Personnes, et cet adjectif. Ainsi il faut dire, les per- 
sonnes qui ont le cffiur Ion, et les sentiments de Vame elevez, 
sont ordinairement genereuses . et non pas, sont ordinairement 
genereux, parce que genereuses est joint a sent qui est le 
verbe dont Personnes esl le nominatif. Cependant cet ad- 
jectif genereuses est fort eloigne de personnes. De mesme on 
ne peut mettre le re'atif Us, quelque eloigne qu'il soil de 
personnes, quand ce relatif est tout proche de 1'adjectif fe- 
minin qui se rapporte aussi a Personnes. L'exemple qui suit, 
le fera voir. On ne peut dire, les personnes qui ont I'esprit 
pene'trant, et une experience de beaucoup d'annees, sont 
presque toujours si judicieuses, quils se trompewt rarement : 
il faut dire, qu'elles se trompent rarement, parce que ce relatif 
Us est trop proche de Tadjectif feminin judicieuses, qui IP 
determine a estre aussi feminin. On parleroit mal de mesme 
en disani, les personnes qrA ont I'ame belle, sont si ravies 
quand elles trouvsnt 1'occasion de reconnoitre v,n Men fait, 
qu'ils m la laissent jamxis ecJiaper ; il faut dire, qu'elles 
ne la laissent jamais e'chaper, parce que le premier relatif 
elles determine le second a etre aussi feminin, quoiqu'il y 
ait un fort grand nombre de roots entre Personnes et ce re- 
lalif. Je ne croi pas non plus que Ton puisse dire, les per- 
sonnes qui sont incapables d'oublier les Menfails qu'ils ont 
re^us, sont ordinairement genereuses; parce qu'il est im- 
possible de mettre genereux au masculin par la raison que 
j'ai deja dile, et qu'il y auroit une construction Men irre- 
guliere a mcltre d'abord Us au masculin qui se rapporte- 
roit a Personnes feminin, et a reprendre ensuite le femi- 
nin dans 1'adjectif qui sc rapporteroit a ce meme mot Per- 
sonnes. 

Le Pere Bouhours a qui nous devons de tres-utiles Re- 
marques, a fort bien eclairci le principe de M. de Vaugelas, 



62 REMARQUES 

qu'il faut avoir egard a la chose signifiee, ot non pas a la 
parole qui signifle la chose. 11 ajousle une reflexion fort juste, 
qui est que, quoique la chose signifiee soil un homme, on 
met le feminin apres Personne, quand le mot qui s'y rap- 
porte y est joint en quelque faQon. 11 en doune cet exemple. 
II y a, en Sorbonne des personnes tres-savantes, ausquetles on 
petit se fler pour la conduite de ses moeurs. Quoique des 
Hommes soient signiflez par ces Personnes savantes. il faut 
dire ausquetles, et won pas ausq^<,els, parcc que le relatif 
ausquelles tient a Personne. II est certain qu'il faut dire en 
parlant a un Iwmme, je ne vois personne si heureux que vous, 
et non pas, je ne vois personne si heureuse que vous ; mais il 
n'est pas vrai qu'on puisse dire en parlant a une femme, Je 
ne vois personne si heureuse que vous, il faut dire, Je ne vois 
aucune personne, ou bien, Je ne vois point de femme si heu- 
reuse que vous. 

M. Menage ajouste a ces Remarques, que le mot Personne 
en la signification de Nemo ne doit se mettre qu'avec une 
negative, ou une interrogation. 11 en donne pour exemples ; 
Personne n'est plus a vous que moi. Y a-t-il personne au 
monde qui vous honore plus que je fais ? Et il condamne cet 
endroit de la Lettre 23. de Yoiture, Vous ne Sfauriez deviner, 
Mademoiselle, celle de qui je veux parler, et c'est un secret 
trop important pour le confter a personne. Quelques-uns de 
ceux qui passent pour SQavoir le micux toutes les finesses 
de la Langue, disent que s'il y a quelque chose a condamner 
dans cette expression, ce n'est pas le mot de Personne qui 
est bien place ici ; mais ceux-ci, pour le confler. Us pre 
tendent qu'il faut dire pour estre confie, afin que les mots regis 
par pour, se rapportent au nominatif qui te precede. Ce seroit 
sans doute parler selon la Grammaire ; mais je ne s$ai si ee 
seroit parler assez naturellement. Nous avons une inlinite 
d'exemples oil Tinfmitif actif a un sens purement passif. Cela 
n'est bon qu'a jetter, cela ne vaut rien a garder. C'est la 
mesme chose que si on disoit a estre jette, a estre garde. II 
faut seulement prendre garde a regard des phrases ou pour se 
rencontre, qu'il ne puisse naistre aucune ambiguite de 1'infi- 
nitif actif mis pour le passif, cornme en cet exemple, II est 
trop lasche pour le craindre. 11 semble quo craindre se rap- 
porte a celui qui est lache ; et pour rendre cette phrase juste, 
il faut dire ; il est trop lasche pour estre craint, ou bien, Je le 
trouve trop lasche pour le craindre. Dans ces deux manieres 
les mots que gouverne pour se rapportent au nominatif qui le 
precede. Si Ton examine ees deux facons de parier, II est 
Irop lasche pour entreprendre line action vigoureuse, et il est 



SUR LA LANGUK FRANCOISE 63 

Irop lasche pour le craindre; tout Ic monde convk'iidra quo 
la premiriv ost mioux conslfuitc et plus corrccte que 1'aulre, 
et ecla nc vlent quc de la raison quej'ai apportee. A IVgard 
de Personne, je ne croi pas qu'H soil a reprondre dans 
Feteinple de Voiture. C'est parlor correctement que de dire, 
II est trap hardi pour craindre personne, et Ton trouvera que 
Personne sera ban dans toutes les phrases de cette nature, 
ou Ton aura employe le mot de trop. (Test peut-cstre pSrce 
qu'ellcs enveloppent une negative qu'on n'apercoit pas, ct 
qu'ellcs sousejiteadent aucune persorme. Alors ces phrases 
r'entfefoient dans la regie de M. Menage. 

A. F. On a condamne ces manieres de parler, Je ne 
vois personne si heureme qwevous.Je riay jamais veuper- 
sonne si grosse qu'elle, que Monsieur de Vaugelas senible 
tolerer. II faut dire en parlant a une femme, Je ne vois point 
de personne si heurense qtie votis, et en parlant d'une ferame, 
Je riay jama/is veu de femme si grosse qu'elle, ce qui est la 
mesme chose que si on disoit^ Je ne vois ancwne personne si 
heureuse que vows, aucune femme si grosse qu'elle. A regard 
de ce que M. de Vaugelas dit, J'ay ev, cette consolation tin 
mes ennuis, qu'une infinite" de Personnes qualifiers ontpris la 
peine de me tesmoigner le de'plaisir qu'ils en ont eu, on a d6- 
cide qu'il auroit este mieux de dire qw'elles en ont eu, a cause 
que le genre qu'il faut donnet a ce f elatif est determine par 
1'adjectif qualifiees qui est feminin : de sorte que pour faire 
recevoir qu'ils au lieu de qu'elles, il auroit fallu dire plusiewrs 
personnes de qualite, o du rftoins se servif d'un adjectif qui 
eust le genre masculin, et le genre feminin semblables, 
comme, Plusieurs Personnes considerables ont pris la peine 
de me tesmoigner le de'plaisir qu'ils en ont eu. Get adjectif 
considerable estant des deux genres, ne fait pas le mesme 
effet que qualifiees, qui estant feminin ne peut estre ioint 
qu'a un siibstantif qui soit atlssi feTnirrin. 



Si ON, ET si L'ON. 

A cause de la rencontre des deux voyelles en ces 
deux petits mots, si on, plusieurs ecriuent tousjours, 
si Pan, except^ en vn seul cas, qui est, quand apres 
l', il suit immediatement vne I. Par exemple ils di- 
tofct, si on, le tent, et non pas 91 1'on le teu-t, parce qu'il 
y a vne /, imraediatement apfes 1'tf, et que des deux 



Ci REMARQUES 

cacophonies, il faut choisir la moindrc; Gar si, si on, 
blesse 1'oreille, si Von le, a leur auis, la blesse encore 
dauantage : De mesme ils disent, si on laisse, et non 
pas si I'on, laisse. Fay dit qu'ils vouloient que IV, fust 
immediatement apres I'n, parce que lors qu'il y a vne 
syllabe, ou seulementvne lettre entre deux, ils disent, 
si I'on, et non pas si on, comme si I'on ne le fait, et si 
Von a laisst, etnon pas si on ne le fait, et si on a laisse'. 
Au reste. quand on n'y sera pas du tout si exact, il 
n'y aura pas grand raal ; mais pour vne plus grande 
perfection, i'en voudrois vser ainsi. 

A. F. On ne croit pas que la plus grande perfection de 
la L&ngue demande qu'on dise si I'on plustost que si on. 11 
semb'.e au contraire qu'il y ait quelque chose de trop affecte a 
dire tousjours si I' on. La renconire d'une voyelle apres si, n'a 
rien de rude, comme on le peut volf dans les examples sui- 
vans oil la purticule si precede ch^cune des cinq voyelles. 
Si, a ce qu'on a desja dit, vous ajoustez que si elle veut dire 
la verits. Si imprudemment vous tombez dans quelque faute. 
Si on vouloit s'en rapporter a son lemoigno,ge. Si un Jiomme 
de lien vous en asseuroit. On a dit aatrefois s'on avec uu 
apostrophe au lieu de si on. S'on eust suivi son avis. Aujour- 
d'huy cette pahicule conditionnelle si ne souffre plus Tension 
de sa let Ire, si ce n'est quand elle est suivie du pronom per- 
sonnel et relatif il. S'il est oosiine mal a propos. 



ON, L'ON, ET T-ON. 

ON, et Von, se mettent deuant le verbe. On, se met 
deuant et apres le verbe ; Von ne se met jamais apres 
le verbe que par les Bretons, et quelques autres Pro- 
uinciaux ', et t-on se met tousjours apres le verbe. On 
dit, et Von dit, sont bons, mais on dit est meilleur au 
commencement de la periode. Si le verbe finit par vne 
voyelle deuant on, comme prie-on, alla-on, il faut pro- 

1 L'on ne se met jamais apre's.] Amyot dit pourtant trouve Von, 
dans la vie de Ciceron, n 1 : mais le peuple de Paris et de toute la 
France a pris si peu I'on, qu ; en cette rencontre on a mis un T au 
lieu d'une L: trouve-t-on et non trouve I'on. (Noiedf PATRIT.) 



SUR LA. LANGUE FRANCOISE >."> 

noncer et escrire vn t, entre deux, prie-t-on, alla-t-on, 
pour oster la cacophonie, et quand il ne seroit pas 
marque, il ne faut pas laisser de le prononcer, ny 
lire comme lisent vne infinite de gens, alla-on, alla- 
il, pour alla-t-on, alla-t-il. II est vray qu'en cette or- 
thographe du t, on a accoustume de faire vne faute, 
qu'il faut corriger desormais, pour ne rien obmettre 
qui puisse contribuer a la perfection de nostre langue. 
C'est que tons impriment et escriuent alla-fon, ainsi, 
mettant vne apostrophe apres le t, qui est tres-mal 
employee, parce que 1'apostrophe ne se met iamais 
qu'en la place d'vne voyelle qu'elle supprime, et cha- 
cun scait qu'il n'y en a point icy a supprimer apres 
le t. II faut done mettre vn tiret apres le t, comme on 
1'a mis deuant, et escrire, alla-t-on, prie-t-on. Gar de 
dire que le tiret ne joint iamais la lettre qui le precede 
avec la syllabe suiuante, comme par exemple, en 
tres-haut, Ys ne se ioint point auec Yh, qui suit; et 
qu'en prie-t-on, alla-t-on, le t se joint avecow qui suit, 
on respond que cela est vray, lorsqu'il n'y a qu'vn 
tiret, mais non pas quand il y en a deux comme 
icy, qui rendent le t commun a toutes les deux 
syllabes. 

le crois que ce ne sera pas vne curiosite imperti- 
nente de scauoir Fetymologie de ces deux mots, on, 
et Von. Ils viennent sans doute d'/iomme, ou de Yhomme, 
comme si, on dit, vouloit dire homme dit, et que I'on dit 
voulust dire Yhomme dit. Mais par succession de temps, 
parce qu'on en a besoin a tout propos, on 1'a abbrege, 
et onl'aescrit comme on 1'a prononce.Ce qui confirme 
cela, ce sont les Poetes Italiens, qui se seruent ordi- 
nairement d'huom pour huomo, avec le verbe qui com- 
mence par vne consone, huomo brama, pour dire on 
desire, huom teme, pour dire on craint. Mais si Ton en 
veutvne preuue conuaincante, et non pas vne simple 
conjecture, c'est que les Allemans, et presque toutes 
les nations Septentrionales, expriment nostre on par 
le mesme mot, qui dans leur langue signifie homme, 
qui est man. D'autres disent auec beaucoup moins 
d'apparence, qu'il vient d'omnis. 

VAUGELAR. I. 5 



66 REMARQUES 

p. On drsoit autrcfois horn pour bommc : le Romant de 
la Rose, p. 282, beau gentiinom, et ryme a prison ; et ainsi 
horn se prononQoit hon : on a ostc 17* comme inutile. Voyez 
le Tresor de Borel sur le mot horn. Us disoient aussi horns au 
singulier, aucun horns de son se mette. R. de la Rose, p. 288. 
Marot en ses ballades, p. 421, dit Noe le Ion horn et le ryme 
a saison. 

Le peuplo dit tousjours on, et jamais I' on, au moins a Paris : 
je efoi que I'on qiii est languissant, Vient dc Normandie; 
et cette pretendue cacophonie est imaginaire, parce que 
1'oreiHe y est accoustumee, comme dit 1'Auteur aitleurs. Si 
on fait cela, est plus ordinaire, et se dit plus souvent que 
si Von fait cela. Ou on rit ou on pleiire, est tres-bien dit, et 
-micux que ou Tonrii ou I'Onpleure, a mon avis. Ce n'est pas 
que je condanlne I' on; mais je 1'aime mieux en vers qu'en 
prose, ou j'en userois sobrcmeiH. Le mcsme est de si on et si 
Yon, qu'on ct que Von. II scmble, comme I'Autcur parle, que 
que I'on soit ordinaire, et que qu'on soil seulement pour eviter 
les cacophonies, en quoi il est conlretiit par Tusage. Amyot en 
la vie d'lsocrate (I'un des dix Orateurs) dit qu'on contredit, et 
non pas que I'on contredit. Au commencement de la mfime 
Vie, il dit la ou on dit, et non pas la, ou I'on dit ; et dans la 
comparaison d'Aristopnane et de Menandre vers le milieu 
il dit, si on veut prendre garde, et non pas M I'on rent. 
Coeffeteau, autant quo je 1'ai pu remarquer, en use comme 
Amyot, Tenement quo I'on apparemment est venu de Nor- 
mandie aux Poetes qui Font embrasse, parcc qu'il leur est 
commode, ct de la Poesie il est passe dans le discours ordi- 
naire de quelques-uns, qui affectent de parler tousjours ainsi : 
jusques-la que quelques-uns disent I'ons a pour I'on a : ce 
qui est insupportable. J'ai dit que les Poetes Font pris les 
premiers, parcc que je le voy dans Marot, Bellau et Ronsard. 

A. F. II est vray que dans Texemple de tres-haut 
que M. de Vaugelas apporte, Ys de tres ne sc joint point avec 
Vh de Haiit qui suit, mais c'cst a cause que ccttc h est aspirec, 
ce qui cmpcsche que Ton ne prononce l'$ dc tres, elle s'y joint 
dans tres humble, mais ccs deux mots de tres humble ne 
doivent point estre separez par uri tiret ; tres est la marque 
du supcrlatif ; et comme il fait un mot par lui m6me, il ne 
doit point estre joint a humble par un tiret. Les Italiens ont 
dit huom brama, huom feme, pour signifier on desire, on 
craint, mais ils ne le disent pas aujourd'huy. 



SUR LA LANQUE FRAKCOISE 



En qvels entire-its il font dire ox, et en quels cndroils 
i/ox. 

Au commencement d'vn discours, il faut dire on 
plustost que I'on, quoy que Von ne soil pas mauuais. 
Que si ce n'est qu'au commencement d'vne periode, 
deuant laquelle ii y en ait desiad'autres, on est encore 
meilleur que Von ; quelques-vns neantmoins tiennent 
que lorsque le mot qui finit la periode precedente, a 
vn e, masculin a la fin, comme par exemple, si, extre- 
mite, est le dernier mot de la periode, on doit com- 
mencer 1'autre par Von, pour euiter la cacophonie ; 
mais c'est estre trop scrupuleux, et cela ne se doit 
pratiquer que dans le cours de la periode, et non pas 
quand ce sont deux periodes separees par vn point, 
qui arrestant le Lecteur. oste la cacophonie de IV mas- 
culin avec Yo. Quand on repete plusieurs fois 1'vn ou 
1'autre, il faut tousjours repeter le mesme sans chan- 
ger, comme on lone, on blasme, on menace, et non pas 
on loiie, Von blasme, on menace, on fait, et on dit tant 
de choses, quoy qu'apres et, comme nous dirons tout 
a cette heure, il faille tousjours dire Von a cause que 
le t, ne se prononcant point, cette particule a la termi- 
naison d'vn ^, masculin. Mais cet inconuenient de dire 
on, apres et, n'est pas si grand, et ne sonne pas si mal 
a Foreille en cet endroit, que de dire, on dit et Von fait 
tant de choses ; et il seroit encore mieux de dire, Von 
dit et Von fait. On, generalement se met apres les con- 
sones, ou Ye, feminin, comme quand ie le dirois, on 
ne le feroit pas, quoy que tu puisses dire, on ne le fera 
pas. II se met aussi apres dont, comme, celuy dont on 
necesse deparler, plustost que dont I'on ne cesse. lion 
se met apres M6 masculin, comme, en cette extrdmite 
Vonne scauroit faire autre chose. Apres la conjonction 
et, pour la raison que nous venons de dire, si ce n'est 
au cas que nous auons excepte. Apres la particule ou, 
comme ou I'on rit, ou Vonpleure, c'est vn lieu ou Vonmt 
a Ion marcM. Et apres tous les mots qui fmissant par 



6S REAIARQUES 

ol, se prononcent en ou, comme fol, mol, col, et autres 
semblables, qu'on prononce/bw, mou, cou, c'est vnfou. 
Von se mocque de luy, et generalement apres toutes les 
voyelles, excepte Ye feminin. 

A. P. Lc sentiment dc 1'Academie cst qu'on ne doit 
jamais commcncer un discours par Von ni mesme une 
periode, quand mesme cette periode seroit precedee d'une 
autre qui finiroit par un e masculin, comme extremite. 
Kile croit aussi que ce mot extremite ou un autre dc 
mesme nature peut estre suivi de la particule on au milieu 
de la periode, sans que les oreilles delicatcs en puissent 
ostre blessees, comme en cette phrase, Dans une si facheiise 
extremite on ne scauroit que repondre. (Test 1'oreille seulo 
que Ton doit prendre pour Juge sur le choix d'ow et de 
Yon. 11 est certain qu'il faut tousjours se servir de Yon apres 
la particule ou a cause qu'clle n'en peut estre separee par une 
virgule, comme nous arrivames dans une Ville ou I'on ne 
pouvoit trouver a loger. et non pas ou on ne pouvoit trouver 
a loger, mais apres mou, cou, et fou, on peut mettre on aussi 
hien que Yon, et dire dans la phrase de M. de Vaugelas, c'est 
un fou, on se moque de lui, parce qu'il y a une virgule qui 
separe fou d'avcc la particule on, ce qui fait qu'on ne prononcc 
pas ces deux mots de suite sans prendre un peu de repos, au 
lieu qu'on n'en scauroit prendre si on dit, c'est un lieu ou on 
rit a bon marche, parce que ces deux particules ou et on 
doivent estre prononcees de suite. 



QUE, deuant ON, el deuant QUE L'ON. 

Jl faut qu'on scacke, et il faut que Von scache, sont 
tous deux bons, mais auec cette difference neant- 
moins, qu'en certains endroits il est beaucoup mieux 
de mettre 1'vn que 1'autre. 

Plusieurs mettent qu'on, et non pas que Von, quand 
il y a vne ?, immediatement apres IX comme ie ne 
crois pas qu'on luy veuille dire, et non pas que Von 
luy veuille dire, a cause du mauuais son des deux I, 
ie ne crois pas qu'on laisse, et non pas que Von laisse. 

II faut mettre qu'on aussi, et non pas que Von quand 
il y a plusieurs- que, clans vne periode, comme cela 



SUR LA. LAXGUE FRAXUHSE ti f j 

arriue souueut en uostre laiigue, qui s'eii sert auec 
beaucoup de grace en difFerentes facons, par exem- 
ple, il n'est que trop may que depuis le temps que Von a 
commence", etc. II est bien mieux de dire qu'on a com- 
mence, pour diminuer le nombre des que, qui n'offen- 
sent pas seulement Foreille de celuy qui escoute, mais 
aussi les*yeux de celuy qui lit, voyant tant de que de 
suite. II faut encore mettre quon, et non pas que Von. 
quand le mot qui le precede immediatement, se ter- 
mine par que, comme, onremarque qu'onne fail iamais 
ainsi, etc. et non pas, on remarque que Von ne fait 
iamais ainsi + 

II faut mettre que Von, et non pas qtfon, deuant les 
verbes qui commencent par com, ou con, comme ie lie 
dirois pas qu'on commence, qu'on conduise, mais que Von 
commence, que Von conduise : Mais comme j'ay desia 
dit, tout cela n'est que pour vne plus grande perfec- 
tion, et ce n'est pas vne faute que d'y manquer. 

L'vsage de ces deux termes differens, qu'on et que 
Von est encore tres-commode en prose et en vers, 
rnais sur tout en vers, pour prendre ou quitter vne 
syllabe, selon qu'on a besoin de 1'vn ou de Tautre 
dans la versification. II est superflu d'en donner des 
exemples. Les Poe'tes en sont pleins. Mais pour la 
prose, peu de gens comprendront 1'auantage qu'elle 
tire d'allonger ou d'accourcir d'vne syllabe vne 
periode, s'ils n'entendent 1'art de 1'arrondir, et s'ils 
n'ont Toreille delicate. 

A. F. Cette Remarque a este approuvee de tout le 
monde, sans pourtant exclure le jugement de 1'oreille qui est 
fort souvent a consulter. II est certain que dans la conver- 
sation on dit plustost, Dites qu'on commence, que non pas, 
elites que I'on commence, qui seroit trop affecte. 



RKCOUVERT ET RECOUVRE. 

Recouuert pour recouure est vn mot que 1'Vsage a 
introduit depuis quelques annees centre la reigle, et 
centre la raison ; Ie dis depuis quelques annees, parce 



70 REMA.RQUES 

qu'il ue se trouue point qu'Amyot eii ayt iamais 
vse *; et que Des-Portes semble auoir este le premier 
Autheur qui s'en est seruy a la tin de quelques-vns 
de ses vers, y estant inuite" par la rime. le dis qu'il 
est eontre la reigle, parce que ce participe se formant 
de 1'infinitif recouurer, il ne faut qu'oster IV, d'ou se 
fait recouure, comme de manger, mange, deprier, prie, 
et ainsi des autres.I'ajouste qu'il est eontre la raison, 
parce que recouuert, veut dire vne autre chose, et quo 
la raison ne veut pas que Ton fasse des mots equi- 
uoques, quand on s'en pent passer. 

L'Vsage neantmoins a estably recouuert pour re- 
couurd, c'est pourquoy il n'y a point de diflicult6 qu'il 
est bon : carl'Vsage est le Roy des langues pour nepas 
dire le Tyran : Mais parce que ce mot n'est pas encore 
si generalement receu, que la pluspart de ceux qui ont 
estudie" rie le condamnent, et ne le trouuent insup- 
portable, voicy eomme ie voudrois faire: le voudrois 
tantost dire recouure 1 , et tantost recouuert; j'entends 
dans vn oeuure de longue haleine, oil il y auroit lieu 
d'employer 1'vn et 1'autre ; car dans vne lettre, ou 
quelque autre petite piece, ie mettrois plutost reeou- 
uert, comme plus vsile. Ie dirois done recouurt, auec 

1 II ne se trouve point qu" Amyot.} Cela peut estre vray. Mais 
Seyssel plus ancien qu'Amyot, en 1'Epitre au Roi Louis XII, sur la 
Traduction cTApian dit recouvrtf et reconvert, et ailleurs recou-vrer 
et recouerir. Guerre Parthique, chap. 4. p. 107. Amyot vie de De- 
mosthene dit, aijant reconvert des annes ; mais il dit plus souvent 
recouvre". Des Essarts 1. 4 des Amadis chap. 20, dit a reconvert ce 
yu'on lui avoit 6tj. 

Amyot vie de Pyrrhus dit, pour recouvrir le Royaume de Mace- 
deiue p, 771. 

Le temps perdu pleureras. mais recouvrir ne le poitrras. Homau 
de la Rose p. 90. 

Villardhouin et les vieux Poetes disent recouvrer. 

Le Roman de la Rose a dit le premier recouvrir, mais il dit pres- 
que toujours reconvert. Alain Chartier dit recouvrer par tout. Gillot 
de m3me. Marot de meme. 

Les cent Nouvelles, en la Nouvelle du lourdaut Champenois, 
disent reconvert, et bien plus souvenl recouvrir, 

Das Essarts dit indilleremment, recowvrf, recouvrer, et reconvert ; 
mais recouvrir jene 1'ai veu qu'une seule ibis : c'est au chap. 6. ou 
il dit donner ordre dela recouvrir. (Note de PATRU.) 



SUR LA LANG UK FRANCOISli 71 

les gens de Lettres, pour satisfaire a la reigle et a la 
raison, et ne passer pas parmy eux pour vn homme 
qui ignorast ce que les enfans scauent, et recouuert 
avec toute la Cour, pour satisfaire a 1'Vsage, qui en 
matiere de langues, Femporte tousjours par dessus la 
raison. 

A cause de recouuert, force gens disent, recouurir, 
pour recouurer, et pensent auoir raison, mais il n'est 
pas encore establi corame recouuert, et il ne le faut pas 
souffrir: Car si au commencement, deux ou trois 
persoones d'authorite se fussent opposees a recouuert, 
quand il vint a s'introduire a la Cour, on en eust em- 
pesche 1'vsage, aussi Men que M. de Malherbel'a em- 
pesche de quelques autres mots tres-mauuais, qui 
commencoient a auoir cours. 

P. Recouvrir fit reconvrer, reconvert et recontre. On 
s'cn peut servir indifferemnient. On dit au Barreau, Piece* 
iKnu-ellement reconvertes , plus souvcnt quo nouvellement 
recouvre'es. On dit en voila deux de reconverts, non pas de 
recouvre!. 

T. G. Tous ceux qui veulent parler correctement disent 
tousjours recouvre', et se declarent contre reconvert qui fait 
une equivoque dans le discours, et qui est contre la raison et 
centre la regie. Si j'ecris on a reconvert le Lime, on a recon- 
vert le Tableau qne vous avez envie de voir, on ne sgait si 
ccla vcut dire on a retrouve le Livre, le Tableau, ou bien, on 
a donne nne a^^tre reliure an Livre, on a remis le ricCean sur 
le Tableau qui etoit de'convert ; ce qui n'auroit aucunc ambi- 
guite si on disoit, on a recouvre le Livre et le Tableau. Puisque 
reconvrer a son participe naturcl, dont la pluspart dcs bons 
Ecrivains se serycnt, pourquoi mettpe en sa place celui de 
recowcrir qui a son usage dans un sens tout different ? Par 
cette raison, quoique 1'opinion do W. dc Vaugelas soil d'uu 
grand poids, je nc voudrois pas employer iiKlilTn-eimiieut les 
deux participes recouvre et reconvert,, ct je dii-ois tousjours 
reconcre. M. Regnier Desmarais, de rAcadeniie Fraucoise, cst 
d'un sentiment contraire, et se sert de reconvert pour faire 
valoir 1'usage. Comme il scait parfakement notre Langue, son 
exemple peut autoriser tous ceux qui employent cc participe, 
quoiqu'il fust a souhaitcr qu'on 1'cust tout-a-fait banui dans la 
signification de recouvre. 



72 REMARQUES 

Ce quc rernarque M. de Vaugelas que force gens ont dit 
recouvrir.vourrecouvrer, a cause de reconvert, leur a donne 
lieu de dire aussi il recouvrit pour il recouvra ; et cela est 
cause qu'il y a des femmes qui ont 1'oreille blessee, quand elles 
entendent dire, il recouvra sa sante. Ellcs voudroient que 
Ton dit, il recouvrit sa sante: ce qui seroit une grande 
faute. 

A. F. Comme le verbe recouvrer a son participe naturel 
different de celuy de recouvrir, on a condamne absolument 
1'abus que font ceux qui se servent de reconvert pour 
recouvre. Ainsi il faut dire, apres qu'il eut recouvre sa sante, 
et non pas apres qifal eut reconvert. Quand M. de Yaugelas a 
escrit cette Remarque, il n'y pas d'apparence que ce ne fust 
quc dcpuis fort peu d'annees que 1'Usage eust introduit ce mot 
centre la regie, comme il le dit, puisqu'il nous reste encore 
un Proverbe ou il se trouve employe, et qu'on scait que la 
pluspart des Proverbes sont fort anciens. Pour un perdu, 
deux reconverts. C'est ainsi qu'il faut tousjours dire, parce 
que ce sont des manieres de parler que le temps a conservees. 
On disoit en termes de Palais, des pieces nouvellement recou- 
vertes, mais il n'y a plus que ceux qui negligent la purete du 
langage qui parlcnt ainsi. 



POUR QUE. 

Ce terme est fort vsite, particulierement le long de 
la riuiere de Loire, et mesme a la Gour, ou vne per- 
sonne de tres-eminente condition a bien ayde a le 
mettre en vogue 1 . On s'en sert en plusieurs facons, 
qui ne valent toutes rien. 

Premierement, ilsen vsentpour direaffin que, comme 
ie luy ay escrit pour qu'il liny pleust auoir esgard, au 
lieu de dire a fin qu'il luy pleut. 

Secondement, en vn autre sens, par exemple, il est 
trop honneste homme pour qu'il me refuse cela, au lieu 
de dire pour me refuser cela. 

En troisiesme lieu, ils s'en seruent d'vne facon si 

1 M. le Cardinal de Richelieu dans ses Escrits, et dans ses 
Lettres. (Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISK 73 

commode et si courte, que si Ton auoit a le dire, il 
faudroit que ce ne fust que de cette sorte ; comme, Us 
sont trop de gens pour qu'vn homme seul les attaque. On 
ne scauroit Men exprimer cela, que Ton ne change le 
verbe actif en passif, et que Ton ne dise auec moins 
de grace, ce semble, Us sont trop de gens pour estre 
attaquez par vn homme seul. Mais on ne le peut pas 
tousjours resoudre par le passif, comme si ie dis, ie 
parlois asset haut pour qu'il m 'entendist, pour dire ie ' 
parlois si haut qu'il me pouuoit Men entendre, ie ne le 
dirois pas si bien par le passif en disant, ie parlois 
asses haut pour estre entendu de luy. Et quand on dit, 
ie ne suis pas asset heureux pour que cela soit, il faut 
prendre vn grand tour de paroles pour 1'exprimer au- 
trement. Enfm toutes les fois que Ton parle de deux 
personnes, comme, Ie suis assez malheureux pour qu'il 
passeicy, il est malais6 de dire cela en si peu de mots, 
sans changer la phrase. Du moins il faut ajouster 
faire, apres pour, et dire, ie suis assez malheureux 
pour faire gu'il passe icy; mais il n'a gueres de grace. 
On s'en sert encore d'vne autre facon bien estrange, 
comme, un pere sera-t-il deshonore pour que ses enfans 
soient vicieux? au lieu de dire, vn pere sera-t-il des- 
honore' si ses enfants sont vicieux ? ou de 1'exprimer de 
quelque autre sorte. Et en 1'autre exemple, ie ne suis 
pas assez heureux pour que cela soit ; on pourroit ex- 
primer la mesme chose en ajoustant vn seul verbe, 
esperer, ou croire, et dire, ie ne suis pas assez heureux 
pour esperer, ou pour croire que cela soit ; Mais c'est 
tousjours allonger 1'expression 1 . G'est pourquoy il y 
grande apparence que, pour que, estant court et com- 
mode, s'establira tout a fait, et alors nous nous serui- 
rons de cette commodity comme les autres, mais en 
attendant ie m'en voudrois abstenir, selon le senti- 
ment general de nos meilleurs Escriuains. 

T. C. Pour que n'a peu s'establir. On so le pennet quel- 

1 II n'est pas question d'etre court, mais de parler Francois ; tous 
ces pour yue ne valent rien. (Note de PATRU.) 



queiois dans la conversation ; panic quo sans y pens.or, ou 
commence une periode qu'on no pout linir, qiTen so servant 
de pour que : mais on no 1'employe jamais en aucnn sens, 
quand on vent escrire d'une maniere correctc. Sans que, qui 
est aussi compose d'une preposition et dc que, a tousjours 
est en usage, et pour que n'a pu passer. 

A. F. Toutes les phrases ou pour que est employe dans 
cette Bemarque, out et alisolumrnt ivjrtlres, a reception 
-de cellcs-ci quo 1'Academie adopte, Je ne suis pas assez heu- 
reuxpour 'que cela, soil, pour que cela arrive, etautres a peu 
pres de mesrne nature. II y a dans cctte expression je ne sray 
quoy de court et dc commode qu'on ne pcut rendre qu'impar- 
faitement et en beaucoup de mots, si Ton veut changer la 
phrase ; cependant il faut, autant que Ton peut, eviter de s'en 
servir, et sur tout en ecrivant. 



En quelque sens qu'qn 1'employe, il est tousjours 
feminin, et les bons Autheurs n'en vsent iamais au- 
trejnent : car quand il signifie hazard, occasion, ou 
conjonctwe, on dira, par me heureuse reneontre, par 
vne mauuaise rencontre, me facheuse rencontre, quoy 
que plusieurs dient et eserivent auiourd'huy, en c$ 
rencontre. Quand on s'en sert en ternie de guerre, on 
dirait aussi, ce riest pas vne bataills, oe tfest quune 
rencontre. Et lors qu'il signifie vn Ion mot, il est aussi 
feminin ; on dit, voila me bonne rencontre. Neantmoins 
en mattere de querelle, plusieurs le font masculin, 
et disent, ^ n'est pas vn duel, ce n'est Q^isn rencontre ; 
mais le meilleur est de Le faire feminin. 

P. J'ai creu autrefois que i'aire rencontre masculin etoit 
unsolecisme; mais comme je vois quo quclqyes c.elel>ros 
Auteurs le font masculin, je no croy pas que ce soit uu sole- 
cisme, ct quand je revoy quelque ouvrage ou on le fait mas- 
culin, je ne le corrigc plus. Je me contentc d'en dire mon 
sentiment a 1'Auteur. Car pour moy je le ferois en tout sens 
tousjours feminin. 

T. C. Tant de peronncs eserivent en ce rencontre, quand 



Sl-U LA LANGUK PHANQOISE /> 

ce mot signilie occasion, qu'on ne pout condanuier ceux qui 
dans ce sens le font nwsculin. 11 est pourtant inieux dc le faire 
tousjours IV'iiiinin. 

A. F. Rencontre est mi nom qu'on doit tuusjours faire 
feminin; il faut direw cette rencontre, et nori pas en ce ren- 
contre. 



HAIR. 

Ce verbe se coujugue ainsi au present de 1'indicatif, 
ie hais, tu hais, il halt, nous ha'issons, nous ha'issez, Us 
ha'issent, en faisant toutes les trois personnes du sin- 
gulier d'vne syllabe, et les trois du pluriel, de trois 
syllabes. Ce que ie dis, parce que plusieurs conju- 
guent, ie ha'is, tu ha'is, il ha'it : faisant hais et halt, de 
deux syllabes, et qu'il y en a d'autres, qui font bien 
encore pis en conjuguantet prononeant j'ha'is, comme 
si 1'A, en ce verbe n'estoit pas aspiree, et que, re, qui 
est deuant, se peust manger ; Au pluriel il faut conju- 
guer comme nous auous dit, et non pas, nous hayons, 
vous hayez, Us hayent, comme font plusieurs, mesme a 
la Cour, et tres-mal. 

T. C. Quelques-uns disent, je Mi, au lieu de je hais, a 
la premiere personne du singulier, et particulierement en 
poesic. 

A. F. Tout le mondc a estc du sentiment de M. de Vau- 
gelas pour la conjugaison du present de 1'indicatif du verhe 
hair. Cepcndant il n'y a point a douter que Ton n'ait fait au- 
trcfois Jes trois [>ersonnes du singulier de deux syllabes, et 
quc I'un irait prononce,^> ha'is, tu ha'is, il lidit, comme on 
prononce je trahis, tu trahis, il trakit; la raison est qur 
nous ifavons aucun verbe eu nostre Languc qui ait trois 
syllabes au pluriel, quand le singulicf n'en a qu'une \je dis, 
fait au pluriel, nous disons, je parts, nous partons, et ainsi 4e 
tous les autres. Ce qui prouve que je hais a cste autrefois de 
deux syllabes, c'est le subjonctif Que je JiaVsse, parce que les 
subjonctifs se forment ordinairement du present de 1'indicatif, 
en y adjoustantun e muet, ou la syllabe se pour en faire une 
dc plus. Je Us a au subjonetif que je Use, je trahis, que je 



76 Rli-MAKQUKS 

trahisse. Ainsi on a deu dire je lia'is en deux syllabes au pre- 
sent de I'indicatif, pour faire que le subjonctif fust de trois 
syllabes, Que je ha'isse. C'est apparemment par cette raison 
que quand on a commence a faire les trois personnes du sin- 
gulier, je liais, tu hais, il Jiait d'unc syllabe, on a dit au plu- 
riel nous kayons, vous Tiayez, Us Jiayent, afin que le pluriel 
n'excedast le singulier que d'une syllabe comme font tous les 
autres verbes. La prononciation du singulier en une syllabe 
est demeuree, et on en a mis trois au pluriel, ce que Ton a 
fait sans doute pour eviter 1'equivoque qirauroit pii causer la 
ressemblance de liayons pour licCtssons avec ayons qui est 
1'imperatif ou le subjonctif du verbe avoir. 



PROMENER. 

II faut dire etescrire, promener, etiionpaspourmener. 
Taritost il est neutre, comme quand on dit, allons 
promener, il est alle promener, ie TOUS enuoyeray Men 
promener. Tantost neutre-passif, comme, il s'est alle 
promener, ie me promeneray. Et tantost actif, lors 
qu'on ne parle pas des personnes qui se promeiient, 
comme quand on dit, promenez c^t enfant, promenez ce 
chenal. 

T. C. M. Menage a fort bien rcmarque que ce verbe n'est 
point neutre, et qu'il faut dire : Allons nous promener, il est 
alle se promener, et non pas, allons promener, il est alle 
promener. II montre que c'est ainsi qu'il faut dire, en faisant 
connoistre qu'on nc diroit pas, je promenois hier aux Thuil- 
leries, au lieu deje me promenois Mer. Si Ton ne peut dire 
dans la signification d'un verbe neutre, je promenois hier, 
pourquoi dira-t-on, allons promener? Les gens qui auroient 
passe quelque temps dans un cabinet de verdure, diroient- 
ils, il doit nous ennuyer d'etre assis, promenons mainte- 
nant ? II est hors de doute qu'il faudroit dire, promenons-nous 
maintenant. Quelques-uns croyent qu'on peut supprimer le 
pronom vous dans cette phrase, voulez-vous venir promener, 
mais ils avoiient que ce ne doit estre qu'en parlant, et non 
pas en escrivant. 

A. F. L'Academie n'est point du sentiment de M. de 
Vaugelas, elle croit que le verbe promener n'est jamais neutre, 



SUR LA LANGUE FRANCOISK 77 

inais tousjours aclif ou neulre passif. Ainsi c'est mal parler 
que de dire, allons promener, il est alle promener. II faut ( 
mettre le pronom possessif dans ces sortes de phrases. ' 
Allons-nous promener, II est alle se promener. II est vray 
qu'on dit, Je I'envoyeray bien promener. je I'ay envoy e pro- 
mener, mais promener, est neutre passif dans ces facons de 
parler, comme taire est dans celle-ci, Je I'ay bien fait taire , 
pour dirc/?/ fait qu'il s'est ten. 



IUSQUE, sans s a la fin. 

lamais on n'escrit iusque, sans s, a la fin ; car, ou 
il est suiuy d'vne consone, ou d'vne voyelle ; si d'vne 
consone il faut dire iusques, comme iusqaes Id ; si d'vne 
voyelle, il faut manger Ye, et dire jusqu'a, jusqu'a 
lamortjusqu'aux enfers, jusqu'a Pasques, QM jusques a. 
Ainsi Ton n'escrit jamais iusque sans s, a la fin . 

T. C. II n'y a personne qui ne convienne que la lettre 
6', est absolument inutile a la fin tejusque, quand il suit une 
consone. Ainsi je croi qu'il est mieux de dire jusque-la sans 
s, que jusques-la. Si la lettre s etoit necessaire a jusque, ce 
seroit mal parler, que de &\ve jusqu'a la mort. II faudroit tous- 
jours $WQ jusques a la mort, sans permettre 1'elision. Cepen- 
dant M. de Vaugelas demeure d'accord qu'elle est permise. 
Pour moi, je tiens qu'on n'escrit jusques a la mort, jusques 
aux Enfers, jusques a Paques, que selon qu'on a besoin d'une 
syllabe de plus pour la satisfaction de 1'oreille : ce qui fait 
voir que la lettre s n'est point necessaire a jusque. C'est le 
sentiment de M. Menage, qui dit que jusque-la est tres-bien 
dit, et mieux que jusques-la, I's ne se prononcant point de- 
vant une consone. 

A. F. On peut tres-bien escrire jusque sans s, et avec 
une s a la fin, jusque la et jusques-la, et Ton n'escrit jusques 
avec une s devant les mots qui commericent par une voyelle 
comme jusques a la mort, que quand 1'oreille demande une 
syllabe de plus, pour mieux arrondir la periode, ou pour la 
mesure du vers. 



78 REMARQUES 



lUSQUES A, ET JUSQU'A. 

Tous deux sont bons, seulement il faut prendre 
garde, que si 1'oreille desire vne syllabe de plus ou do 
moins pour arrondir vne periode, on choisisse celuy 
des deux qui fera cet effet. Les Maistres del'art de- 
meurent d'accord de cette justesse, et ceux qui ont 
Foreille bonne le reconnoissent sans art. 

II faut aussi euiter de dire,jusqu'd, lors qu'il y a vne 
repetition de la derniere syllabe qu'a, tout procbe de 
la premiere. Par exemple, le ne dirois pas, jusqtfa 
quatre, mais jusques a quatre, ny jusqu'a ce qu'apre's, 
(yajusqn'a ce qu'ayant, pour fu'ir la cacophonie. Que 
si le soin que i'oti aura de Feuiter d'vn coste, fait que 
de 1'aiitre on desaiuste sa periode, il vaut mieux 
tomber dans 1'inconuenient du mauuais son, pourueu 
qu'il ne choque pas trop rudement 1'oreille, que de 
rompre la juste cadence d'vne periode. Mais auec 
vh peii de soin, on se peut exemter de 1'vn et de 
1'a utre. 

le dirois aussi jusques a quand, et non pas jusqu'a 
quand. 

Gette diference de jusques , et jusqria, sert aussi a 
rompre la mesure d'vn vers, quand il se rencontre dans 
la prose. 

En cette preposition jusques a, oujitsqu'a, ou jm- 
qtiaux, au pluriel, il y a encore vne chose a remar- 
quer, qui est assez curieuse; c'est qu'elle tient lieu 
de certains cas. Par exemple, Us ont tue jusqtfaux 
animaux; Icy, jusqu'aux animaux, tient lieu d'accu- 
satif. lusqu'aux plus mis et an x plus aljectsdes hommes, 
se donnoient la licence de, etc; Icy, jusqu'aux plus mis, 
tient lieu de nominatif. II a donne a, tout le monde, il 
a donne jusqu'aux valets; Icy il tient lieu de datif. 

Quelques-vns diseiit jusques a la, pour dire jusques 
la, et jusques a icy, pour dire jusques icy; mais 1'vn et 
Fautre est barbare. 

P. Jusquea est le plus doux. II s'en faut servir autant 



SUR LA I.ANGfE FRANCOISE /!) 

qu'on pout, on gardant tonics IPS regies quc notre Auteur 
don ne icy. 

T. C. La preposition jusque, peut tenir lieu de nominatif 
et d'accusatif, comme on le voit par les deux exemples de 
cette Remarque. II n'est pas surprenant qu'eilc serve de datif 
avec dcs voi-bes qui en veulent un, puisque Tarticle a ou aux, 
qui smljusqne, la determine a cstre datif, mais il faut quc ces 
verhes nc demandent qu'un datif sans accusatif, comme il 
parlajusqu'aiix moins considerables de la Compagnie. on que 
raccusatif soit cxprime avec le datif, comme il etendit so, li- 
beralite jiisqu'aux Valets. Ainsi on parle mal, quand on dit 
absolument, il donna jusqii'aux Valets. II semble qu'on veiiille 
dire, il a donne tout, et les Valets mesme. II est certain que si 
Ton disoit, il a donne jnsqu'a son Carrosse, cela voudroit dire, 
il a donne son Carrosse mesme. On doit oster ^equivoque, et au 
lieu de, il a donne jusqu'anx Valets, il faut dire, il a donne 
a font le monde. et mesme jusqn'aiix Valets. 

A. F. On n'a point trouve qu'il y oust de cacophonie 
dans ces deux phrases de M. de Vaugelas, jusqu'a ce qu'apres. 
jusqu'a ce qu'ayant, et Ton croit qu'elles satisfont plus 1'oreille 
que ne feroient celles-ci, jusques a ce qu'apres, jusques a ce 
qu'ayant, qui semblcnt moins naturelles. La preposition 
jusqu'a eljusqu'aux peut fort bien tenir lieu de nominatif et 
d'accusatif, suivant la Remarque, mais on n'a pas approuve 
qu'elle servist de datif dans cette pbrase, il a donne ju'squ'anx 
Valets, a cause de 1'equivoque qu'y fait le verbe donner qui 
n'a point d'accusatif, en sorte qu'il paroist qu'on veiiille dire, 
il a donne tout el les valets mesme. Pour ne laisser aucune 
equivoque, il faudroit dire, il a donne a tout le mmde, et 
mesme jusqu'aux valets. Ce ne seroit pas mal parler que de 
dire, ilescrivit jusqu'aux moindres de I'assemblee, parce que 
jusqu'aux moindres ne peut estrc que datif dans cette phrase, 
au lieu que jusqu'aux valets avec le verbe donner peut estre 
regarde comme accusatif. On ne scauroit trop dire que jusques 
a la, et jusques a icy, sont des expressions barbares, et 
qu'elles doivent estre bannies entitlement de la Langue. 



MAIS MESMES. 

II se dit et s'escrit communement, et tons les hons 
Autheurs s'en seruent ; Mais parce que plusieurs font 



SO REMARQUES 

difficulte d'en vser a cause de la rudesse de ces trois 
syllabes, ou pour mieux dire, a cause du son d'vne 
mesme syllabe repetee trois fois, j'ay creu qu'il le falloit 
defendre,et que c'estoit vn scrupule, qu'on ne doit ny 
faire, ny souffrir. Premierement nous auons Tau tho- 
rite de tous les bons Escriuains, anciens et modernes, 
qui apres non settlement, ont accoustume de le mettre, 
comme, non seulement il luy a pardonne', mats mesmes 
il luy a fait du Hen. En second lieu, il y a vne maxime 
generale en matiere de cacophonie, ou de mauuais 
son, que les choses qui se disent ordinairement, 
n'offensent jamais 1'oreille, parce qu'elle y est toute 
accoustumee. Outre que la troisiesme syllabe de mais 
mesmes, a vn son fort different des deux autres, comme 
on le juge aisement a la prononciation, les deux pre- 
mieres ayant la terminaison masculine, etladerniere, 
la terminaison feminine. 

Geux qui font ce scrupule, veulent que Ton mette 
tousjours en sa place, mais aussi.ll y a pourtant bien 
de la difference entre mais mesmes, et mais aussi. 
Geluy-la emporte vn sens bien plus fort, et a bien plus 
d'emphase que 1'autre. 

A. F. On ne doit 'faire aucun scrupule de dire et 
rt'cscrire, mais mesmes, c'est ainsi qu'on parle ordinairement, 
et Thabitude qu'on en a prise semble adoucir la rudesse des 
trois m qui sont au commencement de ces trois syllabes, car 
il n'y a que les deux premieres qui ayent le mesme son. La 
derniere perd ordinairement son e muet par la rencontre 
d'une voyelle qui suit; et comme il n'est necessaire d'escrire 
mesmes avec un s a la fin, il serait peut-estre mieux d'oster 
cette s dans la phrase de M. de Vaugelas, Mais mesme il luy a 
fait du Men. 



MESME, et MESMES, adiierbe 1 . 
Tous deux sont bons, et auec s, et sans s, mais 

1 Voyez sur mesme et mesmes 1'opinion de Patru, a la fin de sa 
note sur la Remarque De cette sorte et de la sorte, p. 84. 

A. C. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 81 

voicy comme ie voudrois vser tantost de 1'vn et tan- 
tost de 1'autre. Quand il est proche d'un substantif 
singulier, ie voudrois mettre mesmes, auec 5, et quand 
il est proche d'vn substantif pluriel, ie voudrois mettre 
mesme sans s, et 1'vn et 1'autre pour euiter 1'equiuoque 
et pour empescher que mesme, aduerbe, ne soil pris 
pour mesme, pronom. Vn exemple de chacun Ie va 
faire entendre, Les choses mesme que ie tons ay dites 
mejustifient assez, et la chose mesmes >jue ie vous ay dite, 
etc. Car encore que pour 1'ordinaire Ie sens fasse assez 
connoistre quand mesme est aduerbe, ou quand il est 
pronom; si est-ce qu'il se rencontre assez souuent 
des endroits, ou 1'esprit d'abord est surpris et hesite 
pour en juger. Le moyen de Ie discerner, c'est de Ie 
transposer, et de Ie mettre deuant Ie nom, car s'il fait 
Ie mesme effet deuant Ie nom qu'apres Ie nom, c'est 
vne marque infaillible qu'il est aduerbe, comme aux 
deux exemples que nous auons donnez. Geux qui 
n'obserueront pas cette remarque, ne feront point de 
faute, mais ceux qui Fobserueront, seront plus regu- 
liers, soulageront 1'esprit du Lecteur, et contribueront 
quelque cbose a la nettete du stile. 

T. C. Mesme etant adverbe, devroit toujours s'escrire 
sans s. La licence que quelques Poetes ont prise de n'y en 
point mettre au pluriel quand il est pronom, est tres-condam- 
nable ; et c'est une grande faute d'escrire, 

De rage contr'eux mesme Us ont tourne leurs armes. 

C'en est une aussi grande d'escrire moi-mesmes en vers pour 
gagner une syllabe. 

M. Menage apporte des exemples de Tune et 1'autre licence, 
tirez de Malherbe, du Pere Ie Moine et de Marot. On escrit de 
mesme, et jamais de mesmes. 

A. F. II est plus ordinaire d'escrire Ie mot mesme sans 
s a la fin quand il est adverbe, et Ic plus seur c'est de Ie place.r 
tousjours devant un nom substantif, autrement il est difficile 
de juger s'il est pronom ou adverbe, cela paroist dans les 
deux exemples que M. de Vaugelas propose. Les choses mesme 
que je vous ay dites me justifient assez, et la chose mesmes 
queje vous ay dite. Ceux qui n'auront point d'attention a Ys 

VAUGELAS. I. I] 



82 KEMARQUES 

raise a la fin de mesmes dans la dernierc de ces deux phrases, 
ou supprimee dans la premiere pourront fort bien entendre 
ipsce res et ipsa res, au lieu qu'en mettant mesme devant le 
nom substantif, Mesme les choses quejevous ay dites, on fait 
connoistre, sans que personne en puisse douter, que ce mot 
mesme est adverbe, et qu'il se doit expliquer par le quin etiam 
des Latins, et non pas par ipsce res. Ce mot signifie aussi idem 
en latin ; mais comme il est tousjours precede en ce sens la de 
Particle le, la, ou les; le mesme liomme, la, mesme femme, les 
mesmes personnes, on ne peut jamais le prendre pour ug ad- 
verbc. 



QUASI. 

Ce mot est has, et nos meilleurs Escriuains n'en 
vsent que rarement. Us disent d'ordinaire presque. Ce 
n'est pas que quasi en certains endroits ne se puisse 
dire, mesme auec quelque grace, comme quand on dit, 
il riarriue quasi iamais que, etc. Quelques-vns qui ont 
le goust tres-delicat trouueut qu'en cet exemple pres- 
que, n'y vient pas si bien que quasi*. 

P. Ce mot n'est point bas a mon avis, mais il est vray 
qu'on dit plus souveat presque que quasi, qui ne laisse pas 
pour cela d'estre trcs-francois, et il n'en faut faire nul scru- 
pule dans les ouvrages d'haleine, et sur tout dans ies dis- 
cours Oratoires, ou souvent on en a grand besoin. II y a des 
matieres de Palais ou de droit qui ne souffrent point le mot 
de presque au lieu de quasi; par exemple, I'action quasi 
servitiane : qui diroit presque servitiane, ne parleroit pas 
francois. 

T. C. II n'y a presque plus personne qui puisse souffrir 
quasi dans le beau langage. 

A. F. Le mot quasi ne doit point estre qualifies de bas, 
cepcndant peu de persolines s'en servent presentement. 

Cette phrase II n 'arrive presque jamais que, a paru pre- 
ferable a, II n'arrwe quasi jamais que, oil M. de Vaugelas 
trouve de la grace. Ceux qui ont creu que cette derniere es- 

1 Presque n'y vient pas si bien. Cela est vray, et a mon advis il 
en est de meme de quasi tousjours, qui se dit plus communemeiil 
que presque tousjours. (Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISK 83 

loit meilknire, out penst-eslrc pretcndu qirtl cstoit bnu d'evi- 
ter la syllabe que repetee deux fois. mais Ic mot jamais qui 
est outre les deux que n'y laisse point dc rudesse. 



FRONDE. 

Sans considerer 1'etymologie de ce mot, qui vient 
du Latin Funda, ou il n'y a point dV, il faut dire fronde, 
et non pas fonde, 1'vsage le voulant ainsi, et per- 
sonue ue le prononcant autremeut. C'est comme 
M. de Malherbe 1'a tousjours escrit, quoy que M. Coef- 
feteau, et apres luy vu de nos meilieurs Autheurs, di- 
sent toujours fonde. 

P. Marot en ses opuscules, pag. 37, &'\(,fonde. La fronde 
et les frondeurs, qui depuis rimpressiou des Remarques 
iirent taut de bruit, ont bieii decide cette question. 

A. F. Cetle Remarque a cstc approuvee tout d'une 
voix. 



SOUMISSION, et SUBMISSION. 

II y a vingt ans qu'on disoit submission, et non pas 
soumiusion, quoy que Ton dist soumettre, et soumis, et 
non pas submetire, ny submis; maintenant ondit eton 
escrit, soumission, et- non pas submission. le scay bien 
qu'on dit au Palais, il a fait les submissions au Greff'e, 
niais c'est vn terme de Palais, qui ne tire point a con- 
sequence pour le langage ordinaire. 

T. C. II est hors de doute qu'il faut dire soumission. 

A. F. Submission a cesse d'ostre un terme de Palais. 
On dit aujourd'huy, II a fait ses soumissions au greffe. 



DK CETTE SORTE, et DE LA SORTE. 

Plusieurs en vsent indifferemment * ; Toutefois de 

1 Plusieurs en usent indifferemment. Cela est vray, rnais en lous 



84 REMARQUES 

la sorte ne se doit mettre, qu'apres qu'vne chose vient 
d'estre dite ou faite, et de celle sorte se met deuant et 
apres. Par exemple, vn Historien venant de rapporter 
vne harengue d'vn General d'armee, dira ayant parle 
de la sorte, et s'illevafaire parler, il dirai/ commencaa 
parler de cette sorte, et non pas de la sorte, comme le 
met tousjours vn de nos meilleurs Escriuains. De cette 
sorte se peut aussi mettre apres, comme nous auons 
dit, mais pour Fordinaire iln'apas si bonne grace que 
de la sorte. Du temps du Cardinal du Perron, et de 
Monsieur Goeffeteau, cette remarque s'obseruoit exac- 
tement ; mais ie viens d'apprendre des Maistres , 
qu'aujourd'huy on ne 1'obserue plus, et que tous 
deux sont bons deuant et apres, quoy que neantmoins 
ils auouent qu'il est bien plus elegant d'en vser selon 
la remarque, que de Fautre facon. 

T. C. On m'a preste un Exemplaire des Rcmarques de 
M. de Vaugclas avec des Notes cscrites de la main de fen 
M. Chapelain, a qui aucunc finesse de notre Langue n'estoit 
inconnue. Voici ce qu'il a marque sur cct article. Je le croirois 
plus elegant par de la sorte devant, que par de cette sorle, 
pour ce que I 'elegance consiste principalement dans I'eloigne- 
ment de la construction ordinaire et de la regularite Gram- 
maticale, qui est toute entie're dans le de cetle sorte mis de- 
nant, et qui manque dans le de la sorte mis devant aussi. 
On dit e'legamment, cussiez-vous creu qu'il m'eust traite de 
la sorte, pour, de cette sorte, c'est-a-dire, si mal, si indi- 
gnement. 

A. F. L r Academic croit que de la sorte et de cette sorte 

mots et en toutes phrases qui sont doubles, il s'en faut servir en 
telle maniere qu'on rompe tousjours les vers, et autant qu'on peut, 
les demi-vers ; par exemple ayant parle" de la sorte, est tres-bien 
dit, mais je le veux dire autrement, a cause que ce gerondif ayant 
sera tout proche. devant ou apres. Et alors je dirai, il parla de cette 
sorte. et non pas il parla de la sorte, parce que ce dernier est un 
demi-vers, et que 1'autre ne Test pas. 

Et pour dormer un exemple d'un mot qui est double, Tadverbe 
viesmes se dit sans S et avec une S, mais s'il fait uu vers ou demi- 
vers de Tune ou de Tautre faQon, je prendrai celle qui rompt le 
yers ou le demi-vers, et je dirai il a mesmes^essaye', et non pas il 
'a mcKme essaye". (Note de PATR.U.) 



SUR LA LANGUE FRANCHISE 80 

peuvent estro ernployez egalement, par rapport a ce qui pre- 
cede, et par rapport a ce qui suit. 



EPITHETE, EQUIVOQUE, ANAGRAMME. 

Epithete est feminin, me lelle epithete, Us epithetes 
Francoises, qui est le litre d'vn liure nouuellement 
imprime ; quelques-vns pourtant le font masculin ; 
tous deux sontbons 1 . Equiuoque est feminin aussi, 
vne dangereuse equiuoque ; on demande si les equiuoques 
sont defendues, loutesles equiuoques ne sont pas vicieuses, 
vne fasctieuse equiuoque. Quelques-vns encore le font 
masculin. Anagramme est tousiours feminin, vne lelle 
anagramme, me heureuse anagramme. 

T. C. M. Chapclain a ecrit sur cette remarque d'Epi- 
thete : Je le tiens masculin senlement, parce qu'il riesl point 
entendu par les femmes qui ont rendu feminin toutes ces 
series demots Grecs et Latins, dont I'usage (F passe jusqu'a 
elles, comme Epigramme, etc. M. Menage croit qu'on peut 
faire Epithete indifferemment masculin et feminin, et rap- 
porte que M. de Balzac a dit Hpithetes oisifs. II veut ^equi- 
voque soil toujours feminin, ainsi qu' 'Anagramme. 

A. F. Ces mots e'pithele et equivoque sont presentement 
tousjours feminins ainsi qu' 'anagramme, et I'usage ne soufl're 
plus qu'on les fasse masculins. 



JE VAIS, IE VA. 

Tous ceux qui scauent escrire, et qui ont estudie, 
disent, ie vais, et disent fort bien selon la Grammaire, 
qui conjugue ainsi ce verbe, Je vais, tu vas, il va ; car 
lors que chaque personne est differente de 1'autre, en 
matiere de conjugaison, c'est la richesse et la beaute 
de la langue, parce qu'il y a moins d'equiuoques, dont 
les langues pauures abondent. Mais toute la Gour dit, 

1 Cela est vray, mais on le fait plus communement feminin que 
masculin, et il en est de mesme d'tquivoque. (Note de P^TRU.) 



86 REMARQUES 

ie TCL, et ue peut souffrir, ie vais, qui pusso pour vn 
mot Prouincial, ou du peuple de Paris. 

P. Je pcnse que tous deux sont bons, et qu'il s'en faut 
servir en prenant conseil de Toreille, qui en de certains en- 
droits trouvera Tun ou meilleur ou plus doux que 1'autre ; mais 
a mon advisee vas est plus usite queje vais, menie parmi Ie 
peuple qui ne connoist point je vais ; et il y a des manferes 
de parler ou je vais ne se peut souffrir; par exemple quand 
nous voulons dire qu'un lieu est dangereux, et que nouS nous 
garderons bien d'y aller, nous disons,.;> riy vais pas, ouje ne 
vaspas la: tout Ie monde parle ainsi, et qui diroit je riy vas 
pas, ouje ne vais pas la, parleroit mal. 

T. G. Je va, ne se dit plus. Le Pere Bouhours ne de- 
cide point entre je vais el je vas, M. Chapelain marque ici 
qu'on dit, je vais ou je vai. II est certain que beaucoup de 
personnes qui ecriventbien, disent,/'e vai, sur-tout en Poesie, 
Centre 1'opinion de M. Menage, qui, a cause que les verbes 
faire et tnire, font au present je fais et je tais, veut qu'on 
dise aussi je vgis ; mais faire et taire ne tirent point a con- 
sequence pour Ie verbe aller. Messieurs de 1' Academic Fran- 
coise conjugucnt ainsi ce verbe dans leur Dictionnaire : Je 
vais, tu vas,il va. On se sert fort communement du preterit 
indefmi du verbe estre, au lieu d'employer celui frailer. Par 
exemple on dit : il fut trouver son ami, podr dire, il alia 
trouver son ami. Quantite de gens tres-delicats dans la 
Langue, condamnent cola comme une fante, et soutiennent 
qu'il faut tousjours dire, il alia, et jamais il fnt. Je suis de 
leur sentiment. Cet abus vient de ce que Ie verbe aller, n'ayant 
point de preterit parl'ait qui soil en usage, on emprunte ce- 
lui du verbe eslre. Ainsi on dil,j'ai este a Rome; mais cela ne 
conclut pas qu'on doive aussi emprunter son preterit inde- 
liai, et dire, je fws, au lieu de j'allai. On dit fort bien aux deux 
troisiemes personnes, il est alle, et Us sont allez a Rome; 
mais cela signifie autre chose que, il a este, et Us ont este a 
Rome. Quand je dis, Us sont allez a Rome, je fais entendre 
qu'ils y sont encore, ou sur Ie chemin ; et quand je dis, Us 
ont este a Rome, je fais connoistre qu'ils out fait Ie voyage de 
Rome, et qu'ils en sont revenus. On peut dire quelquefois, 
je suis alle, pourvu qu'on marque Ie temps ou Ton est parti, 
ou du moins quelquc circonstance qui rende en quelque ma- 
niere Ie depart present, comme en ces exemples. II estoit trois 
Iteures quand je suis alle chez lui, ou bien je suis alle cJiez 
lui en intention de Ie quereller; mais en y entrant, etc. En- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 87 

core parlera-t-on rnieux, en disant par-tout j'ui este. J'ai 
consulte quelques-uns des plus habiles sur cettc inatiere, el 
ils demeurent d'accord qu'on ne peut dire en termes absolus, 
et sans marquer un terns pen eloigne, je suis alle le feliciter 
sur son mariage. II faut dire, j'ai este le feliciter. 

A. F. Je vais, qui selon M. de Vaugelas, passoit de son 
temps pour un mot Provincial ou du pcuple de Paris, est le 
seul qui soil aujourd'huy authorise par 1'usage. Je vas a 
este rejette, et d'une commune voix on a condamne je va. 



LA, pour LE. 

G'est vne faute que font presque toutes les femmes, 
et de Paris, et de la Cour. Par exemple, ie dis a vne 
femme, quand ie suis malade, j'ayme a voir compagnie. 
Elle me respond, et moy quand ie la suis, ie suis Men 
aise de ne voir personne. Ie dis, que c'est vne faute de 
dire, quand ie la suis, et qu'il faut dire, quand ie le 
suis. La raison de cela est, que ce, le, qu'il faut dire, 
ne se rapporte pas a la personne, car en ce cas-la il 
est certain qu'vne femme auroit raison deparler ainsi, 
mais il se rapporte a la chose ; et pour le faire mieux 
entendre, c'est que ce le, vaut autant a dire que cela, 
lequel cela, n'est autre chose que ce dont il s'agit, qui 
est ma lade en 1'exemple que j'ay propose; Et pour 
faire voir clairement que ce que ie dis est vray, et 
que ce le, ne signifie autre chose que cela, ou ce dont 
il s'agit, proposons vn autre exemple, ou ce soient 
plusieurs qui parlent, et non pas vne femme. Ie dis a 
deux de mes amis, quand ie suis malade, ie fais telle 
chose, et ils me respondent, ei nous, quand nous le 
sommes, nous ne faisons pas ainsi. Qui ne voit que si la 
femme parloit bien en disant, quand ie la suis, il fau- 
droit aussi que ces deux homines disent, et nous quand 
nous les sommes ? ce qui ne se dit point. Ainsi M. de 
Malherbe dit, les choses ne nous succedent pas comme 
nous le desirons, et non pas les desirons. C6t exemple 
n'est pas tout a fait comme 1'autre, mais il y a beau- 
coup de rapport, et est dans la mesme reigle. Neant- 



88 REMARQUES 

inoins puis que toutes les femmes aux lieux oil Ton 
parle bien, disent, la, et non pas, le, peut-estre que 
1'Vsage 1'emportera surla raison,etce ne sera plus vne 
faute. Pour les, au pluriel, il ne cedit point, ny par la 
raison, ny par 1'Vsage. 

T. C. Cette remarque do M. de Vaugelas est tres-bonne ; 
mais il apporte un exemple qui n'est pas tout-a-fait juste. 11 
t'audroit que plusicurs personnes eussent dit, quand nous 
sommes malades, nous faisons telle chose, pour pouvoir re- 
pondre, et nous quand nous le sommes, etc., car alors la par- 
ticule le veut dire malades au pluriel : au lieu que si une 
seule personne a dit, quand je suis malade, je fais telle chose, 
si plusieurs personnes repondent, et nous quand nous le 
sommes, cela veut dire seulement, quand nous sommes ma- 
lade au singulier, et non pas, quand nous sommes malades 
au pluriel, la particule le ne pouvant signifier que 1'adjcctif , 
qui est employe auparavant. Cela sera plus sensible dans un 
autre exemple. Si un hommc disoit au nom de plusieurs, par 
quel genre de merite croit-il I'emporter sur nous ? S'il est 
liberal, nous le sommes comme lui. Cette maniere de s'enoncer 
ne seroit pas tout-a-fait correcte, puisqu'elle voudroit dire, 
nous sommes liberal comme lui : la particule le ne pouvant 
laire entendre quo le mesme mot, qui a ete deja exprime. La 
mcsme faute seroit a eviter a 1'egard du genre, si un bomme 
parlant pour plusicurs a dcs femmes, disoit, nous sommes 
chagrins, quand nous ne nous wyons pas, celle qui repon- 
droit pour les autres ne parleroit pas peut-estre fort correc- 
tement en disant, et nous, nous le sommes quand vous nous 
rendez de trop frequentes visites ; puisque ce seroit dire, e t 
nous, nous sommes chagrins. En ce cas, il seroit mieux de 
repetcr le mot, et de dire au feminin, et nous, nous sommes 
chagrines qiiand vous nous rendez de trop fre'quentes vi- 
sites. Je ne dis ici que cequ'ont senti beaucoup de personnes 
intclligentes dans la Langue. Cependant il y en a d'autres qui 
trouvcnt trop de rafinemcnt dans celte Remarque. Ainsi, je 
n'ai garde de decider. Ce qu'il y a de certain, c'cst que malgre 
la decision de M. Vaugelas qui est fort juste, la pluspart des 
femmes continuent de dire sur rexemple d'estre malade, et 
moi quand je la suis. II semble par-la que 1'usage doit 1'em- 
porter. 

II n'y a rien de plus ordinaire dans nos Romans les plus es- 
timez que de trouver la particule le relative a Tinflnitif d'un 
verbe. Par exemple: Cette femme est belle, et j'aurois 



SUR LA LANGUE FRANgOISE 89 

grand penchant a I' aimer, si ce qu'on m'a dit de son incon- 
stance ne la rendoit indigne de I'estre. Je croi que c'est fort 
mal parlcr, et qu'il faut dire si ce qu'on m'a dit de son incon- 
stance la rendoit indigne d'estre aimee. La repetition de ce 
verbe au participe me semble necessaire, parce qu'il n'y a que 
rinlinitif aimer exprime auparavant, et non pas aimee. De 
mesme. je croi qu'il ne faut pas dire, je le traiterai comme il 
merite de I'estre, mais comme il merite d'estre traite. Si dans 
ces manieres de parler, on veut se seryir dc la particule re- 
lative le, il faut que le participe ait este exprime auparavant. 
Ainsi on dira fort bien, ilsera traite comme il merite de I'estre. 

A. F. La regie que M. de Vaugelas establit dans cetle 
Remarque est appuyee sur de si fortes raisons, que personne 
ne doit se dispenser de la suivre. 

Ainsi on ne peut trop s'opposer a Tabus que les femmes 
font de la particule la, quand elles Temployent au lieu de le, 
il faut dire absolumentdans la phrase proposee, etmoy quand 
je le suis, c'est a dire, quand je suis malade, en supposant 
que c'est une femme qui parle, et non pas, quand je la suis. 



INGREDIENT, EXPEDIENT, INCONVENIENT, ESCIENT, 
et autres semblables. 

II faut prononcer la derniere syllabe de ces mots la, 
comme si elle s'ecriuoit auec vn a, et non pas auec vn 
e, tin ingrediant, vn expediant, etc. quoy que Ton pro- 
nonce moyen, citoyen, Chrestien, etc. avec Ye, comme on 
les escrit. Pour connoistre done quand il faut pro- 
noncer a, ou e, voicy la reigle. G'est que toutes les fois 
qu'au singulier des noms qui ont en a la derniere 
syllabe il y a vn t, apres Yen*, Ye se prononce en a, 
comme a expedient, inconuenient, et ainsi des autres. 

1 11 y a un t apres Ven.} Cela s'entend quand \'e est masculin, 
comme aux exemples rapportez par FAuteur ; il en faut pourtant 
excepter fient (1'ordure de bceui') qui se prononce fien, mesme quand 
il est suivi d'une voyelle. II faut encore observer que cette regie 
n'a lieu qu'aux noms et aux adverbes, mais non pas aux temps des 
verbes dont la troisieme personne du present est en ient, comrne 
dans tient, vieiit, oil Ye se prononce. Mais quand il est ieminin, il 
se prononce comme dans aiment, aimassent. Cela est plustot a 
remarquer pour les estrangers que pour les frangois, qui ne sgau- 
roient s'y tromper. (Note de PATRU.) 



90 REMARQUES 

Mais quand il n'y a point de I, comme a moyen, ci- 
toyen, etc., alors on prononce IV, ct au sirigulier,' et 
au pluriel, coinme il est escrit 1 . 

Si Von obiecte qu'en ce mot Chrestiente, il y a vn t 
apres Yn, et que neantmoins il faut prononcer Ye qui 
est deuant Vn comme vn e, et non pas comme vn a, 
car il ne faut jamais dire Chresliante, quoy que plu- 
sieurs le dient; On respond, que cela n'est point centre 
la reigle qu'on vient de donner, qui ne parle que de la 
derniere syllabe du mot termini en ent, et nori pas de 
celle qui n'est pas la derniere comme en, deuant le t, 
ne Test pas en Chrestiente. Outre que le t, n'entre pas 
dans la syllabe en, mais dans la derniere qui est te. 

T. C. La Remarque est bonne pour la prononciation, 
mais il faut oster le mot escient qui est hors d'usage. Mentir 
a son escient, est une facon de parler entierement basse, et 
dont il n'y a plus personne qui se serve. Quant au mot de 
Chretiente que M. de Vaugelas dit fort bien qu'il ne faut pas 
prononcer, comme s'il y avoit Chre'tiante, quoiqu'il y ait un t 
apres Vn; et cela par plusieurs raisons, et sur-tbut parce que 
le t n'cntre pas dans la syllabe en, mais dans la derniere qui 
est te; M. Chapelain a escrit ce qui suit, au has de cette re- 
inarque : Cette derniere raison est la nraie et la meilleure 
pour le mot de Chretiente ; mais il faut observer que I'cn ne 
se prononce pas comme un a, dans les seules syllabes finales 
qui ont une n et un t au lout ; car en la preposition en, aux 
mots de clemente, prudcnte, etc. a ceux de rendre, entendre, 
prendre, etc. oil I'cn est a la penultieme sans liaison avec le t 
ni le d suivant, qui ap2iartiennent a la derniere syllabe, I'v 
se prononce aussi comme nn a, aussi bien qu'a la pemMie'me 
de prudernment. D'nn autre c6te~ I'Q en prennent et autres 
semblables, se prononce comme e seulement a la penultieme, 
de la meme sorte qu'en moyen, a la derniere ; et le mme e 
en la derniere de prennent, ne se prononce ni comme a, ni 
comme e, mais comme un e sourd, muet et fe'minin, comme 
I'e final de Dame, tani cette lettre a de diffe'rentes affections 
et proprietez difflcilfs a demesler a ceux a qui la Langue 
n'est pas naturelle. 

1 Exceptez les prepositions et adverbes qui se prononcent an. 
Jin lui, vat-en. Exceptez aussi Rouen, vnle, qui se prononce 
Rouan. (Note'de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 91 

A. F. Ce ne sont pas seuleinent les mots qui so termi- 
neut en ent, comme ceux dont parlo M. de Vaugclas, qu'il 
i'aut prononcer de la mesine sorte quo si cette syllabe s'escri- 
voit avec un a, mais encore ceux qui se terminent par em, 
e'est a dire qui ont une s apres Yen de leur derniere syllabe 
comme encens, cens, sens et autres. II est certain qu'on pro- 
nunce chrestiente par e en faisant sentir Ye qui precede Yn de 
la peiiultieme syllabe, mais ce n'estpointa cause que la leltre 
t entre dans la derniere syllabe qui est te, et non pas dans la 
syllabe en qui est lapenultieme ; si cette raison avoit lieu, il 
faudroit prononcer tourmente, comme il s'escrit, en faisant 
entendre un e, et non pas un, puis qu'on ne scauroit douter 
que le t de la derniere syllabe de ce mot ne soit detacbe de 
la pcnultieme men. Cependant il faut prononcer tourmente, 
comme si le mot estoit escrit par un a, et qu'il y eust tour- 
mante. La raison est que t garde la prononciation de tourment 
dont il vient, et qui se prononce comme si on escrivoit towr- 
mant: de la mesme sorte chrestiente garde la prononciation de 
chrestien dont il vient, et Yen de la penultieme syllabe se 
prononce avec Ye comme il est escrit. 



SOIT QUE, ou SOIT. 

On dit, soit que vous ayez fait cela, soit' que wus ne 
Vayez pas fait. On dit aussi, soit que wus ayez fait cela, 
ou que vous ne Vayez pas fait, et c'est la plus ordinaire 
et la plus douce facon de parler ; Mais Fautre ne laisse 
pas d'estre fort bonne, et mesmes il y a de certains 
endroits, dont les exemples ne se presentent pas 
maintenant, ou la repetition des deux soit, a beaucoup 
meilleure grace, que de dire, ou. II y en a vne troi- 
siesme, dont plusieurs se seruent, mais qui est con- 
damnee dans la prose par les meilleurs Escriuains. 
C'est, ou soit, par exemple, ils disent, ou soit qu'il 
n'eut pas donne assez bon ordre a ses afaires, ou que ses 
commandemens fussent mal executez. Ou bien, soit qu'il 
ri eust pas donne' leur ordre, etc. ou soit que ses comman- 
demens, etc. II ne faut point mettre ou, deuant soit, ny 
en Tvn. ny en 1'autre exemple, il est redondant. II 
faut dire simplement, soit qu'il n'eust pas donne', etc. 
ouqueses commandements, etc. Fay dit dans la prose ; 



92 REMARQUES 

parce que les Poetes ne font point de dii'ticulte d'en 
vser 1 , leur estant commode d'avoir vne syllabe de 
plus, ou de moins, pour les vers. 

T. C. Ou devant soit que, est aussi condamnable en vers 
qu'en prose. 

A. F. Les deux premiers exemplcs rapporlez ici sont 
fort en usage, et on se peut servir indifferemment de Tun et 
de Tautre. M. de Vaugelas a trop d'indulgcnce pour les Poetes, 
quarid il scmble leur permettre d'employcr ou devant soit 
que pour leur donner une syllabe de plus. La Pocsie ne 
sgauroit aulhoriser ces sortes de negligences centre la 
Langue. 



SUPERBE. 

Ce mot est tousiours adiectif 2 , et jamais substan- 
tif, quoy qu'vne infinite de gens, et particulierement 
les Predicateurs disent, la superbe, pour dire I'or- 
gueil. Ce n'est pas qu'il n'y ayt plusieurs mots qui 
sont substantifs et adiectifs tout ensemble, comme 
colere, adullere, chagrin, sacrilege, etc., mais superbe, 
n'est pas d'e ce nombre. 

T. C. M. Menage dans ses Observations apporte un 
exemple de feu M. Desmarests, de TAcademie Francoise, qui 
s'est servi du mot de superbe, pour signifier Vorgueil, en di- 
sant dans sa rcponse a 1'Apologie des Religicuses du Port- 
Royal : Ce monstre de superbe qui a fait I'insolente Apologie. 
La, superbe au substantif n'est pourtant gueres employee que 
par les Prcdicateiirs, comme le remarque M. de Vaugelas ; 
encore n'est-ce que pour signifier Vorgueil en general ; car 
il ne seroit pas bien de dire en parlant d'une femme parti- 
culierc, elle awit une superbe extraordinaire. 

1 Les poetes ne f< at pas difficult^ d'en vser.] Mais s'ils en usent, 
il faut que ce soit pour quelque grande beaute. (Notede PATRU.) 

1 Ce mot est toujours adjectif. etc.] Je suis de cet avis, je ne sgai 
qu'un endroit oil il pourroit passer, qui est I'esprit de superbe, a 
cause de spiritus superbia, qui est une phrase de PEscriture, qui 
semble naturalisee en frangois ; 1'Escriture ayant apporte cette 
maniere de parler, comme elle en a porte beaucoup en notre Lan- 
gue, et neantmoins je dirai tousjours I'esprit d'orgueil. (Ibid.} 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 93 

A. F. Le mot superbe ne doit jamais s'employer au 
substantif quc dans les maticres de devotion, comme en ces 
examples. I'esprit de superbe, la superbe precipita Lucifer 
dans les enfers. 



EN SOMME. 

Ceterme est vieux, et ceux qui escriuentpurement, 
ne s'en seruent plus . Nous auons pour tant grand besoin 
de ces facons de parler pour les liaisons, et les com- 
mencements des periodes qu'il faut souuent diuer- 
sifier. Puis que Ton ne veut plus receuoir en somme, on 
recevra encore moins somme, pour en somme, dont nos 
meilleurs Escriuains se seruoient, il n'y a pas long 
temps, et beaucoup moins encore, somme toute. Nous 
n'auons qvCenftn, en vn mot, apres tout, car ny fina- 
lement, ny bref, ne s'employent plus gueres dans le 
beau stile, quoy que Ton s'en serue dans le stile or- 
dinaire. 

P. Srefpeul trouver quelquefois sa place, sur tout en 
Epigrammes, et autres pieces semblables. 

T. C. En somme, bref, et flnalement sont des mots que 
les moindres Ecrivaips rejettent. 

A. F. On ne dit plus en somme ny somme, pour dire enfin, 
en un mot, mais somme toute que M. de Vaugelas condamne 
encore plus que les deux autres, est en usage dans le stile 
familier, et on dit fort Men. Somme toute, qu'en pourrait-il 
arriver ? Somme toute, ce n'est pas un liomme dont vous de- 
ciez altendre un fort grand secours. 

EPIGRAMME. 

II est tousjours feminin 1 , et Ton dit, vne belle epi- 
fframme, et non pas, vn lei epigramme, et vne epi- 

1 Je suis de cet avis, mais Amyot le fait toujours masculin. Un 
manuals Epigramme. Voyez le Traile des communes Conceptions 
centre les Sto'iques, pag. 699, ou il le dit ainsi trois fois. 

(Note de PATRU.) 



94 REMARQUES 

gramme lien aiffue,et non pas Men aigu ;Car il y eii a 
quelques-vns qui veulent qu'il soit masculin et femi- 
nin, selon la diuerse situation de 1'adjectif qui 1'ac- 
compagne ; par exemple, ils veulent que Ton die vne 
belle epigramme, et vn epigramme bien aigu, c'est a dire, 
que quand 1'adjectif est deuant epigramme, qu'il soit 
femiuin, et quand 1'adjectif est apres, soit masculin. 
Mais cette distinction qui a lieu en quelques autres 
mots est condamiiee en celuy-cy. 

T. G. M. Menage veut (^Epigramme soit des dm\ 
genres, selon ce qu'a decide M. de Balzac en parlarit ainsi dans 
son Entretien V. Chapitre 3. Pour une 'Epigramme de haul 
gout, combien y en a-t-il d'insipides et de froids? Car je 
vows apprens ^'Epigramme est male el femelle. II avouc 
pourtaut qu'il est plus communement feminin, et qu'il s'en 
voudroit tousjours servir dans ce genre. 

A. F. On n'a point receu la diversite du genre dans 
Epigramme, quand ce mot est devant ou apres un adjectif, 
on 1'a declare tousjours I'eminin. 11 i'aut dire une Epigramme 
bien aiguii, et non pas un Epigramme bien aigu. 



EPITAPHE, HOROSCOPE, EPITHALAME. 

Les vns font Epitaphe masculin, les autres feminin; 
mais la plus commune opinion est qu'il est feminin, 
vne belle epitaplte. Au contraire, Horoscope qu'bn fait 
aussi des deux genres, passe neantmoins plus com- 
munerneut pour masculin, V horoscope qu'il a fait, qu'il 
a dresse, plustost que, qu'il a faite ou dressee. Epi- 
thalame est des deux genres aussi, mais plustost mas- 
culin que feminin. 

P. - - Epithete, horoscope, Epithalame. Je les croy tous 
trois de deux genres ; il en I'aut user suivant le conseil de 
1'oreille. Je dirois plustot, I'lioroscope qu'il a faite ou dressee, 
que I'horoscope qu'il a fait ou dresse. Pour Epitaphe et Epi- 
thalame je suis de 1'avis de 1'Auteur. 

T. C. M. Menage dit qu' 'Horoscope est mdubi tablemen t 
masculin. II croit la meme chose tfEpithalame, ct est de 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 95 

Tavis dc M. dc.Vaugelas SUP Epitaphe, qu'ilestdes deux genres, 
mais pluslot feminin quo masculin. 

A. F. Epitaphe et Horoscope ne sont plus eraployez 
presentement que dans le genre t'eminin. Epithalame n'est 
point des deux genres, il est tousjours masculin. 



LE, pronom relalif oublie". 

Plusieurs omettent le pronom relatif, le, aux deux 
genres et aux deux nombres. Par exemple, vn tel veut 
acheter mon cheual, il faut que ie luy face voir, au 
lieu de dire, il faut que ie le luy face voir ; veut acheter 
ma haquenee, il faut que ie la luy face voir. Ainsi au 
pluriel, Amyot fait tousjours cette faute, mais ce n'est 
qu'auec luy, et leur, pour euiter sans doute la caco- 
phonie de le luy, et le leur, et ne dire pas, il faut 
que ie le luy face voir, ou que ie le leur fasse voir, qui 
n'est pas vne raison suffisante pour laisser vn mot si 
necessaire ; car il vaut bien mieux satisfaire 1'enten- 
dement que 1'oreille, et il ne faut jamais auoir esgard 
a celle-cy qu'on n'ayt premierement satisfaitl'autre 1 . 
Amyot done, ny ceux qui font encore aujourd'huy 
cette faute, ne diront pas vous voulez acheter man 
cheual, il faut que ie vous monstre, mais que ie vous le 
monstre ; par ce que ce n'est qu'auec luy et leur qu'ils 
parlent ainsi, commej'aydit, a cause de la cacophonie 
des deux I, I. 

T. C. C'est asseurement une faute que d'oublier ce pro- 
nom, et de ne pas dire: II ne faut pas que je le lui monlre, 
il faut que je le leur fasse voir. Si on veut eviter la rudesse 
de ces deux mots le lui, ou le leur, mis ensemble, on doit 
prendre un autre tour : ce qui est quelquefois assez difficile 
pour escrire naturellement. 

A. F. On ne scauroit oublier le pronom relalif le sans 

1 Je suis de cet avis : mais il est vray que dans le discours ordi- 
naire on supprime communementce pronom devant lid et leur. mais 
en escrivant c'est ime i'aute que de 1 omettre. (Note de PATRU.) 



96 REMARQUES 

faire une faute, il est indispensable de le mettre en escrivant, 
et si on se sent trop blesse de la cacophonie des deux II, il faut 
prendre un aulre tour. La promptitude de la prononciation est 
cause qu'on supprime quelquelois ce pronom comme en cette 
phrase, Voicy une leltre qu'un tel m'a demandee, allez luy 
porter, quelqucs-uns mesme disent, allez I 'y porter, ne fai- 
sant entendre que la premiere lettre du premier relatif avcc 
la derniere du second ; mais cela est vicieux et il faudroit 
1'eviter aussi en parlant. 



Les pronoms LE, LA, LES, transposez. 

II y a encore vne autre petite remarque a faire sur 
la transposition de ce pronom relatif. Par exemple, il 
faut dire, ie vous le promets *, et non pas, ie le vous pro- 
mets, comme le disent tous les anciens Escriuains, et 
plusieurs modernes encore. II faut tousjours mettre le 
pronom relatif aupres du verbe, mesme lors qu'il y a 
repetition du pronom personnel, comme, il riest pas 
si meschant que vous vous le figures, et non pas, que 
vous le vous figurez, nonobstant la cacophonie des deux 
vous. Pour les vers, quelques-vns se seruent de 1'vn 
et de 1'autre, et disent aussi, vous le vovs figures ; mais 
rion pas, ie le vous asseure, pour, ie vous I'asseure. 

T. C. La Poesie n'autorise point a transposer ces pro- 
noms, et on doit dire : Vous vous le flgurez, aussi-bieu en 
Vers qu'en Prose, et non pas vous le vous flgurez. M. Chape- 
lain a marque sur cet article, que s'il y a quelques-uns qui 
disent, vous le vous flgurez, Us le disent mal, et qu'il n'en a 
point rencontre d'exemple. 

A. F. La cacophonie des deux vous proche Tun de 
1'autre dans vous vous le flgurez ne blesse point 1'oreille. II 
faut toujours que le pronom relatif le soil aupres du verbe, et 
les Poetes n'ont aucun privilege qui les puisse exempter de 
cette regie. 

1 II est mieux dit sans difficult^, mais je ne croy pas que jt le 
vous promets eije le vous asseure soit une laute. et sur tout en vers ; 
a 1'egard de vous le VOHS figwrez, c'est a mon avis tres-mal parler en 
vers et en prose. (Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISK 97 



MENSONGE, POISON, RELASCHE, REPROCHE. 

Ces mots sont tousjours masculins, qiioy que quel- 
ques-vns de nos meilleurs Autheurs les ayant fails 
feminins ; il est vray que ce ne sont pas des plus 
modernes. On dit toutesfois au pluriel, a belles re- 
prockes, de sanglantes reproches, et en ce nombre il 
est certain qu'on le fait plus souuent feminin que 
masculin ; Mais quand on le fera par tout masculin, 
on ne peut faillir. 

P. A belles reproches. En cette phrase il le faut faire 
feminin, parce que cette phrase est consacree, et ne se peut 
gueres escrire qu'au stile comique. 

T. G. Le genre de reprocJie n'est plus douteux, il est 
tousjours masculin, tant au singulier qu'au pluriel, et Ton dit 
presentement, de sanglans reproches, et non pas de san- 
glantes reproches. 

A. F. On ne dit plus a belles reproches, et on fait tousjours 
ce nom masculin, tant au pluriel qu'au singulier. Ceux. qui 
disent de la poison parlent tous mal; il faut dire du poison. 



CEUVRE, CEUVRES. 

Au singulier, quand il signifie, liure ou volume, ou 
quelque composition, il est masculin, vn l>el ceimre. 
Pour action, il est feminin, faire vne bonne ceuure* ; 
quelques-vns disent, et tres-mal, faire vn bon ceuure*. 

1 Cela est vray ; mais on ne dit gueres vn bel CEuvre, on dit un 
T>el Ouvrage. Au reste nos ancestres 1'ont fait feminin et masculin. 
LP s ieur de Fauchet cette Oeuvre, parlant du Poeme page 561 . 
Marot et Charles Fontaine dans Marot le font masculin et feminin, 
mais plus souvent feminin, imparfaite Oeuvre, Oeuvre parfaite. 
Oeuvre forte, pag. 270. 271. 275. 278. Amyot dit rendre son Oeu- 
vre (son histoire) decompile et non dgfecfueuse. (Note de PATRU.) 

* Marot, en ses opuscules, le i'ait masculin : nous ne flmes aucun 
teuvre si bon. II est masculin et feminin. Dans le discours uni il 
est (ousjours feminin; faire nne bonne ceiivre, line oeuvre sainte ; 

VAUGELAS. I. 



98 REMARQUES 

Au pluriel il est tousjours feminin, soil qu'il signifie 
1'vn ou 1'autre ; car on dit, faire de tonnes oeuures, et, 
fay toutes ses ceuures, et non pas torn ses ceuures. On 
dit, le grand ceuure pour dire la pierre philosophale 
en vn sens different des deux autres. 

T. C. Oeuvre n'est plus masculin, que quand on 1'em- 
ploye pour significr la pierre Philosophale ; et les gens qui 
parlent bien/nc disent point fai leu un lei Oeuvre, pour dire 
une lelle composition. Us disent, fai leu un lei Outrage. 
M. Menage rapporte divers exemples de Charles Fontaine, de 
Herlaut, d'Amyot, et de Sarrasin, qui out fait Oeuvre feminin 
au singulier. pour signifler composition. II ajouste qu'il cst 
aussi feminin, quand il signifie le lieu ou se mettent les Mar- 
guilliers. 

A. F. Ce mot <suvre n'est plus employe au singulier pour 
signifier une composition, on dit ouvrage, il a mis au jour un 
lei ouvrage, et non pas une belle oeuvre. Oeuvre est tousjours 
feminin, non seulement quand il veut dire action, mais aussi 
quand il signifie le lieu et le bane destine dans une Paroisse 
pour les Marguillicrs, I'ceuvre de cette Paroisse est fort lelle. 
II est masculin quand on 1'employe en parlant de la pierre phi- 
losophale, et on nc s'en sert qu'en y joignant radjectil'^arcd; 
Travailler au grand wuvre. On 1'employe aussi dans le mesme 
genre pour signilier toutes les estanlpesd'unme^'Tie Gi-aveur, 
il a tout I'&uvre de Calot. 



TANT PLUS. 

% 

Ge terme n'est plus gueres en vsage parmy ceux qui 
font profession de bien parler et de bien escrire. On 
ne dit que plus. Par exemple, tant plus il boit, tant 
plus il a soif, c'est a la vieille mode ; il faut dire, plus 

mais dans le discours echauffe, il le faut plus souvent faire mas- 
culin, parce que 1'expression en est plus i'erme. J'ay dit dans mon 
Plaidoyer des Mathurins, ce (fraud asuvre de mis^ricorde, parlant de 
la redemption des Captif's. Je dirois, c'est en ce jour que Jtfsws- 
Christ a commence" le grand ceuvre de nostre redemption. Si en ces 
endroits vous le faites leminm. 1'expression non-seulement lanpuit, 
mais elle choque l ; oreille. (Note, de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 9-9 

il boit, plus il a soif. Qui ne voit combien ce dernier 
est plus beau ? 

T. G. Tant plus, est tout-a-fait hors d'usage. 

A. F. Ce terrae tant plus, qui avoit presque cesse 
(Testre en usage du temps de M. Yaugelas, n'y est plus du tout 
presentement ; le mot tant est superflu et jette sur cette 
phrase un air de vieillcsse. II Jaut le retrancher et dire : plus 
il boit, plus il a soif. Plus vous luy f'erez du bien, plus il 
xera insolent, et non pas : tant plus vous luy ferez du lien et 
tant plus, etc. 



VALANT pour VAILLANT. 

II est vray que selon la raispn, il faudroit dire, cent 
mille escus valant, et non pas, cent mille escus vaillant, 
parce qu'outre 1'equiuoque de millanl, et la reigle qui 
veut qu'on ne face point d'equiuoque sans necessite, 
raloir faiivalant, commevouloir fait voulant, et non pas 
vaillant. Aussi Ton dit equiualant, et non pas 6g%i- 
uaillant. Mais 1'Vsage plus fort que Ja raison dans 
les laugues, fait dire a la Cour et escrire a tous les 
bons Autheurs, cent mille escus vaillant et non pas 
valant. G'est en Poictou principalement, oil Ton dit 



P. Autrefois on disoit vaillance en ee sens pour valeur : 
que nul ne jut si hardi de prendre la vaillance d'un Parisis, 
dit la Chrouique de Mabryan chap. 19. De valere on fit vail- 
loir, comme de salire, saillir, de la les mots vaillant et v ail- 
lance pour brave et bravoure, nos ancestres ne mettant le 
prix d'un homme qu'en la vertu guerriere. Yillehard, p. 48. 
Cil de la mile n'y perdirent vaillant, c'est-a-dire ceux de la 
\ ille n'y perdireut pas la valeur d'un denier. 

Le verbe valoir a encore quelques temps qui font voir qu'au- 
trel'ois on a dit vailloir, je vaille, tu vailles, et neanmoins je 
u'a veu nulle part vailloir. Les Secretaires du Roy avoient 
sept sols et demi de gag.e par jour, tors vaillant demi escu, 
dit un etat de la depense de S. Louis, qui est au livre de la 
Chambre des Comptes, dit Fauchet liv. i, des Dignitez de 
France, ch. 7. p. page 480. 



\ 00 REMARQUES 

T. C. Sur cctte irregularite de vaillant, mis pour ra- 
lant, on a demande si le verbe prevaloir qui est un compose 
de valoir, fait au subjonctif prevaille, comme valoir fait 
vaille. 11 est certain quo Ton dit : Jene croi pas que ce libelle 
naille la peine que, etc. Vaille que vaille. Suivant cet usage, 
on devroit dire : Je ne pretens pas que mon sentiment pre- 
vaille sur I'autorite de tant d'habiles gens. Gcpcndaiit quoique 
ceux qui s'attachent a 1'cxactitudede laGrammaire,soutiennent 
que c'est ainsi qu'il faut parler, on dit a la Cour prevale, et 
non pas prevaille, et c'est la Cour qui nous doit servir de 
regie. 

A. F. On est demeure d'accord tout d'une voix, que 
I'Usage vcutqu'on disc, II a cent mille escus vaillant, et non 
pas valant, et ensuite on a demande ce que c'estoit quo le 
mot vaillant. Personne n'a cru que ce pust estre le gerondif 
du verbe valoir, puis qu'il {-Ait valant, selon la formation du ge- 
rondif dans les autres verbes, couloir, voulant, et que c ; est fort 
bien parler que de dire, un diamant valant cinquante pistoles ; 
car en cette phrase on ne peut dire vaillant. Quelqu'un a dit 
qu'il croyait que dans cclle-cy, II a cent mille escus vaillant, 
ce mot vaillant devoit estre pris substantivementpour le fond 
du bien d'un homme, comme si on vouloit dire, II a cent 
mille escus en tout son vaillant, c'est a dire que son vaillant 
ou son capital consiste en cent mille escus. Apres cela Ton a 
examine quel estoit le subjonctif du verbe valoir, el si 1'on pou- 
voit dire, Je ne croy pas que cela vale la peine d'y penser ; 
vale a este rejette tout d'une voix, et on est demeure d'ac- 
cord qu'il faul dire, que cela vaille la peine. Un autre de la 
Compagnie a dit que le pluriel d'un subjonctif de ce mcsme 
verbe, que nous vaillions, que vous vailliez luy sembloit bien 
rude, ct que peut-estrc I'euphonie dcmandoit qu'on dist, II ne 
croit pas que vous valiez les soins qu'il se donne pour cette 
affaire, et non pas que vous vailliez, do mesme qu'ou dit, 
Je ne croy pas que vous vouliez me faire ce deplaisir, et nori 
pas que vous veiiilliez, comme il faudroit dire, parce que le 
verbe vouloir fait au singulier du subjonctif, que je veliille, 
que tu veuilles, qu'il veuille. On a respondu que quoy que le 
verbe valoir fist au singulier du subjonctif, que je vaille, que 
tu vailles, qu'il vaille, il falloit dire aux deux premieres 
personnes du pluriel, que nous valions, que vous valiez de 
mesme qu'aux deux premieres personnes plurielles du sub- 
jonctif du verbe oiler, on dit, que nous allions, que vous al- 
liez, et au singulier, que faille, que tu allies, qu'il aille, et 
qu'il n'y a que les verbes qui ont les deux IL mouillees a Pin- 



SUR LA. LANGUE FRAXCOISK 101 

linitif corurne travailler, qui les gardent aux deux personnes 
plurielles du subjonctif, que nous travaillions, que vous tru- 
vailliez. 

A 1'egard du verbe vouloir, on a dit qu'il esloit vray qu'il 
fait an singulier du present du subjonctif, que je veiiille, que 
tureuilles, qu'il veiiille; raais qu'on ne devoit pas conclave 
de la, qu'il deust faire aux deux premieres personnes du plu- 
riel, que nous veiiillions, que vous veililliez ; qu'il falloit pren- 
dre garde que tous les verbes, qui ayant la dipbthongue ou a la 
penultieme syllabe de 1'infinitif, la changeoient en la diphthon- 
gue eu au singulier du present de 1'indicatif, comme vo^^lo^r, 
qui fait je veux, tu veux, il vent, reprenoient la diphtbongue 
mi, aux deux premieres personnes du pluriel. Nous voulons. 
vous voulez, ce qu'ils t'aisoient de la mesme sorte au pre- 
sent du subjonctif, qu'ainsi le verbe mourir fait au. pluriel de 
1'indicatif, je meurs, tu meurs, il meurt, nous mourons. 
vous mourez, Us meurent, et au subjonctif, Queje menre, que 
tumeures, qu'il meure, que nous mourions, que vous mouriez, 
qu'ils meurent. Que les verbes mourir et pouvoir se conju- 
guent tout de mesme, a la reserve de pouvoir, qui faisant au 
subjonctif que je puisse, et non pas que je peiive, parce qu'il 
se forme de 1'indicatif je puis, fait au pluriel, que no^^s piiis- 
sionSf que vous puissiez ; ce qui faisoit voir que sans aucune 
irregularite, et sans mil egard a 1'euphonie, il falloit corijuguer 
le present du subjonctif du verbe vouloir de cette sorte, que 
je veuille, que tu veiiilles, qu'il veiiille, que nous voulions. 
que vous vouliez, qu'ils veuillent. La question tornba ensuite 
sur le subjonctif de prevaloir, qui est un compose du verbe 
raloir. Le sentiment general fut qu'il ne suivoit point son 
simple, et qu'il falloit dire, il n'est pas juste que vostre entes- 
tement prevale sur la raison, et non pas prevaille. 



NE PLUS NE MOINS. 

Pour signifier comme, ou, tout ainsi que, il taut dire 
ne plus ne moins, et non pas, ny plusny moins, qui est 
bon pour exprimer exactement la quantite d'vne chose; 
comme, il y a cent escus, ny plus ny moins. le ne tous 
dis que ce qu'il m'a dit, ny plus ny moins. Mais quand 
c'est vn terme de comparaison, ii faut dire et escrire, 
ne plus ne moins, comm6 le Cardinal du Perron, 
M. Coeffeteau, et M. deMalherbel'ont tousjours escrit. 



102 REMARQUES 

' 'A 

Efc bien que par toutailleurs cette negative se nomme, 
ny, et non pas ne, qui est vn vieux mot qui n'est plus 
en vsage que le long de la riuiere de Loire, oil Ton 
dit encore, ne tons, ne moy, pour, ny DOUS, ny moy ; si 
est-ce que 1'ancien ne, s'est conserue entier en neplus 
nemoins ; car Ton ne dit point ny plus ne mains, ny, 
ne plus, ny mains. L'Vsage le veut ainsi ; quoy qu'a le 
bien prendre, et selon que les mots sonnent, ce terme 
de comparaison ne signifie autre chose, sinon que les 
deux choses que Ton compare ont vn rapport si par- 
fait, qu'il semble qu'il n'y a ny plus ny moins en 
1'vne qu'en 1'autre. 

I'ay ditcornme il falloitvser de ce terme, quandon 
s'en sert, parce que plusieurs y manquent. Mais il est 
bon que Ton scache, qu'il n'est presque plus en vsage 
parmy ceux qui parlent et escriuent bien. 

T. G. Aucun dcs bons Ecrivains ne so sert plus de ce 
mot, neplus ne moins, en termes de comparaison. Ni plus ni 
mains, n'est pas une meilleure faeon de parlor dansle mesme 
sens. 

A. F. Si du temps de M. de Vaugelas 11 falloit dire ne 
phis ne moins, pour signifier comme ou tout ainsi que, il no 
faut plus le dire aujourd'huy. Gette faQon de parlor est tout a 
fait hors d'usage, et ceux mesme qui s'attachent le moins a 
bien parler et a bien escrire, ne s'en servetit point. 



NY, devant la seconde epithete d'vne proposition 
negative. 

Gette remarque est assez curieuse, et peu de gens 
y prennent garde. le parle des meilleurs Escriuains, 
mais M. Goeffeteau n'y manque jamais. le dis done 
que, ny, ne se doit pas mettre deuant la seconde epi- 
thete, ou le second adjectif d'vne proposition negative, 
quand cette seconde epithete n'est que le synonime 
de la premiere. Exemple, il n'est point de memoire 
d'vn plus rude et plus furieux combat, dit M. Goeffeteau, 
ie dis qu'il n'a pas mis d'vn plus rude ny plus furieux 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 103 

combat , parce qu'icy rude et furieux sont synonimes ; 
quoy que ce ne seroit pas vne faute de mettre le, ny, 
comme font quelques-vns ; mais il seroit moins bon 
que, etc. Ny se doit mettre seulement quand les deux 
epithetes sont tout a fait differentes, coinme il fly cut 
iamais de Capitaine plus vaillant, ny plus sage que luy, 
car vaillant et sage sont deux choses bien differentes, 
el il ne seroit pas si bien dit, il riy eut iamais de Ca- 
pitaine plus vaillant et plus sage que luy. A plus forte 
raison on doit mettre ny, si ce sont deux choses con- 
traires. 

P. Quand on commence une periode par ny, il faut quu 
les deux ny se suiveni, et soient devant le verbe ; ny Plalon 
ny Aristote n'ont compris ces veritez; mais surtout il ne faut 
pas apres le premier ni mettre un verbe ; exemple, Ny je 
n'aime a m'enricMr de la depouille d'autnii, ny ai-je du 
plaisir a redire ce qui a ete dit tant de fois, au lieu de dire. 
je n'aime ny a m'enrichir, ny a repeter. Ny je n'aime, ny je 
ne prens sont insupportables. Voyez Cotin, dans la Politique 
Royale, p. 12. 

D'un plus rude et plus furieux combat, est tres-franc.ois ; 
mais en cette facon de parler, Foreille trouve un certain je 
ne scai quoi qui languit : c'est la raison qui a fait qu'on y 
met maintenant le ny, au moins plus ordinaireiiient, d'un plus 
rtide ny d'un plus fiirieux combat. Gar lorsque Ton y met le 
ny, il faut repeter d'un : ce seroit mal parler que de dire d'un 
plus rude ny plus furieux combat. Cependant il faut observer 
qu'eii ce membre de periode, d'un plus rude, ny d'un plus 
furieux combat, Toreille n'est pas bien satisfaite, h cause que 
ny d'un phis furieux combat traine, il a.trop d'unc syllabe ; 
c'est pourquoy pour bien finir, il faudroit dire, il n'est point 
de memoire d'un plus furieux, ny d'linplus rude combat. 

A. F. On est demeure d'accord de cette Remarque quand 
les deux epithetes sont synonymcs parfaits. Mais rude et /%- 
rieux .ne font point paru assez, pour devoir exclure le ny 
dans Texcmple de M. CoefTeteau, a cause. que furieux ajousle 
bcaucoup a rude. Ainsi pliisieurs oht prefere, II n'est point de 
memoire d'un plus rude ny plus furieux combat, a plus rude 
et plus furieux. II seroit mesme a souhaiter qn'on^dist, ny 
d'un plus furieux combat. 



104 REMARQUES 



NiER. 

Quand la negatiue ne, est deuant nier, il la faut en- 
core repeter apres le mesme verbe, par exemple, ie 
ne nie pas que ie ne Vaye dit, et non pas, ie ne nie pas 
que ie Vaye dit. Ce dernier neantmoius ne laisse pas 
d'estre Francois ; mais peu elegant ' : 1'autre est beau- 
coup meilleur ; nostre langue ayme deux negations 
ensemble, qui n'affirment pas comme en Latin, oil 
necnon, veut dire, et. 

A. F. Le sentiment general a este qu'il faut repeter la 
negative ne apres le verbe nier, quoy qu'elle ait cste desja 
employee devant ce verbe, et qu'on ne peut dire, Je ne nie 
pas que je Vaye dit. II faut dire, Je ne nie pas que je ne I'aye 
dit, ce qui est non seulemcnt la meilleure fagon de parler, 
mais la seule dont on se doive servir. 



SUBVENIR. 

nfaut dire, subuenir a la ndcessite'de quelqu'vn, etnon 
pas snruenir, comme dit la pluspart du monde; Gar 
suruenir veut dire toute autre chose, comme chacun 
scait. 

A. F. Personne ne scauroit dire, sans parler tres-mal, 
survenir a la necessite de quelqu'un. 11 faut dire, subvenir; 
la ressemblance de ces deux verbes a fait faire cette faute a 
ceux qui ont cru pouvoir les confondre, et qui ont dit sur- 
venir pour subvenir. 

SORTIR. 

Ce verbe est neutre, et non pas actif. C'est pour- 
quoy, sortez ce cheual, pour dire, faites sortirce cheual, 

* Mais peu Elegant.] II est non seulement peu elegant, mais 
on ne Pentend presque pas, et le peuple mesme y met les deux 
negatives. (Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 103 

ou, tirez ce cheual, est tres-mal dit, encore que cette 
facon de parler se soit rendue fort commune a la Cour 
et par toutes les Prouinces. On accuse les Gascons 
d'eh estre les autheurs, a cause qu'ils ont accoustume 
de conuertir plusieurs verbes neutres en actifs, comme 
tomber, exceller, 0ta.,jusques-la, qu'ils disent mesmes 
entrez ce cheual ; pour dire, faites entrer ce cheual, ce 
que j'ay oiiy dire a des Gourtisans nez au coeur de la 
France. Surquoy il faut remarquer, que de toutes les 
erreurs qui se peuuent introduire dans la langue, il 
n'y en a point de si ais6e a establir, que de faire vn 
verbe actif, d'vn verbe neutre, parce que cet vsage 
est commode, en ce qu'il abrege 1'expression, et ainsi 
il est incontinent suivy et embrasse de ceux qui se 
contentent d'estre entendus sans se soucier d'autre 
chose ; on a bien plustost dit, sortez de cheual, ou, 
entrez ce cheual, que, faites sortir ce cheual, ou, faites 
entrer ce cheual. 

On dit pourtant , sortir le Royaume , pour du 
Royaume. qui me semble bien meilleur, et sortez-moi 
de cette affaire : fespere qu'il me sortira d' affaire. II est, 
vray qu'en terme de Palais on dit : la sentence sortira 
son plein et entier effect ; mais c'est en vne significa- 
tion si differente de Fautre, qu'il est malaise de juger 
d'ou vient cette facon de parler, qui d'ailleurs n'est 
vsitee qu'au barreau, quoy qu'vne de nos meilleures 
plumes ayt escrit, sortir son effet. en vne matiere qui 
n'est pas de la jurisdiction du Palais ; le ne voudrois 
pas 1'imiter en cela comme en tout le reste, au moins 
dans le beau langage. 

P. Sortir du, sortir le Royaume. Us sont tous deux 
bons; mais je suis de 1'avis de 1'Auteur, et sortir du Royaume 
me semble le meilleur. Elle vient de sortir effectivement, est 
une phrase des Jurisconsultes, mais hors le Palais cette facon 
de parler est tres-basse. 

T. C. Sortir le Royaume, et sortez-moi de cette affaire, 
sout deux facons de parler, dont je ne voi plus que les bons 
Autlieurs se servent. M. Chapelain observe que dans sortir le 
Royaume, le vcrbc sortir n'est pas actif, ct ne regit pas le 



106 REMARQUES 

Royaume, mais que c'est Particle le qui est mis par im abus 
elegant a 1'accusatif, en la place de Tarticle du a 1'ablatif. Je 
suis sorti, est le preterit parfait du verbe sortir; mais quoi 
qu'oh dise je siiis sorti ce matin pour telle affaire, le Pere 
Bouhours Observe que i'on dit fort bieri, il y a hull jours que 
je n'ai sorti. II est certain que si i'on deniande, Monsieur est- 
il au logis ? II faiit reporidre, il est sorti. Cependant, cpmmc 
le remarque M. Menage, on doit dire, Monsieur a sorti ce 
matin, et non pas est sorti, pour faire entendre qu'il est sorti 
et revenu. La memo chose est de ces deux preterits parfaits, 
il a demeure, ct ilest demeure, do/it on no peut se servir in- 
differenimcnt. II faut dire : II a demeure vingt ans a Paris 
pour y prendre les manie'res dti beau monde, et hon pas, it 
est demeure vingt ans a Paris pour, etc. parce que cela fait 
entendre que celui qui a passe vingt ans a Paris, n'y demeure 
plus. Au contraire, il faut dire, il est demeure a Paris pour y 
poursidvreun proces, ct non pas, \ il a demeure, parce qiie 
ccla fait coimoitre que celui qui vcut poursuivre le proces, 
est actucllemcnt a Paris. 

A. F. La conversation a rcndu ccttc phrase si commune, 
Sortez-moi de cette affaire, quo 1' Academic n'a pii la blasmer, 
quoy qu'elle soil contre Tusage ordinaire du verbe sortir qui 
est tousjours neutrc. II est certain que la pluspart des gens 
qui ont dcs chcvaux a faire voir, discnt ordinairenient, Sortez 
ce cheval de I'Escnrie pour dire, tirez ce cheval ; mais on no 
pent dire, entr'ez ce clieml, poiir dire, faiies entrer ce cheval. 
On a condamne sortir le Royaume, au lieu de sortir du 
Royawne, et on n'a point reccu la distinction que quelques 
uns ont voulu faire en disant que quand la sortie hors du 
Royaume est rcgardee commeuuepeinc, on peut dire sortir 
le Royaume comme en cettc phrase, II fut condamne a sortir 
le Royaume. Quant a ce qu'on dit en termes de Palais, La, 
sentence sortira son plein et entier effet ; il n'est pas mal aise 
de juger d'ou elle vicnt, puisqu'elle n'a aucune irregularitc. 
Ce futur sortira yient de sortir verbe a'ctif qui vciit dire 
avoir, obtenir, en Latiri sortiri, et non pas de sortir neutre, 
qui signifle passer du dedans au dehors, en Latin egredi; ct 
s'il sc conjuguoit au present et a I'imparfait de Tindicatif, 6'h 
diroit, je sortis, tu sortis, je sortissois, t^^, sortissois, et non 
pas, je sors, tu sors, je sortois, iu sortois. On le voit par celte 
phrase, oil le verbe sortir dans cette signification est au sub- 
jonctif, J'entends que cette clause sortisse son plein effet. 



SUR LA LANGUE FRAJSGOISE 107 



INSIDIEUX. 

C'est vn motpufement Latin, que M. de Malherbe a 
tasche de faire Francois : car il est le premier, que ie 
scache, qui en ayt vse. Ie Vdudrois bien qu'il fust 
suiuy, parce que nous n'auons point de mot qui si- 
gnifie celuy-la, outre qu'il est beau et doux a 1'oreille, 
ce qui me fait augurer qu'il se pourra establir. II 
n'auroit pas grand'peine a s'introduire parmy ceux 
qui entendent la signification et la force du mot, et 
qui scauent le Latin; mais pour les autres qui n'en 
ont aue'une connoissance, ils he luy seroient pas si 
fauorables, a cause que ny insidieux, ny Insidia d'mi 
il vient, n'ont rien qui approche d'aucun mot de nostre 
langue, qui signifie cela et qui luy fraye le chemin, 
tellement quil mudroit du temps pour le faire con- 
noistre. Les exemples tirez de M. de Malherbe en 
feront voir et la signification et 1'vsage. II dit en vn 
lieu, ces subtilitez qui semblent insidieuses. Et eh vn 
autfe, c'est vne insidieuse faco/i de nuire, que de nuire en 
sorte qu'on en soil rcmercie. I'ajousteray vh troisiesme 
exemple qui le fera entendre encore plus clairement, il 
ne faut sepas fieraux caresses du monde, elles sont trom- 
peuses, et s'il faut vser de ce mot, insidieuses', c'est a 
dire, que ce sont autant de pieges et d'embusches que 
le monde nous dresse ; Car pour 1'introduire au com- 
mencement, ie voudrois 1'adoucir auec ce correctif, 
s'il faut vser de ce mot, ou s'il faut ainsi dire, 6u quel- 
que ahtre semblable, oil bien 1'expliquer deuant ou 
apres, par quelque mot synonime qui 1'app'uye, et luy 
serue d'iritroducteur. Vn vers qui commehceroit ainsi, 
insidieux Amour qui, etc. n'auroit pas mauuaise grace. 
Ge mot y seroit bien place. 

F. Insidieux. Ce mot a mon avis ne vaut rien, et ne 
s'etant point establi depuis le temps que Malherbe s'en est 
servi, il n'y a gueres d'apparence quMl s'establisse, quoy 
qu'en disc I'Auteur, et jc ne le trouve pas heureusement 
invente ; et Malherbe ne s'en est servi qu'en prose, et dans 



408 RtMARQUES 

sa prose il use de beaueoup de mots et de phrases qui ne son! 
pas a imiter. 

T. C. M. Chapelain dit qu'a quelque usage qu'on em- 
ploye insidieux, il ne peut jamais estre que desagreable et de- 
goustant. Le Pere Bouhours remarque qifun des plus celebres 
Traducteurs de notre temps semble avoir entrepris d'etablir 
les mots ftinsidiateur et d'insidiatrice, en disant : L'insidia- 
teur et I'ennemi de Uii-mesme. Les Demons, ces insidiateurs 
de nos ames. Cette ennemie domestigue qui est son insidiatrice 
perpet^lelle ; c'est une insidiatrice, et une ennemie domestique 
qui veutravir le tre'sor de nos vertits. M. .Menage approuve 
toutes ces faconsde parler. Cependant jo no voi pas qtfinsi- 
diateur et insidiatrice se soient etablis. Ainsi je croi que si 
Ton s'en veut servir, il est absolument necessaire de le pre- 
parer par un, s'il estpermis de parler ainsi, ou par quelque 
autre terme semblable. 

A. F. Monsieur de Malherbe n'a este suivi de personnc 
quand il a voulu establir insidieux, et ce mot pour lequel M. de 
Vaugelas avoit augure si favorableincnt n'a point 1'ait fortune. 
Ainsi quoy que Vinsidieux Amour soil une lacon de parler 
fort douce a 1'oreille, aucun Poete n'a encore ose hazarder cette 
epithete. Peut-estre recevroit-on la pbrase suivanlc : Toutes 
les caresses du monde sont trompeuses, et s'il /'aut user de ce 
mot, insidieuses, mais ce ne seroit qu'a cause du correctif 
s'il faul user de ce mot, qui fait souJl'rir beaucoup de manieres 
de parler inusitees. 



VNE INFINITE. 



^ M. de Mal- 

berbe, j'ay eu cette consolation en mes ennuis, qu'vne 
infinite' depersonnes ontpris lapeinede me tesmoigner le 
desplaisir qicils en ont eu^Ql^ ne se fait pas a cause 
que le mot ^'infinite' est cotlectif, et signilie beaucoup 
plus encore que la pluralite des personnes, mais parce 
que le genitif est pluriel, qui en cet endroit donne la 

1 Une infinite regit if plnriel.} Amyot vie de Demosthene, p. 514. 
dit, ac,compagn de grande suite de gens qui le renvoyoient (recon- 
duisoient) jusqu'en la maison. (Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 109 

loy ail verbe * centre la reigle ordinaire de la Gram- 
maire, qui veut que ce soil le nominatif qui regisse le 
verbe ; Car si vous dites vne infinite" de monde ; parce 
que ce genitif est au singulier, vous direz, vne infinite 
de monde sejetla la dedans, et non pas, vne infinite de 
monde sejetlerent, ce qui est vnepreuue manifeste que 
c'est le genitif pluriel qui fait dire, vne infinite" deper- 
sonnes out pris la peine, et non pas la force collectiue 
du mot infinifiT~\ 

T. C. La distinction du genitif qui donne la loi au verbe, 
est tres-juste dans la remarque de M. de Vaugelas. Ce qu'on 
y peut ajouster, c'est que la particule en relative tient toujours 
lieu de pluriel avec ces mots, une infinite. Ainsi il faut dire : 
Pour un homme qui est de ce sentiment, il y en a une infi- 
nite qui soutiennent, etc. parce que la particule en, tient ici 
la place d'un genitif pluriel, et fait entendre, il y a une infi- 
nite de per sonnes. 

A. F. Ce que M. de Vaugelas a remarque du genitif qui 
donne la loy au verbe, selon qu'il est singulier ou pluriel, a 
paru bien observe. Cependant il y a des phrases ou Tun et 
1'autre nombre peuvent s'employer indilTcremment comme en 
celle-cy : Un grand nombre d'ennemisparut, ce qui est aussi 
bien dit qu'au pluriel : Un grand nombre d'ennemis parurent. 
Un dit aussi fort bien, le commun des hommes croit. 



LA PLUSPART, LA PLUS GRAND'PART. 

La pluspart regit tousjours le pluriel, comme, la 
pluspart se laissent emporter a la coustume, et la plus 
grand'part,Tegil tousioursle singulier, comme, la plus 
grand'part se laisse emporter. Mais pour montrer ce 
qui a este dit en laremarqae precedente, que le genitif 
donne la loy au verbe, et non pas le nominatif (ce qui 
est bien extraordinaire et a remarquer) on dit, la 

1 Que le genitif donne la loi ait, verbe.} Amyot ne garde point 
cette regie, laplvspart de ces corbeavx a'en vint jucher sur la fenS- 
tre, vie do Ciceron, p. 585. la plmpart des Hi&lonens vient, vie de 
Marius, p. 2. et 81. (Note de PATRU.J 



110 REMARQUES 

pluspart du monde fait, quoy que Ton die tousiours, 
la pluspart font, parce que ce genitif singulier, du 
monde, donne le regime au nombre singulier du 
verhe ; Et si vous dites, la pluspart des hommes, vous 
direz aussi, font, et non pas fait. 

P. Autre chose est de la phis grande partie. Coeffe- 
leau, Hist. Rom. dit : line partie s'en estoit enfuye, et I'autre 
perie, p. 3p4. Une partie des vaisseaux fnt coulee a fond et 
engloutie des ondes, p. 557. 

A. F. II est certain que la pluspart estant mis sans 
genitif, gouverne tousjours le pluriel a cause qu'on sous- 
< intend un genitif pluriel, et que c'est la mesme chose que si 
on disoit, la pluspart des hommes ; mais on ne sous-cntcnd 
pas moins ce genitif dans la plus grand part, et cela fait en- 
core voir que le genitif ne donne pas tousiours la loy au 
verbe, puis qu'on pourroit fort bien dire la plus grande part 
des hommes se laisse emporter a la coustume. II faut observer 
sur la pluspart, qu'il ne peut se joindre qu'avec des genitifs 
pluricls, ou avec un genitif singulier collectif, comne la -pi im- 
part du monde. Ainsi on ne peut dire, II occupe la pluspart 
de cette maison, il passe la pluspart du jour a lire. II faut 
dire, II occupe la plus grande partie de cetle maison, il passe 
la plus grande partie du jour a lire. Mais on dit fort bien 
la, pluspart du temps, parce que le temps est collectif et 
qu'on le prend pour les jours ou pour les heures dans eette 
phrase : II passe la pluspart du temps a jouer, c'est a dire 
la pluspart des heures. 



VOIRE MESME. V 

I'avoue que ce terme est comme necessaire en 
plusieurs rencontres, et qu'il a tant de force pour im- 
primer ce en quoy en 1'employe ordinairement, que 
nous n'en auons point d'autre a mettre en sa place, 
qui face le mesme effet. Neantmoins il est certain 
qu'on ne le dit plus a la Cour, et que tous ceux qui 
veulent escrire purement, n'en oseroient vser. Pour 
moy, ie ne le condamne point aux autres, mais ie ne 
m'en voudrois pas seruir, a cause qu'il y a deux sortes 
d'Vsage, le oommun, et 1'excellent, et que ie ne vou- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE HI 

drois pas vser d'vne facon de parler, que 1'excellent 
Vsage eust condamnee. Et Ton a beau se plaindre de 
1'injustice de cet Vsage, il ne faut pas laisser de s'y 
soumettre, encore qu'on le croye injuste/nijousteray, 
que ceux qui ont accoustume de s'en seruir, ne pen- 
sent pas s'en pouuoir passer, et que ceux qui ne s'en 
seruent jamais, ne s'appercoiuent pas qu'ils en ayent 
besoin. Et mesmes, tout seul fait a peu pres le mesme 
effet, comme si Ton dit, ce remede est inutile, wire 
mesmes pernicieux', on peut dire aussi, ce remede est 
inutile, et mesmes pernicieux. II est yray qu'il est vn 
peu plus foible. 

P. Coeffeteau, Hist. Rom., se sert souvent do wire 
mesme et de noire tout seul. II estoit Affable, voire a Ven- 
droit de la commune, p. 404. Mais riy Fun ny Fautre n'est 
plus en usage. 

T. C. Voire m$me est entierement abolj. J'entens tous- 
jours dans le beau discours, la pluspart des mots qui ont estc 
en usage subsistant encore dans le 'stile bas. 

A. F. On a condamne entitlement voire mesme, comme 
une facon de parier qui n'est plus d'usage, et qui a vieilli. 
M. de Vaugelas appellc excellent usage ce que nous appclons 
style soutenu; et usage commun ce que nous appelons style 
familier, d'ou il y a longtemps que voire mesme a este baniii. 



LE pronom possessif apres le substantif. 

Par exernple, quel aueuglement est le vostre ? M. de 
Malherbe soutenoit qu'il falloit dire, quel est vostre 
aneuglement ? et que ce sont les Italiens qui parlent 
ainsi, che schiocchezza, e la votra ? Neantmoins j'ay ap- 
pris depuis des Maistres, que 1'vn et 1'autre est Fran- 
cois, mais qu'a la verite celuy-cy, quel est vostre aueu- 
glement ? est plus naturel que 1'autre. 

P. Cela est vray, mais il se peut trouver en des endroits 
ou 1'autre comme plus soutenu fait mieux : Q/rf areuglement 
est dans ses juges se dit souvent. 



112 REMARQUES 

T. C. M. Chapelain a escrit sur cettc remarque, que si, 
quel est vostre aveuglement, est plus nature!, que, quel aveu- 
glement est le vostre, il est bien moins elegant. J'ai peine a 
croire qu'on puisse decider absolument la-dessus. 

A. F. On peut se servir de cette facon de parler en deux 
manieres, en interrogcant ou en s'elonnant. Quand on dit a 
un homme en 1'interrogeant : Quel est vostre sentiment? On 
veut voir de quelle opinion il est sur la chose qu'on luy pro- 
pose, et quand on luy dit, en s'estonnant, qnel est vostre sen- 
timent I On luy fait connoistre qu'on a peine a concevoir qu'il 
soil du sentiment qu'il explique, et c'est la mesmc chose que 
si on disoit, esl-il possible que ce soit la vostre pensee, que 
vous soyez de ce sentiment? La phrase que M. de Vaugelas 
propose dans cette remarque, ne peut s'employer qu'cn s'es- 
tonnant, puisqu'on ne peut dcmander a un homme en 1'inter- 
rogeant, quel est son aveuglement * pour dire de quelle ma- 
niere il est aveugle. Quelques-uns out dit qu'ils croyoient que 
la transposition du pronom possessif estoit reservce aux 
Poetes qui disoicnt avec grace, quelle erreur est la vostre I 
mais la plus grande parlie a este d'avis que cette transposi- 
tion ne devoit pas estre moins pcrmise en prose qu'en vcrs. 



SECURITE. 

Monsieur Coeffeteau n'a jamais vs6 de ce mot, mais 
Monsieur de Malherbe et ses imitateurs s'en servent 
souvent. N'auez-vous pas de honte de vous plonger, par 
exemple, dit-il, en vne securite aussi profonde, que le 
dormir mesme'! Et en vn autre endroit, jamais la fin 
d'une crainte nest si douce, qu'wne securite solide ne soit 
beaucoupplus agr liable. C'est quelque chose de different 
de seurete, d 'assurance, et de con fiance, mais il me seni- 
ble qu'il approche plus de confiance, et que securite, 
veut dire, comme vne confiance seure, ou asseuree, ou 
bien vne con fiance que I" on croit estre seure, encore qu'elle 
ne le soit pas. II faut voir comme les bons Autheurs 
Latins s'en serueut, car nous nous en seruirons au 
mesme sens. le preuois que ce mot sera vn jour fort 
en vsage, a cause qu'il exprime bien cette confiance 
asseuree, que nous ne scaurions exprimer en vn mot, 



SUR LA LANOUE FRANgOISE 113 

que par celuy-la. le l'ay deia oiiy dire, mesme a des 
femmes de la Gour. le ne uoudrois pas pourtant en 
vser encore sans y apporter quelque adoucissement, 
comme, pour vser de ce mot, ou quelque autre sem- 
blable, a 1'imitation de Giceron, qui ne se sert iamais 
d'un mot fort significatif, lors qu'il n'est pas encore 
bien receu, qu'il n'y apporte cette precaution. 

P. Securite. Ge mot, a mon avis, n'est pas francois. 

T. C. M. Chapelain blasme securite dans ces phrases, et 
il Ics appelle iine des hardiesses de Malhcrbe, qui a voulu 
aussi introduire insidieux. 11 ajouste que securite chez les 
Latins signific negligence, et s'etend jusqu'a la fermete, ou la 
confiance qui fait mcpriser le peril, comme estant assure qu'il 
ne nuira point, ct qu'il ne meritc pas qu'on s'en mette en 
peine, qu'on prcnne soin de le prevenir. Ce mot dit beau- 
coup ; mais 1'usage ne 1'a point encore entieremenl etabli. 

A. F. M. de Vaugelas a prcveu avec raison que secu- 
rite deviendroit fort en usage. On s'en peut servir sans y ap- 
porter aucun adoucissement. Ce mot signifie une confiance 
interieure, une tranquillite d'csprit bien ou mal fondec dans 
une occasion ou il pourroit y avoir sujet dc craindre, et c'est 
en quoy il differe dc seurete qui marque 1'estat de celuy qui 
n'a rien a craindre. Quand on dit par exemple la haute opi- 
nion que les Soldats avoient de leur General, les faisoit dor- 
mir dans une pleine securite, on ne veut pas dire qu'absolu- 
ment ils n'avoient rien a craindre, mais, que la confiance 
qu'ils avoient en la prudence de leur General, leur faisoit 
croire qu'ils n'etoient exposez a aucun peril, ce qui mettoit 
la tranquillite dans leurs esprits. 



SANS DESSUS DESSOUS. 

G'est ainsi, comme ie crois, qu'il le faut escrire 1 , 
comme qui diroit, que la confusion est telle en la cbose 
dont on parle, et 1'ordre tellement renverse, qu'on 
n'y reconnoist plus ce qui devroit estre dessus ou 
dessous. D'autres escriuent, e'en dessus dessous, comme 

1 .Ie suis de cet advis. (Note de PATRU.) 

VAUGELAS. i. 8 



114 REMARQUES 

qui diroit, ce qui estoit ou deuoit estre en dessus, ou au 
dessus, est au dessous. D'autres encore escriuent sens 
dessus dessous, comme qui diroit, que ce qui estoit ou 
devoit estre en vn sens, c'est-a-dire, en vne situation, 
a scavoir, dessus, est en vn sens toutcontraire, a scavoir 
dessous. D'autres en rapportent une raison tiree de 
lliistoire, et escriuent cens, ainsi. II seroit trop long 
de la deduire, veu d'ailleurs le peu d'asseurance que 
ie trouue en cette raison. La prouonciation est la 
mesme en tous les quatre, il n'y a que Torthographe 
differente. 

P. Coeffeteau, en son Hist. Rom., dit e'en dessus des- 
sous. 

T. C. AL Chapelain est pour sens dessus dessous, et croit 
que c'est la seule et bonne orthographe, comme voulant dire 
que ce qui est dans une bonne situation se trouve en une 
autre. M. Menage est du mesme sentiment; et dit sur cet 
exemple : Renverser un coffre sens dessus desso^^s, qu'il n'est 
pas vrai que le coffre renverse n'ait ni dessus ni dessous, 
estant certain qu'il a un nouveau dessous qui etoit dessus; ce 
qui semble i'ort bien exprime par ces paroles, sens dessus 
dessous. Gette facon de parler n'est pas assez belle pour estre 
employee ailleurs que dans le Comique ou le stile familier. 

A. F. L'Academie a este du sentiment de M. de Vau- 
gelas et a prefere dans cette phrase sans dessus dessous, sans 
escrit avec un a a sens escrit avec un e . Les deux autres Or- 
thographes e'en dessus dessous et cens dessus dessous ont 
este generalement rejettees. 



PEUR, CRAINTB. 

Peur, pour dire de peur, est insupportable : et 
neantmoins ie vois vne infinit6 de gens qui le disent, 
et quelques-vns desia qui 1'escriuent. II y a long- 
temps que Ton a dit et escrit, crainte, pour de crainte, 
qui est vne faute condamnee de tous ceux qui scavent 
parler et ecrire, mais peur, pour de peur, est plus 
nouueau. 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 115 

P. Je ne le condamnc pas, mais a mon advis il n'en faut 
user qu'aux endrolts oil il faut prcsser le discours ; comme 
dans une confirmation on pourroit dire, mais qu'un flls peur 
d'estre oblige de secourir son pere, ait pris un autre che- 
mtn. 

T. C. Peur, pour dire de peur, paroit monstrueux a 
M. Chapelain; c'est ainsi qu'il s'en explique. Crainte, pour 
dire de crainte, n'est pas une moindre faute. 

A. F. 11 n'est pas permis de dire par exemple peur de 
luy deplaire, pour depeur de luy deplaire, quoy que la repe- 
tition de la particule de, paroisse blesser 1'oreille, mais dans 
le discours familier, on dit fort bien, crainte de pis, crainte 
d 'accident. II faut tousjours mettrc de crainte, quand rinfi- 
nitif est apres, de crainte d'estre surpris. 



LA ou. 

La ou pour au lieu que, n'est pas du beau langage, 
quoy qu'on le die communement, et qu'Amyot s'en 
serue tousjours; Mais M. Coeffeteau ne s'en sert ia- 
raais, ny apres luy aucun de nos excellens Escriuains. 
II est vray neantmoins, qu'vn d'entre-eux, et des 
plus celebres *, en a vse en son dernier Ouurage, ce 
qu'il n'avoit point fait en tous les autres; il semble 
mesmes qu'il ait eu dessein de le mettre en vogue, 
ayant affecte de le dire ie ne scay combien de fois en 
peu de pages, sans se seruir vne seule fois d'au lieu 
que, qui est le vray terme dont il faut vser, et qu'il 
auoit accoustume d'employer en ses autres oeuvres. 
Ce qui a empesche les bons Autheurs de s'en seruir, 
est 1'equiuoque qui se rencontre souuent en cette fa- 
con de parler. II ne s'en presente pas maintenant des 
exemples, mais il s'en trouve assez dans les escrits de 
ceux qui en vsent. 

P. La ou, pour an lieu que est une maniere de parler 
entiercment vicieuse. 

1 Je ne scay si ce n'est point M. cl'Ablancourt. 



116 REMARQUKS 

A. F. L'autorite d'Amyot n'a pu conserver la ok pour 
au lieu que, et ce terme est aujourd'huy entieremcnt hors 
d'usagc. 11 seroit barbare de dire, il depense cent pistoles a 
faire telle, ou telle chose, la ou un autre n'y en employer oil 
pas vingt, il faut dire, au lieu qu'nn autre n'y en employeroit 
pas vingt. 



PARTICULARITY. 

II faut dire particularity et non pas particulia- 
rite', comme le disent plusieurs, mesme a la Cour. Ce 
qui les trompe, c'est qu'on dit, partiyulier, et qu'ils 
croyent que particularity se forme de cet adjectif, et 
que par consequent il faut retenir 1'i, apres IV ; Mais 
il n'en va pas ainsi, parce que ces sortes de noms 
viennent des substantifs Latins, tels qu'ils sont en 
effet, ou qu'ils seroient, si par 1'analogie des autres 
dela mesme nature, on les formoitde leurs adjectifs; 
comme par exemple de 1'adjectif particulars, en 
Latin, se fait le substantif particularity, lequel, 
encore qu'il ne soil pas Latin, ne laisse pas neant- 
moins de donner lieu de former en nostre langue le 
mot de particularity; comme nous disons aussi, singu- 
laritti, et non pas singuliaritti, quoy que Ton die 
singulier, el plurality non pas plurialite, quoy que 
Ton die pluriel. 

T. G. Je ne sc.ay si quelques-uns ne prononcent point 
particuliarite, pour particularity, par la meme negligence 
qui fait que beaucoup de femmes qui parlcnt d'ailleurs fort 
juste, prononcent le meilleu, pour le milieu ; et au lieur de, 
pour au lieu de. On doit prendre garde a eviter ces sortes 
de fautes. 

A. F. Comme particularity ne vient pas de particu- 
lier, mais du mot Latin particularitas dont se sont servis les 
Authcurs du bas Empire, il est certain que c'est une faute que 
de dire particuliarite; si c'est une negligence de pronon- 
ciation, elle est absolument vicieuse. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 117 



PARCE QUE, et POURGE QUE. 

Tous deux sontbons, mais parce que, est plus doux, 
et plus vsite a la Cour, et presque par tous les 
meilleurs Escrivains. Pource que, est plus du Pa- 
lais, quoy qu'a la Cour quelques-vns le dient aussi, 
particulierement, ceux de la Prouince de Normandie. 
M. Coeffeteau escrit ordinairement parce que,et se sert 
tres-rarement de 1'autre. M. de Malherbe au contraire, 
met presque tous j our s pource <?M?,jusques a auoir este 
sur le point de condamner parce que, qui est dans la 
Louche et dans les escrits de la plupart du monde ; 
Car i'oserois asseurer que pour une personne qui 
dira ou escrira parce que, il y en a mille qui diront 
et escriront Fautre. Sa raison estoit que pource que, 
a un rapport expres ou tacite a 1'interrogation pour- 
(juoy, selon lequel, disoit-il, il est plus convenable 
de repondre pource, que parce, afin que celuy qui 
interroge. et celui qui repond s'accordent. Mais cette 
raison est plus ingenieuse que puissante centre 1'V- 
sage de parce que, qui 1'emporte presque de toutes 
les voix. 

Par vne consideration approchante de celle-la, il 
semble que le mesme M. de Malherbe observe de 
mettre parce, on pource, selon qu'il s'accommode auec 
ce qui precede ou qui suit. Exemples. II dit, non que 
ie dispute de leur preseance par vanile simplement de 
marcher devant, mais parce qu'en cet avantage consiste 
la decision de tout le fait. Vous voyez clairement que 
par tanite et parce que, se rapportent. Et en vn autre 
endroit, il a fallu, dit-il, faire ce discours, pource que 
faire plaisir est Vofftce de la vertu. Pour, se rapporte 
a ce qui precede, et il croyoit quepar, ne s'y rapportoit 
pas, a cause que naturellement apres avoir dit, il a 
fallu faire ce discours, on aiouste pour, comme pour 
faire, ou pour tel et tel sujet. 

T. C. M. Chapelain qui estoit un homme (Tun tres-grand 



118 REMARQUES 

poids, a escrit ce qui suit a la marge de cet article. L'usage 
est pour les deux ; mais I'opinion de Malherbe est la bonne, 
et fondee en raison : car par represents le per Latin, et pour 
le propter, le premier signifiant I'instrument per quod, et 
le second, le sujet propter quod, qui est ce que veut dire 
celui qui escrit lorsqu'il employe le parce que, ou le pourcc 
que, pour dire la cause et rendre la raison de ce qu'il a 
pose'. Je suis du sentiment du Pere Bouhours, qui dit que tous 
deux etoient bons du temps de M. de Vaugelas; mais que 
parce que 1'a emporte sur pource que. Ce dernier n'est pres- 
que plus en usage. 

A. F. Non-seulement parce que est plus doux que pource 
que, mais ce dernier n'est plus du tout en usage, la raison 
qui le faisoit preferer par M. de Malherbe a parce que n'a 
point eu assez de force pour le faire conserver. Personne ne 
dit presentement pource que. 



Qui, repeU deux fois dans vne yeriode. 

Ce n'est pas vne faute, de repeter qui, deux fois 
dans vne mesme periode, comme le croyent quelques- 
vns, qui a cause de cela mettent lequel, ou lesquels, 
laquelle, ou lesquelles ; car qui veut dire tous les quatre. 
II est bien plus rude de dire lequel, ou Tun des quatre, 
que de repeter deux fois, qui: Gar 1'vsage en est si 
frequent, qu'il en oste la rudesse, et Foreille n'en est 
point offensee. Les plus excellens Autheurs n'en font 
point descrupule. II ne seroitpasbesoind'en donner 
des exemples, parce que nos meilleurs Livres en sont 
pleins ; mais en voicy vn qui suffira, il y a des gens 
qui riaiment que ce qui leur nuit, ou qui n'aiment que 
les choses qui leur sont contraires. Ces deux qui, ne 
sont point rudes, et lesquels, mis au lieu du premier, 
ou lesquelles, au lieu du second, seroit extremement 
dur, sur tout lesquelles, au lieu du second qui. 

II y a une exception ; c'est quand les deux qui, ont 
rapport a un mesme substantif sans que la copulative, 
et, soit entre deux, comme c'est vn homme qui ment 
des Indes, qui apporte quantiU de pierreries ; car en ce 
cas, il est mieux de dire, lequel apporte : mais il se- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 119 

roit encore mieux de mettre, et qui apporte, auinoins 
en escrivant; car en parlant, les deux#w, ne sonnent 
point mal, meme sans, et. Que s'il y a plusieurs qui 
relatifs a vn mesme sujet, ils ont fort bonne grace, 
sans, et, comme c'est me fille, qui danse, qui chante, 
quijoile du lutfi, qui peint; Mais si Ton change le genre 
de la loilange, il faut mettre, et, en suite, et dire, par 
exemple, apres tout le reste, et qui est fort sage. 

T. C. II n'y a que Toreille a consulter sur celte re- 
marque, et sur la suivante. 

A. F. II faut eviter le plus qu'on peut d'employer lequcl 
ou laquelle pour qui, a moins qu'on ne s 1 y trouve oblige, pour 
ne pas mettre d'equivoque dans le discours ; ct en cela la plus 
seule regie, c'est dc consulter I'oreille. Non-sculcment il est 
mieux dans I'exemple dc M. dc Vaugelas d'cscrire, c'est un 
Jiomme qui ment des Indes, qui apporte quantite de pierre- 
ries, mais lequel apporte est entierement a rejetter. Dans la 
conversation les deux qui, n'ont rien de rude en celte phrase. 
Ces mots qui vient des Indes tiennent lieu d'un adjectif, c'est 
comme si on disoit, c'est un homme arrive des Indes qui 
apporte quantite de pierreries. 



POUR, repeU deux fois dans une mesme periode. 

II n'eii est pas de, pour, comme de, qui, car estant 
repete deux fois dans vne mesme periode, et sur 
tout devant deux infinitifs, il sonne tres-mal, et est 
contre la nettete du stile. Cependant ie m'estonne que 
plusieurs de nos meille..irs Escriuains y manquent. 
Par exemple, il cherche des raisons pour s'exuser de ce 
qu'il s'en alia pour donner ordre, etc. II me semble que 
ce n'est point nettement escrire; j'en fais iuge toute 
oreille delicate. Que si dans la repetition du pour, 
1'vn sert a Finfinitif, et 1'autre a un nom, il ne sonne 
pas si mal, a cause qu'il est employe diuersement, 
comme, II cherche des raisons pour s'excuser de ce qu'il 
a sollicite pour ma partie : Aussi ce dernier est fort 
en vsage, et plusieurs le trouuent bon. 



120 REMARQUES 

A. F. Cctte remarque a este approuvee de tout le 
monde, et la distinction de deux pour dans la mcsme periode 
a paru fort juste ; quand pour est rcpete devant deux infini- 
tifs sans que les deux pour soient joints par la copulative et, 
Toreille en est offcnsce. Si 1'un gouverne un infmitif et 1'aulre 
un nom, comme dans la dcrnicre phrase de M. de Vaugelas, 
ces deux pour n'ont rien qui soil contraire a la nettete dii 
stile. 



Repetition des Prepositions aux noms. 

La repetition des Prepositions n'est necessaire aux 
noms, que quand les deux substantifs ne sont pas 
synonimes, ou equipollens. Exemple, par les ruses et 
les artifiees de mes ennemis. Ruses et artifices, sont 
synonimes, c'est pourquoy il ne faut point repeter la 
preposition par ; Mais si au lieu ^artifices, il y auoit 
armes, alms il faudroit dire, par les ruses et par les armes 
de mes ennemis, parce que ruses, et armes, ne sont 
ny synonimes, ny equipollens, ou approchans. Voicy 
un exemple des equipollens, pour le bien et Vhonneur 
de son Maistre. Bien et honneur, ne sont pas synonimes, 
mais ils sont equipollens, a cause que bien, est le 
genre qui comprend sous soy honneur, comme son 
espece. Que si au lieu fthonneur, il y auoit, mal, alors 
il faudroit repeter la preposition, pour, et dire, pour 
le bien et pour le mal de son Maistre. II en est ainsi 
de pliisieurs autres prepositions comme par, contre, 
auec, sur, sous, et leurs semhlables. 

A. F. On a approuvc la suppression des prepositions de- 
vant le second nom subslantif dans les synonimes, comme, 
par les ruses et les artifices de mes ennemis, quoy quo quel- 
ques-uns n'ayent pas blasmc, par les ruses et par les arti- 
fices, mais on tient la repetition des prepositions necessaire 
devant des substantifs equipollens. Ainsi il faut dire, pour le 
bien et pour I'honneur de son maistre, et non pas pour I'hon- 
neur et le bien, etc. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 121 



Qui, repete plusieurs fois, pour dire, Us vns, les autres. 

C'est vne facon de parler, qui est fort en vsage, 
mais non pas parmy les excellens Escriuains. En 
voicy 1'exemple, qui crioit d'vn coste", qui crioit de 
Faulre, qui s'enfuyoit sur les toils, qui dans les canes, 
qui dans les Eglises : Mais les bons Autheurs expriment 
cela de cette facon, les vns crioient d'vn coste, les autres 
de I'autre, les vns s'enfuyoient sur les toils, les autres 
dans les caues, et les autres dans les Eglises. Et tant s'en 
faut que, les autres, repetez si souvent soient impor- 
tuns, qu'au contraire ils ont tres-bonne grace, parce 
que d'ordinaire on parle ainsi ; C'est cette grande Rei- 
gle, qui regne par toutes les Langues, et que ie suis 
oblige d'alleguer souuent, qu'il riy a riy cacaphonie, 
ny repetition, ny quoy que ce puisse estre, qui offense 
Voreille, quand elle y est accouslumee. 

T. C. Qui employe plusieurs fois pour dire les uns, les 
autres, n'est plus employe que par ceux qui ne sentent pas 
la beaule de noire Langue. 

A. F. On ne croit point que la repetition de qui pour 
dire les uns les autres, ait ccsse d'cstre en usage parmi les 
bons Escrivains. On est persua'de au contraire que cette ex- 
pression estant plus courte que cello qu'on luy peut substi- 
tuer, fait aussi une peinturc plus vive dans le stile soustenu, 
comme en cet exemple, Yallarme s'estant repandue par tout, 
its coururent par tout , et se saisirent, qui d'une epee, qui 
d'une pique, qui d'une halebarbe. Mais il faut prendre garde 
de ne pas abuser de cette fagon de parler, sur lout devant 
les verbes ; ce seroit parler improprcment que de dire dans 
la description d'une allarme, qui couroit sur les remparts, qui 
sonnoit le tocsin, etc. 



QUANT ET MO?, pour AVEC MOY. 

On le dit ordinaifement, mais les bons Autheurs 
ne 1'escriuent point, quoy que M. de Malherbe s'en soit 



d22 REMARQUES 

seruy d'unefacon encore moins approuvee. La volonte, 
dit-il, doit aller quant et la chose; et la chose quant et 
la volonte". Que si Ton auoit a en vser, il faudroit 
escrire quand avec vn d, et non pas vn t ; Car qui ne 
voit que cette facon de parler, il est venu quant et moy, 
ne signifie autre chose sinon, il est venu quand ie suis 
venu ? II est vray que le d , deuant une voyelle, lors 
que le d, finit un mot, et que la voyelle commence 
celuy qui suit, se prononce en; par exemple, grand 
homme, grand esprit, se prononce, comme si Ton 
escriuoit, grant komme, grant esprit; Etc'est ce qui est 
cause, sans doute, que Ton a ecrit quant et moy, avec 



P. Quant et moy s'est dit autrefois, mais maintenant il 
n'y a plus que le menu peuple qui le dit. 

T. G. II n'y a rien de si las, dit M. Chapelain en pur- 
lant de quant et moi, pour avec moi, mais il n'est pas bar- 
bare. Le Peuple I'a tous Us jours dans la bouche, et c'est 
un meil solecisme Francois. Ge mot est si populaire, et par 
consequent si bas, qu'il faut eviter de s'en servir, mesme en 
parlant. 

A. F. Si Ton pouvoit se servir de quant et moy, pour 
dire avec moy, il faudroit escrire quand avec un d a la fin, 
par la raison que M. de Vaugelas a apportee, rnais loin qu'on 
le puisse escrire, il n'est dans' la bouche d'aucun de ceux qui 
parlent bien, et 1'exemple de M. de Malherbe qui s'en est servy 
ne sgauroit i'autoriser. 



QUANT A MOY. 

Les autres font une faute toute contraire, escriuant 
quand a moy, avec vn d, au lieu d'escrire quant a moy, 
avec t, et cette erreur, quoy que grossiere, a tenement 
gagnele dessusparmy les Copistes, et mesmes parmy 
les Imprimeurs, que depuis quelque temps ie ne le 
vois presque plus escrit ny imprime autrement. Mais 
ce qui me semble plus estrange, est que ceux mesme 
qui out estudie, et qui ne peuuent ignorer, que ce 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 123 

quant, ne vienne du Latin quantum, y manquent 
comme les autres et le souftrent dans 1'impression de 
leurs ouurages. 

P. Quant et moy ct quant a moy.} Voiture les dit tous 
deux, mais ce n'cst pas lui qui a fait imprimer ses Ouvrages ; 
car autrement il s'en seroit corrige sans doute ; car autrefois 
on le disoit, mais au temps que ses OEuvres furent impri- 
mees, ils n'estoicnt plus en usage que parmi le peuple, qui 
s'en sert encore. 

A. F. Tous les Imprimeurs et mcsme les Copistes un 
peu intelligens impriment et escrivent quant a moy, avec un 
t. Ainsi 1'Usage est presentement conforme a la Raison qui 
veut que ce mot quant soil escrit avec un t, puisqu'on nc 
scauroit douter qu'il ne vienne du quantum des Latins, 



QUAINT ET QUANT MOY, QUANT ET QUANT. 

Quant et quant moy, pour dire, avecque moy, ou 
aussi-tost que moy, ne vaut rien ny a dire, ny a 
escrire. Et s'il estoit bon, il faudroit escrire les deux 
quant avec des d, et non pas des t, pour la mesme 
raison que j'ay dite a quant et moy. 

Quant et quant, pour dire, en mesme temps, et, tout 
quant et quant, pour incontinent, se disent, mais les 
bons Autheurs ne 1'escriuent point. 

T. C. Quant et quant, et tout quant et quant, sont 
d'aussi mauvaises manieres de parler, que quant et quant 
moi. Ainsi elles doivent etre abandonnees au petit peuple. 

A. F. Tout quant et quant, pour dire incontinent, cst 
une mauvaise fagon de parler qui n'est plus que dans la bouclie 
du bas peuple. 



QUOY, pronom. 

Ce mot a vn vsage fort elegant, et fort commode, 
pour suppleer au pronom, lequel, en tout genre et en 
tout nombre, comme fait dont, d'une autre sorte. Gar 



124 HKMARQUKS 

lequel, laquelle, lesquels, et son feminiii, avec leurs 
cas, sont desmotsassezrudes, s'ils ne sont bienplacez 
selon les reigles que nous en donnerons en son lieu. 
On dit done fort bien, le plus grand vice a quoy il est 
sujet, au lieu de dire, auquel il est sujet : et il y a 
bien a dire, que ce dernier ne soit si bon ; et la clwse 
du monde a quoy ie suis le plus sujet, plustost qu'# 
laquelle. Voila deux exemples pour les deux genres 
ausiugulier. En voicydeuxautres pour les deux genres 
au pluriel. Les tremblemens de terre a quoy ce pays est 
sujet. Ce sont des choses a quoy il faut penser. Ausquels, 
et ausquelles, n'y seroient pas si bons de beaucoup; 
Ainsi ce mot est indeclinable. 

II n'est pas necessaire d'ajouster que Ton ne se sert 
jamais de ce mot en parlant des personnes, comme 
on ne dira point, ce sont les homines du monde a quoy 
nous deuons le plus de respect ; mais a qui ; II n'y a 
que les Estrangers, qui puissent auoir besoin de cet 
advis. 

P. Je trouvc quoy et lequel et lesquels egalemcnt bons ; 
mais quoy me scmbie mcillcur que laquelle et lesquelles, 
parce que ces deux pronoms sont trop rudes. Au reste cctte 
t'acon de parler a quoy ou auquel il est sujet, ne veut point 
dcvant elle Tadvcrbe de comparaison, comme en Texcmple de 
TAuteur, qui ne Ta mis ainsi que pour le rendre plus sen- 
sible. II ne faut done pas dire, C'est le plus grand vice a quoy 
ou auquel il est sujet; il faut dire, c'est le plus grand vice 
qu'il ait, ou qu'on puisse lui reprocher ; mais en ostant 1'ad- 
verbc plus, on dira forl bien, c'est un vice, ou un grand vice 
a quoy ou auquel il est sujet. Autre chose est quand Tadverbe 
plus est joint au sujet, comme en 1'excmple suivant, la chose 
du monde a quoy je suis le plus sujet, le plus enclin, le 
plus porte, est bien dit. II faut encore observer qtfausquelles 
est bien moins rude qu'# laquelle. 

A. F. On a estc partage sur cette phrase, Leplus grand 
vice auquel il est sujet, que M. de Vaugclas trouve beaucoup 
moins bonne que a quoy il est sujet. Plusieurs 1'ont prcfe- 
ree, et ont pretendu que le principal employ du pronom quoy 
devoit estre pour quelque chose d'indetcrminc, sans rapport 
a un substantif qui le precede, comme en ces exemples. C'est 
de quoy il est coupable plus qu'aucun autre. C'est a quoy 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 1 2l'< 

II s'applique tons Us jours. C'est en quoy il est blasmable. 
On rva pas neanmoins desapprouvc, le plus grand vice a 
quoy il est sujet, ny les tremblements de terre a quoy ce 
pays-la est sujet, mais on a dit que ce pronom quoy estoit 
particulicrement en usage quand on le faisoit rapporter a 
quelque chose qui tient bcaucoup de Yaliquid des Latins : 
ainsi on dit fort elcgammcnt, Ce sont des choses a quoy il 
faut penser, plustost que ausquelles, et la chose du monde 
a quoy je suis le plus sujet, plustost quQ a laquelle. 



Qui, en certains cas, el comment il en faut vser. - 
QUOY. 

Qui, au genitif, datif, ct ablatif, en 1'vn et 1'autre 
nombre, ne s'attribue iamais qu'aux personnes. Par 
exemple, C'est vn clieval de qui j'ay reconnu les defauts, 
tn chetal a qui j' 'ay fait faire de grandes traites, pour 
qui fay pense avoir querelle, le dis qu'en tous ces trois 
cas au singulier et au pluriel, c'est une faute de dire 
qui, parce qu'on ne parle pas d'une personne, et qu'il 
i'aut dire, vn cheval dont j'ay reconnu les de'fauts, au- 
quel j'ay fait faire de grandes trailes, et pour lequel 
j'ay pense auoir querelle. Ge n'est pas que quelques- 
vns n'approuvent qui, en ces exemples, mais c'est 
centre 1'opinion commune '. 

II en est de mesme, si Ton parle d'une chose inanimee, 
comme table, lit, chaise, et autres semblables, car on 
ne dira pas, c'est la table, de qui ie TOUS ay donne la 
meswe, ny a qui ie me suis blesse, ny pour qui on a 
tant fait de bruit; mais la table, dont ie vous ay 
donne la mesure , a, laquelle , ou bien , ou ie me suis 
Hesse, et pour laquelle on a fait tant de bruit*. Tout 
de mesme au pluriel. 

1 Mais c'est centre 1'opinion commune.} Cela est vray en prose, 
mais les Poetes, en tous ces exemples, disent de qui, a qui, pour 
qui; et il ne faut point leur oster cetle liberte, parce que lequel et 
laquelle, et leurs pluriels n'eulrent point en vers, . a cause qu ; ils 
sont trop trainants. (Note de PATRU.) 

5 Pour laquelle on a fait tant de Irvit.} Cela est vray. Mais la, 
dont on a fait tant de bruit, seroit bien meilleur. 

(Note de PATRU.) 



126 REMARQUES 

Cette remarque est encore vraye aux choses morales, 
comme magnificence, courloisie, lonU, et ainsi des 
autres; car on ne dira point, c'est cette courtoisie, ou 
magnificence, ou bonU de qui ie uous ay tantparU, ny 
a qui uous estes oblige, ny pour qui wus auez tant d'es- 
time, mais dont ie wus ay tant parU, a laguelle vous 
estes oblige", et pour laquelle nous auez tant d'estime. De 
mesme au pluriel. Si neantmoins on parle de Gloire, 
de Victoire, de Vertu, de Renommee, et d'autres 
choses de cette nature par prosopopee, comme on les 
represente souuent, sur tout dans la Poe'sie, qui en 
fait des diuinitez, ou des personnes celestes, Ie qui n'y 
sera pas mal *, puis qu'il est propre aux personnes, 
soit veritables ou feintes, comme. Id Gloire a, qui ie me 
suis dtooue' (ce qu'Alexandre auoit accoustume de 
dire) et ainsi des autres. 

II en est de mesme des choses ausquelles on donne 
des phrases personnelles, comme je diray fort bien, 
voila vn cheual a qui ie dois la vie*, voila tne porte a 
qui ie dois mon salut, voila me fleur a qui fay donnt 
mon cceur, et autres semblables, ou Ton se sert des 
phrases qui ne conuiennent qu'aux personnes. Au 
reste, ie dois ces deux obseruations, comme plusieurs 
autres choses qui sont dans ces Remarques, a 1'vn des 
plus grands Genies de nbstre Langue, et de nostre 
Poe'sie Hero'ique *. 

On se sert bieii souuent de quoy, pour lequel, aux 
deux genres, et aux deux nombres. Par exemple, c'est 
Ie cheual auec quoy fay couru la lague", c'est Ie cheual 

1 Le qui n'y sera pas mal.} Cela est vray, mais il n'est gueres 
elegant, si ce n'est au vocatif, suivant la remarque. 

(Note de PATRU.) 

2 Voila un cheval a qui.} Cela est contraire a ce qu'il a dit au 
commencement, et il se i'aut tenir ce qu'il a dit au commence- 
ment. (Note de PATRU.) 

3 M. Chapelain. (Clef de CONRARD.) 

4 C'est Ie cheval avec quoy.] Ea vers on ne peut pas dire autre- 
ment : mais en prose je dirois plustost avec lequel et sur lequel, et 
principalement ce dernier qui me semble beaucoup meilleur quo 
sur quoy. Au reste, avec quoy, en cet exemple, est frangois, aussi- 
bien yu'avec lequel ; mais il n'est pas fort noble : sur lequel fay 
count, est beaucoup meilleur . (Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 127 

sur quoy j'ay este blesse", pour dire, anec lequel, et sur 
lequel, aiusi des autres. 

Au reste, j'ay dit quece n'estoit qu'au genitif, datif, 
et ablatif des deux nombres que cette remarque auoit 
lieu, parce qu'au nominatif et a Taccusatif il n'en est 
pas ainsi, gui, au nominatif singulier et pluriel, s'at- 
tribuant aux personnes et aux choses indifferem- 
ment, comme i'ait qne, aussi en 1'accusatif des deux 
nombres : les exemples en sont si frequens, qu'il n'est 
pas besoin d'en donner. 

T. C. Tous les exemples rapportez dans la Remarque 
precedcntc, de quoy employe au lieu du pronom lequel, sont 
tres-justes; mais j'avoue que je suis du sentiment de beau- 
coup d'habiles gens qui aimcroient mieux dire, c'est le cheval 
auec lequel j'ai couru la bague, c'est le cheval sur lequel 
j'ai ete blesse, que de dire avec quoy, et siir quoy. Ces phrases 
sont en quelque facon personnelles, et comme quoy pour le- 
quel se peul seulcment appliquer aux choses, le cheval avec 
quoy, et sur quoy me semble blesser autant Toreille, que fe- 
roit wild, un cheval a quoy je dois la vie : ce qui ne se pent 
dire absolumcnt, puisquc cette phrase est tenement pcrson- 
nelle, qu'on peut dire egalement, voila un cheval a qui^ ou 
auquel je dois la me. 

A. F. Cette Remarque a este fort examinee, et on est 
tombe d'accord de la regie, sgavoir que le relatif qui dans les 
cas obliques ne sc doit attribuer qu'aux personnes. Cependant 
on ne scauroit nier que 1'Usage n'y ait apporte quelque excep- 
tion. Aiiibi en condamnant cette phrase, C'est un cheval de 
qui j'ay reconiiu les de'fauts, parce qu'on peut mettre dont 
au lieu de ce genitif de qui, on a este favorable a celle-cy, 
C'esl un cheval a qui j'ay fait faire de longues traites. 
Quelques-uns ont dit quo c'estoit a cause que ces mots, a 
qui j'ay fait faire de longues traites, personifloient le che- 
val en quelque facon, puisqu'il y a des hommes a qui Ton 
fait faire aussi a pied de fort longues traites, mais d'autres ont 
rcplique qu'on disoit fort bicn, C'est un cheval a qui j'ay 
fait faire un mords tout neuf, et qu'en celte phrase on ne 
pouvoit dire que le cheval fust pcrsonnifie. Ainsi Ton a conclu 
que rilsage permettoit souvent a qui hors des personnes, sur 
tout en parlant des animaux domestiques, comme, c'est nn 
chien a, qui elle fait mille caresses. Pour ces phrases, Un 
cheval pour qui j'ai pense avoir querelle, sur qui j'estois 



128 REMARQUES 

monte dans une telle rencontre, sous qui je me trouvay aba- 
tu; elles ont este condamnecs prcsque tout d'une voix, il 
taut dire, pour lequel, sur lequel, et sous lequel. 

On a cste du sentiment de M. de Vaugelas sur toutes cellos 
quMl rapporte a regard des choses inanimccs, et on y veut 
dont, a laquelle, et pour laquelle, au lieu de mettie de qui, 
a qui, et pour qui. On a aussi approuvc tout ce qu'il dit sur 
sur ces mots, magnificence, courtoisie, bonte, par rapport aux 
choses morales, sans ncanlmoins condamner les phrases ou 
qui est employe au dalif. Tout ce quo Ton peut rcpresenter 
par Prosopopce est regardc comme une personne, mais il faut 
que la chose soit plus personnifiee qu'elle ne Test dans cctte 
phrase de M. de Vaugelas, la G-loire a qiti je me suis devoiie, 
il faut dire a laquelle, et non pas a qui, a moins qu'on ne 
disc, C'est vous, 6 Gloire, a qui je me suis devoiie. Aprcs 
cela chacun a dit son sentiment sur ces trois manieres de 
parlor. Voila un cheval a qui je dois la vie, une porte a qui 
je dois mon saint, une fleur a qui fay donne mon cceur. La 
pluspart ont approuve la premiere, et plusicurs ont condamne 
les deux autres. Quelqu'un a dit que si on approuvoit, Voila 
une porte a qui je dois mon salut, on en prendroit occasion 
de dire, Voila une porte a qui je fais faire une portiere . 
Ceux qui soustenoient cette phrase, ont dit quo ces mots, je 
dois mon salut, la personifioient, cc qui authorisoit 1'opinion 
de M. de Vaugelas qui 1'approuvoit. On a repondu que le vcrbc 
se rendre faisoit une phrase aussi pcrsonifice que le verbc 
avoir, et que si on pcrmettoit de dire, Voila une porte a qui 
je dois mon salut, on devroit aussi pcrmettre, Voila une 
raison a qui je me rends; ce qui estoit absolument contraire 
a PUsagc. Cettc question ayant este long-temps agitee de part 
et d'autre, ces trois phrases ont enfin passe pour bonnes a la 
pluralite des suffrages. 

On est venu ensuite a ces deux dernicres, C'est le cheval 
avec quoy fay couru la bague, c'est le cheval sur quoy j'ay 
este blesse. Elles ont este condamnecs par quelques-uns, et 
Ton a pretcndu qvfavec quoy ne se disoit quo d'un instru- 
ment comme, voila un marteau avec quoy, etc. Ceux qui ont 
este de cet avis ont dit que quoy cstant un mot ncutre vou- 
loit dire, ce avec quoy, et qu'en disant, Voila un cheval avec 
quoy j'ay couru la baffue, on ne faisoit entendre que fort 
imparl'aitement, Voila ce avec quoy j'ay couru la bague. 
Malgre ces raisons, la pluralite des voix 1'a emporte en faveur 
de ces deux phrases. 

Ce pronom quoy a donne occasion a quclqucs-uns de la 
Compagnie de demander si cettc maniere de parlor ordinaire 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 129 

a plusieurs Orateurs, Quay de plus noble ? quoy de plus glo - 
rieux? dcvoit estre tolcree. Elle a eu quelques partisans, 
mais en petit nombre, et 1'opinion presque generale a este, 
qu'encore que d'excellents Ecrivains s'en fussent servis, tout 
ee qu'on pouvoit faire, c'estoit de 1'excuser en consideration 
des beaux Ouvrages qu'ils nous avoient donnez, mais qu'on 
ne devoit point les imiter en une chose que leur seule repu- 
tation faisoit supporter. 



SOLLICITER. 

Solliciter pour seruir, secourir, etassistervn malade, 
comme on le dit ordinairement a Paris, est du plus 
has vsage ; au lieu qu'aux autres significations il est 
fort bon, et fort noble. le n'eusse pas creu que les 
Autheurs Latins les plus elegans s'en fussent seruis 
au mesme sens, que nos bons Autheurs condamnent. 
Neantmoins Quintilien entr'autres, 1'a fait en cette 
admirable Preface de son sixiesme livre, vt ille, dit- 
il, mi hi blandissimus me suis nutrlcibus, me auicB edu- 
canti, me .omnibus qui sollicitare solent illas estates, 
anteferret. 

P. Je ne crois pas solliciter si bas, qu'on ne puisse 
s'en servir ; et ce mot en ce sens est plus general que servir, 
secourir et assister. Servir un malade, se dit de la maniere 
que nous 1'avons explique ailleurs. Secourir se dit plustost 
d'un secours passager, et dans des rencontres subites, qu'au- 
Ircmenl. Assister se dit bien de la garde etdes domestiques; 
mais il se dit aussi d'un prestre qui a eu soin de la conscience 
du malade. Solliciter ne va pas tant a ces choses-la, qu'a 
prendre soin en general de tout ce qui est necessaire au ma- 
lade, comme envoyer quelques Gardes, Medecins ou Con- 
fesseurs ; prendre soin que les Domestiques soient assidus 
aupres de lui. et mesme lui chercher de 1'argent, s'il en a 
besoin pour sa maladie. 

Solliciter se dit aussi des affaires et des proces, solliciter 
une affaire, un proces. Si on parle d'un homme qui ne gagne 
pas sa vie a ce mestier, solliciter signifie employer son credit 
aupres des Juges, et quelquefois meme aupres des avocats, 
procureurs, et autres, pour faire reussir et haster 1'affaire. II 
a sollicite mon affaire ou mon proces avec chaleur ; et en ce 

VADGKLAS. I. 9 



130 REMARQUES 

sens, il se dit de toutes sortes de personnes, princes, prin- 
cesses, et autrcs. On dit aussi en ce mesme sens, il s'est rendii. 
le solliciteur de mon affaire. Mais quand un homme passe 
sa vie a ce mestier, solliciter signific faire les allces et les ve- 
nues chez les avocats, procurcurs et autres, pour 1'expedition 
d'une affaire ou d'un proces. C'est lui qui sollicite toutes 
mes affaires, tons mes proces. SollicUeur se dit en cette 
mesme signification : c'est un Solliciteur de proces, c'est un 
SollicUeur d'affaires: c'cst-a-dire, qui gagne sa vie a solli- 
citer les proces et les affaires du tiers et du quart. J'ai af- 
faire a un solliciteur de proces qui me fait bien de la peine. 
Au reste, solliciter signiiie aussi presser. Je sollicite mon 
Rapporteur de rapporter mon proces ; c'est-a-dire, je presse 
mon rapporteur de rapporter mon proces. Celui qui a fait la 
Vie d'Auguste dans Plutarquc, dit au commencement, quo ce 
prince mangeoit quand son appetit le sollicitoit ; c'est-a- 
dire, le pressoit. 

T. C. Solliciter un Malade, est un terme dpnt il n'y a 
plus aujourd'hui que le bas peuple qui se serve '. 

A. F. Solliciter dans la signification de secourir les 
malades, n'est que dans la bouche de celles qui gardent les 
malades, qui parlent ordinairement fort mal. 



LONGUEMENT. 

(Ge Hiot n'est plus en vsage a la Cour, ou il estoit 
si vsite il n'y a que vingt ans ; c'est pourquoy Ton 
n'oseroit plus s'en seruir dans le beau langage. On 
dit long-temps au lieu de longuement. 

P. On le dit- encore en raillerie, II a, harangue lon- 
guement. 

T. C. Ce mot est demeupe dans le Decalogue, afln de 
vivre longuement. 

A. F. Longuement ne se dit qu'en plaisantant, et pour 
marquer qiTun discours, qu'un Sermon a ennuye. II a pres- 
che et presche fort longuement. On pourroit dire aussi dans 
le meme esprit de plaisanterie, II a vescu longuement pour 

1 II se trouve dans Ambroise Pare. (V. Littre. Dictionnaire .} 

A. C. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 131 

mi tel, en parlant q"un homme qiij sc scroH cnnuye d'attendre 

une succession. Ce qui la it voir qqe Ton nc $c<iin'"it employer 
co mot dans le serieux. c'cst que Ton ne pourroit dire, ce 
P-redicateur presche longii.emcnt, si en le disant on avoit 
egard a sa poitrine, il taut dire, il presche long-temps pour 
mi honiiiie qui a H paitrine faible. On dit par une maniere 
de fprmule, tant et si loiiguement qu'il vou$ plaira, cpniroe 
en celie phrase, faites vo$ qffqires a louir et, ((emeiirez icy 
laid el ni hnnjiiemeiitt qtfil vpyq pluira. 



POURPRE. 

Pourpre, maladie, est mpsculi^, cQiprnp, il p$t mort 
du pourpre. Quaud il signifie V^sto/fedepourpre, il est 
I'emmin, In, poiirpre des Jtqys, la pourpre des Cardinanx, 
vnp pourpre eddlqnle, et viue. Ep pe sens vu de iios 
meilleurs Escrivains Ta tousjours fait masculin, inais 
il en est repris de tout le monde auecque raison. 
Lqrs qu'il signifie le poisson qui noun donne la pourpre, 
quelques-uns le font masculin, et les autres feminin; 
Gar comme ce poisson ne se trouue plus, notre langue 
ne luy a point donne de genre certain. La pluspart 
des Autheurs qui ont esc'rit en Francois, Font fait 
feminin, mais ce ne sont pas a la yerite des Autheurs 
classiques. Vn des pluselpquents hommes du barreau, 
est d'avis de le faire masculin, pour le distinguer de 
la couleur de poyrpre, quoy que par la on ne le distingue 
pus de pourpre, maladie,; mais se faisant luy-mesme 
cette objection, il repond fort bien, que Pequiuoque 
s'eclaircira mieux en Tun qu'en 1'autre ; parce que la 
maladie du pourpre n'a rien de commun avec ' le 
poisson, au lieu que le poisson qui prpduit la pourpre 
peut estre aisement cqnfpndu auec la couleur. 

D'autres croyent auec beaucoup d'apparence, et ie 
serois vplontiers de leur aduis, que pourpre, quand il 
signifie la couleur, est adjectif, et du genre commun, 
comme jaune, rouge, etc., parce que ie vois que tous les 
mots des couleurs sont adjectifs, blanc, noir, jaune, 
gris, rouge, etc., et que selqn leurs estoffes on leur 
dpnne le genre masculin, ou feminin ; comme par 



132 REMARQUES 

exemple, si Ton demande de quel satin voulez-voust 
ou de quelle couleur de satin voulez-vous ? on repondra, 
du i>lanc, du noir, parce que satin, est masculin : 
mais si Ton demande de quelle gaze wulez-voust on 
repondra, de la blanche, ou de la noire, parce que gaze, 
est feminin. Ainsi en est-il de pourpre ; Car si cette 
riche et royale couleur ne nous eust point este ravie 
par 1'injure du temps, ou des mers, et qu'elle fust 
commune comme les autres, quand ie voudrois ache- 
ter du satin, si Ton me demandoit duquei?i& dirois, 
donnez moy du pourpre, comme ie dirois, donnez moy 
du noir, si ie voulois du noir. Mais pour de la gaze, ie 
dirois donnez moy de la pourpre, comme ie dirois 
donnez moi de la noire. Ie soumets neantmoins ce 
sentiment a un meilleur ; outre qu'il importe peu de 
scavoir comme on Ie diroit, puis qu'il n'y a -pas lieu 
de Ie dire. 

P. Le mot de pourpre parmi nous ne se dit que par 
figure, et en parlant des personnes de grande dignite, des 
Rois, Cardinaux, Conseillers au Parlement, soil que la dignite 
soil en leur propre personne, comme Rois, Cardinaux, ou 
dans Ie Corps dont ils font partie, comme Conseillers, a cause 
de la dignite des Parlemens. II ne se dit que par figure, 
parce que nous nous n'avons point de pourpre. 

Quand 1'Auteur dit que pourpre est adjectif, il fait assez 
voir qu'il n'est pas bien persuade dc cet advis; aussi n'est-il 
pas adjectif; et en 1'espece qu'il propose, il faudroit dire, 
Donnez-moi du satin ou de la gaze couleur de pourpre, 
comme qui diroit, du satin couleur de feu, et non pas du 
satin feu : on dit de meme, du satin couleur de noisette, 
venire de biche, ct autres, et non pas du satin centre de 
biche, ou noisette. II en est ainsi de la pluspart des couleurs 
dont Ie nom est pris des animaux et des fleurs, couleur de 
pensee, saffran et autres. Je ne scache que violet et gris de 
lin : pour violet, c'cst un adjectif masculin et feminin que 
1'usage a fait, satin violet, gaze violette ; mais pour gris de 
lin, sans changer de terminaison, il est adjectif masculin et 
feminin : car on dit du satin gris de lin, et de la gaze gris 
de lin, et non pas grisdelin, ni grisdeline, en n'en faisant 
qu'un mot. On disoit autrefois couleur de Sylvie, Celadon, 
et autres, et de la Sylvie, et du Celadon ; comme aussi du 
rub an Sylvie ou Celadon, en le faisant adjectif. Et il se voit 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 133 

quo ces sortes d'adjectifs qui en soi sont irreguliers, ne sc 
pcuvcnt etablir que par Tusage, lequel n'a peu rien etablir a 
regard de pourpre, parce que c'est une couleur que nous n'a- 
vons point. M. Menage a ires-bien remarque en ses obser- 
vations, chapitre 34, vers la fin, que 1'adjectif de pourpre est 
pourprin (vieux mot) et pourpre, qui maintenant est usite, 
fievre pourpree. II y a des oeillets et des pavots qu'on pcut 
appeller pourprez. 

T. C. Voici ce que M. Chapelain a escrit sur cette re- 
marque. Je ferois le poisson feminin, d'autant plus que la 
couleur en went, qui est feminine. Les Latins n'ont point 
fait scrupule sur I'e'quivogue, les ayant tous deux nommez 
indifferemment purpura. Ou je le tournerois par circonlo- 
cution; Le poisson qu'on appelle pourjtre. Quant a ce que 
M. dt Vaugelas croit que pourpre, quand il signifie la cou- 
leur, est adjectif, je n'ai garde d'estre-de cet avis; et la 
preuve que pourpre ne peut estre adjectif, c'est que les Fran- 
cois ont fait un adjectif qui en est tire par composition, 
empourpre, pour rougi, ensanglante dans la po'e'sie ; et il est 
inoili qu'un adje&tif produise un autre adjectif de soi. 

M. Menage tient aussi que pourpre est substantif, comme le 
purpura des Latins, et que ce mot en la signification du 
Poisson qui nous donne la pourpre, est du me'me genre quo 
pourpre en celle d'etoffe, c'est-a-dire, feminin, quoique Marot 
et Nicod 1'aycnt fait masculin ; il est usite seulement au sin- 
gulier. 

A. F. Personnc n'a este du sentiment de M. de Vau- 
gelas, qui se range du parti de ceux qui croyent que pourpre 
dans la signification de couleur est un adjectif du genre com- 
mun, et qu'on doit repondre a ceux qui demanderoient, de 
quelle couleur de gaze voulez-vous, donnez-moy du pourpre, 
de la pourpre. II faut dire, donnez-moy du satin ou de la 
gaze de couleur de pourpre, parce que ce mot pourpre n'est 
jamais que substantif. 



POITRINE, FACE. 

Poitrine, est condamne dans la prose, comme dans 
les vers, pour une raison aussi injuste, que ridicule, 
parce, disent-ils, que Ton dit poiirine de veav; Car 
par cette mesme raison il s'ensuiuroit qu'il faudroit 



134 REMARQUES 

coridarnner tons les mots des clioses, qui sont com- 
munes aux homines et aux bestes, et que 1'on ne 
pourroit pas dire^ la teste d'vn homme, a cause que 1'on 
dit, iwe teste de ueau. Comme aussi on a condamne 
face, quand il signitie visage, pour Une faison encore 
plus ridicule etplus extravagante que 1'autre. TNeant- 
rnoins ces raisons la tres impertinehtes pout sUp- 
primer un mot, ne laissentpasd'enempescherl'vsage, 
et 1'iisage du mot cessant, le mot vient a s'abolir peu 
a peti, pdrce que 1'Vsage est coinme Tame et la vie 
des mots. On ne laisse pas pourtant de dire encore 
poilrine aux maladies, comme la fluxion luy est tombe'e 
siir lapoilrine, il est blessd a la poitrine, et en d'autres 
rencontres. On dit aussi, la face toute defiguree, la 
face de Nostre-Seigneur, votr Dieu face a face, mais il 
semble que ce n'est qu'en ces phrases consacrees. 
Pour IBS personnes, on dit encore, regarder en face, 
reprocher en face, soustenir en face> resister en face, 
mais tousjours sans Particle la. 

P. On dit la face toute defiguree, si on parle de la face 
de Notre-Seigneur ; hors de laj \\ faut dire le visage tout de- 
fl.gure. 

T. C. M. Chapelain dit que c'est Malherbe qui a con- 
damne poitrine; qu'il sc faut moqucr de la raison qu'il en 
donne, et Tcmployer hardiment apres Ronsard, Dcsportes et 
du Perron. M. Menage est du meme sentiment, ct trouvc les 
mots de poitrine et do face fort beaux et fort nobles. 11 ajouste 
que poilrine est de la belle et dc la haute Poesie, ct que nos 
plus grands Poetes modcrnes s'en sont scrvis. Pour face, il 
avouc qu'il commence un peu a vieillir dans la signification 
de visage, si ce n'cst dans dcs vers sericux, lorsqu'on parle 
d'un visage majeslueux; comme de celui de Dieu, d'unHe- 
ros, d'un Roi, d'une Reine, etc. II loue cc vers de Malherbe 
dans le figure : la face deserte des champs, comme une ma- 
niere de parler tres-usitee. Tout ccla me paroit fort bien 
remarque. 

A. F. On a decide que poitrine estoit un mot dont on 
se pouvoit servir sans scrupule dans la Prose et dans les 
Vers, comme dans ces phrases, avoir la poitrine large, es- 
troite, serree, se oattre la poitrine, et rafraischir la poi- 



SUR LA LANGUE FRAKCOISE 135 

trine; et dans Ic figure, ce Predicateur n'a pas de poilrine, 
pour dire qu'il ne peut parler long temps sans en estre in- 
commode. II n'y a non plus aucune raison qui doive obliger ii 
bannir de la languc le mot de face. II trouve sa place au 
propre en plusieurs endroits, et on peut dire de'tourner sa 
face, se couvrir la face. II a plus d'usage au figure : la face 
de la terre, la face d'une maison, les faces d'ttn bastion, 
telle etait la face des affaires, cette affaire a plusieurs 
faces. 



KESOUDRE conjugue. 

Ge verbe ne garde le rf, qu'au futur de 1'indicatif, ou 
Ton dit aux trois personnes, et aux deux nombres 
resoudray, resoudras, resoudra, resoudrons, etc. Mais 
au present, a 1'imparfait, et aux preterits, il prend 
n, et Ton dit nous resoluons,vousresoluez, ilsresoluent, 
et n'on pas resoudons, resoudez, resoudent, comme 
disent quelques-uns. De mesme Ton dit, ie resoluois, 
ie resolus, i'ay resolu. L'on dit aussi, resoluant au 
participe, et non pas resoudant; parce que ces parti- 
cipes se forment de la premiere personne plurielle du 
present de 1'indicatif resoluons, resoluant, toulons, 
toulant, allons, allant. 

P. J'ai remarque que le peuple ne dit jamais resol- 
uons, resoluez, resoluant, ni resoluant. II dit Resoudons, re- 
soudez, resoudent, et resoudant. Pour moi j'ay to u jours cte de 
cet avis, ct dissoudre se conjugue ainsi, dissoudez, dissou- 
dent. 11 n'y a quo ce mot, le dissoluant, qui est un terme de 
Chimye, ou on 1'a garde du Latin, parce que c'est un mot de 
doctrine, dont le Peuple nc s'est point mesle. Car il cst cer- 
tain que resohwns et resoluant ont etc 1'aits par ceux qui 
veulcnt moutrer qu'ils scavent du Latin, et qui aiment micux 
parler Latin que Francois; neantmoins comme plusieurs le 
disent, je ne le condamne pas, mais Tautre me scmble plus 
Francois. 

J'ay resolu, je resolus, sont sans difficulte, et le Peuple le 
dit ainsi, aussi-bien que resolu adjectif, Resolu comme Bar- 
thole, un resolu, une resohie, oil on sous-cntend nomine ou 
femme, un homme resolu, une femme resohie. 



136 REMARQUES 

T. C. Outre Ic futur dc rindicatif, oil ce vcrbc garde 
le d, il le garde encore en ce temps indelini, Je resoudrois, 
tu resoudrois, etc. 11 est vrai qu'il est forme de je resou- 
drai. 

A. F. Le verbe resoudre garde le d non-seulement "au 
futur de 1'indicatif, je resoudray, mais encore a rimparfait 
du subjonctif, je resoudrois. 11 est vray que les participes 
actifs se forment ordinairement de la premiere personne 
pluriele du present de rindicatif, nous aimons, aimant, mais 
il faut en excepter quelques-uns, comme estant, ayant et 
Sfachant, qui ne sont pas formcz de nous sommes, nous avons 
et nous sf avons. 



RESOUDRE, neulre et actif. 

Resoudre pour pr entire resolution, est un verbe qui a 
tousjours este neutre, et qui n'a iamais este employe 
autrement en ce sens la par le Cardinal du Perron, 
par M. Coeffeteau, ny par M. de Malherbe. Par exem- 
ple, ils n'ont jamais escrit, taschez a resoudre wstre 
amy a faire ce voyage ; mais taschez a faire resoudre 
vostre amy. Neantmoins depuis quelque temps ie vois 
que plusieurs le font actif, et disent hardiment, ie 
I'ay resolu a cela, pour ie ray fait resoudre a cela. 
Pour moy, j'ay un peu de peine a me donner cette 
licence : la phrase ne me semble pas encore assez bien 
establie, mais il y a apparence qu'elle le sera bientost, 
suiuant ce que i'ay dit au verbe sortir, de la nature 
des Neutres; qu'il n'y a rien si aise, que de les faire 
passer en Actifs, pour la brievete de Fexpression. 

P. Je I'ai resolu a cela, se dit plus communement que 
1'autre. 

T. C. Quclques-uns ont encore peine aujounThui a faire 
le verbe resoudre actif, quand il signifle prendre resolution, 
ct disent : Je I'ai fait resoudre a cela, et non pas je I'ai re- 
solu a cela. Je ne vaudrois pas pourtant condamner ceux qui 
parleroient de cette sorte. 

A. F. On nc doit faire aucunc difflculte d'employer re- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 137 

soudre a 1'actif, et c'est fort bien parler quc de dire : on a eu 
beaucoup de peine a le resoudre a la mort. II est d'un fort 
grand usage dans 1'actif en parlant des choses, resoudre la 
paix, resoudre la guerre, on a resolu sa perte. II faut obser- 
ver que quand le verbe resoiidre est suivi d'un infmitif, cet 
inlinitif doit estre precede de la particule de, comme en cette 
phrase, il resolut de faire ce qu'on exigeoit de luy ; et si Ton 
se sert du mot un verbe, precede d'un pronom personnel, il 
faut que la particule a, soil raise devant rinfmitif qui le suit, 
il se resolut a faire le voyage de Rome, et non pas il se re- 
solut de faire. 



Si, conjonclion conditionnelle. 

Cette particule estant employee au premier membre 
d'une periode, peut bien estre employee au second 
joint au premier par la conjonction et, mais il est 
beaucoup plus Francois et plus elegant, au lieu de 
la repeter au second membre, de mettre que. Par 
exemple, si nous sommes jamais heureux, et si la For- 
tune se lasse de nous perseculer, nous ferons, etc. le dis 
qu'il est beaucoup meilleur de dire, et que la fortune 
se lasse. II est vray qu'il faut changer de Mode, qu'ils 
appellent en matiere de coniugalson, et si le verbe 
du premier membre est a 1'indicatif, il faut mettre le 
second au subjonctif, comme si jamais ie suis aupres 
de vous, et que ie jouisse de la douceur de vostre con- 
versation. 

T. C. II en est de meme de la particule quand, employee 
au premier membre d'une periode, on met que au second 
avec la conjonction et ; avec cette difference, qu'on ne change 
point de mode. Ainsi on dit : Quand je me souviens de toutes 
les choses quevous m'avez dites, et que je fais reflexion, etc. 
II est vrai qu'en cet exemple quand, signiiie lorsque, et que 
c'est proprement la particule que, qui est repetee. Comme et 
^irquoi sont encore deux mots, apres lesquels on met que 
au second membre de la periode avec la conjonction et, mais 
sans changer de mode. Comme il estoit estime tres habile 
homme, et que ses sentimens tenoient lieu de loi, etc. La rai- 
son pourquoi les synonymes des phrases sont si mcieux, et 



138 REMARQUES 

que ceux des mots ne le sontpas, est natiwelle. (Test ainsi 
que parle M. de Vaugelas dans la remarque des Synoiiymes. 

A. F. On croit qu'il y a plus de grace a changer de Mode 
pour mettre ei que, aulicu de et si, comme, si on nouspermet 
de nous revoir, et que nous puissions nous entrelenir de vive 
voix. Cepdndant on ne peut blasmer ccux qui disent, si vous 
estes sans affaires, et si vous vous rendez de tonne heure en 
un tel lieu, nous verrons, etc. 



Si, pour SI EST-CE QUE. 

C'est vne facon de parler fort bonne, et fort elegante. 
M. de Malherbe, mais si diratj-ie en passant, pour dire, 
si est-ce que iediray en passant. 

T. C. L'autorite de Malherbe n'a peu conserver Ics ma- 
nieres de parler scmblables a, mais si dirai-je en passant, 
ellcs ne sont plus du tout en usage. Si est-ce que, dont M. de 
Vaugelas se sort souvent, eloit receu dc son temps ; il cst 
aujourd'hui banni du beau stile. 

A. F. Quelques-uns ont cru que des phrases pareilles a 
celles dc Mr. de Vaugelas pourroient encore cstre de quelque 
usage, comme, il fait'ce qu'il peut pour ne le pas faire, si 
faudra-t-il Men qu'il en passe enftn par la, mais on a trouve 
qu'ellcs vicillissent, ct que ceux qui ecrivent bien ne s'en 
servent plus. 



Si, pour ADEO en Latin 1 . 

Estant mis devant un adiectif, et un substantif, il 
veut que, apres luy, et non pas comme. Exemple, ie 
nele croyoispas en desi bonnes mains que les vostres, et 
non comme les vostres, en quoy plusieurs manquent. 
Les Pofe'tes neantmoins en vsent quand ils en ont 
besoin. 

P. il n'est pourtant pas meilleur en ver's qu'en prose. 

1 Ce serait plutot comme tarn... quam... (A. G.j 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 139 

T. C. M. Chapclain blasme les Poetes qui mcttcnt comma, 
MI lieu fle que aprcs si, poiii- adto en Latin. 11 a raison, rf, 
assuremcnt on nc pourroit faire un plus mechant yets que 
ceilii-ci, 

Je ne le croyois pas si brave comme it est. 

II faiit dire, si brave qu'il est,ou aussi brave qu'il est; parce 
que si el aussi comparatifs doivent tousjours estre suivis de 
que, et jamais de comme. Le Pere Bouhours dans ses Re- 
marques nouvelles, dit qu'autrefois on mettait si pour aussi, 
ct semble conclure qu'on ne pourroit plus le rnettre aujour- 
d'hui sans faire une faute. Pour faire connoistre que e'en se- 
roit une, il apporte deux exemples de Voilure, qui dit dans 
une Lettre a M. de Puylaurens. Sans mentir, vous avez quel- 
que interest d'avoir soin d'une personne qui vous Jionore si 
veritablement que je fais : Et dans une autre : J'ai une extreme 
trislesse de voir que mon ame soit divisee en deux corps si 
foibles que le vosire et le mien. II est certain qu'cn ces deux 
endroits il faut dire aujourdlmi, aussi veritablement que je 
fais, et aussi faibles que le vostre et le mien, et non pas si 
veritablement ctsi foibles; mais ccla ne vicnt pas de ce que 
si ne peut plus se meitre pour aussi, c'est parcc quMl n'y a 
point de negative qui precede : et pour le faire connoistre on 
peut fort bien dire : Personne ne vous Jionore si ve'ritablement 
que je fais. Jamais une ame ne jut divisee en deux corps si 
foibles que le vostre et le mien. C'est une bizarrerie de la 
Langue, dont on auroit peine a rendre raison. 

A. F. (Test une licence condamnable dans les Poetes, 
que d'cmploycr comme, au lieu de que, aprcs si et aussi, et 
le vcrs qui suit n'a pu trouvcr grace, quoy qu'assez doux a 
1'oreille. 

Aussiparfait ami, comme fldelle amant. 



POUR, avec Vinfinitif. 

Gette preposition ne doit rien avoir entre elle et 
rinfmitif qui les separe, si ce n'est quelque particule 
d'une ou de deux syllabes. Par exemple, on dira fort 
bien, pour y alter, pour en, auoir, pour luy dire, etc. Et 
encore pour de la passer en Italie; Mais d'y mettre 
plusieurs syllabes, comme ont fait quelques vns de 



140 REMARQUES 

nos meilleurs Eseriuains, il n'y a rien de si rude, n'y 
de si esloigne de la politesse du langage : Exemple, 
pour auec Quintius auiser, pour apres auoir fait beau- 
coup de f aeons, ne dire rien qui vaille; cela est du stile 
de Notaire. N'est-il pas plus doux de dire, pour auiser 
auec Qitintius, pour ne dire rien qui raille apres, etc. Et 
ce qui augmente encore la rudesse, est que d'ordinaire 
apres le pour, ils mettent immediatement une autre 
preposition, comme aux deux exemples que ie viens 
de donner, il y a pour auec, eipour aprts. 

T. C. La remarque est fort bonne ; mais quand on met 
deux syllabes entre pour ct un infmitif, il faudroit peut-estre 
qu'il fust d'une indispensable ncccssite de les y mettre 
comme en cet exemple. II estoit en peine de son frere,j'ay 
este chez lui pour lui en apprendre des nouvelles. Ainsi Ton 
croit qu'il seroit plus doux de dire, pour passer de Id en 
Italic, que pour de Id passer en Italic. 

A. F. C'est une negligence de dire, pour de Id passer en 
Italic, non pas a cause qu'il y a deux particules cntre la pre- 
position pour, et I'infinitif passer, mais parce que rien n'o- 
blige a les mettre, et qu'il est plus naturel d'ecrire, pour pas- 
ser de Id en Italic, au lieu que les particules y et en, et les 
pronoms, nous, vous eiluy, doivent estre placez necessaire- 
ment entre pour, et 1'inflnilif. Quand cette necessite s'y ren- 
contre, on n'est point blessc de trouver jusqu'a trois particules 
entre deux, comme, il I'estime trop pour vo^ls en rien dire de 
fascheux, je I'aime trop pour ne luy pas accorder ce qu'il 
souhaite de moy. On pourroit mesme y en mettre quatre et 
jusques a cinq, comme, fay trop d'interest d faire avorter 
I'entreprise qu'on fait contre vous, pour ne vous en pas don- 
ner connoissance : je vois son Jionneur trop interesse aux 
c&ntes qu'on fait de luy, pour ne luy en jamais rien dire. 
Cependant il est mal de dire, il vint le prendre chez luy pour 
ensuite aller, quoy q.u'il n'y ait que le mot ensuite, entre la 
preposition pour, et \'infu\\iU aller. Celavient de ce que cette 
transposition n'est pas necessaire, puisqu'on dit naturellc- 
mentjpowr aller ensuite. 11 y a pourtant quelques facons de 
parlcr ou la transposition est autorisee par 1'Usage, c'est dans 
pour ainsi dire, pour mieux dire. Ces mots ainsi et mieux 
doivent cstrc tousjours placez avant dire, et pour dire ainsi, 
paroistroil extraordinaire. Pour apres avoir fait beaucoup de 
facons ne dire rien qui vaille, est fort rude a Forcille, et pour 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 141 

aioec Quintius aviser ne 1'est pas moins. II faut dire, pour 
aviser avec Quintius. 



PREFACE, MAXIME. 

Preface est tousjours feminin, la preface, et jamais 
le preface. Ie 1'ay oiiy faire masculin a tant de gens 
qui font profession de bien parler, que j'ay creu estre 
oblige d'en faire vne remarque pour les desabuser, et 
pour empescher les autres de commettre cette faute ; 
Car on ne met pas en dispute parmy ceux qui s'y 
entendent, qu'il ne soit tousjours feminin, non plus 
que maxime, que quelques-vns font maseulin aussi, 
disant c'est vn maxime, il y a ce maxime, qui est tout 
a fait barbare. 

T. C. On ne voit plus que personne employe ces mots, 
Preface et Maxime, au masculin. Tout le monde les fait pre- 
sentement feminins. 

A. F. On auroit peine a croire qu'on eust jamais employe 
preface et maxime au masculin. II y a deja longtemps que ces 
mots sont feminins chez tous nos bons escrivains. 



TANDIS. 

II ne se doit jamais dire ny escrire, qu'il ne soit 
suiuy de que, comme tandis que uous ferez cela, ie feray 
quelque autre chose. Mais ce seroit tres-mal dit faites 
cela et tandis ie me reposeray. Gette faute neantmoins 
se trouue dans- vn ouurage de 1'vii de nos meilleurs 
Escrivains 1 , qui soustenoit alors qu'on en pouuait 
vser ainsi ; Mais depuis il s'est rendu a 1'opinion ge- 
nerale, et ne s'est plus seruy de cette facon de par- 
ler dans ses Oiiurages suiuans, que toute la France 



1 Je croy que c'est M. d'ALlancourt. (Clef de CONRARD.) 
Selou T. Corueille, c'est Desmarets. Voyez au verso. (A. C.) 



142 REMARQUES 

estime comme yn des grands ornemens de nostrc- 
langue. 

II y a encore vne petite remarque a faire, qui n'est 
pas a negliger. C'est qu'on vojt aujourd'huy vne grande 
affectation de ce mot parmy la pluspart de ceux qui 
parlent en public 1 , ou qui font profession de bien 
escrire. En tout vn liure, en tout vn discours, ils ont 
bien de la peine a dire quelquefois, pendant que. le 
ne suis pas le seul qui 1'ay remarque; Des gens de 
la Cour, et homines et femmes, ont fait cette obser- 
vation, aioustant que c'est a la Gour oil Ton en vse 
le moins, et ou Ton dit d'ordinaire, pendant que. 

J . C. 1U. Desmarests est cplui que ty. de Vaugplas accuse 
d'avoir employe tandis sans le la ire suivre dc que. M. ijenago 
apporic des cxepipips 4 Majhcrbe ej, 'de Ro'nsard quj oil out 
u'se ainsi ; mais il nc laisse pas d'approuver Ja dppjsion dc 
M. de Vaugclas. Pendant que cst aujourd'hui autanl et plus 
en usage que tandis que. Plusieurs, au lieu de 1'un ct de 
1'autre, diseut durant q^^,e. On doute quo cette 1'agonde parler 
soil aussi bonne. On dit fort bien, durant huit jours, durant 
l'Ete,elc., pour dlru pendant huit jours, pendant t'Ete. On met 
aussi quclquel'ois le substaiitif avant durant, comme en ces 
exemples. On lui a assure un certain recenu sa vie durant. 
Ily aeu table auverte en un tel lieu deux mois durant. 

A. F. Le mot tandis ne sgauroit estrc employe absolu- 
meutnon plus que pendant. 11 est \ray qu'on dit cependant 
absolument, mais la Langue n'a admis ny ce tandis, ny tandis 
cela. 11 faul que tandis soil tousjours suivi de que. Tandis 
que vous irez de ce cute-la, j'iray de 1'autre. 11 est hors de 
doute que pendant que est pour le rnoins aussi usite que tan- 
dis que. On ue croit point que 1'usage en soil plus ordinaire, 
si ce u'est en Poe'sie, ou il est euiploye plus souvent quo pen- 
dant que. 



1 Je pourrois estre de ceux-la ; ce n'est pas que pendant et du- 
rant que ne soient tres-francois, mais tandis me semble plus net, 
pendant et durant etant equivoques jusques a ce qu on voye la 
suite : par cette raison, j'use 4e tous les trojs, mais plus souvent 
de tandis, que des deux autres. (Note de PATRU.) 



SUR LA LAKGUE FRANCOISE 143 



PKUX pour POSSUM. 



Plusieurs disent et escrivent, ie peux, et M. Coeffe- 
teau le met tousjours ainsi. Ie ne pense pas qu'il le 
faille condamner, mais ie scay bien que *tf-jBU4Jj_est, 
beaucoup mlejj^ djf, j^jjhis en.- vsaffip. On le coniu- 
^tre-trtnsi, iepuis, tu peux, ilpeut. II est de la beaute 
et de la richesse des langues, d'avoir ces diversitez, 
quoy que nous ayons beaucoup de verbes, ou la 
premiere et la seconde personne du present de 1'in- 
dicatif sont semblables, comme, ie veux, tu veux, ie 
fais, tu fais, etc. 

T. G. Sur ce que M. de Vaugelas dit dans celte remarque, 
que M. Coeffeleau a tousjours ecrit je peux, M. Chapelain a 
mis ces mots a la marge, mal et tousjours condamnable. II 
coaclut par-la qu'il taut tousjours divejepuis. C'est asseure- 
incnt le mieux ; mais je ne croi pas que je peux, soil entiere- 
ment liors d'usagc, sur-tout en Poe'sie, oil quelquefois il peut 
etre commode pour la rime. Je ne scai menie si je peux ne 
doit pas etre prefere en certains endroits, commc en cet 
cxemple, Si je peux lui nuire, fen prendrai I'occasion. 11 
semble qu'il y a quelque chose de plus rude dans si je puis 
lui nuire, a cause de ces deux mots lui nuire, dont la pronoin- 
ciation est pare.ille a celle de je puis. 

A. F. Je peux pour je p-yis a este condamne et mesmeen 
Poesie. Ce qui fait voir qu'il esl hors d'usage, c'est que le 
\crbcpouvoir fail que je puisse au subjonctif, et le subjonctif 
est forme ordinairemcnt de la premiere personne du present 
de l'indicatif,^<? Us, que je Use; cependant pouvoir ne fait pas 
que je peuve, comme il feroit, si on n'avoit pas banning peux 
de la langue. 



PREIGNE pour PRENNE, viEiGNE^owr VIENNE. 



G'est vne faute familiere aux Courtisans, hommes, 
et femmes, de dire preigne, pour prenne, comme, il 
faut qu'il preigne patience,au lieu de dire, qu'il prenne ; 



144 REMARQUES 

Et vieigne, pour vienne, comme, il faut qu'il vieigne 
luy-mesme, au lieu de dire, qu'il menne. 

T. C. II n'y a plus que le bas peuple qui dise vieignepour 
vienne; mais beaucoupde femmes disent encore preigne pour 
prenne. M. Chapelain appelle cctte faute barbare. On doit 
prendre soin de 1'eviter. 

A. F. M. de Vaugelas condamne avec beaucoup de raison 
ceux qui disent preigne et vieigne. 



NAVIGER, NAVIGUER. ^ 

Tous les gens de mer, disent, nauipuer, mais a la 
Cour on dit, nquiger, et tous les bons Autheurs 1'es- 
criuent ainsi. 



T. C- Quand les gens de mer diroient encore Naviguer, 
un homme qui donneroit au Public la Relation de ses voyages, 
diroit Naviger pour bien escrire. 

A. F. L 1 Academic n'a point de jurisdiction sur les gens 
de mer pour les empescher de dire naviguer, son sentiment 
est qu'il faut dire naviger. On dit neantmoins navigable et 
navigation. 



NU-PIEDS. 

Ce mot se dit ordinairement en parlant, mais jamais 
les bons Autheurs ne 1'escriuent, ils disent, les pieds 
nuds, se trouuant les pieds nuds, dit M. Coeffeteau en 
la vie de Neron. II faut dire, nu-pieds, au pluriel, et 
non pas nu-pied, au singulier, comme, il est venu 
nu-pieds. 

P. II faut dire nu-pieds, au pluriel, quand mesme on vou- 
droit dire que la personne n'auroit qu'un pied nud : car en 
ce cas, il faudroit dire, ay ant un pied nud; tenement que 
nu-pieds ne se dit que des deux pieds nuds. Au reste, je ne 
crois pas quo nu-pieds doive etre banni du beau stile ; car 
en dcs endroils presscz, dans une confirmation, on diroit 



SUR LA LANGUE FRANQOISK 145 

fort bien, II est accouru nu-pieds a votre secours, et en cct 
exemplc, nu-pieds me semble mcilleur que les pieds nuds, 
parce qu'il va plus vite, n'ayant que deux syllabes, et qu'il 
marque mieux la passion. 

T. C. Le sentiment de M. Chapelain est qu'on pent escrire 
nii-pieds. C'est, dit-il, une elegance du bas stile, il alloit nu- 
pieds ; il etoit nu-jambe. II a escrit nu-jambe, et non pas nu- 
jambes, et semble 1'autoriser par-la au singulier, quoique nu- 
pieds ne se disc qu'au pluriel. 

A. F. On a estede 1'avis deM.de Vaugelas, il faut dire 
nu-pieds et nu-jambes au pluriel avcc un tiret apres nu, et 
non pas nu-pied et nu-jambe au singulier. On dit de mesme 
nu-teste avec un tiret et non pas nut; teste, il etoit nu- 
teste. 



Noms propres. 

Soit que les noms propres soient Grecs, ou Latins, 
il les faut nommer et prononcer selon 1'Vsage, tel- 
lement qu'il n'y a point de reigle certaine pour cela. 
On dit Socrate, et Diogene, quoy que M. de Malherbe, 
dans les Bien-faits 1 , ayt escrit Socrates et Diogenes, 
sans doute parce que de son temps plusieurs parloient 
encore ainsi, mais il faut enfm ceder a la mode. On 
dit Antoine, et non pas Antonius, et neantmoins on 
dit Brutus, et non pas Brule. On dit, Cleopatre, et non 
pas Cleopatra, comme Ton disoit du temps d'Amyot, 
et toutefois on dit, Lima, et non pas Liuie. Pour 
1'ordinaire, les noms Latins terminez en us s , s'ils ne 
sont que de deux syllabes, on ne les change point 3 , 

1 II s n agit de sa traduction du DeBeneficiis de Seneque. (A. C.) 

* On lit dans YErratum de la premiere edition des Remarqnes 

de Vaugelas : On sgnura que les noms que 1'Autheur allegue 

comme latins, quoy que de personnes d'autres nations, comme 

Cyrus, CroR&us, Pyrrhus, Porus, etc., ne laissent pas de passer pour 

des mots latins, puis que les Latins les ont uaturalisez, et leur 

ont. donne cette terminaison. Les Francois en ont fait de mesme. 

3 II ne faut pas s'etonner si on laisse la terminaison Latine en 

plusieurs noms propres terminez en us, puisque nous avons des noms 

propres frangois qui ont, cette terminaison. (Note de PATRU-.) 

VAUGEr.AR. I. 10 



146 REMARQUES 

comme, Cyrus, Cresus, Pyrrhus, Porus, et vne infinite 
d'autres semblables, si ce ne soiit des noms de saints, 
comme, Petrus, Paulus, et autres qu'on nomme Pierre, 
Pau(, etc.; mais ceux qui sontde trois, on leur donne 
d'ordinaire la terminaison Francoise en e, comme, 
Tacitus, Tacite, Plutarchus , Plutarque, Homerus , 
Homere, etc. Et cela se fait aux noms qui sont fort 
connus et vsitez, comme ceux que j'ay donnez pour 
exemple; car quand ils se disent rarement , j'ay 
remarque qu'on leur laisse la terminaison Latine ; 
Ainsi Ton dit, Proculus, Puluius, Quintius, et vne 
infinite d'autres semblables, mais des que Ton com- 
mence a rendre ces noms-la familiers en nostre langue 
et a les mettre souuent en vsage, on les habille a la 
Francoise, et vn mesme nom, comme, Statins, se dit 
ainsi aue.c la terminaison Latine, quand c'est le nom 
d'vn des Officiers des Gardes de Neron, parce qu'on 
ne le nomme gueres, et se dit encore Stace, auec la 
terminaison Francoise, quand c'est le nom de ce 
grand Poe'te, qui a emporte le second pris du Poeme 
hero'ique, parce qu'il est souuent dans la bouche de 
ceux qui parlent des Poetes Latins. II faut dire aussi, 
Darius, Marius, et non pas Daire, ny Darie, ny Maire, 
ny Marie. Aux noms de quatre, ou cinq syllabes ter- 
minez en us, en Latin, c'est encore la mesme chose, 
car de Virgilim, Ouidius, Horatius, on a fait Virgile, 
Guide, Horace, parce que ce sont des Autheurs cele- 
bres, de qui 1'on parle a toute heure ; mais Ton dit, 
Virginius, Musonius, Turpilianus, Cossutianus, et vn 
nombre intiny d'autres semblables, parce qu'on les 
nomment rarement. Gette obseruation se trouuera 
presque tousjours veritable 1 . 

Elle a lieu aussi aux noms doubles, comme sont la 
pluspart des noms appellatifs des Latins : car s'ils ne 
sont gueres vsitez, comme Petronius, Priscus, 'Julius 
Altinus, on ne les changera point en Francois, mais 

1 II faut dire Galienus (imd Gallieaus,) parlant de TEmpereur ; 
et non pas Galien, qui se dit du Medecin, qui est plus connu que 
rEmpereur. (Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 147 

si on les nomme souuent comme, Quinte-Cwce, lules 
Cesar, on ne dira pas, Quintus Curtius, ny lulius 
Cesar. Et bien que le premier nom ayt la terminaison 
Francoise en nommant vne autre personnc, comme 
Ton dit, Petrone, et lules, parlant de Cesar, et de cet 
Autheur celebre en la langue Latine, si est-ce que 
Ton ne dira pas, Petrone Prisons, ny lules Altinus. 
Voila quant aux noms Latins terminez en us, 

Pour les autres terminaisons Latines, il me semble 
que Va, aux hommes ne se change gueres. On dit en 
Latin, et en Francois, Agrippa, Dolattella, Ncrua, 
Sylla, Galba, etc. II est vray que Seneca, se dit Sene- 
que. Mais aux femmes, on y obserue la reigle que j'ay 
dite, et qui regne en toute cette matiere, que les 
noms frequentez prennent la terminaison Francoise, 
comme Ton dit, Agrippine, et non pas, Agrippina, 
Cleopatre, et non pas, Cleopatra, mais quand on les 
dit rarement, on leur laisse la terminaison Latine, 
comme Julia, Cadicia, Popped, Liuia, Octauia. Neant- 
moins Iniie, et Octauie, commencent a se dire, parce 
qu'on les nomme plus souuent que de coustume, a 
cause que le theatre a rendu Octauie familier, et que 
plusieurs femmes parmy nous s'appellent lulie; et 
particulierement vne, que toutes sortes de vertus et 
de perfections rendent auiourd'huy celebre par tout 
le monde, quand elle ne le seroit pas desja par la re- 
nommee de 1'incomparable Artenice, et du Heros, 
ausquels elle doit sa naissance 1 . 

Ceux qui se terminent en, as, sont en petit nombre. 
Nous disons en Francois, Mecenas, mais nos Poe'tes, 
tant pour I'accommoder a la rime, que pour rendre le 
mot plus doux, disent d'ordinaire, Mecene*. On n'ose- 

1 Madame la marquise de Montausier. (Clef de CONRARD.) 
Julie d'Angennes, marquise de Rambouillet, etait fille de Ca- 
therine dc Vivonne, 1'incomparable Artenice , et de Charles 
d'Angennes, marquis de Rambouillet, qui fut marechal de camp 
et ambassadeur en Piemont et en Espagne. (A. C.) 

1 Je trouve Mectne insupportable. Je ne dirai jamais Athenagore, 
Pythagore, ni Anaxagore ; ces noms, comme peu connus. n'ont 
point pris la terminaison Fran^oise. (Note de PATRU.) 



U8 REMARQUES 

roit pourtant 1'auoir dit en prose. Ge mot est Latin, 
mais presque tous les autres terminez, en as, sont 
pris du Grec, et d'ordinaire on change Yas, en e, Py- 
thagoras, Pythagore, Athenagoras, Athenagore, Pnytha- 
goras, Pnythagore, Eneas, Enee, Anaxagoras, Anaxa- 
ffore. On dit, Phidias, et non pas Phidie, Epaminondas, 
et non pas, Epaminonde. Les mots Hebreux, comme 
losias, Ananias, etc., ne se changent point. Les noms 
des femmes terminez en as, quoy qu'ils viennent 
du Grec, ne se changent point non plus, comme il 
faut dire Olympias, mere d'Alexandre, et non pas, 
Olympic. 

II n'y a gueres, ce me semble, de nom appellatif 
en Latin qui finisse par e; on dit pourtant Penelope", 
qui se dit Penelope, en changeant Ye ferme en Ye ouuert 1 . 
Daphne, Phryne", Grecs aussi, gardent Ye ferme. Mais 
il y en a en er, et en es. Geux qui se terminent en er, 
comme, Alexander, Leander, sont pris du Grec, et en 
Francois nous disons, Alexandre, Leandre. Nostre Re- 
marque a encore lieu icy, car quand il est'parle d'vn 
autre Alexander, que du Grand Alexandre, il faut 
dire Alexander, et non pas Alexandre. Vn de nos plus 
nouueaux et plus excellens Escriuains, nomme ainsi 
vn certain Alexander. Les noms qui terminent en es, 
sont pris et des Grecs, et des Barbares : des Grecs, 
comme Demosthenes; des Barbares comme Tyridates. 
Mais aux vns et aux autres pour 1'ordinaire, on oste 
Ts, en Francois, et Ton dit, Demosthenc, et Tyridale.l\ 
y a pourtant beaucoup de noms Persiens, qui gar- 
dent Ys, a la fin, comme, Arsaces, Menes, Atizies, et vn 
nombre infiny d'autres, qu'il faut tous prononcer 
auec 1'accent a la derniere syllabe, comme est 1'ac- 
cent graue des Grecs, et jamais a la penultiesme. Que 

1 Penelope est connue du Peuple, a cause que Phistoire d'U- 
lysse est connue, et pour cela I'usage a chang^ Ye ferme en e 
ouvert, pour abreger ; mais on ne doit pas dire Circe, pour Circt. 
comme a fait le P. le Moine en son Poeme de la Fortune ; cela 
ne se peut souffrir. Comme beaucoup de noms propres f'ranc.ois 
se terminent en e ferm6, il ne taut point changer 1 e ferme aux 
noms estranprers, si 1'usage n'y est clair. (Note df PATRIJ.; 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 1 19 

si c'estoient des personnes peii connues qui s'appel- 
lassent ainsi, il faudroit dire sans doute Demosthenes, 
et Tiridates, selon nostre obseruation, qui se verifie 
presque par tout. Ainsi Ton dit, ISocratg, et Calisthene, 
et Ton dit, Epimenes, et Eumenes. On dit tousjours 
Xerxes, et le plus souuent Artaxerxes, au moins en 
prose, car en vers a cause de la rime, on dit, Arta- 
xerxe, dont on a fait de nouueau vne belle piece de 
theatre ainsi intitulee 1 . On dit Apelles en prose, et 
Apelle en vers '. 

II y en a peu terminez en is, si FVsage ne les a 
changez, il les faut dire en Francois comme en Latin , 
par exemple, Martialis, est le nom de deux personnes, 
1'vne fort celebre, qui est le Poete que nous appelons 
Martial, et 1'autre dont parle Tacite, que peu de gens 
connoissent, se doit nommer Martialis en Francois. 
On dit Omphis, Roy des Indes; et Adonis : On dit 
aussi pour les femmes, Sisyg&mlis mere de Darius, 
Thalestris, Reyne des Amazones, et se faut bien gar- 
der de dire, Sisygamle, ny Thalestre. 

Geux qui se terminent en o, dont le nombre est 
petit, comme Cicero, Corbulo, Varro, Strabo, prennent 
vne n, en Francois apres To, et nous disons, Ciceron, 
Corbulon, Varron, Stralon 3 . Neantmoins il faut pren- 
dre garde que si Ton met vn autre nom deuant, comme 
par exemple, Strabo, dont parle Tacite, au quator- 
ziesme liure de ses Annales, s'appelloit Acilius Stra- 

1 Allusion a la tragedie KArtaxerxe, par J. MAGNON, publiee 
en 1645. Get auteur, aujourcThui inconnu, a beaucoup' travaille 
pour le theatre de Moliere. II parait que cette tragedie avait ete 
precedee d'une autre sur le memo sujet. dont il n''est pas rest4 de 
souvenir. (A. C.) 

* Apelltf en vers.] Je le trouve aussi mauvais en vers qu'en 
prose. (Note de PATRU.) 

* Varro, Strabo, prennent un n.] Strabon, quand il se dit seul, 
s'entend de Strabon le Gtographe, et non pas des autres. qui doi- 
vent toujours se dire avec leurs noms propres, Acilius Strabo, 
Pompeius Strabo, pere de Pompee. Ciceron, Strabon, Varron ont 
la terminaison Frangoise, parce qu'ils sont fort connus. Pour Cor- 
bulon, il n'est pas si connu ; neantmoins parce que Coefleteau et 
d'Ablancourt 1'ont appele Corbiilon, il s'en faut tenir la. 

(Note de PATRU.) 



11)0 REMARQUES 

#0, alors il ne faut pas dire, Acilius Strabon, mais 
Acilius Strabo, quoy qu'estant seul on die, Strabon. 
On ne dira point aussi, Marcus Varron, mais, Marcus 
Varro, quoy que Ton die Varron tout seul. On dit 
tousjours Labeo, ce me semble, et non pas Labeon,^ 
pour les i'emmes tantost 1'vn, tantost 1'autre '. On dit 
Didon, du Latin Dido, et Clio, Fvne des Muses, se dit 
de mesmes en Latin et en Francois. 

II y a encore vne terminaison en os, dont ie ne scay 
point d'autre exemple que Nepos, nomm6 dans les 
Annales de Tacite. II faut le mettre en Francois comme 
en Latin. 

En u, il n'y en a point, mais en us, le nombre en 
est comme infmy, c'est pourquoy j'ay commence par 
la, encore que selon Tordre des voyelles que i'ay 
suiui apres, la terminaison us, deust estre la der- 
niere. 

I'ay encore vn petit auis a donuer, qu'il ne faut pas 
se fier a vne certaine reigle, que quelques-vns esta- 
blissent, qu'on, doit consulter son oreille pour donner 
vne terminaison aux noms qui n'en ont point de rei- 
glee; Car cette reigle est fautiue, ayant pris garde 
souuent, que les oreilles en cela ne s'accordent pas 8 , 
et que ce qui paroist doux a 1'vne, semble rude a 
Tautre. 

En vn mot, 1' Vsage, et mon obseruation, decideront 
la plus part des difficultez qui se presenteront sur ce 
sujet. 

T. C. M. Menage fait une longue et tres-curieuse obser- 
vation sur les noms propres. Elle est d'une grande utilite 
pour cclaircir les doutes qu'on pout avoir touchant ceux aus- 
quels on donne la terminaison Francoise, ou qui gardent la 
Latine. II faut tousjours en cela consulter 1'usage, et quelque- 
fois son oreille, quand il nous paroit que 1'usage est incertain. 
Les Poetcs peuvent se donner quelque licence sur ces noms 

1 Labeo.} Cela est vrai, parce qu'il est peu connu. 

(Note de PATRU.) 

* Que les oreilles en cela.] Cela se doit entendre d'une bonne 
oreille; c'est-a-dire, de 1'oreille d'un bomme intelligent dans la 
Langue. (Note de PATRU.) 



SUR LA. LANGUE FRANQOISE 151 

propres, mais non pas celle de dire Circe au lieu dc Circe, 
quuique M. Menage le permette, fonde sur un Sonnet de Ron- 
sard oil ce vers so trouve : 

Qui ne vit en dix ans que Circe et Calypson. 

Calypson pour Calypso n'est pas moins a reprendre dans ce 
vers que Circe, au lieu de Circe. Tous les noms de femmes 
de deux syllahcs ont un e ouvert. Dirce, Thoe, Thisbe, Daphne, 
Hebe, doe. II est dcs gens qui n'approuvent pas qu'apres 
qu'on a employe des noms Latins, comme, Brutus et Titus, 
on disc ensuite dans le meme Pocme Tite et Brute. Lc Pere 
Bouhours nous fait remarqucr qu'on ne dit plus aujourd'hui 
que Lime, Octavie, et memo qu'on dit Poppee, au lieu de 
Poppea. La Julie que M. de Vaugelas loue ici avec beaucoup 
de justice, est fcue Madame la Duchessc dc IMontausier, et 1'in- 
comparable Artenice, est Madame de Ramboiiillet sa mere. 
C'etoient deux personnes d'un merite extraordinaire. M. Cha- 
pclain a fort bien observe qu'on ne dit point Artaxerxe en 
vers, mais Artaxerse, avec unes a la derniere syllabe, a cause 
qu'il n'y a point dc rime a Artaxerxe. II remarque aussi sur 
ce qu'on dit Labeo, et non pas Labeon: qu'on dit Carlo, et ja- 
mais Carbon. 

A. F. On ne peul donner aucune regie certaine touchant 
les noms propres, il n'y a gucres que 1'Usage a consulter, il 
veut qu'on disc Lime centre le sentiment de M. de Vaugelas 
qui s'est declare pour Lima. On dit de mesme Octavie, Julie 
et mesme Poppee, et non pas Octavia, Julia et Poppea. Un 
celebre Autheur a dit Brute etAffrippe 1 , en quoy on ne doit 
pas I'imiler. II est beaucoup mieux de dire Brutus et Agrippa: 
quoy qu'on disc Cyrus, Crcesus, Porus et Pyrrhus, il ne laul 
pas etablir pour regie qu'on ne change point les noms Latins 
terminez en us, quand ils ne sont que de deux syllabcs, puis- 
qu'il est tres-ordinaire dc dire I'Smpereur Tite. On dit Virgi- 
nius pour le distinguer de sa fille Virginie Romaine, et on 
croit que Turpilien et Cossutien doivent estre preferez a Tur- 
pilianus el a Cossutianus, on dit ordinairement Mecenas, en 
parlant du favori d'Auguste, et Ton dit Mecene en parlant d'un 
protectcur de gens de Lettrcs. L'Autheur qu'on appelle 
Alexander ab Alexandra conserve tousjours son nom Latin. 
On dit Artaxerxe en prose et on le dit aussi en vers, sans 

1 Corneille, Cinna : 

Voulant nous affranchir, Brute s'est abuse. 

Vous qui me tenez lieu d'Ayrippe et de Me"cene. (A. C.) 



1o2 REMARQUES 

qu'on y soil contraint par la rime, car ce mot n'en a point. 
Des noms de femmes que les Latins terminent en , il n'y a 
gueres que Dido qui prenne Yn pour faire Didon. On dit 
Calipso, Ino, Io et Sapho, et non pas Calipson, Inon. Ion el 
Saphon. 



HUIT, HUITIESME, HUITAIN. 

Ges mots ont cela du tout particulier, que 1'A, en 
estant consone, et non pas muette; car on dit le hui- 
tiesme, et non pas Vhuitiesme, le huitain, et non pas 
Vhuitain, et de tmit, non pas d'huit; neantmoius cette 
A, ne s'aspire point, comme font toutes les autres /j, 
consones, sans exception : Ce qui est cause que beau- 
coup de gens ont sujet de douter, si elle est consone : 
mais il est tres-certain qu'elle l'est,puisque la voyel'le 
qui la precede ne so roange jamais. 

T. C. M. Menage tienl quo Y/i est aspiree en ces trois mots, 
huit, huitieme, hiritain, et que si Inspiration n'y paroit pas 
tant qu'aux autres mots aspirez, c'est parce que la voyelle u 
en recoil moins que les quatre autres voyelles. 

Yoici ce qu'a ecrit M. Chapelain sur ces memes mots : Hull 
commence par une voyelle: et cependant on dit si I' on veut le 
huilieme, sans qiie I'on puisse alleguer que la cause en est 
de ceque I'h y precede la voyelle \\, puisque I'h n'y est point 
aspiree non plus qu'a liomme ; et qu'a faute de V6tre, V eli- 
sion s'y fait de I'e decant V\\, comme s'il n'y avait point d'\\ 
entre deux. L'on voit le mme effet a I'egard du mot huile, 
oil I' elision se fait; de sorte que huit en est seul excepte par 
I'usage contre la raison. 

M. Chapelain, en disant qu'on dit si Ton veul le huitieme, el 
non pas I'huitieme, semble conclure qu'on peut dire Tun ct 
Tautre ; mais il est certain qu'il faul lousjours dire le Jiuilieme^ 
et que cc mol so prononce comme ayanl une Ji aspiree, aussi 
hicn quo huit et huitain. 

A. F. Tout le monde a esle du mesme avis, et on a trouve 
en general qu'il y a quelque sorle d'aspiration dans Yh de ces 
trois mots, quoy qu'elle ne soil pas si sensible que dans honte 
et dans hardi. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 153 



TEMPERATURE, TEMPERAMENT. 

Ces deux mots ont deux vsages Men differens, il ne 
les faut pas confondre. Temperature se dit de 1'air, et 
temperament des personnes. II faut que le Medecin 
scache le temperament du malade, c'est a dire la com- 
plexion du malade. Gar ie ne parle pas de temperament 
en vn autre sens pour adoucissement. Toutefois M. de 
Malherbe vse de temperature pour temperament. M. le 
Cardinal de Lorraine, dit-il, fut d'une temperature, ou 
il riy auoit rien a desirer. Ie l'ay veu aussi employe 
tout de mesme dans Amyot. Mais c'est, qu'il se disoit 
autrefois, et il ne se dit plus. 

A. F. 11 iVcst plus permis de se servir tie temperature 
pour temperament, ny d'imiter en cela M. dc Malherbe, qui 
a pu estre trompe, ainsi qu'Amiol, par le rapport que ces 
deux mots ont ensemble dans les premieres syllabes. Tem- 
perature nc signifie autre chose que la constitution, la dis- 
position de 1'air, scion qu'il est froid ou chaud, sec ou hu 
mide. Temperament vcut dire complexion bonne ou mauvaise 
dans rtiomme ; au figure il signifie accommo dement, adou- 
cissement. 



TERROIR, TERREIN, TERRITOIRE. 

Ges trois mots si approchans Fvn de 1'autre, et qui 
viennent d'vne mesme origine, ont neantmoins vn 
vsage si different, qu'on ne peut dire 1'vn pour Fautre 
sans faillir. Et ie m'estonne qu'vn de nos plus celebres 
Escriuains mette tousjours, terroirpour territoire. 

Terroir se dit de la terre, en tant qu'elle produit les 
fruits ; terriioire,en tant qu'il s'agit de Jurisdiction, et 
terrein, en tant qu'il s'agit de fortification. Le labou- 
reur parle du terroir, le iurisconsulte du territoire, et 
le soldat, ou 1'Ingenieur, du terrein. Que si parlant 
d'vne garenne ie dis, ie wulois faire la vne garenne, 
mais ie n'ay pas trouue' que le terrein y fust propre, ce 
sera bien dit; et selcn la remarque. 



154 REMARQUES 

Gaudet in e/fossis habitare cuniculus antris : 
Monstrauit tacitas hostibus ille mas l . 

A.F. Ces trois mots ne doivent jamais estre confondus ; 
terroir se dit d'une terre consideree par rapport a 1'Agricul- 
ture. Quanl a terrein, M. de Vaugclas n'a pas pris garde a sa 
veritable signification. C'est un espace dc terre consideree par 
rapport a quclque ouvrage qu'on y fait ou qu'on y pourroit 
faire. Ce jardin occupe 101 grand terrein, une Armee rangee 
en bataille dans un grand terrein. On dit territoire, quandon 
parle de 1'espace de terre dans lequel s'etend une Seigneurie 
ou une Jurisdiction. La Sentence de ce Juge est nulle, il I'd 
donnee Jtors de son territoire. 



Adjectif, quand il vent m article a part, outre celuy du 
substantif. 

Cette reigle est importante et necessaire, tant a cause 
de son frequent vsage, que parce que ce n'est pas 
parler Francois que d'y manquer; ce qui fait que les 
Poetes s'y assujettissent aussi bien que ceux qui 
ecriuent en prose. Tout adiectif mis aprds le substantif 
auec ce mot PLUS, entre deux, veut tousjours auoir son 
article, et cet article se met immediatement deuant PLUS; 
et tousjours au nominatif, quoy que I article du substan- 
tif qui va deuant, soit en vn autre cas, quelque cas que ce 
soit. Voicy vn exemple de cette Reigle. C'est la cous- 
tume des peuples les plus barbares. le dis que c'est 
ainsi qu'il faut dire, et non pas des peuples plus bar- 
bares. Or en disant des peuples les plus barbares, il se 
voit que 1'article du substantif est au genitif, et celuy 
de 1'adjectif est au nominatif. II en est de mesme des 
autres cas. J'ay obey au commandement le plus juste qui 
ayt jamais estt fait : le voila au datif, ie ray arrache 
des mains les plus auares de la terre, le voila a 1'abla- 
tif : et cela tant au gingulier qu'au pluriel. Pour 1'ac- 

1 Martial, XIII, 60 : Le lapin aime & se creuser des cavernes 
souterraines : c'est lui qui apprit aux assiegeants 1'usage des 
mines. (A. C.) 



SUR LA LA.SGUE FRAlsgOISE lob 

cusatif, on scait que son article est semblable a celuy 
du nominatif. 

Que si Ton veut scauoir la raison pourquoy 1'article 
de Fadiectif se met tousjours icy au nominatif, encore 
que celuy du substantif soit en vn autre cas, ce qui 
semble bien estrange, la repouse estaisee; C'estparce 
qu'on y sous-enteud ces deux mots, qui sont, ou qui 
furent, ou qui sera, ou quelque autre temps du verbe 
substantif auec qui. 

Au reste, quand il est parle de plus icy, c'est de 
celuy qui n'est pas proprement comparatif ', mais qui 
signifie ires, comme aux exemples que j'ay proposez. 
Ce que j'ay dit de plus, s'entend aussi de ces autres 
mots, moins, tnieux, plus mal, moins mal. Exemples, 
ie parle de Ihomme le moins heureux, de I' enfant le mieux 
nourry, de V enfant le plus mal nourry, et du vaisseau 
le moins e"quippe*. Et en tous les autres cas il en est 
de mesme que de plus. 

T. C. Cette remarque est tres-digne de M. de Vaugelas, 
et il est d'une indispensable necessite de s'assujettir a la regie 
qu'il nous donne. Une infinite de gens ne laissent pas d'y 
manqucr, et croyent surtout que quand Particle les a precede 
le substantif, il est inutile de le repeler avec 1'adjectif. Ainsi 
ils disent, il s'est renferme dans les bornes plus etroites qu'il 
a pu. C'est fort mal parler, La repetition do Particle les 
est necessaire ; il faut dire, dans les bornes les plus etroites 
qu'il a pu. 

A. F. Cette Remarque a este approuvee tout d'une voix, 
et on ne scauroit se dispenser de s'assujettir a la regie que 
M. de Vaugelas y establit. 

1 11 est pourtant comparatif dans les exemples rapportez par 
1'Auteur : car en cette fagon de parler, on sous-entend de la terre, 
du mondc, et autres semblables, qui n'y sont plus exprimez. CV$j 
la coutume des Peuples les plus barbares, on sous-entend dumonde: 
Tadverbe Ires ne pent convenir avec ces manieres de parler. II en 
est de mSme de moins, mieux, et autres marquez par 1'Auteur. 

(Note de PATRU.) 

* Le moins fquippt.} En cet exemple on sous-entend de tous, ou 
de tous les Soldats. (Note de PATRU.) 



156 REMARQUES 



SIEGER, TASSER. 

Sieger, pour assieger, et tasser., pour entasser, ne 
valent rien; G'est vne faute familiere a de certaines 
Prouinces, et particulierement a la Normandie, ou 
Ton vse du simple, au lieu du compose, comme sieger 
vne ville, et tasser du bled, pour dire, assieger tne mile, 
et entasser du tied. 

T. C. Quantite do gens, et memo des gens dVirmee,disent 
encore aujourd'hui sieger pour assieger. On alia sieger une 
telle place. C'est une faute quo ne font jamais ccux. qui parlent 
bien. 

A. F. C'est fort mal parler que de dire sieger une mile, 
au lieu d' Assieger; mais Tasser ne peut estrc condamne lors- 
qu'on parle du menage de la campagne. II est au contraire 
mcilleur ^entasser en certaines occasions, puisqu'on dit 
plustost tasser des fagots, tasser du foin, qu'entasser des fa- 
gots, entasser du foin. 

LE ONZIESME. \/ 

Plusieurs parlent et ecriuent ainsi, mais tres-mal. 
II faut dire ronzicsme; carjsur quoy fonde, que deux 
voyelles de cette nature, eren cette situation, ne fas- 
sent pas ce qu'elles font par tout, qui est que la pre- 
miere se mangel] Voicy vne coniecture fort vray-sem- 
blable de ce qtrra donne lieu a cette erreur, et ie crois 
que tout le monde en demeurera d'accord. C'est que 
Ton a accoustume de dire en contant, le premier, le 
second, le troisiesme, et ainsi generalement de tous les 
autres, iusques a dire, le centiesme, le milliesme, tous 
les nombres commencant par vne consone, qui fait 
que Ton dit le, deuant, n'y ayant pas lieu de faire 
1'elision de la voyelle e. Etlgomme il n'y a qu'vn seul 
nombre en tout, qui commence par vne voyelle, qui 
est onze, onziesme, on a pris une telle habitude de dire 
le, et deuant et aprcs le nombre onziesme, parce que 



SUR LA. LANGUK FRANCOISE Io7 

tous les autres nombres commencent par des con- 
sones; que quand ce vient a onziesme, on le traite 
comme les autres, sans songer qu'il commence par 
vne voyelle, et que Ye de Farticle Z<?,se mange, et qu'il 
faut dire, Vonziesme, et non pas le onziesme. Du reste, 
il faut ectife onze, et onziesme, avec vnjkjet non pas 
auec vn u. 



P. La remarque cst conforme a la reigle, mais 1'usage a pu 
establir une chose centre la reigle : constamment on dit, du 
onziesme, et non pas de Vonziesme de ce mois. On dit : Mes 
Lettres sont du onze, ou du onziesme; et 1'Auteur confesse que 
cette habitude de parler est presque generate ; c'est-a-dire, 
que c'est un usage. On dit : C'est aujourd'hui le onze, ou le 
onziesme du mois, et non pas I' onze, ou Vonziesme. Ce qui est 
genera], quand on compte heures, jours, mois ou annees. La 
Grammaire Italienne, qui cst a la suite de la Grammaire gene- 
rale, dit trois fois pag. 102, et 103 '. Vers composez de onze 
syllabes: mais dans la Grammaire Espagnole, il dit (Pome 
syllabes, pag. 114. Et quand on parle d'animaux et autres qui 
sont du genre masculin ou feminin, on parle de meme. On dit 
la onziesme, et non pas Vonziesme ; la onziesme Irebis, la on- 
ziesme piece. C'est le onziesme Laquais qu'il a depuis un an : 
qui vivoit au onziesme sie'cle, et Vonziesme sie'cle blesseroit 
Foreille. Je ne vois point qu'on parle autrement, si ce n'est lors 
qu'onze cst avec les particules que ct de : Us ne sont qu'owze. 
Coeffeteau, en son Floras, 1. 3. c. 13, dit, La defaite d'onze 
Legions : avec ces deux particules, il y a elision de YE, mais 
hors dc la, 1'usage n'y souffre point d'elision. 

T. C. Le Pere Bouhours qui est du sentiment de M. de 
Vaugelas, pour dire Vonziesme, nc veut pas condamncr entic- 
rement le onziesme, sur ce qu'on dit, J'ai reeeu des Lettres du 
onze. II est certain qu'on n'entend point dire, ou du moins fort 
rarement, J'ai receu des Lettres de Vonze. C'est cependant 
comme il faudroit dire pour parler correctement. De fort ha- 
biles gens pretendent qu'au feminin, on doit tousjours dire la 
onziesme, et non pas Vonziesme. C'est un sentiment particulier, 

1 II s'agit de la Grammaire gtii&rale de Port-Royal, ouvrage dn 
Claude Lancelot (1615-1695), qui e~tait egalement auteur de la 
Grammaire italienne et de la Grammaire espagnole ici mentionnees. 
ainsi que des Mfthodes pour apprendre la langue grecque et pour 
apprendre la langue latine, et du fameux Jardin des ratines gree- 
ques. (A. C.) 



158 REMARQUES 

qui peut ne pas tenir lieu de regie. On n'a jaiuais blasim; I'on- 
zie'me mis au feminin dans cot endroit de China. 

On a fait contrevons dix entreprises vaines; 
Peut-e"tre que ronziesmo est preste d'eclater. 

A. F. II ne faut pas chercher de raison quand 1'Usage a 
decide. II est certain que presque tout le monde dit et escrit 
le onziesme, quoy qu'on n'ait pas blasrae I'onziesme, pour la 
onziesme, dans ce vers d'une de nos plus belles pieces de 
Theatre. 

Peut estre que I'onziesme est preste d'eclater. 

Ce qui engage le plus a dire le onziesme et non pas I'on- 
ziesme, c'est qu'on dit le onze, et non pas I'onze, les lettres du 
onze portent que, etc. On dit dans sa onziesme anne'e, et on 
ne peut dire dans son onziesme anne'e. 



SUR LE MINUIT. 

C'est ainsi que depuis neuf ou dix ans toute la Gour 
parle, et que tous les bons Autheurs escriuent. G'est 
pourquoy il n'y a plus a deliberer, il faut dire et 
escrire, stir le minnit, et non pas sur la minuit, Men 
qu'vne infinite de gens trouuent cette facon de parler 
insupportable. II est vray que depuis peu j'ay este 
surpris de trouuer sur le minuit, dans la traduction 
d'Arrian faite en nostre langue, par vn des meilleurs 
Escriuains de ce temps-la, et imprimee a Paris fort 
correctement par Federic Morel, excellent Imprimeur, 
Tannee 1581 { . II est certain que sur la minuit, est 
comme Ton a tousjours dit, et comme la raison veut 
que Ton die; parce que nuit, estant feminin, Tarticle 
qui va deuant doit estre feminin aussi, sans que 1'ad- 
dition de mi, puisse changer le genre. (On dit neant- 
moins minuit sonne", et iamais minuit sonne'e.} Ainsi on 
dit, sur le midy, parce que dy, signifiant iour, est mas- 
culin, comme si Ton disoit, my-iour. Que si Ton repart 

1 Allusion a une rdimpression de la traduction d'Arrien par 
Claude Seissel, publiee pour la premiere fois en 1529. (A. C.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 159 

que ce n'est pas le mot qui suit mi, comme fait nuit 
en ce mot de minuit, qui doit reigler le genre du mot 
entier et compose, et que pour preuue on allegue 
qu'on dit, a la mij-Aoust, quoy qu.'Aoust soit masculin, 
on respond qu'en ce lieu-la on sous-entend vn mot fe- 
minin, qui est feste, comme qui diroit a la feste demy- 
Aoust. Et pour moy, ie croirois que sur le midy, a este 
cause que Ton a dit sur le minuit, comme a la mi-Aoust 
a este cause que Ton a dit ainsi de tous les autres 
mois, a la my-May, a la my-Iuin, etc. Malherbe, On 
croit, dit-il, que Von partlra a la my-Iuin. Mais toutes 
ces coniectures importent peu. 

T. C. M. Menage dit que minuit a ete autrefois de deux 
genres, mais qu'il n'est plus aujourd'hui que du masculin. 

A. F. Si, du temps de M. de Vaugelas, une infinite de 
gens trouvoient que sur le minuit estoit une facon dc parler 
insupportable, on seroit fort blesse presentcment d'entendre 
dire sur la, minuit. Quand on a dit la mi-Aoust, il y a grande 
apparence qu'on n'a point songe que le mot feminin Feste 
estoit sous-entendu, et ce qui le fait connoistre, c'est qu'on 
a tousjours dit de mesme, a la my-May et a la my-Juin. Ce 
n'est qu'en ces deux phrases sur le midy et sur le minuit 
que 1'Vsage a receu I'article masculin, sans egard a dy pour 
jour qui est masculin et a nuit qui est feminin. On dit aussi 
la my-Caresme, quoy que Caresme soit masculin, comme 
Aoust et May le sont dans la my-Aoust et dans la my-May, 



Verbes regissans deux cas, mis auec vn seul. 

Exemple, ayant emlrasst et donne 1 la benediction a 
son fils. Nos excellens Escriuains modernes condam- 
nent cette facon de parler, parce, disent-ils, quVm- 
Irassi regit 1'accusatif, et donnf regit le datif, telle- 
ment que ces deux verbes ne peuuent s'accorder en- 
semble pour regir vn mesme cas, et ainsi Ton n'en 
scauroit faire la construction auec le nom qui suit; 
car embrasst, ueut que Ton die emlrasse" son fils, et 
neantmoins en 1'exemple propose" il y a, a son fils ; 
De mesme, si Ton changeoit 1'ordre des verbes en ce 



1GO REMARQUKS 

mesme exemple, et que Ton dist, ayant donne la bene- 
diction, et embrasse son ftls, on feroit encore la mesme 
faute, parce que donne'j'regit le datif, et neantmoins il 
y a son fils, qui est accusatif. Cette reigle est fort belle, 
et tres-conforme a la purete et a la nettete du Ian- 
gage, qui demande pour la perfection que les deux 
verbes ayent mesme regime, comme, ayant embrasse 
et bais6 son fils, ayant fait des caresses et donne la be- 
nediction a son fils, car en ces deux exemples les deux 
verbes n'ont qu'une mesme construction. 

II y a fort peu que Ton commence a pratiquer cette 
reigle, carn'y Amyot, ny mesmesle Cardinal du Per- 
ron, ny M. Coeffeteau, ne 1'ont jamais obseruee. Certes 
en parlant on ne Fobserue point, mais le stile veut estre 
plus exact. Les Grecs ny les Latins ne faisoient point 
ce scrupule, fondez sans doute sur ce que le cas regy 
par le premier vcrbe est sous-entendu ; comme en 
1'exemple propose, ayant embrasse et donne" la benedic- 
tion a son fils, on sous-entend son fils*, apres ayant 
embrassd. (Test pourquoy ie ne condamne pas absolu- 
ment cette facon de parler, mais parce qu'en toutes 
choses il faut tendre a la perfection, ie ne voudrois 
plus ecrire ainsi, etj'exhortea en faire de mesme ceux 
qui out quelque soin de la nettete du stile. 

T. C. M. Chapelain n'approuvc point qu'on s'attachc si 
exactement a observer cette regie. Voici ce qu'il dit. Pour 
vouloir estre trap regulier selon la construction grammati- 
cale, on perd de certaines licences qui font de Telegance 
dans la Langue. Je loiierois celle-ci plustOt que de la con- 
damner, sur ce que I'elegance appuyee s^lr de tons Auteurs. 
quoiqu'irreguliere, vaut mieux que la regie sans elegance. 

II y a des facons de parler contrc la Regie qui ont tres-bonno 
grace, parce que 1'usage les a etablies. M. de Vaugelas les 
rapporte en d'autres remarques, mais il condamne celle-ci 
avcc beaucoup de raison, ayant embrasse et donne la bene - 
diction a son fils. Cette licence de mettre deux verbes aveo 

1 On sous-entend son fils.} Ces sous-ententes ne se souffrent point 
en notre Langue, si 1'usage ne les a etablies, comme a la S. Mar- 
tin, et autres semblables. ou on sous-entend Feste. 

(Note de PATRU.': 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 161 

un seul cas, quoi qu'ils en regisscnt deux diflerens, ne fait 
point d'elegance dans la Langue, comme le pretend M. Cha- 
pelain, elle fait une construction tres-vicieuse, et on ne 
scauroit se la pcrmettre si on veut ecrire puremcnt. 

A. F. La regie quo M. de Vaugelas ctablit dans cette 
Remarque est trcs judicieusc ; et il a trop d'indulgence quand 
il dit qu'il ne condamne pas absolument ayant embrasse et 
donne so, benediction a son fils. II faut condamner cette 
phrase comme une faute qu'il n'est pas permis de se pardon- 
ner. Tout ce qui est contre la purete et contre la nettete du 
langage est vitieux. 



Vn nom et vn verbe regissans deux cas differens, mis 
auec vn seul cas. 

Exemple, a fin de le coniurer par la memoir e, etpar 
Vamitie qu'il auoit portee a son pere, dit vn celebre Es- 
criuain. ledis que la mesme reigle qui s'obserue aux 
verbes, se doit aussi obseruer aux noms, et qu'il n'y 
a pas moyen de construire 1'exemple propose, qu'en 
sous-en tendant de son pere, immediatement apres la 
memoire. II est certain que ce n'est point escrire net- 
tement, que d'escrire ainsi, et que mesmes il y a vne 
double faute en cet exemple, 1'vne que ces mots, par 
la memoire, ne se scauroient construire auec ce datif, 
a son pere\ et 1'autre ; qu'il auoit portee, ne s'accom- 
mode pas a ce mot, la memoire, mais seulement a 
celuy-cy, Vamiti^. Voicy vn autre exemple selon la 
reigle, affln de le coniurer par Vestime etpar I" affection 
qu'il auoit pour son pere, car estime, et affection, sont 
deux mots qui s'accordent ensemble, et ne demandent 
qu'vne mesme construction, qu'ils ont icy double- 

pinent, et au verbe auoit, et en la preposition, pour. 

|_Ceux qui ne se soucieront pas de perfectionner leur 
langue, ny leur stile, se pourront encore dispenser 
de cette reigle ; mais ces Remarques ne sont pas pour 



TTc. 



M. Chapelain dit que Texemple rapporte dans cette 
remarque est plus defectueux, et mieux ropris que celui que 

VAUGELAS. I. It 



162 REMARQUES 

M. de Vaugelas a donne dans la precedente. Ceux qui s'atta- 
chent a escrire correctement, les trouvent tous deux egale- 
ment condamnables. 

A. F. Ce que dit'M. de Vaugelas que la mesmc regie qui 
s'observe aux verbes, se doit aussi observer aux noms, est 
parl'aitement bien remarque. Ainsi on ne peut dire, afin de le 
conjurer par la memoire et par I'amitie qu'il avoit portee a 
son pere, il faut dire, par la memoire de son pere et par I'a- 
mitie qu'il luy avoit portee. On est oblige d'escrire pure- 
ment et nettement, et ceux qui negligent de le faire pechent 
centre le genie de la Langue. 



TOMBER, TUMBER. 

II faut dire, tomber, avec un o, quoy que j'entende 
dire souuent a des personnes qui parlent tres-bien, 
tumber auec un , mais je ne le tiens pas suppor- 
table. 

T. C. Peu de personnes disent aujourd'hui tumber, qui 
est une prononciation condamnee par tout ce qu'il y a de gens 
qui parlent bien. Le Pere Bouhours a remarque sur ce verbe 
joint avec decadence, que tomber en decadence, ne s'employe 
gueres qu'au figure, la decadence (Pun Umpire, et que si Ton 
dit cette maison tombe en decadence, c'est lorsque maison 
se prend pour famille, et non pas pour bastiment. En effet on 
parleroit mal en disant la decadence d'un Palais. 11 faut dire, 
la nine d'un Palais. 

A. F. II n'y a plus aujourd'huy personne qui prononce 
ou qui escrive tumber. 

POUR CE, pom' A CAUSE DE CELA, ou PARTANT. PAR 

AINSI. 

Vn de nos plus celebres Autheurs a escrit, le vice 
gagne tousjours, etpour ce, il le faut chasser auant qu'il 
soit tourne en habitude. le dis, que ce pour ce, pour 
dire, partant, ou a cause de cela, n'est pas bon, et 
qu'il ne doit jamais estre employ^ a c6t vsage. II se 
disoit autrefois, mais il ne se dit plus. 



SUR LA LANGUE FRAXCOISE 163 

De mesme, par ainsi, dont M. Coeffeteau, ct M. de 
Malherbe se seruent si souuent en ce mesme sens, 
n'est presque plus en vsage ; On dit simplement ainsi, 
sans par. 

T. C. M. de Vaugelas s'est contente de dire que par ainsi, 
n'est presque plus en vsage. On pent ajouster qu'il ne se dit 
plus du tout, non plus que pour ce. 

A. F. Pour ce n'est plus du tout en vsage, non plus que 
par ainsi, que M. de Vaugelas semble vouloir tolerer, parce 
que M. Coeffeteau et M. de Malherbe s'en sont servis. 



Vn adjeclif auec deux snbstantifs de different genre. 

Exemple, Ce peuple a le cceur et la louche ouuerte a 
TOS louanges. On demande s'il faut dire ouuerte, ou 
ouuerts. M. de Malherbe disoit qu'il falloit euiter cela 
comme vn escueil, et ce conseil est si sage, qu'il sem- 
ble qu'on ne s'en scauroit mal tromier; Mais il n'est 
pas question pourtant de gauchir tousjours aux tiif- 
ficultez, il les faut vaincre, et establir vne reigle cer- 
taine pour la perfection de nostre langue. Outre que 
bien souuent voulant 6uiter cette mauvaise rencontre, 
on perd la grace de 1'expression, et Ton prend vn des- 
tour qui n'est pas naturel. Les Maistres du mestier 
reconnoissent aisement cela. Comment dirons-nous 
done? II faudroit dire, ouuerts, selon la Grammaire 
Latine, qui en vse ainsi, pour vne raison qui semble 
estre commune a toutes les langues, que le genre 
masculin estant le plus noble, doit predominer toutes 
les fois que le masculin et le feminin se trouuent en- 
semble; mais 1'oreille a de la peine a s'y accommoder, 
parce qu'elle n'a point accoustume de J'oilir dire de 
cette facon, et rien ne plaist a 1'oreille, pour ce qui 
est de la phrase et de la diction, que ce qu'elle a ac- 
coustume d'ouir. le uoudrois done dire, ouuerte, qui 
est beaucoup plus doux tant a cause que cet adjectif 
se trouue joint au mesme genre auec le substantif qui 
le touche, que parce qu'ordinairenient on parle ainsi, 



164 REMARQUES 

qui est la raison decisiue, et que par consequent 1'oreille 
y est toute accoustumee. Or qu'il soit vray que Ton 
parle ainsi d'ordinaire dans la Cour, ie Fassure comme 
y ayant pris garde souuent, et comme 1'ayant fait dire 
de cette sorte a tous ceux a qui ie Fay demande, par une 
certaine voye qu'il faut tenir, quand on veut scavoir 
assurement si une chose se dit, ou elle ne se dit pas. 
Mais qu'on ne s'en fie point a moy, et que chacun se 
donne la peine de Fobseruer en son particulier. 

Neantmoins M. de Malherbe a ecrit, il Ie faut estre. 
en lieu, ou Ie temps, et la peine soient Men employee. 
On respond que cet exemple n'est pas semblable a 
Fautre, et qu'en celuy-ci il faut escrire, comme a fait 
M. de Malherbe, parce que deux substantifsqui nesont 
point synonimes, n'y approchans, comme Ie temps, et 
la peine, regissent necessairement vn pluriel, lors 
que Ie verbe passif vient apres Ie verbe substantif, 
ou que Ie verbe substantif est tout seul, comme Ie 
mary et la femme sont importuns, car on ne dira 
iamais, Ie mary et la femme est importune , parce que 
deux substantifs differens demandent Ie pluriel au 
verbe qui les suit, et des que Fon employe Ie pluriel 
au verbe, il Ie faut employer aussi a Fadjectif, qui 
prend Ie genre masculin, comme Ie plus noble, quoy 
qu'il soit plus proche du feminin. 

La question n'est done pour Fexemple de M. de 
Malherbe ; car la chose est sans difficult^, et sans ex- 
ception, mais pour Fexemple qui est Ie sujet de cette 
Remarque, ou Ie dernier substantif, louche, est joint 
immediatement a son adjectif, ouuerte, sans qu'il y 
ait aucun verbe ny substantif, ny autre, entre deux, 
comme on dit, les pieds et la tete nue, et non pas, les 
pieds et la teste nuds. 

T. C. M. de la Mothe Ie Vayer soustient que les pieds et 
la tete nuds est mieux dit que les pieds et la tete nue, si 
Ton veut exprimer la nudite de toutes les deux parties. Cela 
est peut-estre mieux selon la Grammaire, mais Toreille n'est 
point satisfaite, et les plus habiles dans la langue demeurent 
d'accord, que quand deux noms substantifs, dont Ie premier 
est masculin, et Ie second feminin, n'ont qu'un adjectif. et ne 



SUR LA LA.NGUE FRANCOISE Ifi-'l 

regissent point do verbe, il faut mettre I'adjectif au feminin, 
parce que le substantif feminin est le plus proche. II avoit 
les yeux et la louche ouverte. S'ils sont les nominatifs d'un 
verbe passif ou du verbe substantif tout seul, il faut mettre 
Tadjectif au pluriel, et au masculin. Ses yeux et sa bouche 
etoient ouverts, et non pas ses yeux et sa louche etoit ou- 
verte. 

A. F. La decision de M. de Vaugelas est juste sur la 
phrase qui fait le sujet de cette Remarque. Quand le verbe 
regit deux noms substantifs dont le premier est masculin et 
le second feminin, il faut que Tadjectif s'accorde en genre 
avec le dernier, auquel Tesprit s'attache, parce qu'il est le 
plus proche ; c'est ce qui authorise a dire, il a le cosur et la 
louche ouverte a vos loilanges. 11 n'en est pas de mesme 
quand les deux noms substantifs servent de nominatif au 
verbe qui suit. Comme ces deux noms demandent le verbe 
au pluriel, il faut que I'adjectif qui s'y rapporte, soit aussi au 
pluriel, et masculin comme estant le genre le plus noble. Le 
frere et la sceur sont aussi beaux I'un que I'autre. 



SONGER, yOUr PENSER. 



II y en a qui ne le peuuent souffrir, mais ils n'ont 
pas raison ; car qu'ont-ils a dire contre 1'Vsage, qui le 
fait dire et escrire ainsi a tout le monde 1 Ils alleguent, 
que sonffer, signifie toute autre chose ; comme si pre- 
mierement il falloit disputer auec 1'Vsage par raison, 
et que d'ailleursce fustune chose bien extraordinaire 
en toutes sortes de langues, que les mots equivoques, 
car il en faudroit done bannir tous les autres aussi 
bien que celuy-cy, si cette raison auoit lieu. Non seu- 
lement ce n'est pas une faute de dire songer, pour 
Denser, comme, wus ne songez pas a ce que wus faites, 
mais il a beaucoup plus de grace, et est bien plus 
Francois, que de dire, wus ne, pensez pas a ce que wus 
faites. 

A. F. Le scrupule est mal fonde de ne vouloir pas dire 
songer pour penser, quand Tun se peut employer naturelle- 
ment pour Tautre, ainsi on dit egalement bien, toutes les fois 
que j'y songe, a quoy songez-vous, il songe a achepter une 



166 REMARQUES 

telle charge, et toutes les fois que j'y pense, a quoy pensez- 
vous, il pense a achepter une telle charge. II faut prendre 
garde seulement que quand songer s'employe pour penser, 
c'est toujours un verbe neutre, de sorte qu'encore qu'on disc 
fort bien, ce qu'il dit est tousjours fort eloigne de ce qu'il 
pense, on pense de vous cent choses desavantageuses, comme 
dans ces pLi rases, penser est un verbe actif, on ne SQaurait 
raettre songer en sa place, et il seroit barbare de dire, on 
songe de wus cent choses desavantageuses, ce qu'il dit est 
fort eloigne de ce qu'il songe. 



Qui, au commencement d'une periode. 

Nous auons quelques Escriuains, qui apres avoir 
fait une longue periode sans auoir acheue ce qu'ils 
veulent dire, se sont avisez d'un mauuais expedient, 
pour faire d'vn coste que la periode ne passe pas les 
bornes, et que d'autre part ils y puissent ajouster ce 
qui luy manque. Voicy comme ils font. Quand le 
sens est complet, ils mettent vn point, et puis com- 
mencent une autre periode par le relatif, qui. Or ce 
qui, relatif, est incapable de commencer vne periode, 
ny d'auoir jamais vn, point deuant luy, mais tousjours 
vne mrgule, tenement qu'il le faut joindre a la periode 
precedente, et alors elle se trouue d'vne longueur d6- 
mesuree et monstrueuse. An lieu d'exemple, figurez- 
vous une periode, qui ayt toute 1'estendue qu'on luy 
peut souffrir, et qu'au lieu de la fermer, on voulust 
encore y ajouster vn mernbre commencant par qui; 
certainement elle seroit insupportable. le dis done, 
que de faire vn point deuant ce qui, et de commencer 
vne autre periode par ce mot, est vn fort mauuais re- 
mede, dont nous n'vsons jamais en nostre langue. II 
est vray que les Latins se donnent ordinairement 
cette licence, et c'est a leur imitation que les Escri- 
uains dont ie parle, le font : mais nous sommes plus 
exacts en nostre langue, et en nostre stile, que les 
Latins, ny que toutes les Nations, dont nous lisons 
les escrits. 

Comme ie faisois cette Remarque, j'ay heureuse- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 167 

ment rencontre vn passage d'vn des meilleurs Au- 
theurs de 1'Antiquite, qui me fournit vn bel exemple 
de ce que ie viens de dire. II m'a semble qu'il ne seroit 
pas mal a propos de le mettre icy pour vn plus grand 
eclaircissement. Anxium Regem tantis malls circumfusi 
amid, vt meminisset sui orabant, animi sni magnitu- 
dinem vnicum remedium deficienlis exercitus esse, cum 
ex ijs qui pracesserant ad capiendum locum castris, duo 
occurrunt vtribus aquam gestantes, vt filiis suis, quos in 
eodem agmine esse, et(Bgrepatisitimnonignorabant^oc- 
currerent. II seroit temps que la periode finist la, et 
je scay bien qu'en nostre langue, a peine la pourroit-on 
souff'rir plus longue. Neantmoins, ce grand homme, 
qu'on admire particulierement pour 1'excellence du 
stile, passe outre, et aiouste, Qui cum in Regem inci- 
dissent, alter ex ijs vtre resoluto, vas quod simul ferebat 
implet, porrigens regi *. Quelques-vns done de nos Au- 
theurs qui traduiroient ce passage en Francois, fini- 
roient la periode a occurrerent, scachant bien qu'on 
ne la leur souffriroit pas plus longue ; mais voicy ce 
qu'ils feroient ensuite, et qu'il ne faut pas faire : ils 
mettroient la vn point, et puis commenceroient vne 
autre periode par qui, escriuant le Q, d'vne lettre ma- 
juscule. Au reste tous les Latins en vsent ainsi, et 
Giceron le premier. Voyez si j'ay raison de dire, que 
nous sommes plus reguliers qu'eux. Ce n'est pas seu- 
lement en cela, c'est en beaucoup d'autres choses, 
que ie remarqueray selon les occasions. 

A. F. Comme M. de Vaugelas ne rapporte aucun exemple, 
on ne croit pas qu'il y ait aucun Autheur, qui apres avoir fait 
unc longue periode, en ait jamais commence une autre par un 

1 Ce passage est de Quinte-Curce (VII, 5, 9). Void comment 
1'a traduit Vaugelas : Comme le Roi s'affligeoit fort et qu'oii le 
prioit de se resouvenir que la grandeur de son courage etoit le 
seul remede qui pouvoit sauver 1'armee, deux de ceux qui etoieut 
alles marquer le camp revenoient avec des peaux pleines d'eau 
au-devant de leurs enfants qui etoient dans les troupes, ne doutant 
pas qu'ils ne fussent presses de la soif. Ces gens ayanl rencontre 
le Roi, Pun des deux ouvrit aussitost une de ces peaux et, remplis- 
sant une coupe, la lui presenta. (A. C.) 



d68 REMARQUES 

Qui relatif en mcttant un point dcvant '. On doutc mesmc si 
dans Texemplc Latin qu'il rapporte, on doit reconnoistre 
deux periodes ; il semblc plutost quo ccs mots, Qui cum in 
Regem incidissent, ne sont que la suite do la periode qui cst 
beaucoup plus longue a la vcrite qu'elle ne doit estre, et qu'on 
ne les doit separer des premiers, que par un point et unc 
virgule. Qui pourroit bien faire le commencement d'une pe- 
riode en nostre Langue comme en cet exemple. Qui fera 
reflexion a tout ce qu'on vient de dire, connoistra, fort clai- 
rement, etc. Mais alors cc qui, ne sera point relatif, ct signi- 
flera quiconque, on celuy qui. 



S'il faut dire, Si C'ESTOIT MOY QUI EUSSE FAIT CELA, 
ou si C'ESTOIT MOY QUI BUST FAIT CELA. 

La pluspart asseurent, qu'il faut dire, si c'estoit nwy 
qui eusse fait cela, et non pas qui eust fait cela. Car 
pourquoy faut-il que moy regisse une autre personne 
que la premiere ? Gette raison semble co-nuaincante ; 
mais outre la raison, voyons 1'Vsage de la langue : en 
la premiere personne du pluriel, a-t-on jamais dit, 
si c'estoieut nous qui eussent fait cela ? Or si Ton parloit 
ainsi au pluriel, il faudroit parler de mesme au sin- 
gulier ; Mais sans doute tout le monde dit, si c'estoient 
nous qui eussions fait cela. En vn mot, les personnes 
du verbe doiuent respondre par tout a celles des pro- 
noms personnels, et il faut dire, si tfestoit moy, qui 
eusse fait cela, si c'estoit toy qui eusses fait, luy qui eust 
fait, nous qui eussions fait, etc. Neantmoins ie viens 
d'apprendre d'vne personne tres-scavante en nostre 
langue, qu'encore que la Reigle veilille que Ton die 
eusse, auec moy, le plus grand Vsage dit, eust -. II 

1 Vaugelas n'a rien dit que (Texact. Cette construction avec un 
qwi au commencement d'une phrase, d'apres 1'usage latin, etait 
tres-frequente au xvi e et au commencement du xvn e siecle. On en 
trouve de nombreux exemples dans 1'ouvrage de M. A. Benoist, 
De la Syntaxe francaise entre Palsgrave et Vaugelas, p. 188-192. 
(Emploi special du pronom relatif pour unir deux phrases ow deux 
parties d'une phrase.) (A. C.) 

s Le plus grand vsage dit eust.] Cela est vrai, et a mon avis, il le 
faut dire ainsi. Feu M. Chapelain estoit de ce sentiment, et je pense 



SUR LA LANGUE FRAXCOISE 169 

ajouste, ce qui est tres-vray, que 1'Vsage favorise 
souuent des solecismes, et qu'en cet endroit il ne con- 
damneroit pas eust, quoy qu'il condamne ce mesme 
abus en beaucoup d'autres rencontres, comme si Ton 
dit, ce n'est pas moy qui Va fait, il faut sans doute 
dire, qui Vay fait. Pour moy j'ay quelque opinion que 
ceux qui prononcent qui eust, pour qui eusse, ou qui 
eusses, en la premiere et en la seconde personne, ne 
le font pas pour se seruir de la troisiesme, qui eust, 
mais qu'ils mangent cette derniere syllabe par abre- 
uiation, comme quand on dit communement en par- 
lant, auous dit, auous fait, pour auez-vous dit, auez-wus 
fait ? Mais comme auous, ne s'escrit iamais, quoy qu'il 
se die, aussi il se pourroit faire que 1'on diroit eust, en 
parlant, mais qu'il faudroit tousjours escrire eusse, et 
eusses, aux deux personnes. Et c'est le plus seur d'en 
vserainsi, puis que mesmes ceux o;ui approuventewstf, 
ne desapprouuent pas 1'autre. Outre qu'eus, estant la 
premiere personne du preterit de 1'indicatif, peut- 
estre que ceux qui disent, si c'estoit moy qui eust fait 
cela, pensent dire, qui eus fait cela, le disant a 1'indi- 
catif, au lieu de le dire au subjonctif '. 

T. C. Monsieur de la Mothe le Vayer ne prononce point 
sur cette difflculte, il condamne seulement cette Phrase, dont 
M. de Vaugelas s'est servi, si c'etoient nous qui eussions fait 
cela. M. Chapelain la condamne comme lui, et dit qu'il faut 
dire, si c'etoit nous, au singulier, comme on dit, c'etoit dix 
heures qui sonnoient, au singulier. Us ont raison Tun et 
1'autre ; le pluriel de 1'impersonnel, c'est, ne peut se mettre 
qu'avec des troisiesmes personnes, etjamais avec nous et 
vous. Si on pouvoit dire a 1'imparfait, si c'etoient nous qui 
eussions ete choisis, on pourroit dire au present, si ce sont 

que c'est de lui que 1'Autheur parle. Autrefois j'ai cm que c'estoit 
un sole'cisme, mais ayant pris garde a 1'vsage, j'ai change d'opinion. 
Je dis la meme chose de ce n'est fas moi qui I'a fait; car tel est 
1'vsage. II en est de mesme de la seconde personne singuliere, Si 
c'estoit toi qui eust fait cela. (Note de PATRU.) 

1 Cette raison est ingenieuse, mais elle n'est pas vraie ; car lors- 
qu'apres eust il y a vn verbe qui commence par vne voyelle, on 
prononce le t : par exemple, Si c'estoit moi qui eust escrit cela, le t 
se prononce. (Note de PATRU.) 



170 REMARQUES 

nous qu'on choisit, ce qui seroit unc maniere de parlcr insup- 
portable. On dit done au singulier en joignant c'est avec nous 
et avec vous, c'est nous qui auons retabli le calme ; c'est 
vous. glorieux athletes, qui aiiez combattu glorieusement : et 
au pluriel avec la troisieme personne seulement, ce sont eux 
qui ont le plus contribue au gain de la bataille. On dit 
de mcsme au pluriel en d'autres temps, commc au preterit in- 
defini et au futur, Ce furent eux qui le voyant sans defense, 
prirent son parti; Ce seront eux qui auront soin des affaires 
de la Ville. Ce qu'il y a de particulier, c'est qu'a Timparfait, 
on met plustost c'estoit que c'estoient avec un pluriel. Ainsi 
on dit, si c'estoit eux qui eussent fait cela. Je croi qu'on peut 
dire aussi, si c'estoient eux; mais de fort habiles gens prefc- 
rent le singulier. Us le preferent de mesme dans cet autre 
temps, Si I' on vouloit ne se point tromper dans sa conduite, 
ce seroit d'habiles gens qu'on iroit consulter. Us veulent ce 
seroit, et non pas ce seroient. II me semble qu'on nc scauroil 
dire, II auroit sans doute succombe, si c'etissent e'te des per- 
sonnes vigoureuses qui lui eussent tenu t&te, et que 1'vsage a 
autorise, si c'eust e'te ekes personnes, etc. 

Quant a la question dont il s'agit, s'il faut dire, si c'estoit moi 
qui eusse ou qui eust fait cela, M. de Vaugelas est un si grand 
maistre en matierc de bonne construction, qu'on ne peut 
micux faire que de suivre ses decisions. Ccpcndant plusieurs 
personnes qui escriuent bien, ont peine a s'accommoder de 
cette remarque. 11s conviennent qu'on fait un solecisme, en 
disant, Si c'estoit moi qui eust fait cela; mais ils pretendent 
que ce solecisme est autorise par 1'usage, et qu'on a mauvaise 
raison de dire que ceux qui prononcent qui eust pour qui 
eusse, mangent cette derniere syllabe par abbreviation, comme 
quand on dit communement en parlant, avous dit et avous 
fait, pour avez-vous dit et avez-vous fait, puisque personne, 
a 1'exception de ceux qui n'ont aucun soin de bien parler, ne 
se sert jamais de cette abbreviation. Sur ce qui est observe 
dans cette Remarque que l!usage favorise souvent des so- 
lecismes, M. Chapelain dit qu'alors ces solecismes sont des 
elegances, comme des Diesis et de faux tons affectez sont 
des beautez dans la Musiquc. On peut done dire que dans le 
singulier la langue souffre cette irregularite de construction, 
quand le nominatif qui demande le subjonctif, car s'il ne 
veut que 1'indicatif, il est certain qu'il faut mettre la premiere 
pu la seconde personne du verbe, selon que qui se rapporte 
a moi ou a toi. Ainsi on dit, c'est moi qui ai fait, c'est toi 
qui as fait ; c'est lui qui a fait. Ce qu'il y a de bizarre, c'est 
que ce sole"cisme n'a lieu qu'au singulier. M. de Vaugelas 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 171 

demeure d'accord que tout le mondc dit, si c'etoit nous qui 
eussions fait cela, et par consequent, Si c'etoit vous qui 
eussiez fait cela. Pour mieux connoistre si moi qui et toi 
qui, no doivent pas estre regardez comme troisiesmes per- 
sonnes, voici deux exemples que Ton peut examiner. L'o- 
rcille ne sera-t-elle point blessee, s\\e&\$,Lorsqu'ildeclama 
contre VAmant de cette femme, il ne scavoit pas que ce fust 
moi qui Taimasse. II ne vint point au sermon, parce qu'il ne 
croyoit pas qne ce fust toi qui prSchasses. J'avoiie que je 
dirois que ce fust moi qui Vaimast, que ce fust toi qui pres- 
chat, et que je prefererois le solecisme a la regularite ; mais 
je connois des personnes tres-habiles dans la Languc, qui 
pretendent qu'on doit dire que ce fust moi qui I'aimasse, que 
ce fust toi qui preschasses. Cela me paroist bien rude. 

A. F. Quelques-uns ont cru qu'il falloit dire, si c'estoit 
moy qui eust fait cela, et pretendoient que ce fust une irre- 
gularite de la Langue que TYsage authorisoit, parce qu'il seroit 
bien rude a 1'oreille d'entendre dire, si c'estoit moy qui pro- 
posasse de faire telle cJiose, au lieu de, si c'estoit moy qui 
proposast de faire telle chose, mais le sentiment contraire 1'a 
emporte ; on a dit que ce qui trompoit dans la phrase de 
M. de Vaugelas, si c'estoit moy qui eusse fait cela, c'est que 
1'oreillc ne discernoit pas si on prononcoit qui eusse ou qui 
eust, mais qu'il falloit escrire qui eusse, en faisant qui relatif 
dc moy le nominatif de la premiere personne du verbe ; qu'a 
1'egard des phrases ou il y avoit quelque chose de trop rude 
a employer cette premiere personne, on devoit choisir un 
autre tour, la maniere de conjuguer le pluriel, si c'estoit nous 
qui eussions fait, vous qui eussiez fait, invitant a dire au 
singulier, si c'estoit moy qui eusse fait, toy qui eusses fait. 
On n'a point este de Favis de M. de Vaugelas, sur ce qu'il 
nous donne cette phrase comme incontestable, si c'estoient 
nous qui eussions fait cela, il faut dire, si tfestoit nous 
qui, etc. 



AYE, ou AYT. 

Le verbe avoir, en Foptatif et au subjonctif, ne dit 
jamais, aye, en la troisiesme personne, mais tousjours 
ayt, soit en vers, ou en prose. Ce n'est pas qu'autre- 
fois on n'ayt escrit, aye, mais on ne 1'escrit plus qu'en 
la premiere personne ; comme, je prie Dieu que fay e 



172 REMARQUES 

bon succes de, etc. et qtfil ayt Ion succes, a/in que j'aye, 
et aftn qu'il ayt. 

T. C. Plusieurs disent encore aujourd'hui aye a la troi- 
siesme personne du subjonctif $ avoir, et le disent mal. On 
doit eviter d'employer en vers la troisiesme personne du plu- 
riel, ayent. Si on n'en fait qu'une syllabe, on prononce sou- 
vent ce mot comme s'il en faisoit deux, et on rend par-la le 
vers trop long ; le contraire arrive si on en fait deux syllabes. 
et qu'on le prononce comme s'il n'en faisoit qu'une. 

A. F. II est vray que plusieurs personnes escrivent en- 
core aye, quand ils employent la 3 e personne siriguliere du 
subjonctif du verbe avoir. Ce qui les trompe, c'est que tous 
les autres verbes terminent cette 3 c personne par un e muet. 
II n'y a que les verbes avoir et estre, qui prennent un t aux 
personnes du subjonctif, qtfil ait, qidl soit. 



PAR CE QUE, separe en (rois mots. 

II ne le faut jamais dire. En voicy vn exemple pour 
me faire entendre. Vn de nos grands Autheurs 1 escrit, 
II m'a adouci cette mauuaise nouuelle, PAR CE Qu'iZ me 
mande de la tonne tolonU qtfen cette occasion le Roy 
a temoignee pour vous. On voit clairement que, parce 
que, ne doit point estre employe de cette sorte,acause 
que Ton a tellement accoustume de ne le voir qu'en 
deux mots signifier, quia, et rendre raison des choses, 
que lors qu'on 1'employe a vn autre vsage, il surprend 
le Lecteur, et plus encore 1'Auditeur, qui ne peut pas 
remarquer dans la prononciation de celuy qui parle, 
cette distinction, comme le Lecteur la peut remarquer 
en lisant, tellement que cela empesche qu'on ne 
soit bien entendu, ou pour le moins, qu'on ne le soit 
si promptement, qui est vn grand defaut a celuy qui 
parle, ou qui escrit. Gar en cet exemple, par ce qu'il 
mande de la tonne volonte', n'y a point de sens, si ce, 
par ce que, est pris pour quia, ou a cause que, comme 
d'abord tout le monde le prendra pour cela. 

1 M. de Balzac. (Clefde CONRARD.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 173 

T. C. Tous ceux qui ont quelque soin de la purete du 
langage, evitent toujours d'employer par ce que en trois syl- 
labes pour a cause que. Ainsi au lieu d'ecrire, Je voi par ce 
que vous me mandez d'un tel, que je dois m?en defter, ils 
diroient,./!? voi par les cJioses que wus me mandez (Pun 
tel, etc. 

A. F. Pour escrire purement et sans equivoque, il ne faut 
jamais se servir depar ce que, que dans le sens de a cause 
que, ou du quia des Latins. Au lieu de dire,^ connois par ce 
que wus me mandez d'un tel, il faut dire, je connois par les 
chases que wus me mandez d'un tel. 



Ou, adverse pour le pronom relatif. 

L'Vsage en est elegant, et commode, par exemple, le 
manuals estat ou le vous ay laisse', est incomparable- 
ment mieux dit, que le manuals estat auquel levous ay 
Ialss6. Le pronom, lequel, est d'ordinaire si rude en 
tous ses cas, que nostre langue semble y auoir pour- 
ueu, en nous donnant de certains mots plus doux et 
plus courts pour substituer en sa place, comme, ou, 
en cet exemple, dont, et, quoy en vne infinite de ren- 
contres, ainsi qu'il se voit dans les Remarques de ces 
mots la. 

A. F. On ne dit point, le mauvais estat auquel je wus 
ay laisse, PVsage a receu ou en la place du pronom relatif 
auquet, et non seulement on dit fort bien, Vestal ou je suis, 
la maison ou il demeure, mais encore, la felicite ou il as- 
pire, quoy qu'on puisse dire aussi, la felicite a laquelle il 
aspire, mais I'estat dans lequel je suis, et la maison dans 
laquelle je demeure, sont des manieres de parler dont per- 
sonne ne se sert. 



QUOY QUE. 

II faut prendre garde de ne le mettre jamais apres, 
que, comme, ie vous asseure que quoy que le wus alme, 
etc. a cause de la cacophonie, il faut dire, que Men, ou 



1 74 REMARQUES 

qu'encore que, qui est peut-estre plus doux, n'y ayant 
qu'vn que, entier. 

T. G. M. Menage remarque sur quoyque, que nos Anciens 
lui ont fait souvent regir 1'indicatif a 1'imitation des Latins qui 
en ont vse de merae a 1'egard de etsi, quanquam et quamvis; 
mais qu'aujourd'hui il ne regit plus que le subjonetif, comme 
Men que et encore que. Quoyque je sois, Men que je veuille, 
encore que je craigne. II apporte neantmoins un endroit de 
M. d'Ablancourt, ou quoyque, est mis avec 1'indicatif d'une 
maniere agreable ; mais c'est parce qu'il y a deux ou trois 
mots cntre quoyque et le verbe que cette particule devroit 
gouverncr au subjonetif : Quoyqu'u, dire le vrai, je tie suis 
ffueres en etat de le faire. 

A. F. Cette remarque ne regarde que le soin qu'il faut 
avoir d'eviter tout ce qui est trop rude a 1'oreille. Quoy que 
est une tres-bonne fac.on de parler, mais il est certain qu'en 
disant, Men que au lieu de quoy que, on rend la phrase moins 
rude. 



LIBERAL ARBITRE. 

C'est vne facon de parler, dont Amyot, et tous les 
anciens Escriuains ont vse, et dont plusieurs moder- 
nes vsent encore. Rien ne la defend que le long vsage, 
qui continue tousjours ; car liberal, ne veut pas dire 
libre, qui est ce que Ton pretend dire, quand on dit 
liberal arbitre. Quelques-vns ont voulu rendre raison 
d'une phrase si estrange, disant que literal, se prend 
la comme les Latins le prennent, quand ils appellent 
ingenium liberate, indolem liberalem, une ame bien 
nee, comme si liberal, en ce sens, estoit oppose a ser- 
vile, et que Ton voulust dire, que le franc arbitre est 
convenable a vne ame bien nee, au lieu que les ames 
serviles, qui n'agissent que par contrainte, semblent 
estre priuees de 1'vsage de leur liberte. D'ou est venu, 
ajoustent-ils, qu'encore en Francois nous appellons, 
les arts liberaux, ceux qui appartiennent aux per- 
sonnes d'honneur, comme si ces arts estoient opposez 
aux arts mecaniques, qui ne sont exercez que par des 



SUR LA LAXGUE FRANCOISE i~o 

gens du cominun. le ne voudrois pas absolument re- 
jetter cette pensee, mais elle me semble Lien subtile, 
et tiree de loin. II vaut mieux avouer franchement, 
que 1'Vsage 1'a ainsi voulu, comme en plusieurs 
autres facons de parler, centre toute sorte de raison. 
D'autres disent, qu'au lieu de libre arMtre, qui neant- 
moins est tres-Francois, on a dit, liberal arMtre, pour 
euiter la durete des deux 6, et des deux r, qui se 
rencontrent et s'entre-choquent en ces deux mots, 
libre arMtre, mais c'est une mauuaise raison. Tant y 
a qu'on le dit, et qu'on 1'escrit encore aujourd'huy, 
mais le plus seur, et le meilleur est de dire et d'es- 
crire le franc arMtre. 

T. C. Le sentiment de M. Menage est que franc arMtre 
vaut mieux que liberal 'arMtre; mais il prefere liberal ar- 
Mtre a libre arMtre. Le Pere Bouhours dit au contraire que 
liberal arMtre n'est plus gueres en vsage, et que des gens 
qui parlent et qui escrivent tres-bien, aiment mieux libre ar 
bitre que franc arMtre. Tous ceux que j'ai consultez sont de 
son avis, et je croi, comme eux, qu'il faut dire, libre arMtre. 

A. F. On ne dit plus aujourd'huy liberal arMtre, on dit 
libre arMtre, et franc arMtre, et plusieurs preferent le pre- 
mier a 1'autre. 



PROCHAIN, VOISIN. 

Ces deux mots ne recoiuent jarnais de comparatif, 
ny de superlatif. On ne dit point, plus prochain, tres- 
prochain, plus voisin, tres voisin. On n'vse de 1'vn et 
de 1'autre que dans le simple positif, prochain, wisin. 
Gette remarque est curieuse, et d'autant plus neces- 
saire, que je vois commettre cette faute a quelques- 
vns de nos meilleurs Escriuains. II faut dire, plus 
proche, tres-proche, au lieu de, plus prochain, plus voi- 
sin, tres-prochain, tres-wisin. Par exemple on dit, a la 
maison la plus proche, et non pas, a la maison la plus 
prochaine, ny la plus wisine. Et, ie suis tres-proche, 
ou fort proche de la, et non pas, tres prochain, ny, 



176 REMARQUES 

tres-wisin. Ou il faut remarquer que fort, qui est une 
marque de superlatif, ne se joint non plus a pro- 
chain, et voisin, que, plus, et, ires; car on ne dira 
pas, ie suis fort prochain, ny, fort voisin. Le peuple dit 
abusiuement, c'est mon plus prochain voisin, mais il 
faut dire, c'est mon plus proche voisin. 

T. C. Cette remarque est fort juste. Plus prochain, et, 
pins voisin, ne se disent point, et Malherbe dans 1'exemple 
que M. Menage rapporte, escriroit aujourd'hui, les Meurtriers 
sortirent de la mile par la ports qui se trouva la plus pro- 
che, et non pas, qui se trouva la plus prochaine. M. Chape- 
lain ne demeure point d'accord que la particule fort ne se 
puisse joindre a, voisin. II veut que ce soil fort bien parler 
que de dire, Nous sommes fort voisins, nos terres, nos mai- 
sons sont fort voisines. Je suis de son sentiment. 

A. F. On nc pcut dire dans le plus prochain village, 
aussi bien que dans le plus proche village. Ces mots prochain 
et voisin souffrent le comparatif et le superlatif. II perdit 
courage quand il vit la mort plus prochaine, on ne sc.auroit 
estre plus voisins que nous le sommes, nos maisons sont fort 
voisines. 



PROCHES, pour PARENS. 

Presque tout le monde le dit, comme ie suis alan- 
donnt de mes proches, tons mes proches y consentent, 
mais. quelques-vns font difficulte d'en vser. Je me 
souuiens que M. Coeffeteau ne le pouuoit souffrir, en 
quoy il est suiuy encore auiourd'huy par des gens de 
la Gour, de 1'vn et de 1'autre sexe. 

P. Proches est Francois, mais fort has, et peut ncant- 
moins trouver sa place dans les Epigrammes, et autres sem- 
blables ouvrages. 

T. C. Je croi que c'est pousser trop loin le scrupule que 
de faire difficulte de dire, Je suis abandonne de mes proches. 
M. Chapelain trouve cette fagon de parler fort bonne. 11 me 
semble qu'elle n'a rien qui la doive faire condamner. 



SUR LA LANGUE FRAN^OISE 177 

A. F. On ne doit poms condamner le mot proxies, em- 
ploye au substantif dans la signification deparens; c'est fort 
bien parler sur tout dans la conversation que de dire, il fut 
abandonne de ses proches. II faut seulement observer qu'il n'a 
d'vsage qu'au pluriel, dans cette signification, ct qu'on doit 
dire, il fut tralii par vn de ses plus proches, et non par vn 
proche. 



Y, pour LUY. 

Exemple, fay remis Us hardes de mon frere a vn tel, 
a fin qu'il lesy donne, pour dire, afin qu'il les luy dome. 
G'est vne faute toute commune parmy nos Courtisans. 
D'autres disent, afin qu'il luy donne, sans dire, les 
comme nous Fauons desia remarque. 

T. C. J'ai oiii faire une observation sur le relalif lui, 
c'est qiTon ne s'en sort jamais que pour 1'appliquer a 
I'liornme. Ainsi on ne dit point en parlant d'vn cheval, II est 
fougneux,ne vo^lS approchezpas de lui, il I'aut dire, ne vous 
en approchez pas. De meme : Ce cheval paroist rebours, si 
favois a me sauver, je ne me flerois pas a, hii; il faut dire. 
Je ne m'y flerois pas La mesme chose est a observer dans les 
autrcs cas. comme, Ce cheval fait lout ce qu'on veut des qu'on 
est sur lui, je tfen ai jamais veu implus fier que lui, on doit 
dire simplemcnt des qu'on est dessus, je ifen ai jamais veu un 
phis fier. On se sert Ibrt bien de ce relatif lui, en parlant 
d'un cheval, et de toutes sortes de choses; pourvu que lui, 
soil mis pour le datif, a lui, comme, On lui a donne de 
Veperon. On lui a mis une aigrette sitr la teste. Ce n'est point 
mon sentiment particulier que je rapporte ; c'est ce que j'ai 
entendu dire a de fort habiles gens. 

A. F. La phrase que M. de Vaugclas apporte dans cette 
Remarque et toutes les autres de mesme nature sont de vcri- 
tables fautes. Si elles echappent quclquefois, ce ne peut estre 
que dans une conversation fort negligee, ou Ton ne prcnd 
aucun soin de bien prononcer les mots. Avous fait celat 
pour avezvous fait cela ? est du mesme genre. 



VACGELAS. i. 12 



178 REMARQUES 



Y deuant EN et non pas aprts. 

II faut dire, il y en a, et jamais, il en y a, comme 
Ton disoit anciennement. 

A. F. II y a si long-temps qu'on n'entend plus dire, il en 
y a, qu'on a de la peine a croire qu'on 1'ait jamais dit. 



Y, auec Us pronoms. 

II faut dire, menez-y moy, et non pas, menez-m'y, et 
au singulier aussi, menes-y moy, et non pas, mene- 
m'y : Et cela a cause du mauuais et ridicule son que 
fait, menez-m'y, et mene-m'y, car on dit Men menez- 
nous y, qui est la mesme construction, et le mesme 
ordre des paroles, et menez-les y, aussi ; parce que la 
cacophonie ne s'y rencontre pas si grande, qu'aux 
deux autres. On dit encore, mene-l'y, et menez-l'y, a 
cause que la lettre, I, ne sonne pas si mal en cet 
endroit que Ym. Outre que vriy, de soy a vn mauuais 
son. De mesme on dit, envoyez-y moy, et non pas, 
envoy ez-m'y , portez-y moy, et non portez-m'y, mais 
oily Men, enuoyez-nous-y, enuoyez-l'y , portez-nous-y, 
portez-l'y. Gela se dit en parlant, mais ie ne voudrois 
pas 1'escrire, que dans vn stile fort bas. Ie 1'euiterois 
en prenant quelque destour. Ie ferois venir a propos 
de dire la pour y, comme portez-moy-la , enuoyez- 
moy la. 

P. Ccs fac.ons de parler pcuvent aussi entrer dans les 
discours oratoires, ou, par le moy en des figures, ces expres- 
sions naturclles ont plus de beaute que d'autres : par exem- 
ple, Portez-l'y, me direz-vous, apres avoir parle d'un dessein, 
est bien mieux que si on disoit : Portez-le a ce dessein, me 
direz-vous. 

A. F. On est convenu que m'y a un fort mauvais son 
dans menez-m'y, et que c'est assez pour faire condamner ab- 
solument cette fagon de parler; mais m'y n'a point de soy- 
mesme un aussi mauvais son que M. de Vaugelas le pretend. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 179 

On dira fort bien et sans que Toreille en soit blessee, j'iray 
volontiers dans cette maison si vous vouliez m'y mener, si 
vous vouliez m'y donner acces, comme son carrosse n'estoit 
pas remply, il m'y donna place. Ce m'y n'est insupportable 
que quand il n'est suivy d'aucun mot, comme dans, menez- 
m'y; il est vray qu'il ne seroit pas moins a blasmer dans cette 
phrase. Votre carrosse n'est pas plein, donnez m'y place, 
il faut dire, donnez y moi place, menez-y moy. Ce qui rend 
donnez m'y place barbare, c'est que m'y est place apres le 
verbe. Pour estre souffert, il faut qu'il soit mis devant, com- 
me, il m'y mena, si I'on vent que faille la,, il faut qu'on m'y 
porte. 



TOUT, adverse. 

G'est vne faute que presque tout le monde fait, de 
dire, tons, au lieu de tout. Par exemple, il faut dire, 
Us sont tout estonnez, et non pas, tons estonnez, paree 
que tout en c6t endroit n'est pas vn nom, mais vn 
adverbe, et par consequent indeclinable, qui veut dire, 
tout a fait, omnino en Latin. Us sont tout antres que 
vous ne Us auez tens, et non pas tons autres. Us orient 
tout d'vne voix, c'est comme il faut parler et escrire 
grammaticalement, mais on ne laisse pas de dire ora- 
toirement tons d'vne voix, et il est plus elegant a cause 
de la figure que fait 1'antithese de tous, et d'une voix. 
Ce n'est pas encore qu'on ne puisse dire tous estonnez, 
quand on veut dire que, tous le sont ; mais nous ne 
parlons pas du nom, nous parlons de 1'adverbe, qui 
se joint aux adjectifs, ou pour 1'ordinaire aux parti- 
cipes passifs, comme, Us sont tout sales, Us sont tout 
rompus. 

Mais cela n'a lieu qu'au genre masculin, car au 
feminin il faut dire, toutes, elles sont toutes estonne"es, 
toutes esplore'es, 1'aduerbe, tout, se conuertissant en 
nom, pour signifier neantmoins ce que signifie 1'ad- 
uerbe, et nou pas ce que signifie le nom. Gar quand 
on dit ; elles sont toutes sales, elles sont toutes rompues, 
TOUTES, veut dire, tout a fait, entierement, comme qui 
diroit, elles sont tout a fait sales, tout a fait rompues. La 



180 REMARQUES 

bizarrerie de 1'Vsage a fait cette difference sans rai- 
son, entre le masculin, et le feminin. 

II y a pourtant vne exception en cette reigle du 
genre feminin. G'est qu'avec autres, feminin, il faut 
dire, tout, et non pas toutes. Exemple, Us dernieres 
figues que uous m'enuoyastes estoient tout autres que les 
premieres, et non pas estoient toutes autres. Mais ce 
n'est qu'au pluriel, car au singulier il faut dire, toute, 
comine/ay ueu Vestoffe que uous dUes, elle est touleautre 
que celle-cy. le n'ay remarque que ce seul mot qui soil 
excepte de la Reigle, car par tout ailleurs et au singu- 
lier et au pluriel, il faut que tout, aduerbe, se change 
en 1'adjectif, toute et toutes, quand il est avec un 
adjectif feminin, elle est toute telle qu'elle estoit, elles 
sont toutes telles que uous les avez ueues. 

P. Si tout est joint avec un substantif feminin, il demeure 
adverbe, Elle est tout feu, et non pas toute feu, pour dire, Elle 
est d'une humour bouillante, et Elle est tout pour Des Mares et 
poiirDe Lingendes, pour dire, qu'elle court les sermons de ces 
deux celebres Predicateurs, qu'elle les estime plus que tous 
les autres : Elle est tout yeux et tout oreilles, quand elle voit 
ou entend cet homme ; c'est-a-dire, qu'elle le voit et qu'elle 
1'entend avec un extreme plaisir. M. do Brieux, en son Re- 
cueil des Poesies, page 78, dit, II falloit pour nous enchanter, 
qu'Iris fust toute langue. et que pour I'ecouter, nous fussions 
tout oreilles : tout oreilles est bien dit, mais tout langue est 
mal dit : car en vers, toute veut dire omnis, et non pas 
omnino, ou tout, a fait; cela significroit, qu'elle fust toutes les 
langues, ce qui n'a point de sens ; au lieu qu'on veut dire, 
qu'il falloit que tout son corps ne fust compose que de lan- 
gues : il falloit dire, qu'Iris fust toute langue. Mais cela n'a 
pas lieu a 1'egard des substantifs qui sont substantifs et adjec- 
tifs tout ensemble, comme malade, folle, et autres ; car ils 
suivent la regie generale des adjectifs feminins, et ainsi il faut 
dire, 'Elle est toute malade, elle est toute folle. 

Quand tout est joint a un substantif, avec la preposition en, 
et de entre deux, il demeure encore adverbe : Elle est tout 
de feu, qui signifie la mesme chose qu'elle est tout feu : Elle 
est tout en larmes; c'est-a-dire, tout a fait eploree : Elle est 
tout en feu, tout en fureur, tout en eau, tout en sueur; et non 
pas toute, quoiqu'en ces exemples, a cause que la preposition 
en commence par un e. 1'usage ne soil pas si sensible qu'avec 



SUR LA LAXGUE FRANCOISE \8i 

la preposition de : ear en tout, le t dcvant unc consonne, ne 
so prononcc point ; ct ainsi on prononce elle est tout de feu. 
Coefleteau, Hist. Rom. p. 485. dit, Une grande etendue de I'air 
fut vue tout en feu. 

Voila ce qui regarde le mot tout, quand il est adverbc. Mais 
quand il est nom, il ne sera point, ce me semble, hors dc 
propos d'observer ici tout de suite, que si on le joint avec le 
nom d'une Ville, quoique ce nom de Ville soil feminin, nean- 
moins 1'adjectif tout demeure masculin. Exemple, Tout Rome 
le s<;ait, ou I'a veu ; ct non pas toute Rome le scait, ou I'a veu, 
comme le Cardinal d'Ossat le dit en quelqu'une de ses lettres. 
Amyot, en la comparaison d'Alcibiades et de Coriolanus, le 
dit aussi, sed male. De mesme il faut dire, Tout Florence en 
est abreuve, et non pas toute Florence en est abreuve, ou 
abreuvee; et en ces facons de parler, il semble qu'on sous- 
entend le Peuple, et que c'est commc si on disoit, Tout le 
Peuple de Rome, ou de Florence I'a veu, ou en est abreuve. 
Et ces sous-ententes sont frequentes en notrc Langue, comme 
en toutcs les autres Langues. Neantmoins quand le mot tout 
se joint au nom d'une Province, Royaumc, partie du monde, 
et mesme d'une Paroisse, ou d'une rue, 1'adjectif tout suit le 
genre du substantif auquel il est joint ; il faut dire : Toute la 
France, toute la rue, toute la Paroisse I'a veu, quoique toute 
la France, la rue, ou la Paroisse, ne veuillc dire autre chose 
que tout le Peuple de la France, de la rile, ou de la Paroisse : 
tenement quo tout Rome, tout Florence I'a veu, c'cst un usage 
qui n'est que pour les noms des Villes qui sont feminins. 

T. C. M. Menage soustient qu'on peut fort bien dire, Us 
sont tous etonnez; ce qui plait moins a beaucoup de pcr- 
sonnes, que, tout e'tonnez, quoi qu'il faille dire au feminin, 
elles sont toutes etonnees. L'endroit qu'il cite dc M. de Balzac 
qui a suivi M. de Vaugelas, en disant, Apres dix mois tout en- 
tiers de delais et de remises, semble moins juste que, apres 
dix mois tous entiers. II croit, et d'autres sont de son senti- 
ment, qu'on peut aussi fort bien dire, dans 1'exemple de 
retofle, elle est tout autre que celle-ci, tout elant adverbc en 
cct endroit, et signiflant, tout a fait. 11 est bors de doute que 
dans I'cxcmple qu'il donne contre cc que dit M. de Vaugelas, 
que par-tout ailleurs qu'avec autres, il faut que tout, advcrbe, 
se change en 1'adjectif, toutei toutes, quand il est avec un ad- 
jectif feminin. On doit dire, elles sont tout aussi fratches, et 
non p;is, toutes aussi fralches ; mais c'est parce que le mot, 
aussi, est entre tout et fraAclies; car s'il n'y etoit pas, il est 
certain qu'on diroit, elles sont toutes fratcJies, et non pas, 



1 82 REMARQUES 

elles sont tout fralches, de mesme qu'on dit, elles sont toutes 
semblables. M. Menage ajouste que tout se met encore fort 
bien en cet exemple, elles seront tout etonnees que telle 
chose arrivera, quoiqu'en cet endroit tout soil joint a un par- 
ticipe feminin. 

A. F. Les scntimens ont este partagez sur cette Remar- 
que : tout le monde a este d'un mesme sentiment touchant 
tout, quand il est joint avec un adjectif masculin pluriel, et 
on a trouve qu'en cette phrase, Us furent tout estonnez, ce 
mot tout, doit estrc regarde comme un adverbe qui signifie, 
tout a fait ; mais il n'en a pas este de mesme a 1'egard dc ce 
mesme mot joint avec un adjectif feminin. La pluspart ont 
soustenu contrc la decision de M. de Vaugelas qu'il faloit dire, 
elles furent tout estonnees, elles mnrent tout eplorees, et non 
pas toutes estonnees, toutes eplorees. Geux qui ont ete de 
1'avis contraire ont respondu que les participes fcminins, 
estonnees et surprises, pouvant estre employez indil'ferem- 
ment Tun pour 1'autre, ils ne voyoient pas pourquoi il falloil 
dire, elles furent. tout estonnees, puisqu'il est incontestable 
qu'il faut dire, elles furent toutes surprises. Ils ont ajoute quo 
la liberte de la prononciation dans le discours familier pou- 
voit induire en erreur et qu'au lieu de faire entendre elles 
estoient fort estonnees, il echappoit de dire, tout estonnees. 
On n'a point cu d'egard a cette raison, et 1' Academic a decide, 
a la pluralite des suffrages, qu'il faut dire et escrire, elles 
furent tout estonnees, et non pas toutes estonnees, quoy qu'on 
demeure d'accord qu'il faut mettre toute et toutes devant des 
adjectifs qui commencent par une consonne, cette femme est 
toitte belle, ces estoffes sont toutes sales. Suivant cette regie il 
faut dire, les dernieres estoffes estoient tout autres que les pre- 
mieres. On ne voit pas sur quoy M. de Vaugelas se fonde lors- 
qu'il pretend qu'il faut dire au singulier, I'estoffe que vous 
dites, est toute autre que celle-cy, puisqu'il est impossible 
que 1'oreille distingue dans cette phrase si on prononce, tout 
autre, adverbe, ou toute autre nom adjectif. 



VlNRENT, et, VINDRENT. 

Tous deux sont bons, mais mnrent, est beaucoup 
ineilleur et plus vsite. M. Coeffeteau dit tousjours mn- 
rent, etM. de Malherbe vindrent. Toute la Cour et tous 
les Autheurs modernes, disent, mnrent, comme plus 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 183 

doux. De mesme en ses composez, et autres verbes 
de cette nature, reuinrent, deuinrent, souuinrent, et 
leurs semblables, plus elegamment, que reuindrent, 
deuindrent, souuindrent, etc., Ton dit aussi, tinrent, 
plustost que tindrent, qui neantmoins est bon ; sous- 
tinrent, maintinrent, plustost que, soustindrent , et 
maintindrent. 

T. C. 11 n'y a plus aujourd'hui que vinrent, qui soil en 
usage. On dit dc mesme, revinrent, devinrent, tinrent, sous- 
tinrent, se maintinrent, se soumnrent, et plus du tout, de- 
mndrent, tindrent, soustindrent, etc. 

A. F. On ne peut plus dire que vinrent cst beaucoup 
meilleur que vindrent. (Test le seul qui soit usite presente- 
ment, vindrent est tout a fait hors d'usagc, aussi bien que 
tindrent et soustindrent. 



PRINT, PRINDRENT, PRINRENT. 

Tous trois ne valent rien, ils ont este bons autre- 
fois, et M. de Malherbe en vse tousjours, Et d'elle 
prindrent le flambeau, dont ils desolerent leur terre, etc. 
Mais aujourd'buy Ton dit seulement, prit, et prirent, 
qui sont bien plus doux. 

T. C. On disoit autrefois, flaprins, et quelques-uns 1'es- 
crivent en Province. C'est une grande faute : il faut toujours 
dire, il a pris. II en est aussi qui disent tins pour tenu, au 
participe du verbe, tenir, apres qu'il lui eut tins ce discours. 
C'est une faute aussi lourde que de dire, il print, il a print. 

A. F. Ces mots qui ont este employez autrefois par de 
bons Autheurs ne sont plus d'aucun usage. 11 faut dire, ilprit, 
ils prirent. 



Quand la diphthongue 01, doit estre prononcee comme 
elle est escrite, on lien en AI. 

A la Gour on prononce beaucoup de mots escrits 



1^4 REMARQUES 

avec la diphthongue oi; cornme s'ils estoient escrits 
avee la diphthongue ai, parce que cette derniere est 
incomparablernent plus douce et plus delicate. A mon 
gre c'est vne des beautez de nostre Langue a Touir 
parler, que la prononciation d'#i, pour oi; ie faisais, 
prononce comme il vient d'estre escrit, combien a-t-il 
plus de grace que, ie faisois, en prononcant a pleine 
bouche la dyphtougue oi, comme Ton fait d'ordinaire 
au Palais ? Mais parce que plusieurs en abusent, et 
prononcent ai, quand il faut prononcer oi, il ne sera 
pas inutile d'en faire une remarque. Une infinite de 
gens disent, mains, pour dire moins, et par consequent 
neanlmains, pour neantmoins, ie dais, tit dais, il dait j 
pour dire, ie dois, tu dois, il doit, ce qui est insup- 
portable. Voici quelques reigles pour cela. 

Premierement dans tous les monosyllabes on doit 
prononcer oi, et non pas ai, comme moins, avec son 
compose neantmoins, lay, bois, dois, quoy, moy, toy, soy, 
mots, foy, et tous les autres, dont Ie nombre est grand. 
II y en a fort peud'exceptez, comme froid, crois, droit, 
soient, soil, que Ton prononce en ai, fraid, crais, 
drait, saient, salt ; si ce n'est quand on dit soit, pour 
approuver quelque chose, car il faut dire soit, et non 
pas sail, et quand il signifie sine, par exemple, on 
dira, soit que cela sait ou non, en prononcant ces deux 
soit, de la facon qu'ils viennent d'estre escrits. Dans 
tous les mots terminez en oir, comme mouchoir, par- 
loir, receuoir, mouuoir, etc. sans exception, on pro- 
nonce tousjours, oi, et jamais ai. 

On prononce tousjours aussi oi, et non pas ai aux 
trois personnes du singulier present de 1'indicatif 
des verbes qui se terminent en cois, comme concois, 
recois, appercois, car on ne dit jamais, je concais, je 
recais, j'appercais. 

Tantost on prononce oi, et tantost ai, aux syllabes 
qui ne sont pas a la fin des mots, comme on dit, loire, 
memoir e, gloire, foire, etc., et non pas, laire, memaire, 
fflaire, faire, qui seroit une prononciation bien ridi- 
cule ; Et Ton prononce, craire, accraire, creance, crais- 
ire, accraistre, connaistre, paraistre, etc. pour croire, 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 185 

accroistre, croyance, etc. Quelques-vns disent, veage. 
pour voyage, mais il ne se peut souffrir, non plus que, 
Reaume, pour Royaume. On peut neantmoins asseu- 
rer ', que presque par tout oi, ne finissant pas le mot, 
se prononce en oi, et non pas en ai. Ainsi il faut dire, 
auoine, auec toute la Gour, et non pas aueine, auec 
tout Paris. 

Le grand vsage done de la diphthongue, ai pour oi, 
c'est au singulier du preterit imparfait de Findicatif, 
je faisais, tu faisais, il faisait, pour, je faisois, tu fai- 
sois, il faisoit. J'estais, j'auais, fallals, en toutes les 
trois personnes de mesme, et en la troisiesme personne 



1 Asseurer que, etc.] Cela est vrai, mais la regie a beaucoup ^ex- 
ceptions ; car assez souvent en changeant par adoucissement la 
prononciation d'oi, on en change aussi 1'orthographe. On pronon- 
?oit autrefois Roine avec l'ot plein : depuis on 1'adoucit en pronon- 
c.ant Raine. Coeffeteau en son Florus, 1. 4. c. 4. ecrit la Rayne, 
parlant de Cl6opatre : peut-etre est-ce une faute d'impression. D'oii 
est venu raynette, espece de pomme excellente. Et enfm on a ecrit 
reine et reinette. II en est de rneme d'avoine . d'abord on 1'a prononce 
avec <n, depuis on 1'adoucit et on prononga avaine, et enfin on 1'a 
ecrit aveine, qui se prononce avaine. Le Roman de la Rose, p. 50. 
dit, qui n'a point d'orge ni d 'avaine, et il rime a pcine. J'ai oui beau- 
coup de gens de la Cour dire aveine; a Paris on le prononce par- 
tout ainsi, etje suis pour cette prononciation, qui sans doute est 
beaucoup plus douce ; et puisque tant de gens le prononcent ainsi, 
cette prononciation n'a garde de choquer 1'oreille. II est vrai que 
plusieurs disent encore avoine. On a dit et escrit autrefois point : 
J'ai oublit poine et travaux, dit le Poete Gaces Brulez, aime de Thi- 
baut de Champagne, dans Fauchet. liv. 2. de la Langue Frangoise, 
p. 566. Depuis on a ecrit et dit paine, et enfin peine. Marot en sa 
26. chanson rime avoine avec haleine^ halaine, pleine. On a dit et 
ecrit poise, temoin 1'epigramme de Villon, Of d'une corde d'une 
toise, saura mon col que mon cul poise ; depuis on a ecrit paise, 
enfin on a ecrit et prononce peze. 

Villehardoiiin, p. 18. et 19, parlant du pays de Forests, dit le Fo- 
rois ; on a prononce' Forais, et enfin e'en! et prononce Forests. On 
disoit autrefois aloi/ie pour haleine : Huon de Meri dans Fauchet 
p. 561, mena son ost sans point d'aloine, sans prendre halaine ; on 
a prononc4 alaine et enfin on a ecrit haleine. Alain Chartier dit 
peser et poise, p. 427. 442. 447. Les Cent Nouvelles, dans la nou- 
velle des Hollandois, disent inventoire pour inventaire. 

SeylFel en son Appien dit chap. 14. p. 222. tonnoire pour ton- 
nerre. Tonnoires, foudres et Eclairs. Monstrelet en 1'an 1469. et p. 
93. en Tan 1495. aux additions, dit inventoire; et p. 77. en 1'an 
1483, il dit tonnoire pour tonnerre. (Note de PATRU.) 



186 REMARQUES 

dupluriel, Us faisaient. Gette reigle est sans exception. 
L'ai, seprononce encore pour oi, aux trois personnes 
du singulier present de 1'indicatif, comme, je connais, 
tu connais, il connaist, pour je connois, tu connois, il 
connoist. Mais ce n'est qu'en certains mots, qui sont 
en fort petit nombre ; Car les verbes qui sont com- 
posez d'vn verbe monosyllabe, comme, je preuois, je 
reuois, i'entreuois, i'entr-ois, et autres semblables, n'y 
sont pas compris, a cause qu'ils sont composez d'vn 
verbe simple monosyllabe uois et ois, dont la diph- 
thongue se prononce en oi, et non pas en ai. 

Ai, se prononce encore pour oi, a la fin des noms 
Nationnaux, et Prouinciaux, ou des babitans des 
villes, comme Francais, Anglais, Hollandais, Milanais, 
Polonais, etc. ', pour Francois, Anglois, Hollandois, Mi- 
lanois, etc. On dit pourtant Genois, Suedois, et Lie- 
geois*, et non pas Genais, Suedais, n'y Liegeais. II se 
prononce aussi a 1'optatif et au subjonctif en toutes 
les trois personnes du singulier, comme je voudrais, 
tu voudrais, il voudrait, pour jevoudr ois, tu voudrois, 
il wudroit, et en la troisiesme du pluriel, Us vou- 
draient. Et ainsi des autres dont le nombre est infini. 

T. G. M. Chapelain a renwque ici sur le motAvoine, que 
M. Patru vouloit que la prononciation ftAveine fust abusive, et 
que celle tfAvoine fust la veritable. M. Menage pretend qu'on 
peut dire indilTeremment Avoine et Aveine, avec M. de Bal- 

1 Franfais, Anglais.} En discours familiers et dans les ruelles, 
cela est vrai; mais en parlant en public il faut prononcer les Fran- 
fois, Anglois, Hollandois, Polonois; ct quand je haranguai la Reine 
de Suede, je prononc,ai YAcad&nie Franfoise, suivant 1'avis de la 
Compagnie, qui se trouva conforme au mien. 

Milanois, quand il signiiie le Pays ou le Duche de Milan, se 
prononce Milanais ; je 1'ai veu mesme escrit Milanez, le Milanez; 
quand il signifie les Habitants du Pays, il se prononce mesme en 
public, Milanais; et pour distinguer les Habitants d'avec le Pays, 
je penserois qu'il seroit a propos d'ecrire Milanez pour le Pays, et 
Milanais pour les Habitans. (Note de PATRU.) 

* Genois, Suedois.] II y en a bien d'autres, Chinois, Hongrois, 
Bavarois, Siennois, Pays et Habitans de Sienne, et iniiuis autres. 
De sorte qu'on peut dire que commune'ment les noms des Nations, 
des Provinces, ou des Habitants des Villes, se prononcent en oi. 

(Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRA^COISE 187 

zac, qui s'cst servi de Tun et de 1'autre. II ajouste que quoique 
tous deux lui semblcnt bons, il croit pourtant qvfavoine est 
le mcilleur dans le discours familier, et que dans Ics compo- 
sitions relevees, et particulierement en vers. il diroit plustot 
aveine qvCavoine. 

A. F. Quelques-uns prononcent froid, comme il s'escrit, 
et d'autres le prononcent comme si on ecrivoit fraid. On ne 
prononce drait, pour droit, que quand il est adjectif ct qu'il 
signifle qui ne penehe ny de coste ny d'autre, drait comme im 
jonc. Quand ce mot est substantif il le faut prononcer comme 
il s'escrit. II ria pas droit de faire telle chose. L'Academie 
s'est trouvec du sentiment de M. de Vaugelas sur tout le reste 
de cette Remarque. Quoy qu'on disc les Franfais, il faut pro- 
noncer Francois quand c'est un nom proprc d'homme. 



Le verle sc AVOIR, suiui d'vn infinitif. 

Exemple : II marcha contre les ennemis, qu'il scauoit 
auoir passe la riviere', II fit du lien a tous ceux qu'il 
scauoit avoir aime" son fils. Gette facon de parler, et 
plusieurs autres semblables, sont fort en vsage, 
parce qu'elles sont fort commodes et qu'elles abregent 
1'expression ; Outre qu'elles ostent la rudesse qu'il y 
auroit a dire, il marcha contre les ennemis qu'il scauoit 
qui auoient passe la riviere, qu'il scauoit qui auaient 
aim6 son fils. Car ce sont les deux facons ordinaires, 
dont on exprime cela. Mais pour en dire la verite, ie 
ne voudrois jamais me seruir de la derniere, et rare- 
ment de 1'autre, non pas que ie la croye mauuaise, 
puis que tous nos meilleurs Autheurs s'en seruent, 
qui me doiuent oster tout scrupule, et me donner la 
loy ; mais parce que ie scay qu'elle choque beaucoup 
d'oreilles delicates, et de fait, ie sens bien qu'il y a 
quelque chose de rude en cette construction. Ie tas- 
cherois de l'6uiter le plus adroitement que ie pour- 
rois. 

T. C. 11 y a d'autres verbes suivis d'un infinitif, qui font 
des constructions recues; comme, II consultoit ceux qtfil 
croyoit avoir le plus d 1 experience du monde. Cela est plus 



188 REMARQUES 

doux que do dire, II consultoit ceux qu'il croyoit qui eussent 
le 'plus ^experience du monde. II n'y a quo 1'oreille a con- 
suiter sur ces sortes d'expressions ; quand elle n'est point 
contente, il faut prendre un autre tour. 

A. F. Ces manieres de parler que M. dc Vaugclas trouve 
fort commodes, ne doivent causer aucun scrupule a ccux qui 
les voudront employer. Ellcs abregent beaucoup, et sont pre- 
ferables aux detours qu'il faudroit prendre pour les cviter. Lc 
vcrbe sc.avoir n'est pas le seul qui puisse entrer dans ces 
phrases. On dit fort bien, il ne se fioit qu'a ceux qu'il croyoit 
avoir de Vattachement pour luy, il aimoit tous ceux qu'il 
connoissoit avoir de laprobite, il meprisa ceux qu'on lui di- 
soit avoir parle contre luy. 



Des vers dans la prose. 

I'entends que la prose mesme face vn vers, et non 
pas que dans la prose on mesle des vers. Exemple, 
qui se peut asseurer d'vne perseverance ? le dis qu'vne 
periode en prose, qui commence ou finit ainsi, ou avec 
cette mesme mesure, est vitieuse. II faut euiter les 
vers dans la prose autant qu'il se peut, sur tout, les 
vers Alexandrins, et les vers communs, mais parti- 
culierement les Alexandrins, comme est celuy dont 
j'ay donn6 vn exemple, parce que leur mesure sent 
plus le vers, que celle des vers communs, et que 
marchant, s'il faut ainsi dire, auec plus de train, 
et plus de pompe que les autres, ils se font plus 
remarquer. Mais il les faut principalement euiter 
quand ils commencent ou acheuent la periode, et 
qu'ils font vn sens complet. Que s'il y a deux vers 
de suite, dont le sens soit parfait en chaque vers, c'est 
bien encore pis, et si ces deux vers finissent, Tvn par 
vne rime masculine, et 1'autre par vne feminine, le 
defaut en est encore plus grand, parce que cela sent 
dauantage sa Poesie, et est plus remarquable, ces 
deux vers estant comme les deux premiers, ou les 
deux derniers d'vn quatrain. 11 y a vn bel exemple 
dans M. de Malherbe : ce ne fat pas a faute, dit-il, ny 



SUR LA LANGUE FRANgOISE 189 

de le desirer auecque passion, ny de le rechercher auecque 
diligence. S'il eust fait auec, de deux syllabes aux 
deux vers, au lieu qu'il 1'a fait de trois, ayant tousjours 
accoustumS d'escrire avecque de trois syllabes en prose, 
il eust rompu la mesure, qui rend ces deux membres 
de periode vicieux. Que si le sens ne commence, ny 
ne finit avec le vers, il n'y a rien a dire, parce qu'on 
ne s'appercoit pas que ce soit un vers. Exemple, Ayant 
euite les malheurs, ou tombe d 'ordinaire la jeunesse, 
Ostez-en le commencement et la fin, ce sera vn vers, 
euite" les malheurs, ou tombe d' ordinaire, mais auec ce 
qui va deuant et apres, il ne paroist point que e'en 
soit vn. Aussi quand on dit qu'il faut euiter les vers, 
on veut dire ceux qui ont la cadence des vers, ce que 
celui-cy n'a pas. Gar pour les autres, ce seroit vn 
scrupule sans raison, de n'en oser faire en prose, 
puis qu'aussi bien on ne s'en appercoit point. 

Amyot, M. Coeffeteau, et tous nos meilleurs Escri- 
uains, anciens, etmodernes, en font plusieurs, mesme 
auec la cadence *, et pourueu que cela n'arrive pas 
souuent, ie ne crois pas qu'il y ait grand mal; parce 
qu'a le vouloir tousjours euiter, cette coritrainte em- 
pescheroit de dire beaucoup de choses de la facon 
qu'elles doiuent estre dites, et ru'ineroit la naifuete, a 
qui j'oserois donner la premiere place parmy toutes 
les perfections du stile. 

II y en a qui tiennent, que ce n'est point vn vice, 
qu'vn vers dans la prose, encore qu'il face vn sens 
complet, et qu'il finisse en cadence, pourueu qu'il ne 
soit point compose de mots specieux et magnifiques, 
et qui sentent la Poe'sie. Mais je ne suis pas de leur 
auis, quoy que ie leur accorde qu'vn vers compose de 
paroles simples et communes est beaucoup moins 
vicieux. Tacite a este repris d'auoir commence son 
Ouvrage par vn vers, Urbem Romam a principio Reges 
haluere, quoy qu'il n'ait rien du vers que la mesure, 
et encore bien raboteuse. Et Ton n'a pas mesme par- 

1 Avec la cadence.] Cela est vray ; mais ils ne sont pas a imiter 
en cela. (Note de PATRU.) 



190 REMARQUES 

donn6 a Tite-Live FHemistiche, par ou il commence 
aussi, Facturus ne operas pretium sim ? 

I'ay dit que les vers comnmns sont moins vicieux 
en prose, que les Alexandrins, et il est vray, parce 
qu'ils ressentent moins le vers. Et ie m'6tonne de I'o- 
pinion contraire de Ronsard, qui dit, qu'il a voulu 
composer la Franciade en vers communs, parce qu'ils 
sentent moins la prose que les Alexandrins ; car outre 
que Foreille, qui est en cela un souverain juge, le 
condamne, la raison fait aussi contre luy, en ce que 
les quatre premieres syllabes du vers commun, a la 
fin desquelles se fait la mesure, se rencontrent sans 
comparaison plus souuent parmy la prose, que les 
six premieres syllabes du vers Alexandrin, comme 
1'experience le fait voir, estant plus ais6 de trouuer 
quatre syllabes aiustees, que d'en trouuer six. 

Quant aux petits vers, ils ne paroissent presque 
point parmy la prose, si ce n'est qu'il y en ait deux 
de suite de mesme mesure, comme, on ne ponvoit s'i- 
maginer, qriaprds vn si rude combaf; que si vous en 
ajoustez encore vn, ou deux, ils fissent encore dessein 
d'attaqner nos retranchemens, cela est tres-vicieux, et 
il peut souuent arriver, qu'au moins il y en aura deux 
de mesme mesure. 

II faut prendre garde aussi qu'il n'y ayt plusieurs 
membres d'une periode de suite 1 , tous d'une mesure, 
car encore qu'ils n'ayent pas la mesure d'aucune sorte 
de vers, ils ne laissent pas d'offenser 1'oreille quand 
elle est tendre. Par exemple, on ne pouvoit pas s'ima- 
giner, qu'apres vn si glorieux combat, ils eussent encore 
fait dessein d'attaquer tous nos retranchemens. Cette 
periode est composee de quatre pieces, qui sont toutes 
de neuf syllabes, et qui ayant vne mesme cheute, peu- 
uent deplaire a 1'oreille sans qu'elle scache pourquoy. 
Neantmoins c'est vne merueille quand cela se ren- 
contre, et encore en ce cas la il ne s'en faut gueres 

1 Membres d'une pfriode.] Cela est vray, et il les faut e"viter : 
sur-tout il n'en faut point mettre plus de deux de suite. 

(Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 191 

mettre en peine, a cause qu'il n'y a presque personne 
qui .s'en appercoiue, et que ce seroit se donner vne 
cruelle gesne pour rien. Mais lors que ce sont des vers 
de mesme mesure, ce seroit vn grand defaut de ne la 
pas rompre, sur tout s'il y a plus de deux vers de 
suite, comme il se voit dans 1'exemple que nous auons 
rapporte. 

P. II faut, dans la prose, eviter absolument les vers 
Alexandrins. 

II faut aussi eviter autant qu'on peut, les demi-vers Alexan- 
drins au commencement et a la fm des periodes. Je dis autant 
qu'on peut, parce qu'il arrive assez souvent qu'on ne le peut, 
sans prendre des detours forcez, ou faire des renversements 
de construction qui choquent 1'oreille, et gastent toute la 
beaute du style. 

II faut aussi eviter les vers communs, c'est-a-dire de dix syl- 
labes, parce qu'ils se sentent presque autant que les vers 
Alexandrins, flnissant comme eux, en un hemistiche de six 
syllabes. Un seul pourtant peut passer; mais deux de suite 
sont absolument a eviter. Pour tous les autres vers, ils ne 
sont point vicieux dans la prose, parce qu'autrement on ne 
pourroit ecrire en prose. Tout ce qu'il y a a eviter, c'esl, 
comme dit 1'Auteur, de n'en mettre pas plusicurs de suite qui 
soient de mesme mesure ; encore n'est-ce pas un vice quand 
il n'y en a que deux ou trois de suite. 

Mais toutes ces reigles pour les vers et demi-vers dans la 
prose, n'ont lieu que dans les discours oratoires, et non pas 
dans les discours didacliques, ou puremcnt de doctrine, oil 
les vers et les demi-vers ne sont nullement vicieux, pourvu 
qu'ils ne soient pas pompeux et composez de paroles ecla- 
tantes et d'un grand son, et qu'il n'y ait pas de suite beaucoup 
de vers de meme mesure. Mais si, dans un discours de doc- 
trine oudidactiqueil y a quelques endroits elevez et oratoires, 
il faut en ces endroits garder les reigles des discours ora- 
toires. Et il est si vrai que dans les discours de doctrine et 
didactiques les reigles des vers dans la prose n'ont point de 
lieu, que ces remarques en sont toutes pleines, quoique le 
stile dc notre Auteur soit tres-exact. 

II y auroit beaucoup de choses a observer, soit pour le stile 
historique, soit pour les lettres familieres, et meme pour les 
discours oratoires ; mais cela n'est pas matiere d'observations, 
et appartient a la Rhetorique : et neantmoins ce qui est dit 
ci-dessus peut suffire s'il est bien observe. 



192 REMARQUES 

T. C. Non seulement il faut eviter les vers dans la prose, 
mais on devroit prendre garde a ne commenccr ct a ne finir 
jamais une periode par une moitiede vers. Les plus grands ora- 
teurs ont accoustume de negliger, n'est pas un commencement 
de periode si doux a 1'oreille que, Les plus grands Auteurs ont 
accoustume de negliger, parce que ces six premieres syllabcs. 
les plus grands Orateurs, font attend re un vers. Ainsi on ne 
fmit pas si bien une periode par ces mots, On lui donnoit a 
Venvi mille louanges, et on ne pouvoit assez admirer en lui 
un si rare talent, que par ceux-ci, un si merveilleiix talent. 
qui ayant une syllabe de plus, rompent la mesure du demi 
vers. II est certain que la prose, pour satisfaire Torcille, doit 
avoir ses cadences et ses mesures, comme la Poesie. 11 est 
bon mesme de faire que les membres d'une periode se ter- 
minent lesuns par un feminin, et les autres par un masculin. 
Ainsi cette periode, comme il avoit inflniment de Vesprit. 
rien ne surprenoit son discernement, et ce qiCune affaire avoit 
de plus epineux, estoit incapable de Vembarrasser, ne flatlc 
pas tant Toreille quo si on disoit, comme il avoit de grander 
lumieres, rien ne surprenoit son discernement, et les affaires 
les plus epineuses estoient incapables de Vembarrasser, parce 
que ces mots, lumieres, et epineuses, ont des chutes femi- 
nines qui font une agrcable divcrsite avec les mots, discer- 
nement et embarrasser, dont la terminaison est masculine. Ce 
n'est pas qu'il se faille assujettir a cetle diversite, ce seroit 
une trop grande gene; mais quand on pcut observer cet 
ordre, sans y pcrdrc trop dc temps, il ne gate rien. On a re- 
marque que les periodes oil il y a quelque repos a la cin- 
quieme, a la septieme ou a Ja neuvieme syllabe, coulent plus 
doucement quo cclles oil le repos se trouve a la sixieme ou 
a la huitieme, parce que s'il est a la sixieme, c'est une moitie 
de vers, et s'il est a la huitieme, c'est un vers entier. On le 
peut connoistre par 1'exemple qu'apporte M. de Vaugelas : On 
ne pouvoit s^imaginer qu'apres un si rude combat. 

Ce sont la deux petits vers qui se feraient bien plus remar- 
quer, si le second etoit un vers feminin, et qu'il y eust, On ne 
pouvoit s'imaginer combien ce vaillant Capitaine. 

Apres tout, ne seroit-il pas plus doux de dire dans cet 
exemple, On ne pouvoit croire qu'apres un combat si rude ? 

A. F. On n'appelle vers dans la Prose que ceux qui en 
ont la juste cadence, et qui ne sont ny suivis ny precede? 
d'aucun mot qui y soil joint ; le desir trop ardent d'acquerir 
des richesses, est un vers bien mesure, qu'il faut eviter en 
escrivant, comme tous les autres de mesme nature : mais si 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 193 



on 1'enferme dans (Tautres mots, par exemple, Qui ne 
que le desir trap ardent d'acquerir des richesses par quelquer, 
voyes que ce soil, ce n'est plus un vcrs, parce qu'il n'en a plus 
la cadence. 

On doit sur-tout s'attacher a ronipre la mcsure dcs grands 
vers. Lcs petits ne se font pas sitost remarqucr, et blessent 
bcaucoup moins 1'orcille. Elle est seule a consulter sur ce qui 
a trop une mesme cheute. En general il faut laisser a chaque 
genre d'escrire ce qui luy est propre, fuir le stile prosai'que 
dans les vers, et eviter la cadence des vers dans la prose. 



PARALLELS. ^/ 

Ce mot est masculin dans le figure. II est vray que 
dans le propre, selon que les Geometresle definissent. 
on ne le met gueres tout seul, que Ton ne die ligne. 
en mesme temps, vne ligne par allele, deux lignes paral- 
leles, et alors il est adjectif, comme il se voit claire- 
ment. Mais dans le figure, il arriue a ce mot deux 
choses assez extraordinaires, et si ie ne me trompe, 
sans exemple. L'vne que d'adiectif qu'il estoit au propre, 
il deuient substantif au figure, ne voulant dire autre 
chose que comparaison : 1'autre qu'au propre on 1'ecrit 
par allele, selon son origine Grecque suivie des Latins, 
et au figure il change d'orthographe, et s'ecrit, para- 
lelle, par 1'ignorance ou par la bizarrerie de TVsage. 
Le paralelle d'Alexandre, et de Cesar, faire le paralelle. 
ou vn paralelle de deux Capitaines, ou de deux Ora- 
teurs. 

II y a grande apparence que cet abus d'ecrire para- 
lelle auec les I, ainsi transposees, est venu de ce que 
tous nos noms substantifs, ou adiectifs terminez en 
ele, ont tous 17 redoublee, et jamais simple, comme 
pucelle, belle, modelle, fidelle, etc. Gar pour ceux qui 
ont vne s, entre Ye, et /, ils ne sont pas de ce nombre, 

1 Fidele.] Je croi que fidele se doit escrire avec un L, comme fide- 
I'M. Calvin qui use souvent de ce mot, 1'escrit toujours avec un L : 
ce sont les Poetes qui ont voulu rimer aux yeux aussi bien qu'a 
1'oreille, qui ont introduit cette orthopraphe. (Note de PATRD.) 

VAUGELAS. I. 13 



194 REMARQUES 

ny de cette nature, comme gresle, adjectif et subs- 
tantif, fresle, ou fraile. le ne parle que des noms ou 
17 est entre deux e, a la fin du mot. Et ie ne parle 
point des verbes non plus; car il y en a qui finissent 
auec vne I seule, comme cele. decele, revele. Gependant 
les Doctes accuseront d'ignorance ceux qui escriront 
paralelle ainsi, comme si Ton ne scavoit pas qu'en 
Grec dtX'ATiXov, d'oii il vient, dispose les , ou les lambda 
tout au contraire. Mais il faut.prier ces Messieurs de 
se resouvenir, que 1'Vsage ne s'attache point aux 
etymologies, et qu'il n'en depend qu'autant qu'il luy 
plaist. D'aller au contraire, ce seroit vouloir monstrer 
que Ton ne scait pas sa langue maternelle : mais que 
Ton scait la Grecque ; et il est sans comparaison plus 
honteux d'ignorer 1'vne que 1'autre. Adioustez que nous 
auons mille exemples de mots Latins pris du Grec, 
ou Ton s'ecarte bien dauantage de leurorigine. Mesme 
ce mot aXXrjXov, n'a qu'une I, ou un lambda a la derniere 
syllabe, quoy que les Etymologistes Grecs ne dou- 
tent point qu'il ne vienne d'&XXov afi^y, aliud alij, 
comme qui diroit, une chose qui a du rapport a vne 
autre, changeant I'o, en T\, dans la composition, et 
ostant un X, pour rendre le mot plus doux. 

T. C. M. Menage (lit que Paralelle est un mot Grec, qui 
signifie ce qui a rapport a quelque chose : que quand on dit 
au masculin, le Paralelle d'Alexandre et de Cesar, ce mot de 
paralelle, n'cst point employe la figurement, et qu'il est aussi 
propre que quand on dit, deux lignes paralelles, le paralelle 
de Cesar et d'Alexandre, c'est-a-dire, la comparaison de 
Cesar etdAlexandre. II ajouste qu'il n'est point vrai qu'on ne 
disc gueres paralelle, adjectif, sans y joindre le mot de 
ligne; qu'ainsi on dit, un cercle paralelle a un autre, une 
fleur paralelle a une autre, une muraille paralelle a une 
autre; que les adjectifs devenant souvent substantifs, on a 
dit, les paralelles d'une sphere, au lieu de dire les cercles pa- 
ralelles ; que quant a ce qui regarde 1'orthographe, comme il 
n'y a point de difference dans la prononcialion de ce mot, 
lorsqu'il est adjectif, et lorsqu'il est substantif, il ne doit point 
y en avoir aussi dans 1'ecriture: que ceux qui suivent 1'ety- 
mologie dans 1'orthographe plustost que la prononciation, 
escrivent tousjours parallele en 1'une et en 1'autre de ces si- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 193 

gnifications ; qu'au contraire ceux qui suivent dans 1'ortho- 
graphe la prononciation plustost que 1'etymologie, ecrivent 
tousjours paralelle, et qu'il croit que c'est ainsi qu'il le faut 
tousjours escrire. II dit ensuite que ce n'est point un abus que 
de redouble? la lettre I dans ce mot, puisqu'on la redouble 
dans un nombre infmi d'autres mots, comme qiierelle, tutelle, 
cumtelle, chandelle, fidelle, et qu'il n'est point vrai que les 
mots substantifs ou adjectfs terminez en ele, ayent tous la 
lettre I redoublee, zele, Cybele, Philomele, s'escrivant tous- 
jours par une I seule. 11 fait voir aussi que M. de Vaugelas 
n'a pas rapporte la vraie etymologic deparalelle '. 

M. Chapelain remarque ainsi que M. Menage, qu'il ne faut 
pas dire que tous les noms terminez en ele, ont 17 redoublee 
et jamais simple, comme pucelle, belle, puisque zele s'ecrit 
avec une I seule, aussi-bien que Marc Aurele, et que Mo- 
delle s'ecrit de deux facons, modelle et modele. II fait ob- 
server que la raison de Tabus de ce redoublement de II a la 
fin de ces noms en ele, est double ; la premiere, que plusieurs 
noms viennent du Latin qui a deux II, comme rebelle de re- 
lellis, et gardent leur origine dans le Francois ; la seconde, 
que toutes ces penultiemes etant longues (que Mil double y 
soil nalurelle ou non) on s'est laisse aller dans la pluspart a 
doubler 17. 

II y a une autre observation a faire, c'est que plusieurs mots 
ne prennent qu'une I, quoiqu'ils viennent d'autres mots ou 
cette I est double. Ainsi on ecrit, Chandelier, Chapelain, 
fide'lite, etc., avec une I seule, quoiqu'il y en avoit deux dans 
Chandelle, Chapelle, fidelle. 

A. F. On n'a point este de 1'avis de M. de Vaugelas qui 
veut que quand parallele, signifie comparaison, on 1'escrive 
par deux II, avant le dernier e, faire le paralelle de deux 
Orateurs. II faut tousjours escrire parallele, comme on 1'es- 
crit quand il est employe a 1'adjectif, une ligne parallele. On 
dit aussi substantivement wepam^te, sans mettre ligne. On 
peut apporter, zele, et modele pour exception a ce qui est es- 
tabli dans cette Remarque, que les substantifs et les adjectifs 
terminez en ele, ont tous 17 redoublee et jamais simple, 
comme Chapelle, belle, immortelle, puisque c'est avec une I 
simple, que 1'on escrit ces deux mots. 



1 Ce mot vient de uapdXXviXo;, qui vient lui-m@me de irapd et 
de aXXrjXtov. Mais il est vrai, eomme 1'a dit Vaugelas, que dX 
est forme" par le redoublement de 5X).o;. (A. C-) 



196 REMARQUES 



VESQUIT, VESCUT. 

Ce preterit se conjugue par la pluspart de cette 
sorte; ie vesquis, tu vesquis, il vesquit et il vescut; 
nous vesquismes, vous vesquistes, Us vesquirent et Us 
vescurent. I'ai dit par la pluspart, a cause qu'il y en a 
d'autres dont le nombre a la verite est beaucoup 
moindre, qui tiennent, qu'il le faut conjuguer ainsi, 
ie vesquis et ie vescus; tu vesquis, et non pas, tu vescus; 
il vesquit et il vescut; nous vesquimes et vescumes; 
vous vescutes, non pas vesquistes; Us vesquirent et ves- 
curent. 

II y en a encore qui le conjuguent autrement, et qui 
tiennent qu'en toutes les trois personnes,et du singu- 
lier et du pluriel, les deux sont bons, et que Ton peut 
dire, ie vesquis et ie vescus, tu vesquis et tu vescus ', et 
ainsi au pluriel. Tant y a que la diuersite des opi- 
nions est si grande sur ce sujet, que quelques-vns 
n'ont pas pris d'autre party, que d'euiter tant qu'il 
se peut ce preterit, et de se seruir de 1'autre, que les 
Grammairiens appellent indefmy ou compose, fay 
vescu. II est vrayque pour la tierce personne du sin- 
gulier et du pluriel, presque tous conuiennent que 
Ton peut dire vesquit et vescut, vesquirent et vescurent. 
M. de Malherbe dit, survesquit. 

Seulement on peut aduertir ceux qui ecriuent exac- 
tement, et aspirent a la perfection, de prendre garde a 
employer, vesquit, ou vescut, selon qu'il sonnera mieux 
a 1'endroit ou il sera mis. Par exemple, j'aimerois 
mieux dire, il vesquit et mourut Chrestiennement, 
que non pas, il vescut et mourut, a cause de la rudesse 
de ces deux mesmes terminaisons, comme au con- 
traire, je voudrois dire, il vescut et sortit dece monde, 
plustost qu'il vesquit et sortit : Mais ces petites obser- 
uations ne sont que pour les delicats. Neantmoins 

* Tous deux sont bons, mais tu vescus est moms usite' que tu 
vesquis. (Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 197 

puis qu'il ne couste pas plus de mettre 1'vn que 
Tautre, il faut ce me semble, choisir le meilleur, et 
celuy qui contente plus 1'oreille. 

T. C. Je n'cntcnds plus dire, vesquit ni survesquit, et ceux 
qui ont quelque droit de decider sur ces sortes de matieres, 
assurent que le preterit de viv.re se conjugue aujourd'hui en- 
tierenient de cette sorte, je vesctis, tu vescus, il vescut, nous 
vescumes, vous vescutes, Us vescurent. 

A. F. La meilleure et la plus seure maniere de conjuguer 
aujourd'huy le preterit defmi du verbe vivre, c'est, je vescus, 
tu vescus, il vescut, nous vescumes, vous vescutes, Us vescu- 
rent. C'est le sentiment de r Academic qui prefere aussi, sur- 
vescut a survesquit. II ne paroist point que dans cette phrase, 
il vescut et mourut chrestiennement, 1'oreille soit blessee de 
ces deux terminaisons d'un semblable son vescut et mourut. 
Cette facon de parler est receue de tout le monde. 



Verbes dont Vinfinitif se termine en IER. 

Ces verbes, comme, signifier, reconcilier, humilier, 
etc., ont d'ordinaire le futur de Toptatif, et du sub- 
jonctif ou conjonctif tout semblable au present de 1'in- 
dicatif. Quant au singulier, il n'y a point d'inconve- 
nient, hy 1'oreille n'est point offensee, que Ton die, 
afin queiesignifie, tu signifies, il signifie: car en tous 
les autres verbes de cette conjugaison on dit de 
mesme, afin que faime, tu aimes, il aime, j'enseigne, 
tu enseiffnes, etc. mais a la premiere et a la seconde 
personne du pluriel, il y a vn inconuenient; c'est que 
Ton y aiouste vn , et Ton dit, afin que nous aimions, 
que vous aimiez, et par consequent il faut dire aussi, 
afin que nous signifiions, wus signifiiez, auec deux ii. 
II est vray que personne ne 1'escrit ainsi 1 ; mais on ne 

1 11 est vray qne personne.} L'Auteur se trompe; il y en a main- 
tenant qui 1'escrivent, comme aussi ils escrivent croyions, croyiez, 
voyions, voyiez, credebamus, videbamus, mais tout cela mal. La 
remarque de PAuteur est vraye ; mais a mon avis, cet accent sur 
1'7 n'est bon qu'a tromper ceux qui ne sont pas scavans en la Ian- 



198 REMARQUES 

laisse pas de sentir le defaut d'un second i, qui y 
seroit necessaire. le scay Lien que la rencontre des 
deuxw, est cause de cela, et qu'outrele mauuaisson, 
il seroit difficile, et comme impossible de prononcer, 
signifiions, signifiiez*, mais voicy quelque sorte de re- 
mede dont ie me suis avise; C'est de faire un seul *, 
des deux, a la facon des Grecs, par vne figure qu'ils 
appellent erase, lequel , soit marque d'un accent cir- 
confiexe de cette sorte, 2, afin que nous nous humiUons. 
Get expedient est bon pour 1'orthographe, et c'est tous- 
jours reparer en quelque facon vn defaut en nostre 
langue, a quoy chacun doit contribuer ; mais pour la 
prononciation, il n'y fait rien du tout, parce qu'encore 
que la erase, faisant de deux syllabes une seule, rende 
cette syjlab.e seule aussi longue que les deux, neant- 
moins cela ne se remarque point quand on la pro- 
nonce. II faut mettre aussi cet accent circonflexe au 
pluriel du preterit imparfait, nous signifions, wus 
signifies, significabamus, significalatis, pour le dis- 

gue, et leur faire croire qu'il le faut prononcer fort long; ce qui 
n'est pas, comme 1'Auteur le remarque. II faut done dire qu'en ces 
temps des verbes en ier, voir, croire, et autres semblables, Tvsage 
n'y met qu'un J, a cause que deux 1 seroient trop rudes, efe par 
cette raison ne se sont jamais Merits ni prononces, au moins par 
ceux qui sgavent la laiigue. Monsieur Chapelain est de cet avis ; 
et ee n'est pas en cela seulement quo notre langue evite la 
rencontre des deux 1 ; par exeipple, si on nous demande, un tel 
viendra-t-il a, la Hesse ? nous re"pondrons, il m'a dit qu'il iroit^ et 
non pas qu'il y iroit. Je vbus r&ponds tjru'il ira, et non pas qu'il y 
ira. Cependant quand le verbe ne commence pas par un 7, \'y re- 
latif y est absolument necessaire. II m'a dit qu'il y viendroit ; je 
vows repons qu'il y sera. 

Les Latins ont aussi eyite ces deux / de suite en beaucoup de 
rencontres, et lorsqu'ils sont rudes a i'oreille, par exemple, alius 
au genitif est dit pour aliius. Mttkode Lat. p. 729. 

(Note 



1 JMariions, mariiez seroit ridicule.} Amyot au Trait6 des com- 
munes Conceptions contre les Sto'iques dit, voioient et non pas 
voyioient, pag. 665. 715. Au meme Traits page 709, afin que nous 
saeriftoiis et non pss sacriftions. Ramus en sa Qrammaire, chap. 6, 
a la fia dit : j'imi se dit pour^'s yirai; et notre Auteur dit ail- 
leurs a Timparfait d'ass&oip, nous nous assdions, sede&amus, vous 
vous assdiez, et non pas asse'iions et asse'iiet. II en est de mesme au 
sufejoactif. (Note de PATRB.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 199 

tinguer du present, nous signifions, nous signifie-z, si- 
gnificamus, significatis. 

T. C. II est certain que tous les verbes dont 1'infinitif se 
termine en er, demandent un i dans la derniere syllabe des 
deux premieres personnes du pluriel do 1'imparfait de 1'indi- 
catif, nous aimions, nous aimiez, et aux deux premieres per- 
sonnes du pluriel du subjonctif, aftn que nous aimions, afin 
que vous aimiez. Ainsi quand il y a deja un i dans la penul- 
tieme du singulier de ces mesmes temps, comme dans je 
signiftois, aftn que tu signifies, la regie veut qu'on ajoute un 
second i au pluriel, nous signiftions, afin que vous siguiftiez; 
ce que beaucoup de personnes intelligentes que j'ai consultecs 
aiment mieux, que de se contenter de faire ce premier i cir- 
conflexe,en escrivant, comme le propose M. de Vaugelas, a/la 
que nous nous humilions. Us disent que si le Lecteur trouve, 
aftn que nous nous Jiumiliions, il prononcera ce mot d'une 
maniere qui fera micux sentir les deux ii, qu'il ne les fera 
sentir s'il n'en voit qu'un circonflexe, parce qu'il peut alors 
oublier que le second manque. Ceux qui prennent soin de 
bien escrire, nc manqucnt point a marquer cet jdans les verbes 
qui peuvent prendre un y, comme envoyer, employer, croire, 
voir. Us escrivent, aftn que nous envoyions, aftn que vous em- 
ployiez, aftn q^le nous croyions, aftn que vous voyiez. 

M. Chapelain avoue que M. Conrart escrivoit, aftn que nous 
signiftions avec deux ii; mais il ne demeure pourtant pas 
d'accord qu'il en faille deux. Voici ses termes. Monsieur Con- 
rart Vescrit ainsi, et principalement de^lx verbes ou Z'y est 
mis au lieu de V\, comme, employiez, soyiez, voyiez. Je ne 
Vapprouve pas, quoique la raison le voudroit, parce que 
I'usage est contraire, et que cet y entre deux voyelles se joint 
a I'une et a I'autre alternativement, et sert a faire une 
espece de dipMhongue avec I'une et avec I'autre. L'expedient 
de M. de Vaugelas ne me plaist pas non plus, parce que ce 
circonflexe ne fait que rendre la syllabe longue, et n'o- 
pere point cette fonction de I'i mis avec la voyelle suivante 
en forme de diphthongue, comme il le fait avec la precedente 
aux dictions ou il y a une voyelle devant I'i ou 'y, lelles 
sont, playe, joye, que quelques-uns escrivent avec un i, plaie, 
joie. 

Je ne croi pas que M. Chapelain soil bien ibnde a alleguer 
I'usage contre i employe avec \y comme dans aftn que vous 
voyiez, puisqu'on ne pourroit ecrire autrement sans faire une 
faute. Quant au subjonctif du verbe 6tre, il faut escrire, nous 
soyons, vous soyez, et non pas, nous soyions, vous soyiez. 



200 REHARQUES 

quoique M. Chapclaiii ait escrit, soyiez. La raison est que ce 
vcrbe n'a qu'un i au singulier, je sois, tusois.ctnon pasuny 
lequel y tient la place de deux ii. Ainsi en prenant My au plu- 
ricl. a/in que nous soyons, afin que vous soyez, il prcnd un se- 
cond i qu'il n'avoit pas au singulier, et c'est comme s'il y avoit, 
nous soiions, nous soiiez avec deux ii. La mesme chose n'est 
pas dans afin que je wye. Ge singulier a deja un y qui vaut 
deux n, et par consequent il en faut ajouster un troisicme au 
pluriel, et dire, que nous voyions, afin que ce pluricl ait un i 
que le singulier n'a pas. 

A. F. On est demeure d'aecord qu'il 1'aul dire afin que 
vous signiftiez et non pas a flu que vous signiflez avec un scul 
i, parcc que co vcrbe ct tous ceux dc la mesmc terrainaison 
comme humilier,justifier, sacrifier, ayant un i dans la pcnul- 
tiesme des trois personnes singulieres du subjonctif, doivent 
prcndre un second /, aux deux premieres personnes du pluriel 
dans cette mesme syllabe, afin que nous signifiions, afin que 
vous signifiiez. Maison n'a pointapprouve 1'expedicnt que M. de 
Vaugclas propose, qui est de n'cscrire qu'un seul 2, marque 
par un accent circonflexe: peu de personnes prendroient garde 
a cette marque, et plusieurs croiroient qu'il sut'firoit de mettre 
un seul i a ces deux premieres personnes plurielcs, ce qui les 
authoriseroient a escrirc, afin que nous sacriflons, au lieu de 
afin que nous sacrifiions. Les deux premieres personnes plu- 
rielcs dc 1'imparfait de ccs mesmes verbes doivent aussi s'es- 
crire de la mesmc sorlc, nous sacrifiions, nous sacrifiiez, 
pour les rendre ditt'erentes des deux premieres personnes 
plurieles du present del'indicatif, qui s'escrivent avec un seul 
i, Nous sacriflons, vous sacrifiez. 



PREMIER QUE pour AVANT QUE. 

G'est vne facon de parler ancienne, dont plusieurs 
se seruent encore aujourd'huy en parlant, et escri- 
uant, mais ceux qui ont quelque soin de la purete du 
langage, n'en vsent jamais. On ne le trouuera pas vne 
seule fois dans toutes les Oeuures de M. Coeffeteau ; 
il dit tousjours deuant que. Nos meilleurs escriuains 
modernes 1'euitent aussi, et au lieu de dire premier 
que ie face cela, disent, deuant, ou avant que ie face 
cela. 



SUR LA LANGUE FRANgOISE 201 

T. C. On ne doit jamais ecrire ni dire, premier queje 
face cela,premier que je parte, il faut toujours dire et escrire, 
avant que je face cela, avant que je parte. 

Voici la remarque de M. Ghapelain sur celle de M. de Vau- 
gelas. Premier, signifie aussi quelquefois d'abord. Bertaud : 
Quand premier^ vis vos beaux yeux , pour premierement. 
et alors il se dit absolument sans que. 11 faut faire cela pre- 
mier, est une autre signification. Premier en cette phrase est 
pour auparavant ; mats tout cela est vieilli. 

A. F. On ne peut plus dire, premier que, si Ton a quel- 
que soin de bien parler. II faut dire devant que, pour premier 
que, comme il le propose, mais devant que, n'est plus au- 
jourd'huy du bon Usage. 



SE RESOUVENIR. 

Ce verbe a vn certain vsage assez extraordinaire, qui 
neantmoins est extremement Francois et elegant, par 
exemple, ses soldats, dit M. Coeffeteau, voyant ce triste 
spectacle, c'est a dire, voyant mourir Brutus deuant 
leurs yeux, se resouuenant qu'ils n'auoient plus de 
chef. On se resouuient des choses passees et esloi- 
gnees, et celle-cy estoit toute presente, comment 
est-ce done qu'il dit et se resouuenant grills n'auoient 
plus de chef? C'est que se resouuenant se prend la 
tres-elegamment pour considerant, ou songeant. 

T. C. Plusieurs ne demeurent pas d'accord que dans 
1'exemple de M. Coeffeteau se ressouvenant soil aussi bon que 
considerant ou songeant. M. Chapelain a escrit sur cette 
phrase : On doute que ce soit bien dit, et que ce soil une ele- 
gance. Ce que dit M. de Vaugelas dans cette remarque, nous 
fait connoistre qu'on doit employer se resouvenir, lorsqu'on 
parle des choses qui sont eloignees, et que le temps semble 
avoir effacees de nostre esprit, et qu'il faut dire, se souvenir, 
en parlant des choses qu'on pout encore appeler presentes. 
Cependant la pluspart employent indifferemment Tun et 
1'autre verbe, et mesme plustot se resouvenir que se sou- 
venir. 11s disent par exemple, lorsqu'il fut a trente pas de 
chez lui, il se resouvint qu'il avoit oublie un papier dans 
son cabinet. Jc croi qu'il est bcaucoup mieux de dire, il se 



202 REMARQUES 

sou-dint. M. de Vaugelas dit lui-mesme dans sa remarque sur le 
mot, II faut prier ces Messieurs de se resouvenir que I'u- 
sage, etc. II semble qu'il auroit suffi de dire, se souvenir. 

A. F. L 1 Academic a dit sur ressouvenir, que ce verbe, 
qui peut estre employe pour dire simplement se souvenir, 
avoir me'moire, signilie plus particulierement rappeler dans 
sa me'moire une chose passe'e depuis long-temps. Aussi croit- 
elle que M. Coeffeteau auroit mieux parle s'il avoit dit, et se 
souvenant, ou plustost, et considerant qu'ils n'avoient plus 
de chef, parce que la chose estoit presente aux soldats qui 
voyoient mourir Brutus. II est certain que quand on dit se res- 
souvenir 1 , on porte dans Tesprit Tidee d'une chose que le 
temps y doit en quelque sorte avoir effacee. 



ORTHOGRAPHE, ORTHOGRAPHIER. 

Quoy qu'en Grec et en Latin on die orthographia> 
nous disons pourtant orthographe, et quoy que nous 
disions orlho<?raphe,nous ne laissons pas de dire ortho- 
grapkier, et non pas orthographer. Au reste, orthographe 
est feminin, une tonne orthographe. Quelques-vns es- 
criuent la derniere syllabe des deux facons phe, et fe, 
comme Philosophe, et Philosofe; mais ie voudrais tous- 
jours esc,riT6orthoffraphe,etPMlosopke, avecph. 

A. F. Cette Remarque a este approuvee tant pour dire or- 
thographier et non pas orthographer, que pour le genre du 
mot orthograpJie et pour la maniere de Tescrire. 

NETTETE DE CONSTRUCTION. 

Lors qu'en deux membres d'vne periode qui sont 
joints par la conjonction et, le premier membre finit 
par vn nom, qui est a 1'accusatif, et Tautre membre 

1 On peut noter que 1'Academie (1704) ecrit ressouvenir, tandis 
que Vaugelaa et Tli. Corneille ecrivaient resouvenir. Th. Corneille 
aonne plus loin une regie sur la prononciation de 1's entre deux 
voyelles, ou resouvenir, resaisi sont cit6s avec pr^slance. (Rem. 
sur Persecuter, p. 205.) (A. C.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 203 

commence par vn autre nom, qui est au nominatif ; 
on croit d'abord que le nom qui suit la conjonction est 
au mesme cas que celuy qui le precede, parce que le 
nominatif et Faccusatif sont tousjours semblables, et 
ainsi Ton est trompe, et on 1'entend tout autrement 
que ne le veut dire celuy qui 1'escrit. Vn exemple le 
va faire voir clairement ; Germanious (en parlant d'A- 
lexandre) a egale so, vertu, et son bonheur rta- jamais 
eu de pareil. Je dis que ce n'est pas escrire nettement, 
que d'escrire comme cela, a egale sa vertw et son bon- 
heur, etc., parce que sa vertu est accusatif, regi par le 
verbe a egalt, et son tonheur est nominatif et le commen- 
cement d'vne autre construction, et de 1'autre membre 
de la periode. Neantmoins il semble qu'estant joints par 
la conjonctiue, et, ils aillent ensemble, ce qui n'est pas, 
comme il se voit en acheuant de lire la periode entiere. 
On appelle cela vne construction lousche, parce qu'elle 
semble regarder d'vn coste et elle re^arde de 1'autre. 
Plusieurs excellens Escriuains ne sont pas exents de 
cette faute. II ne me souuient point de 1'auoir jamais 
remarquee en M. Coeffeteau; je scay bien qu'il y 
aura assez de gens, qui nommeront cecy vn scrupule, 
et non pas vne faute, parce que la lecture de toute la. 
periode fait entendre le sens, et ne permet pas d'en 
douter. Mais tousjours ils ne peuuent pas nier que le 
lecteur et 1'auditeur n'y soient trompez d'abord, et 
quoy qu'ils ne le soient pas long-temps, il est certain 
qu'ils ne sont pas bien aises de 1'auoir este, et que na- 
turellement on n'aime pas a se mesprendre. Enfinc'est 
vne imperfection qu'il faut euiter, pour petite qu'elle 
soit, s'il est vray qu'il faille tousjours faire les choses 
de la facon la plus parfaite qu'il se peut, sur tout lors 
qu'en matiere de langage il s'agit de la clarte de 1'ex- 
pression. 

A. F. On a este de 1'avis de M. de Vaugelas sur toutes les 
phrases ou le nominatif joint par la conjonction et, 5 un accu- 
satif qui a precede et, est separe pap un grand nombre de 
mots, du verbe auquel il sert de nominatif, comme en cet 
exemple. Je condamne sa paresse, et les fautes que sa non- 
chalance luy fait faire en beaneoup d'occasions, m'ont tows- 



204 REMARQUES 

jours pant inexcusables. II est certain quc cette construction 
a quelque chose de louche, parce qu'il semble que paresse et 
les fautes soient tous deux accusatifs, et qu'on veiiille dire, 
je condamne sa paresse et les fautes que sa nonchalance luy 
fait faire, ce qui est fort bien construit : De sorte qu'on est 
surpris,. quand en lisant m'ont tousjours paru inexcusables, 
on connoist que ce substantif les fautes, sert de nominatif a 
m'ont paru. II faut eviter ces sortes de phrases qui font 
qu'on se trompe en les lisant; mais cellequeM. deVau- 
gelas rapporte n'est pas de mesme nature, et il n'y a pas sujct 
de la condamner. II est vray que quand on dit Germanicus a 
eg ale sa vertu, et son bonJieur riajamais eu depareil la con- 
jonction et se trouve entre un accusatif et un nominatif, mais 
comme riajamais en depareil est mis immediatement apres 
son bonheur, qui est le nominatif du verbe suivant, on n'a pas 
le temps de se mesprendre, et cette phrase ne peut causer 
aucun embarras. 



PERSECUTER. 

Ce mot est mal prononce par vne infinite de gens, 
qui disent perzecuter, comme si au lieu de 1's, il y 
auoit un z. II faut prononcer persecuter, comme s'il 
estoit escrit auec vn c, persecuter, tout de mesme que 
perseverer. Ge qui m'a fait remarquer que tous les 
mots generalement sans exception, qui commencent 
par per, et ont vne s, apres suiuie d'vne voyelle, se 
prononcent ainsi, c'est a dire comme si au lieu de 1's, 
il y auoit vn c, et non pas vn z, Persan, Perse, perse- 
uerer, persil, persister, personne, personnage, persua- 
der. 

T. C. Ce ne sont point seulement les mots qui commencent 
par per et ont une s apres suivie d'une voyelle, qui se pronon- 
cent comme si au lieu de Ys il y avoit un c, et non pas un z. 
Toutes les fois que Vs est precedee d'une consonne, elle se 
prononce devant une voyelle comme si c'etoit un c, conside- 
rer, penser, insister. Cette regie est generate. La lettre s n'a le 
son du z que quand elle est entre deux voyelles, oser,resister, 
comme s'il y avoit, ozer, rezister. Cette autre regie qui est 
aussi generale, ne souffre d'exception que dans les mots ou 
les verbes qui sont composez, etdont les simples commencent 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 205 

par ime s. Ainsi on prononce Ys dans preseance, resaisir, 
se resouvenir, etc., comme on la prononce dans seance, saisir, 
se souvenir, quoique Ys soit entre deux voyelles. II est vrai 
que pour marquer que dans ces sortes de mots il faut pro- 
noncer 1'* comme s'il y avail un c, et non pas un z ; beaucoup 
y eraploient une ss, et ecrivent, presseance, ressaisir, se res- 
souvenir, Cependant M. de Vaugelas ecrit se resouvenir avec 
une seule s, et je croi que c'est ainsi qu'il faut 1'ecrire, aussi 
bien quo preseance, et resaisir. Ce qui est cause que dans ccs 
mots et dans plusieurs autres on ne prononce pas Ys entre 
deux voyelles, comme s'il y avoit un z, c'est que 1'oreille est 
accoustumee a entendre prononccr IPS simples, seance, saisir, 
se souvenir, oil Ys a un son fort, ainsi que dans tous les mots 
que cette lettre commence, tels que silence, serieux, seconder, 
et ainsi Ys garde dans le compose le meme son qu'clle dans 
le simple. Si dans quantite de verbes composez des particules 
pre et re, on prononce Ys comme si c'etoit un z, reserver, 
pre'sumer, resister, c'est parce que ces verbes, tout composez 
qu'ils sont, n'ont point de simples qui soient en usage; car si 
on disoit, server, sumer, sister, il est certain qu'on prononce- 
rait Ys avec un son fort dans reserver, pre'sumer et resister, 
de meme qu'on le prononce dans conserver, consumer et in- 
sister. L'oreille y seroit accoustumee, comme elle Test a en- 
tendre prononcer resource, resaisir, avec un son fort dans 
Ys, a cause des simples source et saisir, qui sont en usage. 
Je ne trouve qu'un verbe compose ou Ton prononce Ys comme 
si c'etait un z, quoique son simple soit en usage, et qu'il com- 
mence par une s, dont le son est fort; c'est le verbe resoudre, 
employe pour soudre. On dit, resoudre une question, comme 
s'il avoit, rezoudre avec un z; cependant c'est un compose de 
soudre. Cela vient peut-etre de ce que resoudre dans la signi- 
fication de prendre resolution se dit fort souvent, et que ce 
verbe dans cette signification n'ayant point de simple, on y 
doit prononcer Ys comme dans resister, ce qui fait donner 
a resoudre compose de soudre, la meme prononciation l . 

A. F. Plusieurs personnes prononcent encore aujourd'hui 
persecuter, comme s'il y avoit un z au lieu d'une s, et de la 
mesme maniere qu'on prononce la seconde syllabe de pre- 



1 La vraie raison semble etre que Ton met une s seulement aux 
mots venus directement du latin (prasidere, revolvers, prasumere . 
resistere; prtsfance, resoudre, pre'sumer, resister), et qu'on met 
deux ss aux mots composes de formation fran?aise (se ressouvenir. 
ressaisir, ressovrre, etc.) (A. C.) 



206 REMARQUES 

senter; c'est une prononciatioii vicieuse qu'on ne se permet 
qu'en ce seul mot, car tout le monde prononce perseverer, 
persister et tous les autres, comme s'il y avoit un c, au lieu 
(Tune s. M. de Vaugelas qui fait remarquer que tous les mots 
generalement sans exception qui commencent par per, et qui 
ont une s apres, suivie d'une voyelle, se prononcent comme 
si au lieu d'une s, il y avail un c, devoit faire cette regie plus 
generale et dire que toutes les fois que la lettre s, est precedee 
d'une consonne, clle se doit prononcer, devant quelque 
voyelle que ce soit, comme si c'estoit un c, soil que le mot 
commence par per, ou par une autre syllabe. Ainsi on pro- 
nonce, consacrer, conserver, insister, consoler, consumer, et 
une infinite d'autres, de mesme que perseverer. 



LORS. 

Lors, auec un genitif , par exemple, lors de son elec- 
tion, pour dire quand il fust eleu, n'est gueres bon, 
ou du moins gueres elegant; plusieurs neantmoins le 
disent et 1'eseriuent, parce qu'il abrege souuent vn 
grand tour qu'il faudroit prendre sans cela. 

P. C'est encore une facon de parler, dont on usoit autre- 
fois, mais maintenant elle ne vaut rien. 

T. C. Lors de son election, lors de son manage, sont des 
manieres de parler encore moins bonnes presentement 
qu'elles ne I'estoient du temps de M. de Vaugelas. M. Menage 
les trouve pourtant tres-franc.oises, quoiqu'un peu vieilles. 
M. de la Mothe le Vayer est de son sentiment. Ce sont deux 
grands Maitres sur la Langue. M. Chapelain appelle lors de son 
election, phrase palatiale contre le bon stile. 

A. F. Quoy que Ton escrive encore quelquefois lors de 
son election, lors de son avenement a la couronne, on a juge 
que cette maniere de parler commence a vieillir, et qu'il est 
beaucoup mieux de dire, dans le temps de son election, lors- 
qu'il parvint a la couronne. 



LEQUEL, LAQUELLB. 

pronoms au nominatif, tant siugulier, que plu- 
flSl, sont rudes pour 1'ordinaire, et Ton doit plustost 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 207 

A 

se servir de qui quand on le deuroit repeter deux 
fois dans vne mesme periode, comme il a este dit 
en la rernarque de quL-oii Ton a fait voir qu'il n'en fal- 
loit faire mil scrupuiej II j- a pourtant certainjs excep- 
tions et certains endroits oil il faut dire lequel, ((quand 
je dis lequel. i'entends laquelle, lesquels, et lesqueUes, 
en leurs deux genres, et en leurs deux nombre^comme 
quand il y a deux noms substantifs, dont rvn est 
d'vn genre et 1'autre d'vn autre : alors si le pronom 
relatif ne se rapporte pas au plus proche substantif. 
mais au plus esloigne, il ne faut pas a cause de 1'equi- 
uoque se servir de qui, parce qu'il est du genre com- 
mun, et que Ton ne scauroit auquel il se jrapporte- 
roit, mais il faut vser de 1'autre relatif, legtieuExem- 
ple : C'est vn effet de la diuine Prouidence, qmest con- 
forme a ce qui nous a este pr edit. le dis que ce premier, 
qui, se rapporte a e/fet, et non pas a Prouidence, el 
neantmoins comme de sa nature, il se rapporte au 
plus proche, on auroit sujet de croire, qu'il s'y rap- 
porteroit en cet exemple, ce que toutefois il ne fait 
pas; G'est pourquoy au lieu de qui, 11 faut tousjours 
mettre lequel; et dire, C'est un effet de la, divine Proui- 
dence, lequel, etc. 

On se sert aussi de ce pronom au nominatif, quand 
on commence quelque narration considerable ; par 
exemple, II y auoit a Rome vn grand Capitaine, lequel 
par le commandement du Stoat, etc. le dis qu'en cet en- 
droit, lequel, est beaucoup plus fort, que ne seroit 
qui, et j'ay remarque que mesme a la Gour, ou il 
semble que lequel, ne deuroit pas estre si bien recu, 
on envse d'ordinaire en de semblables rencontres. le 
ne vois ny homme, ny femme, qui racontant quelque 
chose, ne die par exemple, c'estoit vn homme, lequel, 
etc., c'estoit vne femme, laquelle, etc., plustost que qui, 
et de mesme au pluriel. 

le n'ay parle que du nominatif, parce qu'aux au- 
tres cas il n'y a nulle rudesse a en vser, si ce n'est 
lors que Ton peut se seruir de qui, de quoy, de que, 
et de dont, au lieu de duquel, ftauquel, de lequel, a 
1'accusatif, et ainsi du feminin, et du pluriel; Gar 



208 REMARQUES 

alors ce seroit vne faute de manquer a employer ces 
autres mots plus doux que nostre langue fournit, 
pour mettre a la place du pronom lequel, en tous ses 
cas, et en tous ses nombres. II faut donner des exem- 
ples de toutes ces choses pour les eclaircir. Et afm 
d'y proceder par ordre, commencons par le genitif, 
fay enuoyi vn courrier exprts, au retour duquel je ver- 
ray, etc. II faut necessairement dire duquel, en ce lieu- 
la 1 , et non pas de qui. Et de mesme au feminin, f/io- 
nore infiniment sa vertu, en consideration de laguelle, 
et non pas de qui, il n'y a rien que ie ne voulusse faire. f 
Au pluriel c'est tout de mesme en Tun et en 1'autre 
genre. Suiuons au datif, c'est vn heureux succe"s auquel 
ie riay contribue" que de mes vceux, et non pas a qui ic 
riay contribut, ny a quoy ie riay contribue"; quoy que 
quelques-vns disent ce dernier, mais il s'en faut bien 
qu'il soil si bon qtiauquel ; Ainsi du feminin, et du 
pluriel. (A 1'accusatif, c'est vn sujet sur lequel on pent 
dire beauttnip de choses, et jamais sur $w?touelques- 
vns disent sur quoy ; mais sur lequel, esfr* beaucoup 
meilleur. De mesme au feminin, et au pluriel. -A 1'e- 
blatif on en vse rarement, parce que Ton se sert en 
tout nombre et en tout genre, de la commode parti - 
cule Dont, comme par exemple, on dira, c'est vn im- 
portun, dont, et non pas duquel fay bien eu de lapeine 
a me deffaire ; c'est vne mauuaise affaire, dont il aura 
bien de la peine a se demesler; ce sont des malheurs. 
dont il riest pas exent ; ce sont des affaires, dont il se 
tirera. II y a exception, quand apres vn genitif regi 
par un nominatif, on ne scauroit auquel des deux 
rapporter dont, comme c'est la cause de ce't effet, doit t 
ie wus entretiendray a loisir ; On ne scait si dont st- 
rapporte a la cause, ou a Veffet ; G'est pourquoy si 
vous voulez qu'il se rapporte a la cause, il faut dire, 
c'est la cause de ce't effet, de laquelle ie vous entretien- 
dray, et si vous voulez qu'il se rapporte a 1'effet, il 
faut dire, c'est la cause de ce't effet, duquel ie vous en- 

1 Duguel en ce liett-la, et non pas de qui.} Cela est vray ; mais de 
cet exemple et des suivans il faut excepter la Poesie, oil lequtl 
n'entre point, si ce n'est en burlesque. (Note de PATRTJ.' 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 209 

tretiendray. II faut done en semblables occasions, se 
seruir du pronom duquel, et non pas de dont, a cause 
de l'6quiuoque. 

On se sert encore du pronom lequel aux ablatifs 
absolus, comme/y ay estt vn an, pendant lequel. 

Au reste qui, pour lequel, se met en tous les cas, en 
tous les genres, et en tous les nombres : mais hors du 
nominatif, il ne se met jamais que pour les personnes 
a 1'exclusion des animaux, et des choses inanimees. 
Quoy au contraire, ne se met jamais pour lequel, quand 
on parle des personnes, mais seulement quand il s'agit 
des animaux, et des choses inanimees, et s'accom- 
mode a tous les genres, et a tous les nombres. Et que, 
a 1'accusatif, se met pour lequel, laquelle, lesquels, et 
lesquelles, de quoy que ce soit que Ton parle sans 
exception, et est indeclinable. 

T. C. Quelque deference qu'on ait pour M. de Vaugelas, 
on ne peut croire que dans les exemples qu'il apporte, il soit 
mieux de dire, lequel que qui. II y avoit a Rome un grand 
Capitaine, lequel, etc. C'etait un Jiomme, lequel, etc. C'etoit 
une femme, laquelle, etc. Tous ceux que j'ai consultez vou- 
droient qui dans ces endroits, et non pas, lequel et laquelle. 
M. Chapelain a escrit SUP cette remarque, qu'il n'est pas trop 
assure que dans ces exemples, on doive dire, lequel et 
laquelle, et non pas qui. 

Quoique M. de Vaugelas disc encore ici, comme il a deja dit 
en la remarque de Qui en certains cas, que hors du nomi- 
natif, qui, ne se met jamais que pour les personnes, il 1'a em- 
ploye lui-meme au datif pour relatif a naivete, dans la 
remarque Des vers en prose. Voici ses termes : Cette con- 
trainte ruineroit la naivete aquij'oserois donner la premiere 
place parmi toutes lea perfections du stile. Selon sa regie, il 
falloit dire a laquelle, et cette regie est assurement a 
observer. 

Qui s'employe par interrogation pour dire quel et quelle, 
tant au singulier qu'au pluriel, et il ne se met que pour les 
personnes, non plus que qui pour lequel, dans les cas obli- 
ques. Lorsqu'on a dit, voila des gens, voila des femmes qui 
vous demandent, c'est parler correctement que de dire, qui 
font-ils ? qui font-elles ? Mais s'il s'agit de choses inanimees, 
et que Ton disc, il court d'etranges bruits, j'aiplusieurs rai- 
sons a alleguer contre ce que vous dites, on parlera mal en 

VAUGELAS. I. 14 



210 REMARQUES 

disant, qui sont-its ? qui sont-elles? II faut dire, quels sont- 
ils, quelles sont-elles, ou prcndre quclque autre tour si cola 
parait trop rude. 

A. F. Dans le premier cxemple de cette Remarque, c'est 
tin effet de la divine Providence, qui est conforme a ce qui 
nous a este predit) il faut mettre lequel, ct non pas qui, afin 
d'empescher qu'on ne ropporte ce mot relatif qin a Provi- 
dence, qui est le substantil le plus proche. II est bon d'en user 
ainsi dans toutes les phrases ou il pourroit y avoir de Tcqui- 
voque. On croit que dans ces autres excmples, il y avoit a 
Home un grand Capitaine, lequel par le commandement du 
Senat : c'estoit un homme lequel, c'estoit une femwie Inqwelte. 
il est mieux de mcttre qni; et qu'on peut se dispenser d'estre 
de 1'avis de M. de Vaugelas, qui prefere lequel et laquelle, 
dans ces trois phrases. On a approuve lequel au lieu de qui, 
dans tous les cas obliques suivant la Remarque. 



LAIRROIS, LAIRRAT. 

Cette abreuiation de lairrois, lairray, en toutes les 
personnes et en tous les nombres, pour laisserois, et 
laisseray, ne vaut rien, quoy qu'vne infinite de gens 
le disent etl'escriuent. Quelques Poetes ont creu que 
les vers leur permettoient d'en vser, mais ceux qui 
aiment la purete du langage, le souffrent aussi peu 
dans la poesie, que dans la prose. Mais ils souffrent 
bien encore moins, vou's me pardonrez pour pardon- 
nerez, donray, ou dorray pour donneray, qui sont des 
monstres dans la langue. 

T. C. L'abrevialion de lairrois et lairrai, pour laisse- 
rois et laisserai, ne se peut souffrir en vers non plus qu'en 
prose. Lairra a etc employe d'abord dans un des plus beaux 
ouvrages du theatre ; mais I'Auteur 1'a corrige dans les der- 
nieres editions i . 

1 Allusion a ces vers de P. Corneille (Le Cid, V, 5) : 
Nous verrons que du ciel l'e~quitable courroux 
Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour epoux. 

C'etait un archaisme que Corneille a fait disparailre dans sa 
revision de 1660; il a corrige ainsi ces vers : 

JEt nous verrons du ciel 1'equitable courroux 

Vous laisser, par sa mort, (A. C.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 211 

A. F. Lairrois et lairray rie sont plus dans la poesie 
mesme dcs mots supportables non plus que pardonrez et 
donray, dont on se servoit anciennernent pour pardonnerez 
et donneray. 



INVECTIVER. 

Inuectiner^our faire des inuectiues, n'est pas du bel 
vsage, et il n'est pas permis de faire des verbes a sa 
fantaisie, tirez et formes des substantifs. Beaucoup 
de gens neantmoins se donnent ctitte authorite; mais 
il n'y a que les verbes, que 1'Vsage 1 a receus, dont on 
se puisse seruir, sans qu'il y ayt en cela ny reigle, ny 
raison. Par exemple on dit, a/fectionner^ se passionner, 
$ affection et de passion, et plusieurs autres sembla- 
bles, et neantmoins si Ton veut bien parler on ne dira 
pas am&ilionner, occasionner, d'amdition, et d'occasion, 
non plus que pretexter, pour prendre pretexts, et se 
medeciner, pour prendre medecine. le scay bien qu'ils 
sont en la boucbe de la pluspart du sionde; mais non 
pas dans les Escrits des bons Autheurs. 

T. C. M. de la Fontaine dit dans ses Contes, contre un 
monde de recettes il invectivoit de son mieux. Ce mot me 
parait presentement assez en usage, et je ne crois pas qu'on 
parle mal en disant, it invectiva contre les vices. Ambitionner 
est un fort bon mot, et plusieurs trouvcnt qu'il n'y a rien de 
choquant dans cette phrase, il pretexta son depart de rai- 
sons si fortes, qtie, etc. Se me'decinerne se dit gueres. 

A. C. Invectiver, est devenu en usage, et c'est fort bien 
parler que de dire il invective contre les vices. Ambitionner 
est aussi un fort bon mot, et on dit fort bien ambitionner les 
honneurs, pour dire les rechercher par un sentiment de gloire. 
On dit encore mieux par civilite, je n'ambitionne rien tant 
que Vhonneur de vous servir. Pretexter est encore fort en 
usage, pour dire couvrir d'un pretcxte. II pretexta son e'loi 
gnement de raispns qui, etc. Pretexter veut dire aussi 
alleguer pour pretexte. On ne diroit pas je me suis aujour- 
d'huy medecine, pour dire j'ay pris an j our d' My medecine; 
mais dans le stile familier, se medeciner, se dit en parlant de 
1'habitude qu'on a de prendre des medecines : pour se porter 
bien, il ne faut point tant se medeciner. 



212 REMARQUES 



S'IMMOLER A LA RISEE PUBLIQUE. 

Plusieurs ont repris M. CoefFeteau de ce qu'il se 
seruoit de cette facon de parler, et ne 1'ont pas seu- 
lement condamn6e comme mauuaise, mais comme 
monstrueuse, et fort approchante de ce qu'on appelle 
Galimathias. Toute la France neantmoins scait bien, 
que ce grand personnage exprimoit les choses si net- 
tement, que le Galimathias n'estoit pas moins incom- 
patible auec son esprit, que les tenebres auec la lu- 
miere. Mais considerons cette phrase, et voyons ce 
qu'elle a de si estrange, qui ayt oblige tant de gens a 
s'escrier, comme a la veiie d'vn monstre : Immoler 
n'est-ce pas vn bon mot? immoler, et sacrifier, s'im- 
moler, et se sacrifier, ne veulent-ils pas dire la mesme 
chose? Peut-on pas dire se sacrifier a la cruaute" des 
ennemis ? Et pourquoy done ne dira-t-on pas, se sacri- 
fier a la riste pullique, a la rise'e du monde, ou de tout 
le monde? Car comme la cruaute des ennemis fait 
perdre la vie auec douleur, la risee du monde fait per- 
dre 1'honneur auecque honte, et Ton ne peut nier, 
que comme on sacrifie sa vie, on ne puisse aussi sa- 
crifier son honneur : Mesmes il faut confesser, que 
comme 1'honneur est vne chose beaucoup plus pre- 
cieuse que la vie, aussi le mot de sacrifier, ou d'm- 
moler, est plus dignement employ^ au sacrifice de 
1'honneur, qu'au sacrifice de la vie. D'ou il me semble 
qu'il s'ensuit, que cette facon de parler, se sacrifier 
ou s'immoler a la rise'e de tout le monde, ou a la risde 
putilique, est tres-bonne, tres-judicieuse, et ne con- 
tient rien qui ne soit tres-conforme a la raison. Mais 
on vient de me faire voir ce que ie n'auois pas ob- 
serue, que c'est le Cardinal du Perron, et non pas 
M. Coefleteau qui estl'inuenteur de cette phrase, telle- 
ment qu'ayant este inuentee par vn si grand homme, 
et puis authorisee par vn autre si celebre en nostre 
Langue, ie ne scay comme elle a peu estre si mal re- 
ceiie de quelques-vns. 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 213 

Us disent, qyCimmoler, et sacrifier, sont des mots 
trop tragiques, pour les joindre auecm&. On repond, 
qu'a la verite, risfo est comique a regard de ceux qui 
la font, mais qu'elle se peut dire tragique a 1'egard 
de ceux qui la souffrent, puisque leur honneur plus 
precieux que la vie, en demeure blesse, et qu'il peut 
mesme en estre ruin6 et perdu pour jamais. Ainsi Ton 
ne joindra point ensemble deux choses fort discor- 
dantes, que de joindre immoler, et sacrifier auec risee. 

II est vray qu'il y a des endroits, ou la phrase ordi- 
naire, s'exposer a la riste de tout le monde, seroit beau- 
coup mieux, que s'immoler; car lors que Faction que 
Ton fait, est simplement, ou mediocrement ridicule, 
et qu'elle ne va pas jusqu'a 1'exces, il n'y a point de 
doute quGs'eaposer, seroit plus judicieusement dit, que 
s'immoler. Mais si 1'action est ridicule et impertinente 
au dernier degre, alors s'exposer seroit foible ; et s'im- 
moler estant incomparablement plus fort, seroit aussi 
beaucoup meilleur, et plus proprement employe que 
1'autre. 

Qu'on ne m'allegue pas, qu'aux langues viuantes 
non plus qu'aux mortes, il n'est pas permis d'inuen- 
ter de nouuelles facons de parler, et qu'il faut suiure 
celles que 1'Vsage a establies; car cela ne s'entend 
que des mots, estant certain qu'il n'est pas permis a 
qui que ce soit, d'en inuenter, non pas mesme a celuy 
qui d'vn commun consentement de toute la France, 
seroit declare le Pere de 1'Eloquence Francoise, parce 
que Ton ne parle que pour se faire entendre, et per- 
sonne n'entendroit vn mot, qui ne seroit pas en 
vsage : Mais il n'en est pas ainsi d'vne phrase en- 
tiere, qui estant toute composee de mots connus et 
entendus, peut estre toute nouuelle, et neantmoins 
fort intelligible, de sorte qu'vn excellent et judicieux 
Escriuain peut inuenter de nouuelles facons de parler 
qui seront receiies d'abord, pourueu qu'il y apporte 
toutes les circonstances requises, c'est a dire vn grand 
jugement a composer la phrase claire et elegante, la 
douceur que demande 1'oreille, et qu'on en vse sobre- 
ment, et auec discretion. 



214 REMARQUES 

P. Coeffeteau dans son Hist. Rom. s'en scrt tres-souvent, 
et quelquefois hors de propos ; car, a raon avis, il en faut user 
fort sobrcment; et lorsque Faction est ridicule a 1'exces, 
comme 1'Auteur le remarque judicieusement. Je croi mesme 
qu'en cette phrase sacrifier, comme plus commun, seroit 
mieux qtiimmoler, qui semble un peu trop tragique. 

T. C. M. Chapelain observe que la difference qu'il y a entrc 
se sacrifier a la cruaute des ennemis, et se sacrifier a la risee 
publiyue, c'est qu'on se sacrifle volontairement a la cruaute 
des ennemis comme Rcgulus, mais qu'on ne se sacrifle jamais 
volontairement a la risee d'autrui ; ce qui lui fait conclure 
quo ce scroll bien dit que de dire que Ton immole quelqu'un 
a la risee publique, pour dire qu'on Vy expose, mais quo c'est 
mal dit de dire qu'un homme s'y immole, parce qu'on ne peut 
su'pposer qu'il s'y expose volontairement. Je croi cela vrai 
dans les maximes du monde; mais sur ce principe, on dira fort 
bien d'un homme qui ne songe plus qu'a son salut, que pour 
plaire ja Dieu il s'immolc a la risee de tout le monde, puisqu'il 
est vrai qu'il s'y expqse vplontairement. 

A. f\ Quclques-uns ont condamne cette phrase ; ils ont 
dit que quand on s'immole, on a une chose pour objet, et que 
la risce publique n'en scauroit servir : qu'on s'immole a son 
devoir, a sa religion, a sa patrie, mais qu'on ne peut s'immoler 
ny au mepris, ny a la risee. Leg autres en plus grand nombre 
ont approuve cette faQpn do parlcr, et ont rcpondu qu'une- 
personne qui ne veut s'attacher qu'a son salut en renoncant 
a toutes les vanitez du monde, scait bien qu'en faisant de cer- 
taines choses contraires aux maximes ordinaires, et en s'ha- 
billant d'une certaine sorte, clle s'attire la risee publique ; 
mais elle s'immole volontiers a cette risee pour parvenir a sa 
fin qui est son salut : ce qui peut encore se dire des bastes 
leurs, qui poun gagner de 1'argent, ne cherchent qu'a exciter 
la risee publique, 



DBS MIKUX. 

II n'y 9 rien de si eommun, que cette facon de 
parler, il danse des mieux ; il chante des mieux, pour 
dire, il danse fort bien, il chante parfaitement bien; 
mais elle est tres-rbasse, et nullement du langage do 
la Gour, ou Ton ne la peut souffrir ; Gar il ne faut pas 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 215 

outlier cette maxime, que jamais les honnestes gens 
ne doiuent en parlaut vser d'vn mot has, ou d'vne 
phrase basse, si ce n'est par raillerie ; Et encore il 
faut prendre garde qu'on ne croye pas, comme il ar- 
riue souuent, que ce mauuais mot a este dit tout de 
bon, et par ignorance plustost que par raillerie, II 
ne faut laisser aucuu doute, que Ton ne 1'ayt dit en 
raillant. 

T. C. M. Chapelain dit que danser des mieux, chanter des 
mieux, est une elegance du bas stile. Cette fagon de parlor 
n'est point rec.ue parmi ceux qui ont quelque sola d'ecrire 
corrcctemcnt. 

A. F. -r II n'y a point de construction dans cette fagon de 
parler, il danse des mieux, pour dire, il se distingue parmi 
ceux qiii dansent Men ; c'est ce qui est cause qu'on ne la 
souffre que dans un stile tres-bas. 



QUATRE, pour QUATRIEMB, et autres sembla&les. 

Quand on cite vn Liure, ou vn chapitre, ou que 
Ton nomme vn Pape, ou vn Roy, ou quelqu'autre 
chose semhlable, il i'aut se seruir du nombre adjectif 
ou ordinant, et nou pas du substantif ou prirmtif, 
qu'ils appellent, comme on fait d'ordinaire dans les 
Chaires, et dans le Barreau. Us disent par exemple, 
au chapitre neuf, pour neufuiesme, Henry quatre, pour 
Henry quatriesjne. Quelle grammaire, et quel mesnage 
de syllabes est cela? Le grand vsage semble en quel- 
que facou 1'authoriser, mais puis que tous demeurent 
d'aceord que Tadiectif est meilleur, pourquoy ne le 
dire pas plustost que Fautre ? 

P. r Quatre pour quatriesme. Chapitre quatriesme. Henry 
quatriesme, Cliarlcs ncuviesme, et ainsi des autres, c'esl la 
fagon reguliere de parler; mais 1'usage en certains endroits 
et en certaines choses a derogo a la regie. Et pour commences 
par les citations de chapitres, quand on met 1'article avec le 
mot de chapitre, alors il faut tousjours dire quatriesme, 
sixiesme, et ainsi dea aulrcs, et oon pas quntre ou six. Par 



216 REMARQUES 

exemple, Aristote en son liv. 2 des Morales an cJiapitre qua- 
triesme, et non pas au chapitre quatre. Mais dans une oraison 
echauffee, ou dans un discours presse, comme dans une 
confirmation, et en certains endroits dc narration, on peut 
dire quatre au lieu de quatriesme. II semble mesme qu'en 
ces endroits il est plus elegant, parce qu'il est plus d'un 
homme qui court. Par exemple, dans le fort d'un argument 
on dira, c'est ce qui est dit au cJiapitre deux de votre inven- 
taire, article quatre, au lieu de quatriesme : mais il faut en 
ces rencontres bien consulter 1'oreille. Pour ce qui est des 
Papes ou des Rois : Premierement a regard des Papes, et 
des Rois autres que ceux de France, il faut tousjours dire 
Quatriesme, et non pas quatre ; parce que 1'usage n'a point 
este jusqu'a eux : par exemple, Boniface Jiuit, Philippe 
quatre, parlant du Roy d'Espagne, seroit mal dit, il faut dire 
Boniface Jiuitiesme, Philippe quatriesme; mais quand nous 
parlons de nos Rois, alors quatre et quatriesme sont tous 
deux bons, Charles six, Charles sept, Louis douze, et autres. 
On peut mesme dire que Henri quatre est plus en usage que 
Henri quatriesme; mais il faut excepter de cette regie, les 
Rois qui ayant un surnom connu du peuple, ne sont point 
connus par le nombre ; par exemple, en parlant de Philippe 
le Bel, ce seroit mal parler que de dire Philippe quatre, parce 
que le peuple ne le connoissant point par ce nombre, mais 
par son surnom, il n'a eu garde de porter Tusage jusques-la ; 
et en cette facon de parler, ou on met quatre pour quatrieme ; 
si Tusage n'y est formel, c'est mal parlor que de dire quatre 
pour quatriesme. Et pour montrer que noire Langue aime cette 
licence, peut-estre a cause de la brievete que notre prompti- 
tude naturelle nous fait aimer, c'est qu'au compte des annees 
on dit tousjours quatre, six, huit; et ce seroit mal parler que 
de dire quatriesme, sixiesme, huitiesme : par exemple, on dit 
en Tan mil six cent quarante-huit, et non pas quarante- 
huitiesme. L'an de J. C. mil six cent quarante-quatre, et non 
pas quaranle-quatriesme, et ainsi des autres. Ce qui fait voir 
que 1'usage en certains endroits 1'a tenement emporte sur la 
regie, que c'est mal parler que de parler selon la regie. II 
en est a peu pees de mesme du compte des jours, que du 
compte des annees; car on dit, nous avons aujourd'hui le 
trois, pour dire le troisiesme du mois, ou de la lune, selon le 
discours qui a precede ; mais en cet exemple, si on ajouste 
mois ou lune, il faut dire le troisiesme, et non pas le trois : 
nous avons le troisiesme, et non pas le trois de la lune. On dit 
aussi, cela s'est fait, par exemple, entre le trois et le vingt- 
sept : on dit aussi, mes lettres sont du treize, ou du qua- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 217 

torze, au lieu de treiziesme, de quatorziesme. Notez qu'au 
compte des annees on dit, en Vannee mil six cent quarante 
et un, et 1'usage en cela a autorise un solecisme, plustost que 
de dire quarante et uniesme. On dit aussi, c'est la cinq ou 
sixiesme fois que vous me faites cela. Ce fut de la cinq ou 
sixiesme anne'e de son regne; en la Lrois ou quatriesme, et 
ainsi des autres. C'est la neuf ou dixiesme de ses emblemes. 

T. C. On dit tres-bien Henri quatre, Charles neuf, Louis 
treize, Louis quatorze. C'est le sentiment du Pere Bouhours 
et de M. Menage. Tous deux demeurent d'accord qu'on ne dit 
point Henri deux ni Henri deuxiesme, mais qu'on dit tousjours' 
Henri second. M. Menage ajouste qu'en citant un livre ou un 
chapitre, il faut dire pour parler elegamment, .livre troisiesme, 
chapitre quatriesme, et que neantmoins dans le discours fami- 
lier on dit, livre trois, chapitre quatre. II observe aussi que 
quand deux noms ordinans se suivent, on met le premier au 
substantif, le sept ou huitiesme, le dix ou douxiesme, et non 
pas, le septiesme ou huitiesme, le dixiesme ou douziesme. 
M. de la Mothe le Vayer a fait une autre observation sur cette 
Remarque. C'est qu'en parlant de Charles le Sage Roi de France, 
il faut dire, Charles cinquiesme, et non pas Charles-quint, 
comme au contraire si nous voulons parler de I'Empereur, il 
faut ccrire et prononcer Charles-quint, et non pas Charles 
cinquiesme, a moins qu'on ne dit, cinquiesme du nom. 

A. F. Henry quatre, Charles sept, Louis onze, Louis 
douze au lieu de Henry quatriesme, Charles septiesme, Louis 
onziesme, Louis douziesme sont des fa^ons de parler genera- 
lement recues, et I'Usage les a trop authorisees pour faire 
scrupule de s'en scrvir. On dit de mesme en citant un livre, 
Tome trois, chapitre cinq. Cela peut estre venu de ce qu'or- 
dinairement on escrit ces mots en chiffre et que Tome trois, 
chapitre cinq sont des mots plus courts, que Tome troisiesme, 
chapitre cinquiesme. 



SUR, sous. 

Ces prepositions se doiuent tousjours mettre sim- 
ples, si ce n'est en certains cas que nous remarquerons. 
le les appelle simples en comparaison des composees 
dessus, et dessous, que tout le monde presque employe 
indifferemment, et en prose, et en vers, pour sur, et 



218 REMARQUES 

sous. On en fait autant de quelques autres prepositions 
comme dedans, dehors. Par exemple on dira, II est 
dessus la table, dessous la table, dedans la maison, de- 
hors la mile. le dis que ce n'est pas escrire purement, 
que d'en vser ainsi, et qu'il faut tousjours dire, sur la 
table, sous la table, dans la maison, et Mrs la mile, ou 
hors de la mile; car tous deux sont tons, et non pas 
dessus la table, dessous la table, etc. On le permet pour- 
tant aux Poe'tes, pour la commodite des vers, ou vne 
syllabe de plus ou de moins est de grand service; 
Mais en prose, tous ceux qui ont quelque soin de la 
purete du langage, ne diront jamais, dessus vne table, 
ny dessous vne table; non plus que dedans la maison, 
ou dehors la maison. II semble que ces composes 
soient plustost aduerbes que prepositions ; car leur 
grand vsage est a la fin des periodes, sans rien regir 
apres eux, puis qu'ils terminent la periode et le sens : 
comme si ie suis assis sur quelque chose, et qu'on la 
cherche, ie diray, Ie suis assis dessus, ou ie suis dessus. 
ie suis demeure' dessous, il est dedans, il est dehors. Au 
lieu que les prepositions sont perpetuellement suiuies 
d'vn nom, ou d'vn verbe, ou de quelque autre partie 
de TOraison, comme le porte le nom mesme de pre- 
position. 

II est vray qu'il y a trois exceptions que j'ay remar- 
quees, 1'vne, quand on met les deux contraires ensem- 
ble, et tout de suite, comme, II n'y a pas assez d'or ni 
dessus ny dessous la terre pour me faire commettre vne 
tellemeschanceU*; Alors il faut dire ainsi, et non pas, 
ni sur, ni sou_sla terre, parce que sur et sous, non plus, 
que dans et hors, ne se mettent jamais tout seula r 
qu'ils n'ayent incontinent leur nom apres eux. L'au- 
tre, quand il y a deux prepositions de suite, encore 
qu'elles ne soient pas contraires, comme elle n'est ni 
dedans ni dessous le co/re. Et la troisiesme, lors qu'il 

-iiiicS .'/.Jj'-nii c'liTO^JJUj JU'jUiub ytfcUiOi.-. 

1 C'est-a-dire, que pour employer sur et sous eh cette phrase ; 
il faudroit dire, it n'y a pas assez d'or ni sur la terre ni sows la 
tefre. Et pour eviter la i>4p6titi0n de la terre, 1'usage a invent^ 
1'autaa phiase, qui cgt tres^elegante. - 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 219 

y a une autre preposition deuant, comme il luy a 
passe par dessus la teste, par dessous le bras, par de- 
dans la mile, par dehors la mile, car on ne dira pas, 
par sur la teste, par sous le bras, ny par dans la mile, 
par hors la mile. Ces cas exceptez, il ne fautjamais 
employer ces composez que comme aduerbes, et se 
faut serair des autres, comme de prepositions. 

T. C. On a rendu la Langue Franchise si pure, qu'il n'est 
plus permis aux Poetes, non plus qu'a ceux qui escrivent ea 
prose, dc mcttre les prepositions composees pour les simples. 
Aiusi il faut dire, sur, sous, dans et hors en vcrs, et non pas, 
dessus, dessous, dedans, dehors, lorsqu'il suit un substantif, 
et que ces prepositions ne peuvent tenir lieu d'adverbes. 
M. Chapelain dit que ces composez, dessus, dessous, etc. 
quoiqu'ils terminent la periode ct le sens, comme, je suis 
assis dessus, il etoit cache dessous, demeurent tousjours pre- 
positions, et regissent tacitement la chose sous-entendue, et 
dont il a ete parle auparavant. M. de Vaugelas a fort bien re- 
marque que quand il y a deux prepositions de suite, et qu'au- 
cun nom substantif n'est jojnt a la premiere, on doit se servir 
des prepositions composees, comme ni dessus ni dessous la 
terre, et non pas, ni sur ni sous la terre ; ni dedans ni des- 
sous le coffre, et non pas, ni dans ni sous le coffre; par 
dedans la mile et non pas par dans la mile. On dit aussi, 
on I'a tire de dessous le lit; mais en cetendroit, la particule 
de est uno preposition qui repond a \e$ des Latins. M. Manage 
observe que plusieurs disent, fen ai par sur la tete ; ce cou$ 
m'a passe par sous le bras; ces Troupes ont passe par dans 
la mile; mais il demeure d'accord que le meilleur et le plus 
scur est de dire, par dessus, par dessous etpar dedans. II faut 
dire, le dedans et le dehors d'une maison; dedans et dehors 
tiennent lieu en ce sens-la de noms substantifs. 

A. F. On ne permet plus aux Poetes de. dire dedans la 
mile, pour dans la mile, dessus la montayne pour sur la 
montagne; ces mots dedans, dehors, dessus, dessous, n'pnt 
plus d'usage que quand ils terminent une periode et qu'ils 
tiennent lieu d'adverbes. On a approuve les trois exceptions 
que M. dc Vaugelas a remarquees : il faut dire, ny dessus ny 
dessous la terre ; cela n'est ny dedans, ny dehors le coffre, 
par dessus la teste, par dessous le bras, par dedans la mile, 
par dehors la mile. 



218 REMARQUES 

sons. On en fait autant de quelques autres prepositions 
comme dedans, dehors. Par exemple on dira, II est 
dessus la table, dessous la table, dedans la maison, de- 
hors la mile. le dis que ce n'est pas escrire purement, 
que d'en vser ainsi, et qu'il faut tousjours dire, sur la 
table, sous la table, dans la maison, et hors la mile, ou 
hors de la mile; car tous deux sont bons, et non pas 
dessus la table, dessous la table, etc. On le permet pour- 
tant aux Poetes, pour la commodite des vers, ou vne 
syllabe de plus ou de moins est de grand service ; 
Mais en prose, tous ceux qui ont quelque soin de la 
purete du langage, ne diront jamais, dessus vne table, 
ny dessous vne table; non plus que dedans la maison, 
ou dehors la maison. II semble que ces composez 
soient plustost aduerbes que prepositions ; car leur 
grand vsage est a la fin des periodes, sans rien regir 
apres eux, puis qu'ils terminent la periode et le sens : 
comme si ie suis assis sur quelque chose, et qu'on la 
cherche, ie diray, Ie suis assis dessus, ou ie suis dessus. 
ie suis demeure" dessous, il est dedans, il est dehors. Au 
lieu que les prepositions sont perpetuellement suiuies 
d'vn nom, ou d'vn verbe, ou de quelque autre partie 
de FOraison, comme le porte le nom mesme de pre- 
position. 

II est vray qu'il y a trois exceptions que j'ay remar- 
quees, 1'vne, quand on met les deux contraires ensem- 
ble, et tout de" suite, comme, II tiy a pas assez d'or ni 
dessus ny dessous la terre pour me faire commetlre vne 
tellemesckancett 1 ; Alors il faut dire ainsi, et non pas, 
ni sur, ni soy,s la terre, p&rce que sur et sous, non plus, 
que dans et hors, ne se mettent jamais tout seuls, 
qu'ils n'ayent incontinent leur nom apres eux. L'au- 
tre, quand il y a deux prepositions de suite, encore 
qu'elles ne soient pas contraires, comme elle riest ni 
dedans ni dessous le co/fre. Et la troisiesme, lors qu'il 

-inici ;/;.j'JiiI c,'iiJ'OiC.JjOJ Jal'JiJ'ioIj OdcUiGi... 

1 C'est-a-dire, que pour employer sur et sous en cette phrase ; 
il faudroit dire, it n'y a pas assez d'or ni sur la terre ni sous la, 
tetre. Et pour eviter la r4p6tition de la terre, 1'usage a invent^ 
^ phrase, qui est tres^elegante* 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 219 

y a une autre preposition deuant, comme il luy a, 
passe par dessus la teste, par dessous le bras, par de- 
dans la title, par dehors la mile, car on ne dira pas, 
par sur la teste, par sous le bras, ny par dam la mile, 
par hors la mile . Ces cas exceptez, il ne fautjamais 
employer ces composez que comme aduerbes, et se 
faut seruir des autres, comme de prepositions. 

T. C. On a rendu la Langue Francoise si pure, qu'il n'est 
plus perrais aux Poetes, non plus qu'a ceux qui escrivent eu 
prose, de mcttrcles prepositions composees pour les simples. 
Ainsi il faut dire, sur, sous, dans et hors en vcrs, et non pas, 
dessiis, dessous, dedans, dehors, lorsqu'il suit un substantif, 
et que ces prepositions ne peuvent tenir lieu d'adverbes. 
M. Chapelain dit que ces composez, dessus, dessous, etc. 
quoiqu'ils tcrmincnt la periode ct le sens, comme, je suis 
assis dessus, il e'toit cache dessous, demeurenttousjours pre- 
positions, et regissent tacitement la chose sous-cntendue, et 
dontil a ete parle auparavant. M. de Vaugelas a fort bien re- 
marque que quand il y a deux prepositions de suite, et qu'au- 
cun nom substantif n'est joint a la premiere, on doit se servir 
des prepositions composees, comme ni dessus ni dessous la 
terre, et non pas, ni sur ni sous la terre ; ni dedans ni des- 
sous le coffre, et non pas, ni dans ni sous le coffre ; par 
dedans la mile et non pas par dans la mile. On dit aussi, 
on I'a tire de dessous le lit; mais en cet endroit, la particule 
de est uno preposition qui repond a \e$ des Latins. M. Menage 
observe que plusieurs discnt, fen ai par sur la tete ; ce coup, 
m'a passe par sous le bras; ces Troupes ont passe par dans 
la mile; mais il demeure d'accord que le meilleuret leplus 
seur est de dire, par dessus, par dessous etpar dedans. II faut 
dire, le dedans et le dehors d'une maison; dedans et dehors 
tienncnt lieu en ce sens-la de noms substantifs. 

A. F. On ne permet plus aux Poetes do dire dedans la 
mile, pour dans la mile-, dessus la montagne pour sur la 
montagne; ces mots dedans, dehors, dessus, dessoys, n'qnt 
plus d'usage que quand ils tcrminent une periode et qu'ils 
tiennent lieu d'adverbes. On a approuve les trois exception^ 
que M. do Vaugelas a remarquees : il faut dire, ny dessus ny 
dessous la terre ; cela n'est ny dedans, ny dehors -le coffre, 
par dessus la teste, par dessous U bras, par dedans 
par dehors la mile. 



222 REMARQUES 

objets les plus agreables. le scay qu'on repliquera, 
que cela est vray aux choses agreables et indifferen- 
tes ; mais que dans les choses odieuses, ou qu'on veUt 
rendre odieuses, on se peut seruir de metaphores de 
choses odieuses, et desagreables, et qu'ainsi les meil- 
leurs Orateurs Latins ont employe le mot lenocinia, et 
plusieurs autres mots de cette nature en beaucoup 
d'endroits hors de leur signification naturelle. 

Mais ie respons que tout cela n'empesche pas, que 
nos Dames n'ayent vne grande auersion a ces facons 
de parler, incompatibles auec la delicatesse et la pro- 
prete de leur sexe, ni que ceux qui parleront deuant 
elles, s'ils ont quelque soin de leur plaire, ne s'en doi- 
uent abstenir : Au moins en le faisant, ils sont asseu- 
rez de ne desplaire a personne. Mais soil qu'elles ayent 
raison ou non, de hair ces phrases, ie rapporte sim- 
plement la chose, comme une verite dont je suis bien 
informed 

P. CoefTeteau au liv. I. de THistoire Rom. p. 248. dit, 
apres auoir vomi mille injures contre Ciceron. Et p. 459, 
apres avoir vomi son fiel contre Cinna. II se sort tres-souvent 
de cette phrase, vomir son sang, sa vie, p. 516. vomir leur 
rage, p. 517, mais je ne me servirai jamaisde ces phrases. 

T. C. Vomir des injures, est une phrase qui exprime 
tant, qu'on a peine a croire que les Dames poussent leur dcli- 
calesse jusqu'a la vouloir bannir. M. Chapelain se plaint de 
cetle delicatesse, et dit qu'on feroit mal d'y deferer ; ce qui 
feroit pe'rdre une belle figure, et formee selon 1'art. 

A. F. L'usage n'a point eu d'egard a la delicatesse qui 
peut obliger les Uames a rejetter cctle phrase ; et il n'y en a 
point de plus commune que cellos de vomir des injures, 
vomir des blasphemes. On dit de mesme de plusieurs monta- 
gnes qu'elles vomissent des flammes, des cendres, etc. 



MAGNIFIER. 

Ge mdt est excellent, et a une grande emphase 
pour exprimer vne loiiange extraordinaire. M. Coefle- 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 223 

teau en vse souuent apres Amyot, et tous les anciens. 
Encore tout de nouueau vn de nos plus celebres Es- 
crivains 1 ne fait point de difficulte de s'en seruir. Mais 
avec tout cela, il faut avotier qu'il vieillit, et qu'a 
moins que d'estre employe dans un grand Ouvrage, 
il auroit de la peine a passer. Fay vne certaine ten- 
dresse pour tous ces beaux mots que ie vois ainsi 
mourir, opprimez par la tyrannic de 1'Vsage, qui ne 
nous en donne point d'autres en leur place, qui ayent 
la mesme signification et la mesme force. 

P. Glorifier tient fort sa place, et je nVen suis servi plu- 
sieurs fois hors les matieres de devotion, oil on dit commune- 
mcnt glorifier j)ieu, et donner gloire ou lotiange a Dieu. 

T. C. M. Chapelain dit que magnifier lui paroit bon dans 
les choses saintes, comme, magnifier Dieu, magnifier la bonte 
divine, et qu'il le croit passe pour ce qui regarde les choses 
humairies. 

A. F. Ce mot n'a guere d'usage qu'en parlant de Dieu et 
des choses saintes. 



MONOSYLLABES. 

Ce n'est point vne chose vicieuse en nostre Langue, 
qui abonde en monosyllabes, d'en mettre plusieurs 
de suite. Cela est bon en la langue Latine, qui n'en 
a que fort peu; car a cause de ce petit nombre, on 
remarque aussi-tost ceux, qui sont ainsi mis de rang, 
et Foreille qui n'y est pas accoustumee, ne les peut 
souffrir. Mais par vne raison contraire, elle n'est 
point oflensee de nos monosyllabes Francois, parce 
qu'elle y est accoustumee, et que non seu lenient il 
n'y a point de rudesse a en joindre plusieurs ensem- 
ble : mais il y a mesme de la douceur, puis que Ton 
en fait des Vers tout entiers, et que celuy de M. de 
Malherbe, qu'on allegue pour cela, est vn des plus 

1 C'est, a mon avis, M. (TAblancourt. (Clefde CONRARD). 



224 REMARQUES 

doux et des plus coulans qu'il ayt jamais fails. Voicy 
le vers. 

Et moy, ie ne nois Tien quand ie ne la vois pas. 

II ne faut done faire aucun scmpule de laisser plu- 
sieurs monosyllabes ensemble, quand ils se rencon- 
trent. Ghaque Langue a ses proprietez et ses graces. 
II y a des preceptes communs a toutes les Langues, 
et d'autres qui sont particuliers a chacune. 

T. C. Plusieurs monosyllabes ensemble n'ont rien qui 
puisse blesser 1'oreille, et ce seroit un scrupule condamnable, 
que de faire difficulte de les employer, quand ils s'offrent na- 
turellement. 

A. F. On a este de 1'avis de M. de Vaugelas, qu'il ne faut 
faire aucun scrupule de mettre plusieurs monosyllabes en- 
semble, quand ils s'offrent naturellement. On finit la pluspart 
des billets que Ton escrit par cinq monosyllabes de suite, je 
suis tout a nous. On en pourroit ajouster cinq autres, et de 
tout mon cosur, sans que 1'oreille en fust offensec 1 . 



NAUIRE, ERREUR. 

Nauire, estoit feminin du temps d'Amyot, et Ton 
voit encore aux enseignes de Paris cette inscription, 
A la nanire, et non pas au Nauire. Neantmoins au- 
jourd'huy il est absolument masculin, et ce seroit vne 
faute de le faire des deux genres. G'est la metamor- 
phose d'Iphis; 

1 Quand plusieurs monosyllabes se suivent, ils se prononce- 
raient difficilement s'ils e" talent tous atones ou tous accentue's; les 
mots atones ont besoin d'etre soutenus par des mots accentufs; et 
des mots qui, pris isole~ment, seraient accentues, se soudent etroi- 
tement au mot suivant, qui prend seul 1'accent. C'est ce melange 
de mots atones et accentuts qui fait 1'harmonie de ces vers de Ra- 
cine : 

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cceur. 

Au seul son de sa voix, la mer fuit, le ciel tremble. 

(A. CHA.SRANG, Grammaire franpaise, 24, rem. vi). 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 225 

Vota puer soluit qua foemina vouerat Iphis 1 . 

Au contraire, Amyot a tousjours fait erreur, mascu- 
lin, et aujourd'huy il n'est que feminin. 

T. C. Namre est demeure masculin, erreur feminin, et il 
n'y a presentment sur cela aucune contestation. 

A. F. Namre. est aujourd'huy masculin, et ce mot ne 
garde son ancien genre que lorsqu'on parle du vaisseau des 
Argonautes. On dit encore la namre Argo. Erreur est fe- 
minin. 



TOTJTE SORTE, et TOUTES SORTES. 

Toute sorte, se met d'ordinaire auec le singulier, 
comme,^ vous souhaite toute sorte de bonheur;^ toutes 
sortes, auec le pluriel, comme, Dieu tons preserue de 
toutes sortes de maux. On peut y prendre garde, quoy 
que ie ne croye pas que ce soit vne faute de confon- 
dre en cela le singulier auec le pluriel, ou le pluriel 
auec le singulier; Mais j'ay remarque que M. Coeffe- 
teau, et plusieurs autres, mettent tousjours le singu- 
lier auec le singulier, et le pluriel auec le pluriel. Vn 
de nos plus celebres Escriuains a dit, toutes autres 
sortes d'auantages, mais il est Men rude, et toute autre 
sorte d'auantage eust este, ce me semble, bien meil- 
leur. 

T. C. M. Menage souticnt que toute sorte est plus ele- 
gant mesme avec un pluriel, que toutes sortes, et qu'il faut 
dire, Dieu vous preserve de loute sorte de maux, plustost 
que de toutes sortes de maux. Les uns sont de son avis, 
et trouvent que toute sorte denote assez un pluriel, sans 
qu'il y faille ajouster une s. Les autres tiennent qu'on peut 
mcttre indifleremment toute sorte et toutes sortes avec un 
pluriel, comme, toute sorte d'avantage, toutes sorles de 
malheurs. Ce qui est certain, c'est qu'on ne peut mettre tou- 
tes sortes au pluriel avec un singulier, et qu'il faut dire, toute 

1 Ovide (Mttamorph. ix, 666 et suiv.) conte la metamorphose 
d'Iphis, dont Isis changea le sexe : de fille elle devint gargon. et 
cela a la veille du mariage. (A. C.) 

VAUGELAS. i. 15 



226 REMARQUES 

sorte de bonheur, et non pas toules sortes de bonJieur. Lc 
mesme M. Menage remarque fort bien que quand toute sorte 
est mis absolument, precede d'un relatif, il faut dire au plu- 
riel, toutes sortes, comme en parlant d'oiseaux, il y en a de 
toutes sortes. 

A. F. On pout mettre indifferemment toute sorte et toutes 
sortes avcc un genitif pluriel, comme toute sorte de malheur, 
toutes sortes d'animaux, mais avec un genitif singulier, il 
faut mettre toute sorte au singulier, je vous soufiaite toiite 
sorte de lonheur et non pas toutes sortes de bonheur. On crolt 
qu'avec le mot autre, il faut aussi mettre toute sorte au sin- 
gulier et dire, toute autre sorte d'avantage, I'eust Men mains 
flatte, plustost que toutes autres sortes d' wantages. On dit na- 
turcllement tout autre que vous I'auroit fasche en luy par- 
lant de la sorte, et non pas tous autres que vous I'auroient 
fasche. 



Premiere personne du present de VIndicatif. 

Elemple, ie croi$, ie fais, ie dis, ie crains, et ainsi 
des autres. Quelques-uns ont creu qu'il falloit oster Ys 
finale de la premiere personue, et escrife, ie croy, ie 
fay, ie dy, ie crain, etc., changeant Yi en ^, selou le 
genie de nostre langue, qui aime fort 1'vsage des y 
grecs a la fin de la pluspart des mots terminez en I, 
et 'qu'il falloit ecrire ainsi la premiere personne pour 
la distinguer d'auec la seconde, tu crois, tu fais, ludis, 
tu crains, etc. II est certain que la raison le voudroit, 
pour oster toute equiuoque, et pour la richesse et la 
beaut6 de la langue; mais on pratique le contrairei 
et Ton ne met point de difference ordinairement en* 
tre ces deux personnes. Aussi est-il mal aise qu'il 
en arriue aucun inconuenient, le sens estant inconti- 
nent entendu par le moyen de ce qui precede, et de 
ce qui suit ; Ce n'est pas que ce fust vne faute, quand 
on osteroit l'#, mais il est beaucoup mieux dc la met- 
tre tousjours dans la prose JQuelques Italiens, comme 
les Remains, et les Sienoi3, disent en parlant, io cre- 
deuo, a la premiere personne du preterit imparfait, 
pour la distinguer de la troisiesme, egli credeua, mais 



SUR LA LANGUE tfRAtfCOISE 227 

ies bons Autheurs, soil en prose, oil en vers n'obscr- 
uent point cela. 

Nos Poetes se seruent de 1'vn et de 1'aiitre a la fin 
du vers, pour la commodite de la rime ; M. de Mai* 
herbe a fait rimer au preterit parfait definy, couury^ 
auec lury. 

RTay-ie pas le coeur assets hatit, 
Etponr oser tout ce qu'il faut, 
Vn si grand desif de gloire, 
Que favois lors que ie conury 
D'exploits d'eternelle memoirs, 
Les plaines d' Argues, ei d'Infy ? 

C'est contre i'Vsage de nostre langue, qui ne le 
permet qu'a la premiere personne du present de 1'in- 
dicatif, et non pas aux autres temps. Aussi ne faut-il 
pas' en ceia suiure son exemple. 
/ A mon auis, ce qui a fait prendre 1'*, c'est que Ton 
a voulu euiter la frequente cacophonie que cette pre- 
miere personne faisoit auec tous Ies mots, qui cohi- 
mencent par vne voyelle, car pour eeux qui com- 
mencent par une consone, 1's, qui precede ne se pro-^ 
nonce point. Mais il ne s'agit pas d'exaitiiner s'il y a 
raison OU non, il suffit d'alleguer FVsage, qui ne 
souffre point de replique./On peut pourtant ajouster 
pour la defense de cet vsage, que c'est 1'ordinaire de 
toutes Ies langues, et que Ies Grecs auec toute 1'opu- 
lence, ou la licence de la leur, au pris de laquelle 
toutes Ies autres Sont paimres, ou retenuSS, ne lais- 
sent pas d'auoir ce mesme defaut, et plus soliuent 
que nous, puis que Ies duels du present de 1'indicatif 
sont semblables TOTCTETOV, TUTCTETOV, et qiie la premiere 
personne singuliere de 1'imparfait est semblable aussi 
a la troisieme pluriele, !TUT:TOV, gtuTttov, outre beau- 
coup d'autres temps qui se ressemblent encore. II est 
vray qu'ils ont vn accent bien different, mais 1'accent 
n'y fait rien : car du temps de Demosthene^ on ne Ies 
marquoit point, et ie doute fort qu'a parler, cela fust 
si sensible, que par la prononciation seule, on euitast 
1'equiuoque. 



228 REMARQUKS 

P. _ NOS Anciens osloient YS el le T aux trois personncs du 
preterit parfait defini, et en quelques aulres temps. Alain 
Charlier en sa Consolation des trois vcrlus, pag. 368. dit for- 
clouy pour forclouyt, c'est-a-dirc empecha, Seigneuri pour 
Seigneurit, c'est-a-dire domina, p. 4U7. Seyssel guerre Sy- 
riaque, c. i. p. 64. faisant parlcr Hannibal, dit je detruisi. 
Amadis, liv. 2. chap. 2. ditjte fu pour je fus. Calvin de meme 
je di, je conclu en son Institution liv. r. c. 3 i. 3. Ce que je 
debat, pour ce que je debats, c. 4. n. 4. Ainsi le couvry de 
Malherbe est en la maniere ancienne comme le fuat de Vir- 
gile. Et non-seulement les Poetcs, mais les Orateurs usent 
quelquefois de mots anciens,temoin le fretu de Ciceron, pour 
freto, el antistila prestresses, pour antistites, dans Aulugelle 
liv. 13. ch. 19. Et enfm quand on fera d'aussi beaux vers que 
ceux-la, il faut estre bien delicat, ou plustost injuste pour 
condamner une petite licence, qui d'ailleurs ue choque point 
1'orcille. 

T. C, Voici ce que M.Chapelain a observe sur cette Remar- 
que. Ce qui a fait prendre I'S aux premieres personnes de 
I'indicatif des verbes, c'est que la syllabe est longue, et que 
Z'S n'y est que pour la marque de sa longueur ; ce qui fait 
qu'on ne la prononce point, et ce sont les Poe'tes qui pour la 
commodite de la rime, I'ont faite court e ou breve contre sa 
naturelle prononciation; je croi, je doi,p<nwje crois, jedois. 
Cela se justifie par la facon d'escrire la premiere personne 
du preterit plus que par 'fait, je voudrois, je fcrois, que per- 
sonne n'ajamais escrit ni prononce, je voudroi, je feroi, parce 
que ces dernieres syllabes etant longues, onl besoin d'une S 
finale, pour marquer leur longueur. La raison est pareille 
pour le present, et si les Poe'tes y derogent, c'est pour la 
rime. Celle de je connoi, est enorme. 

11 est evident que c'est pour la rime seule que les Poetes 
se sont autorisez a oster Ys linale dan? je crois, je vois,je con- 
nois, j'aperfois, et dans quelques autres verbes de cette 
mcsme terminaison. C'est une licence qu'on leur a soufferte; 
mais elle ne doit point s'etcndre jusqu'aux verbes, faire, 
dire, craindre, prendre. Je croi qu'il faut toujours escrire a 
la premiere personne du present de Tindicatif de ces verbes, 
je fais, je dis,je crains, je prens, et jamais, je fai, je di, je 
crain, je prend. 

Quant a la premiere personne de 1'aoriste ou du preterit in- 
dcfini, elle a tousjours une s dans tous le verbes dont 1'inli- 
nilif n'est point en er. Je fis, je lus, je cueillis, j'appris,je 
courus. Ainsi Malherhc n'a pu faire imer je coucry avcc 



SUR LA LANGUE FRANgOISE 229 

Ycry, quo par line licence trcs-condamnable, puisqu'on ne 
pcut se dispenser de dire et d'cscrire, je couvris. 

A. F. Comme les premieres personnes du present de 
Tindicatif de tous les verbes qui ne terminent point cette 
premiere personne par un e muet sont longues, on est oblige 
d'y mettre un s pour faire sentir cette longueur. Ainsi il faut 
dir<\ je sais,je dis,je crains, jeprens, etc. ct non pasjte fay, 
je dy,je crain,je pren; plusieurs et sur tout les Poetes se 
dispensent de cette regie dans les verbes connoistre, apper- 
cevoir, croire, devoir, concevoir, et disent je connoy, j'ap- 
perfoy, je croy, je doy, je convoy. On peut aussi mettre une s 
a la fin de ces premieres personnes et A\rc.jeconnois,j'aj)- 
perQois, etc- Les verbes sf avoir et voir, ne prennent point d's 
a la premiere personne du present de 1'indicatif ; II faut dire, 
je s^ay et je voy. Je couvry, pour je couvris, est une licence 
que personne ne doit prendre. 



TROUVER, TREUVER, PROUVER, ESPROUVER, PLEUVOIR. 

Trouuer, et treuuer, sont tous deux bons, mais 
trouuer auec , est sans comparaison meilleur, que 
treuuer auec e. Nos Poetes neantmoius se seruent de 
1'vn et de 1'autre a la fin des vers pour la commodite 
de la rime ; Car ils font rimer trewue, auec neuue, 
comme trouue, auec louue. Mais en prose tous nos 
bons Autheurs escriuent, trouuer, auec o, et Ton ne le 
dit point autrement a la Gour. 11 en est de mesme de 
prouuer et d'esprouuer. Mais il faut dire, pleuuoir auec 
e, et non pas plouuoir, auec o. 

P. Treuver, a mon avis, est insupportable et en vers et 
en prose. 

T. C. Les Poetes qui disent treuver, preuver, epreuver, 
au lieu de trouver, prouver, eprouver, font une faute. Ils ne 
doivent point s'autorisera dire, Tetat ou je me treuve, pour 
faire rimer treuve avec neuve. Ce qui fait que quelques-uns 
se troMpent dans les verbes prouver et eprouoer, et qu'ils 
prononcent preuver et epreuver, c'cst qu'on dit, preuve et 
epreuve, qui sont deux noms substantifs. II y en a d'autres 
qui mettent et qui prononcent deux rr dans le futur de 



230 REMARQUES 

ver,je trouverrai, tit trouverras, il trouverra, commc aussi 
dans cet aulre temps qui en est forme, je trouverrois, tu 
trouverrois. etc, C'cst une faute qu'on doit eviter; il faut 
ecrire et prononcer, je trouvprai, tv> trouveras, je trouverois, 
tu tromerois, etc., avec un r soul. 

A. F, On a dit autrefois treuver, mais aujourd'hui on ne 
dit plus qiie trouver. Cos noms substantjfs preuve et epreuve, 
qui sont en usage, no scauroient autociscr personne a dire 
preuver et epreuver; \[ faut djre prouver et eprouver. Plou- 
voir no sc dit point du tout, il n'y a que pleuvoir qui soil eri 
usage. 



JjEi TITRJJ I}E, LA QUALITY DE. 

C'est vne faute tres-commune de finir vne lettre, 
par exemple, auec ces mots, me donnent la hardiesse 
deprendre le titre de, et puis Monsieur, ou Monseigneur^ 
ou Madame, en has, a 1'endroit ou Ton a accoustume" 
de le mettre, et en suite, wstre tres-humble seruiteur. 
De mesrne quaud on fmit,jpow meriter la gualittf de, 
et puis le reste, comme ie vjens de dire. II m'a sem- 
We tres-necessaire d'en faire vne remarque, a cause 
qu'vne infinite de gens y manquent, ne considerant 
pas qu'il n'y a aucune construction rpisonnable en 
cet agencejnent de mots. Car encore qu'on puisse 
dire que la preposition se rapporte droit a seruitcur, 
et que Jes mots de Monseigneitr, ou de Madame, ne 
sout la que par honneur, et par ciuilit6, si est-ce que 
cet arrangement, le titre ou la, qualite'de, Monseigneur^ 
vostre, etc., rompt toute la syntaxe et la construction 
des paroles. 

II y en a d'autres, qui manquent encore en cela, 
mais d'yne facon moins mauuaise, parce que la cons- 
truction s'y trouue. Ils niettent d.e, en bas apres Mon- 

1 Tout cela est tres-vray, et presenteraent on finit les lettres par 
je suis, Monsieur ou Madame, et c'est sans chercher comrae' autre- 
t'ois ces ri4iciiles cljeute^ sur Votve. sgrviteur. 11 BIJ est de mesme 
des Predjcateurs, que j'ai veus en ma jeune^se chercher ainsil^P* 
Maria par' tics dplours piieriles.. (Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 231 

sieur, ou Madame, comme la qualite, Monsieur, de, et 
plus bas, vostre ires-humble, etc, G'est encore vne au- 
tre faute toute semblable a la premiere, de finir par 
le datif a, comme, le vriasseure que vous ne refuserez 
pas cette faueur a, et en bas, Monsieur, et plus bas, 
votre tres-hupible, etc. 

II en est de inesme, quand on finit auec vne prepo- 
sition, comme scachant bien qrtil riy a rien que vous 
ne. voulussiez faire pour, et en bas, Monsieur, etc., faites 
moy Vhonneur de me tenir your, Monsieur, etc. Aucc 
par, de mesme, comme, il riy a, point de sendee, qui 
ne vous dome cdrerendu par, Monsieur, etc. G'est pour- 
quoy il n'y a que le nominatif et 1'accusatif dont on 
se puisse seruir a la fin d'vne lettre. Le nominatif, est 
celuy qui est le plus naturel, et le plus vsite, comme, 
ie suis, ou ie demeure, Monsieur, vostre, etc. L'accusa- 
tif, n'est pas si ordinaire, rnais il ne laisse pas d'avoir 
fort bonne grace, comme, faites-moy Vhonneur, de me 
croire, Monsieur, vostre, etc. N'accus,ez point de paresse, 
Monsieur, vostre, etc. 

T. C. M. Chapelain dit que ceux qui mettent de en bas 
apres Monsieur on Madame, ne font point de faute, mais 
qu'ils font moins bien que ceux qui tQurnent la fin de lours 
par le nominatif ou par 1'accusatif. 



A. F. M. dc Vaugelas a raison de dire que pour Men finir 
une lettre, on doit s'attacher a employer le nominatif ou du 
moins 1'accusatif. II en donne dcs examples: les autres ma- 
nieres de flair des lettres sont a eviter. On n'y est plus gueres 
embarrasse puisqu'orj n'escrit presque plus, que par billetg- 



, KT pUELLEj^Q^r QUELQUE; LANGUIR, PLUSTOST, 
SORTIR, RESTER. 

C'est vne faute familiere a toutes les Prouinces, 
qui sont de la Loire, de dire, par exeinple, quel me- 
rite que Von ait, il faut esire heureux, au lieu de dire, 
quelque merite que Von ait. Et c'est vne merueill, 
quand ceux qui parlent ainsi s'en corrigent, quelque 
sejour qu'ils. facent a Paris, ou a la Gour. Ge qui e 



232 REMARQUES 

cause qu'ils ne s'en corrigent point, c'est que le mot 
en soy est bon, et qu'ils ne pensent pas faillir d'en 
vser, ne considerant pas qu'il ne vaut rien en cet en- 
droit-la. Pour la mesme raison ceux du Languedoc, 
apres auoir este plusieurs annees a Paris, ne scau- 
roient s'empescher de dire, vous languissez, pour dire, 
v ous tons ennuyez, parce que languir est vn mot Fran- 
cois, qui est fort bon, pour signifier vne autre chose; 
mais qui ne vaut rien pour signifier cela. Us ne scau- 
roient s'empescher non plus de dire plustost, p'our 
auparauaut, comme, ie vous conteray Vaffaire, mais 
plustost ie me veux asseoir, au lieu de dire, mais aupa- 
rauanl ie me veux asseoir. Et cela leur arrive parce 
que plustost, est Francois, aiusi ils croient bien par- 
ler, ne sougeant pas que plustost, n'est point Fran- 
cois au sens auquel ils I'employent. De mesme vn 
Bourguignon qui aura este toute sa vie a la Cour, 
aura bien de la peine a ne dire pas sortir,po\iTpartir, 
comme ie sortis de Paris vn tel iour, pour atler a Dijon, 
au lieu de dire, ie partis de Paris, il est sorty, pour, il 
est party. Et cela, parce que sortir est vn bon mot 
Francois, mais non pas en cette signification. Ainsi 
les Normands ne se peuvent deflaire de leur rester, 
pour demeurer : comme, ie resteray icy tout VEste, 
pour dire, ie demewreray, a cause que rester est vn 
bon mot pour dire, estre de reste, mais non pas en ce 
sens-la. I'en dirois autant de toutes les autres Pro- 
uinces, et rapporterois de chacune plusieurs mots 
Francois dont ceux qui en sont, destourneut le vray 
vsage. Mais il suffira des exemples que ie viens de 
donner, pour les aduertir de ne se pas tromper en de 
certains mots, dont ils ne se deffient point, parce 
que ces mots-la sont Francois. Gar quand ils en di- 
sent vn qui ne Test pas, en quelque sens que ce soil, 

1 Je sortis de Paris.} On peut dire je sortis de Paris , non pas 
precis6ment pour je partis ; mais pour je quittai Paris. Dans les 
discours oratoires. on dit par exemple tres-eldgamment, parlant 
de la mort d'un Saint, C'est a ce jour qu'il est sorti de ce monde 
pour aller au Ciel ; et en cette phrase sortir est comme figure^ et 
beaucoup plus oraf.oire que partir. (Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 233 

on les reprend aussi-tost, et ils s'en corrigent, mais 
on leur laisse passer les autres, sans que la pluspart 
mesmes des Francois y prennent garde. 

Or il est encore plus aise de se tromper a mettre 
quel, ou quelle, pour quelque, qu'en tous les autres, 
parce que ce quel, ou quelle, semble respondre au qualis 
Latin, que Ton croiroit beaucoup plus propre pour 
signifier ce que Ton veut dire en 1'exemple que j'ay 
rapporte, et en ses semblables, que non pas quelque, 
qui paroist d'abord Yaliquis des Latins, lequel aliquis 
ne conuient nullement a exprimer ce que Ton entend, 
quand on dit, quelque merite que Von ayt, il faut estre 
heureux. 

Mais outre que 1'Vsage le veut ainsi, et qu'il n'y a 
point a raisonner, ny a repliquer sur cela, il y a 
encore vne raison a quoy Ton ne songe point, qui au- 
thorise cet vsage. G'est que le quelque, dont nous 
parlons, n'est pas simplement le qualis, ou I'aliquis 
des Latins, mais le qualiscumque, d'ou nostre quelque 
a este tire sans doute en ce sens-la. 

II y a vne exception digne de remarque; c'est qu'il 
faut mettre quel, ou quelle, et non pas quelque, quand 
il y a vn que immediatement apres quelque, comme il 
faut dire quelle que puisse estre la cause de sa disgrace, 
et non pas, quelque -que puisse estre la cause. Neant- 
moins vn de nos meilleurs Escriuains, et des plus 
eloquens du Barreau 1 , soustient* que quelque que 



1 M. Giry. (Clef de CONRARD). M.Giry, auquel, selon Con- 
rard, il aurait deja etc fait allusion avec eloge dans la Preface 
(p. 39),fut membre de 1'Academie francaise des sa f'ondation (1G36). 
II tut avocat general, et le cardinal Mazarin 1'admitdans son conseil 
particulier. li a traduit divers ouvrages de Cice'ron, de Tertullien, 
de Saint- Augustin, etc. Dans sa Liste de quelques gens de lettres 
fi-ancais vivants (4662), Chapelain dit : Personne n'escrit en fran- 

gois plus purement que luy, ny ne toiirne mieux une pe~riode 

Son style est net, mais sans nerfs et sans vivacite"..... Th. Cor- 
neille, dont Tautorite est sans doute Ghapelain, designe ici Patru ; 
Palru, comme on le voit dans la note suivante, ne fait pas difli- 
cult^ de se reconnaitre. et il le pouvait d'autant mieux qu'il s'agit 
ici d'une question de grammaire debattue entre lui et Vaugelas. 

(A. C.) 

* Je suis encore de cet avis, parce que 1'oreille, qui en ces 



234 REMARQUES 

puisse estre la cause, est aussi bien dit que quelle que 
puisse, etc., et trouve mesmes que le quelqwe est plus 
fort que quelle; mais bien que ie defere beaucoup a 
ses sentimens, et que j'aye appris force choses de 
luy, dontj'ay enricby ces Remarques, si est-ce qu'en 
cecy ie vois peu de gens de sou opinion JVailleurs, 
il demeure d'accord, que quelle, est bon, qui est tous- 
j ours vne exception considerable a la regie. Que si 
entre quelle et que il y a quelques syllabes qui les se- 
parent, alors il faut dirp, quelque, et iipn pas quelle, 
comroe, quelque en/fin que puisse estre la cause, et 11011 
pas qu$lie enfin que, puise estre la cause. De mesmc, 
quelque, dit-il, que puisse estre la cause, et non pas 



T. C. TT- C'est de M. Patru que parle M. dq Vaugelqs, quand 
il dit qu'un de meilleurs Ecrivains et des plus elpquens du 
Barregu, soustient que, quelque que puisse estre la cause, est 
aussi bien dit que quelle que puisse, etc. Je ne vois pcrsoime 
qui soil de son sentiment. M. de la Mothe le Vaycr dit quo s'il 
y a une cacophonie a eviter dans notrc Langue, c'est cclle de 
quelque que puisse estre. II a raison de la coridamner ; mais 
elle ne peut avoir lieu, puisqu'on ne soauroit douter qu'il m 
faille dire, quelle que puisne estre la cause de sa disgrace, ej 
non pas, quelque que puisse estre, etc,; car pourquoi quelque 
au lieu dp quelle, quand mesme il y aqroit quelques syllabes 
entre quelle et que, conime dans les excmplcs rappprtez, ou 
,je suis persuade qu'il faudroit dire, quelle en/in que puisse 
estre la cause ; quelle, dit-il, que puisse estre la, cause, et non 
pas , quelque enfin que puisse estre la cause ; quelque, dit-il, 
que puisse estre to, caused Ce qui a pu tromper M. de Vau- 
gelas, c'est qu'il n'a pas pris garde a la difference qu'il y a, 
entre quelque employe dans cette phrase, q^lelque merite que 
I'on ait, et quelque employe dans cette autre phrase, quel 
que soil son merite., Dans. 1 premjere quelque es,t un seul 
mot qui signifie le qualiscunque des Latins, cpmme il 1'a for^ 

phrases gst accoustumee a quelqwe, se gent choquer de quello, d[uj 
ne signifie point ca qitaliscuwque, coinmQ fait quelque; et en ces 
naapicrfis (Je parler c est q^aliscunque qu'on veiit dire ; et neant- 
moins je pe pondamne pas qwlla, parce -que notrp Mteur 1'ap- 
prouve, et ,que quelques-uns de nos bons Escrivains en usent. 

(Note de 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 235 

bien remarque, ct qui par consequent a un pluriel, quelques 
avantages qu'il possede; mais dans Tautre phrase, quel que 
soit son merite, co quel que n'est pas un seul mot. (Ten 
sent deux, quel et que, dont il n'y a que le premier qui se 
decline, et qui change de genre et de nombre; car on ne 
dira pas, quelques saient ses avantages, comme qn dit, 
quelques, avantages qu'il possede, mais quels, que soienj 
ses avantages. Ainsi ce n'est v&squelque qui se decline, mais 
seulement quel, qui repond au qualis Latin. Comme il change 
de nombre, quel que soit son merite, quels que soient ses 
avantages, il change aussi de genre dans Tun et Pautre 
nombre, quelle qu'en soit la cause, quelles que soient ses 
maximes, et un mot mis entre quelle ou quelles et que, ne 
dojt pas les faire changer en quelque et quelques, et obligor 
a dire contre la bonne construction, quelque enfln qu'en soit la 
cau.se ; quelques enfln que s.oient ses maximes. 

A. F. Qn ne scaurojt dire, quel merite que Von $it, pou.r 
quelque merite que Ton ait. C'cst le Qualiscumqiw, et non 
pas le Qualis ou VAliquisdcs Latins; mais dans cej,te phrase. 
quelle que soit la cause de ses malheurs, c'est le qualis des 
Latins, et 1'on ne pent dire quelque soit la cause de ses mal- 
heurs. Quand on dit avec un norn masculin, quel que soit son 
merite, ce quel que n'est pas un seul mot, e'en sont deux 
qui sc suivent, quel et que, et pour le coanoistre, on n'a qu'a 
mettre un nom substantif masculin au pluriel, on ne dira pas, 
quelques soient les avantages, en ne faisant qu'un seul mof 
de quelques; il faut dire quels qiie soient les avantages : 
quels est le pluriel de quel, et par consequent un mot parti- 
culier qui precede que. L'Academie n'a point este du senti- 
ment de M. de Vaugelas qui veut que lorsqu'entre quelle et 
que il y a quelques syllabes qui les separent on disc quelque^ 
et non pas quelle que : Elle croit que c'est mal parler que de 
dire, quelque enfln, quelque, dit-il, que puisse estre la cause, 
et qu'il fauL dire, quelle enfln, quelle, dit-il, que puisse esire. 
la cause. 

Languir, plustost, ct sortir, pour dire, s'ennuyer, aupa- 
ravant, et partir^ sont des manieres de parier qu'elle n'ad- 
met point. Hester pour dire sejourner, demeurer quelque 
temps en un endroit, cst usite dans la conversation. Us res- 
terent la plus de liuit jours. 



236 REMARQUES 



ARRIVE QU'IL FUT, ARRIVE QU'IL ESTOIT, MARRI QU'IL 
ESTOIT. 

Toutes ces facons de parler ne valent rien, quoy 
qu'vne infinite de gens s'en seruent, et en parlant, et 
en escriuant. ku lieu de dire, arriue qu'il fut, arriue 
qu'il estoit, il faut dire estant arriue; il exprime tous 
les deux, ou bien, comme il fut arriue, comme il 
estoit arriue. Et au lieu de marri qu'il estoit, il faut 
dire estant marri, ou marri, tout seul. Ge qui appa- 
remment est cause d'vne phrase si mauuaise, c'est 
que nous en auons d'autres en nostre langue, fort 
approchantes decelle-la, qui sont tres-bonnes et tres- 
elegantes. Par exemple, tout malade, tout afflige quii 
estoit, il ne laissa pas d'aller, et au feminin, toute 
affligfa qu'elle estoit, etc. de mesme au pluriel. Telle- 
ment qu'auec ce mot, tout, en tout genre et en tout 
nombre, et son adjectif qui le suit immediatemeut, 
cette facon de parler est extremement pure 1 , et Fran- 
goise. On s'en sert encore d'vne autre facon avecainsi, 
comme, il receut quantiU de coups, et ainsi Hesse qu'il 
estoit, se mnt -presenter au Senat. II est vray qu'il y a 
de certains endroits, ou il y a fort bonne grace, et ou 
mesme il est necessaire, comme en 1'exemple que ie 
viens de donner; mais il y en a d'autres ou Ton s'en 
peut passer, quoy que rarement ; ce que 1'on ne pent 
pas dire de tout, auec 1'adjectif, car il faut necessai- 
rement en ce sens la ajouster qu'il estoit, ou qu'il fut, 
ou d'autres temps, selon ce qui precede, ou ce qui 
suit. 

II se dit aussi quelquefois auec comme, par exem- 
ple, II s'informoit si Alexandre, et comme vainqueur, et 
comme jeune Prince qu'il estoit, riauoit rien attentecontre 
les Princesses. Quelques-vns neantmoins croyent qu'il 
est encore plus elegant de supprimer qu'il estoit etde 
dire, si Alexandre, et comme vainqueur, et comme jeune 
Prince, n'auoit rien attente*. 

'et'. Cela est vray. (Note de PATRU.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 231 

On dit encore fort elegamment, le malheureux qu'il 
est, la malheiireuse qu'elle est, n'a pas settlement, etc. 
Mais il faut que ce soit tousjours auec le present du 
verbe substantif ; car on ne diragueres, lemalheureux 
qu'il estoit ', el jamais le malheureux qu'il fut. 

P. Cette facon de parler, marri qu'il elait, n'est pas ab- 
solumcnt mauvaise. II cst vray qu'elle est un pcu vieille, et 
par cette raison il en faut user avec jugcment. Mon Plaidoyer 
pour les Bcnedictins, detachez qu'ils estoient de toutes Us 
choses humaines, au lieu de dire, comme Us estoient detachez 
de, et c'est parce qu'il est plus soustenu. II en est de mesme 
de la premiere ; car il y a des endroits, ou arrive qu'il fut^ 
ou bien arrive qu'il est, pourroient trouver leur place ; pour 
arrive qu'il estoit, je suis de 1'avis de 1'Auteur. Amyot, vie 
de Ciceron n. 2, dit arrive qu'il fut a Athenes; n. 10. arrive 
qu'il y fut, et ainsi souvent dans une narration pressee, on 
pourroit dire arrive qu'il est, il va chercher, etc. et cela ex- 
prime mieux la passion que si on disoit, aussi-tost qu'il est 
arrive; mais il le faut tousjours dire avec le present du verbe 
substantif, et point autrement. 

T. G. On m'a appris qu'aucun de ccux qui escrivent bien, 
ne se sort plus de ces manieres de parler, arrive qu'il 
fut, arrive qu'il estoit, et que quand on tourne la phrase, 
il est mieux de dire, lorsqu'il fut arrive, que comme il fut 
arrive, la particule comme faisant une expression basse en 
cet endroit. On dira bien, comme il arrivoit, parce que comme 
dans cette derniere phrase semble marquer mieux 1'instant 
mesme de 1'arrivee, que si on disoit, lorsque. On ne dit plus 
dans le beau stile, ainsi Hesse qu'il estoit, pour blesse comme 
il estoit, non plus que comme vainqueur et comme jeune 
Prince qu'il estoit. II 1'aut dire simplement, comme vainqueur 
et comme jeune Prince. C'est le sentiment de M. Chapelain, 
dont voici les termes : Cet ainsi blesse qu'il estoit, aura lien 
de la peine a passer malgve I'autorite de M. Coeffeteau, qui 
s'en est servi. La vraye phrase est, blesse comme il estoit. 
M. de la Motlie le Vayer ne peut souffrir qu'en trouvant bon, 
le malheureux qu'il est, on condamne le malheureux qu'il 
estoit. Je ne croi pas qu'on parlast mal en disant, le malheu- 
reux qu'il estoit, ne pouvoit trouver de soulagement a sa 

1 II se pourroit dire d'un homme qui seroit mort. 

(Note de PATRU.) 



238 REMARQUBS 

doulmr. II est certain qu'on no sfcaufoit dire, le vnalheureiix 
qriil fut, pafce que cettc facon de parlor demahde tousjours 
un temps present ou un imparfait, qiii n'est pas un temps 
tout a fait passe. 

A. F. Arrive qu'il fut, marri qu'il estoit, sont des phrases 
qui vieillissent. 11 faut dire lorsqu'il fut arrive* ou estant 
arrive. On a aussi condamne celle-ci, et ains'i blesse qu'il 
estoit; il faut dire, et tout blesse qu'il estoit. Dans cette 
phrase, il s'in forma si Alexandre, et comme vainqueur, et 
comme jeune Prince qu'il estoit t ces derniers mots qu'il 
estoit) sont redondans. On croit qu'il y a dcs cas oil Ton di- 
roit avec elegance le malheureuo) qu'il estoit, de mesmc 
qu'on dit au present, le malheureux qu'il est, comme en ccttc 
phrase, le malheureuso qu'il estoit ne songeoit pas qu'en di- 
sant cela, il parloit centre luy mesme. 



Trois infinitifs de stoite. 

Us ne sont pas tousjours vicieux, ny n'ont pas tous- 
jours mauuaise grace, par exemple, le Roy veut aller 
faire sentir aux rebelles la puissance de ses armes^ ie 
ne trouue rien tjui me cheque en cette facon de pdr- 
lef : mais quatre infinitifs de suite, veritablement au*- 
roient Men de la peine a passer. Neantmoins vn do 
nos meilleurs Autheurs a escrit, encore qu'it se fust 
vanU de vouloir aller faire sentir a ces peuples la puis- 
sance des armes Romaines. Ge qui peut sauuer cela, 
c'est la na'ifuete du langage, laquelle selon mon sens, 
est capable de couurir beaucoup de default, et peut- 
estre mesmes d'empescher que ce ne soient des dd-- 
fauts. 

P* =- Encore qu'il 8e futt vante" de vouloir> etc. Rien & mon 
avis ne scatiroit falro passer ces quatre infinitifs mis de suite : 
1'excmple est apparemment dc Coeffeteau, qui s0 sect souveht 
de rinflnitif vouloir^ et le joint a d'autres Infmitifs : mais cette 
faQon de parler par vouloir, ou par les autres temps do ce 
verbe avcc dcs infinitifs a leur suite, cst trainantc : ici il fal- 
loit dire, encore qu'il se fust vante, qu'il iroit faire sentir, etc. 

A. F. Comme il y a plusieurs verbes qui se mettent a Tin- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 239 

llriitif ap>6s faire, COmnlc faire s^aroir, fuire sentir, faire 
connoistre, Parrangement des Irois infinitifs dotit parle M. tie 
Vaugelas est fort en usage. Ainsi, on ne pcut trouver rien de 
ridicule dans la phrase qu'il propose, non plus quo dans 
celtes-cy ; il croyoit poUvoir faire changer de sentiment a 
son frere, il partit poUr aller faire sf avoir ana; habitans. 
Quatre infinitifs de suite n'ont pas bonne grace, cependant ils 
poun'oieiit cstre souilerts dans cette phrase, il espere estre 
en estat dans pett de jours depouvoir aller faire payer les 
contributions aux ennemis. 



L'UN ET L'AUTRE. 

On les met et auec le singulier, et auec le plurie-1. 
Tous nos bons Autheurs sont pleins d'exemples pour 
cela, et il est egalement bien dit, Vvn et I'autre vows a 
obligd, et, Vvn et Vautre tous ont obligd. Auec ny, c'est 
encore de mesme, comrae ny I'tn ny Vautre ne vaut 
rien, et, ny Vvn ny I'auire ne valent rien. 

T. C. M. Ghapelain dit que I'un et I'autre est plus ele- 
gant avec le singulicr. II me scmble que cela est plus dans 
1'usage. 

A. F. Quelques uns ont cru quo I'un et I'autre se met- 
tent plustost avec le singulier qu'avec le pluriel. Ils n'ont pas 
pourtant blasme le pluriel. Ny I'un ny I'autre s'employe 
egalement bien avec les deux nombres. 



DAMOISELLE, MADAMOISELLE. 

L'on ne parle plus,- ni 1'on escrit plus alflsi ; II faut 
dire, Demoiselle, et Mademoiselle > auec vn e^ apres lerf, 
G'est que Te, est beaucoup plus doux que Ya i et 
comme nostre langue se perfectionne tous les jours, 
elle cherche vne de ses plus grandes perfections dans 
la douceur. II y en a qui escriuent, Madmoiselle, sans 
aucune voyelle entre le rf, et I'm, mais cela est tres- 
mal. 



240 REMA.RQUES 

P. Parlant d'un homme, on dit Damoiseau et Damoisel. 
Pour Damoiseau il ne se dit plus qu'en raillerie ; Ce Damoi- 
seau dit gu'il a le museau de Cocce'ius Nerva, et signifle un 
homme qui fait le beau et le damcret. Mais on dit Damoisel de 
Commercy, c'est-a-dire, le Seigneur. Marot en son Epistre aux 
Dames de Paris, p. 107, Avez-vous done les cceurs moins 
damoiseaux, c'est-a-dire, plus sauvages, moins humains, ou 
tendres. Le Damoisel de la mer, au second vol. d'Amadis, 
c'est Amadis, et sigriifle un jeune gentilhomme. Au resle on 
dit encore au Palais, et en plaidant et dans les escritures, da- 
moiselle, et ils se disent ordinairement avec 1'article la, par 
exemple, la damoiselle de Glory; mais on n'y dit plus Mada- 
moiselle, et il y a esperance que le Barreau avec le temps se 
corrigera de Damoiselle. 

A. F. On nc dit plus Madamoiselle, on prononce asscz 
souvcnt Madmoiselle dans la conversation, mais quand on 
1'escrit, il faut tousjours mettrc un e, apres le d. On dit qu'iine 
ftlle est Demoiselle, Men Demoiselle, pour dire qu'elle cst 
d'une famille noble. Quand on parle d'une fille dans un acte 
public, ou dans un billet d'enterrement, on dit Damoiselle et 
non Demoiselle. Fut presente Damoiselle Marie N. Vous 
estes priez d'assister au convoy de Damoiselle, etc. 



N'EN POUVOIR MAI'S. 

Gette facon de parler est ordinaire a la Cour, mais 
elle est bien basse pour s'en servir en escriuant, si ce 
n'est en Satyre, en Comedie, ou en Epigramme, qui 
sont les trois genres d'escrire les plus bas, et encore 
faut-il que ce soil dans le Burlesque. Neantmoins 
M. de Malherbe en a souuent vse", parcequ'il affectoit 
en sa parole toutes ces phrases populaires, pour faire 
esclater dauantage, comme ie crois, la magnificence 
de son style poetique, par la comparaison de deux 
genres si diKerens.Ceux quirienpouuoient mais, dit-il, 
furent mis a la question. lamais M. Coeffeteau ne s'en 
est serui. Ge mais vient de magis. 

T. C. M. Menage trouve cette facon de parler tres-natu- 
relle et tres-Francoise. II avoue qu'elle n'est plus dubaut stile: 
mais il ne dcmcurc pas d'accord qu'elle ne soit plus quo du 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 241 

stile burlesque. II dit qu'elle peut eslre employee on prose dans 
des lettres familieres, et en vers, dans dcs Satyres, dans des 
Comedies, et particulierement dans des Epigrammes. II est 
certain qu'ellc n'entre plus dans le stile serieux. 11 ajoute que 
ce mot de mais vcnant du Latin m'affis, comme 1'a dit M. de 
Vaugelas, je n'en puis mais, c'est comme si on disoit, je ne 
puis faire davantage en cela que ce quefai fait; ainsi ay ant 
fait tout ce que j'aipu pour empescher que celan'arrivast,je 
ne suis pas cause que cela soit arrive. II remarque la-dessus 
que nous avons dans notre Langue plusieurs autres facons de 
parlor elliptiques, allez, el ne mettez gueres, pour dire, et ne 
mettez gueres de temps que vous ne reveniez ; autanl qu : il 
en pourroit dans une coque d'ceuf, c'est-a-dire qu'il en pour- 
roit tenir. 

A. F. C'est seulement dans le stile familier qu'on peut 
se servir de cette maniere de parler. Cette particule mais est 
une espece d'adverbe qui ne se joint qu'avec le verbe pouvoir 
precede d'une negation, si ce n'est qu'on interroge, s'il a man- 
que de prudence, en puis-je mais ? 



Nettete de construction. 

Exemple, scachant auec combien d'affection elle se 
daignera porter pour mes interests, et embrasser le soin 
de mes affaires. le dis que cette construction n'est pas 
nette, et qu'il faut dire, elle daignera se porter, et non 
pas, elle se daignera porter, afin que daignera se rap- 
porte nettement a la construction des deux verbes 
suiuans, porter et embrasser; Gar se daignera auec 
embrasser, ne se peut construire. Peut-estre que. quel- 
ques-vns negligeront cet auis, comme vn vain scru- 
pule, auquel il ne se faut pas arrester ; mais ils ne 
peuuent nier auecque raison, que la construction ne 
soit incomparablement meilleure de la facon que ie 
dis, et il faut tousjours faire en toutes cboses, ce qui 
est le mieux. On ne scauroit, ce me semble, auoir 
assez de soin de la nettet6 du stile, car elle contribue 
infiniment a la clarte, qui est la principale partie de 
roraison,eta outre cela, beaucoup d'autres auantages 
dont it'est parle en son lieu, oil nous traittons de la 

YAUGELAS. I. 16 



242 REMARQUES 

difference qri'il y a entre la purete et la nettete du 
stile. 

P. L,a rejnarqup pst vraye, mais ayep la correction la 
construction ne laisse pas d'estre mauvaise ; car deux verbes 
regis par ua autre vcrbe dqjvent es,tre de niesjne nature : ipi 
se porter est neutre passif, ewbrasser est actif. II falloit done 
dire elle daignera se porter pour mes interests, et se charycr 
du sain de mes affaires. Ou'sj qn YQuloit retenir le mot em- 
brasser, il fallqit dire elle daignera porter 014 prendre mes 
interests, et embrasser le soin de mes affaires. 

A. F. On ne scaurqit negligep Tavis de M- de Vaugelas 
comme un vain scrupule. Quand le pronom se estmj^ dovuiit 
les verbes daigner, pouvoir, et autres semblables, et qu'il 
suit dps inliniUfs joints ensemble par la conjqnction et, il 
faut que cps deux infinitifs gqqvernent egalenipnt le ppqqqro 
comme en cet exemple, elle ne se peut consoler ny rej.Qitir ; 
encore seroil-il mieux de repeter se en nipttaut Ip premier se 
apres le verbe^w^ ellene pent ny se cojus.Qler ny W rejawr; 
mais quand se n'a aucun rapport au second verbe, c'est une 
faute que do le mettre devant peut, ct de dire par exemple 
elle ne se peut, consoler, ny recevoir les avis de ceux qui luy 
parlent. 11 faut dire, elle ne peut se consoler, ny recevoir, etc. 



Les noms propres, et autres termines en EN. 

Dppuis peu d'anqees seulepapnt, nous faispns ter- 
n^iner ei> 0$, la plusparf. 4es noms propres, et plu- 
sieurs a^tres tirez du Latiji, pti il y a yr^ <?, et qui en 
l-atin finisspnt en anus, cqinrnp Von disoit ^utrpfqis 
Tertullfon, Quintilian, sqint Cyprian, parce. qii'U^ 
vienneijt du Latin Tertulliamis, <Quintiliani{$ , Cypria- 
nus;uinis aujourd'huy Ton prononce et 1'pn esprit 
Tertpllien, Quintilien, saint Cyprien, efc. ou bien, il 
faut ains| fajre 1^ Remarque ; Tqus }ps noms pi-ppn-s, 
et plusieurs autres d'vne ^utre pature, yenans du 
Latin, PU de quelque aut-re }angue, qu| n^ettent yn a, 
en la penultiesme syllabe de ce ppm la, changent cet 
a, en e, quand on les fait Francois, pourucu qu'il y 
a,yt yne voyelJe immediatement deuant If; pqmme de 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 243 

Tertullianus, nous disons Jertullien, parce qu'il y a 
vn i devant IV, de Cyprianus, Cyprien, et de Titiano, 
ce fameux Peintre Italien, nous disons Titien, comme 
& Italian o, nous auons fait Italien. DU temps de 
M. Goeffeteau on disoit Us Pretorians, et il 1'a tous- 
jours escrit ainsi, au lieu de dire Pretoriens. 

Nous disons aussi Caldeen et non pas Caldean, parce 
ce qu'il y a vne voyelle deuant le dernier e, a scauoir 
vn autre e. De mesme Lerneen, Nemeen, et non pas 
Lernean, Nemean, comme nos anciens Poetes qnt ac- 
coustume de les nommer, et plusieurs autres de cette 
espece. le ne donne des exemples que 'de Ye, et deYi, 
qu'i precedent \e, joint a Yn, parce qu'il n'y a guercs 
de mots, crui ayent vn a, vn o, ou vn u, deuant la . 
syllabe finale en ; Et ceux qui ont vn #, comme Caen, 
vil|e de T^ormandie, n'ont pas Fa, comme voyelle, 
inais comme faisant vqe dipjit]iongue imprqpre auec 
Ve : q^i suit, tellement que les deux voyelles ne font 
qu'vne syllabe, et i'on ne prononce pas Caen en deux 
syllabes, mais Caen en vne seule, qui de plus, prend 
le son de Va, et non pas de !'<?, e't se prononce Can, 
comme s'il n'y auoit point d'e. 

II faut done pour prononcer en, en la derniere syl- 
labe des mots, que la voyelle qui la precede soit d'yne 
syllabe distincte et separee de la derniere en. Et ce 
que j'ay dit des voyelles, s'entend aussi des diph- 
thongues, comme en ces deux mots, payen, moyen, etc. 
mais aux mots qui n'ont ny voyelle, ny diphthongue 
deuant les deux lettres finales, il faut prononcer et 
escrire, , etnonpas^, comme nous disons Trajan, 
Sejan, et non pas, Trajefy, Sejen, parce que Yi qui va 
deuant 1'a, estconsonne, et non pas voyelle. De mesme 
nous disons Titan, Tristan, et non pas, Titen ny 
Tristen, et ainsi de tous les autres. 

le ne pense pas que cette Reigle des voyelles ou 
des diphthongues deuant en, final, souffre gueres d'ex- 
ceptiqns. II est vray, qu'qn nomme Arrian, FAutUeur 
Grec qui a escrit les guerres d'Alexandre, et qui est 
aujourd'buy plus celebre en France par son Traduc- 
teur, que par luy mesme, le Francois ayant surpasse 



2 14 REMARQUES 

le Grec, et s'estant acquis la gloire dont 1'autre s'est 
vainement vante 1 . On nomine encore Arriati, vn des 
principaux disciples d'Epictete, qui selon 1'opinion de 
plusieurs n'est pas celuy dont nous venons de parler, 
et Ton nomme 1'vn et 1'autre Arrian et non pas Ar- 
rien, pour faire difference entre cet Autheur et vn Ar- 
rien c'est-a-dire, de la secte d'Arrius, quoy que quel- 
ques-vns seroient d'auis, que nonobstant 1'equiuoque 
on dit tousjours Arrien. et jamais Arrian, tant il est 
veritable que cette terminaison ian, semble estrangere 
et s'accommode peu a nostre langue. G'est sans doute, 
comme ie 1'ay remarque en diuers lieux, que Ye est 
une voyelle beaucoup plus douce que l', et que nous 
changeons volontiers cette derniere en 1'autre. 

T. C. M. de Vaugelas n'excepte qu' Arrian , Auteur Grec, 
des noms propres qu'il faut termirier en en, quand un i voyelle 
precede cette derniere syllabe. M. Menage a fort bien remar- 
que qu'on dit encore, Ammian, Appian, Elian, Oppian, et 
non pas,. Ammien, Appien, Elien, Oppien. 11 y en a pourtant 
quelques-uns qui croyent que Ton peut dire Elien. Sur ce que 
M. de Vaugelas ajouste qu'on dit Arrian, en parlant de 1'Au- 
teur Grec, et non Arrien, pour faire difference entre cet Auteur 
et un Arrien, c'est-a-dire, de la secte d'Arrius, M. Chapelain 
a ecrit que c'est Arius, et non Arrius *, et Arifn, et non 
Arrien; ce quiferoit une assez grande difference entre ces 
deux mols pour n'avoir pas besoin de mettre Yet, en Tun, et Ye 
en 1'autre, alin de les distinguer. II n'y a aucune difficulte pour 
1'orthographe ; mais cela n'est pas tout-a-fait sensible dans la 
prononciation, qui ne fait pas assez remarquer la double rr. 
En general on termine en iens tous les noms propres de ceux. 
qui sont de quelque secte. Ainsi on dit, les Nestoriens, les 
Eutychiens, les Macedoniens, etc. 

A. F. Quoy que M. de Vaugelas n'excepte qu' 'Arrian, 
Autheur Grec, de la regie qu'il a establie, la pluspart pronon- 
cent encore Appian, JJJlian, Ammian Marcellin, et Appian 

1 La traduction d : Arrien, par Perrot d'Ablancourt, venait de 
paraitre (1646). (A. C.) 

2 Chapelain avail raison. Arrius 6tait une maniere vicieuse 
d'ecrire Arius ("Apsio;). celebre heresiarque grec de la fin du 
in siecle de 1'ere chretienne. (A. C.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 245 

Alexandrin. On pro nonce Nabatheens et autres semhlables, de 
mesme que Chaldeens. On a este partage entre Europeens et 
Europeam. On jtrononce Chrestiens el Payens; la premiere 
syllabe de ce dernier nom appellatif, est pa et non pas pay, 
a quoy quelques-uns se trompent 1 . 



POUVOIR. 

On se sert de ce verbe d'vne facon bien estrange, 
mais qui neantmoins est si ordinaire a la Gour, qu'il 
est certain qu'elle est tres-Francoise. On dit en par- 
lant d'vne table, ou d'vn carrosse, il y pent huit per- 
sonnes, pour dire, il y a place pour huit personnes, ou 
il y peut tenir Twit personnes; Car asseurement quand 
on dit, il y peut huit personnes, on sous-entend le verbe 
tenir. Ainsi Ton dit, autant qu'il en pourroit dans mon 
ail; pour dire, autant qu'il en pourroit tenir dans mon 
ceil ; c'est-a-dire rien. II est vray que cette phrase est 
bien extraordinaire, et que dans les Prouinces de 
dela Loire, on a de la peine a la comprendre, mais elle 
est prise des Grecs, qui se seruent de leur 86v<xT<xi au 
mesme sens, etj'enay veu des exemples dans 1'vn 
de leurs meilleurs Autheurs, qui est Lucien. Neant- 
moins encore qu'on le die en parlant, on ne 1'escrit 
point dans le beau stile, mais seulement dans le 
stile has. 

T. C. Le verbe tenir, qui est toujours sous-entendu dans 
ces facons de parler, II y peut huit personnes, autant qu'il 
en pourroit dans mon ceil, n'est pas moins extraordinaire dans 
sa construction et dans sa signification que le verbe pouvoir. 
II est a la place de contenir, etmis a 1'actif au lieu d'estre mis 
au passif. II y peut tenir huil pwsonnes, pour huit personnes 
y peuvent estre contenues; autant qu'il en pourroit dans mon 
ceil, au lieu de, autant qu'il en pourroit estre contenu dans 
mon ceil. C'est une des significations du verbe tenir. Cette 
bouteilles tient trois pintes, pour dire, 'peut contenir trois 
pintes. 

1 L' Academic aurait pu, a 1'appui de son observation, donner 
l'6tymologie du mot pa-yen (pa-gan-wm). (A. C.) 



246 REMARQUES 

A. F. L'usage a si bien authorise la maniere dont M. de 
Vaugelas a employe le verbe pouvoir dans Ctte Remarque, 
quelle n'a plus rieh d'extraordinaire. 



Si apres VINT ET VN, il faut mettre vn pluriel 
ou vn singulier. 

Par exemple, on demande; si vint et vn sttcles est 
bien dit, ou s'il faut dire, vint et vn siecle. I'ay veu 
agiter cette question dans vne grande compagnie, 
tres-capable d'en juger. Les vns au commencement 
estoient pour le singulier, les autres pour le pluriel. 
Ceux qui tenoient qu'il falloit dire siecle, alleguoient 
vn exemple qui fermoit la bouche au parti contraire, 
a scauoir que Ton dit et que Ton escrit asseufement, 
vint et vn an, et non pas vint et vn ans, ny vint et vne 
annees. Les autres opposoient un aiitre exemple a ce- 
luy-cy, et qui n'est pas moins fort ; que Ton dit, et 
que Ton escrit, il y a vint et vn ckeua,u&, et non pas 
il y a vint et vn cheual. Ces deux exemples formerent 
un tiers parti, auquel a la fin les autres deux se ran- 
gerent, qui est, que tantost on met le singulier, et 
tantost le pluriel, selon que 1'oreille qu'il faut consul- 
ter en cela, le juge a propos. Neantmoins ny les vns 
ny les autres ne reuinrent pas si absolument a ce par- 
tage, que ceux qui croyoient d'abord qu'il falloit tous- 
jours ni'eitrele singulier, he creussent encore qu'il le 
falloit mettre beaucbup plUs soiiuent qtle le pluriel, 
et que ies autres c[ui estoient pour le pluriel, ne 
creussent le contraire. Ceux-cy se vantoient d'auoir 
la raison de leur coste, parce que vint demandant sans 
doute le pluriel, il n'y a'point d'apparence^ que pour 
ajouster encore vn a vint, et augmenior le nombrc, il 
prenne vne nature singuliere ; quie cela rejiugne ati 
sensc'ommun. Les autres alleguantrVsagie, le Sotnic- 
rain des langues, ne laissoient plus rien a dire I'd 
Raison, si ce n'est qu'elle ne demeuroit pas d'accord 
de cet Vsage. Et voicy comhie ceux qiii estoient pour 
le singulier prouuoient que 1'Vsage estoit pour eux. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 247 

'Oh n'e dit point en parlant vint et vn homines, tint e< 
vne'femmes, cent et vneperles. Les autres repliquoient 
que ce n'estoit pas, qukommes, femmes, et perles, ne 
fussent la au pluriel, mais que 1'*, finale ne se pro- 
nonce point en nostre langue* et que c'estoit ce quiles 
trompoit. G'est veritablement la source et la cause du 
doute, qui a donne lieu a la dispute, car si Ton estoit 
bien asseure de 1'Vsage, il n'y auroit point a douter, 
ses arrests estant decisifs^ mais tout consiste en la 
question de fait, de scauoir si c'est 1'Vsage ou non. 
Or est-il que ce, qui empesche certainement de le sca- 
uoir, c'est que les s finales qui font nos piuriels, ne 
se prononcunl point, les deux honibres se proiion- 
cent d'vne mesme lacon, et par ce moyen 1'oreille ne 
peut discerner 1'vn d'auec 1'autre, ny recohrioistre 
1'Vsage. 11 y a plaisir quelquefois d'examiner et de 
descouurir, pourquoy on esl en doute de FVsage 
en de certaines facons de parler. 

T. G. M. Menage dit que la Cours'etant trouvee partagee 
en Ire mngt et cheval et vingt et un chevaux, on cousulta 
Messieurs de 1' Academic Franchise, qui deciderent, confor- 
mement a la remarque de M. de Vaugelas, qu'il fallait dire, 
vingt et iw chevaux. Quoiqu'il ne soit pas de leur sentiment, 
a cause qu'on dit^ trente et unjour, vingt et un an, vingt et 
un ecu, etc., il avoue que cette question en ay ant fait propo- 
ser une aulre dans TAcademie qui se tient chez lui, ou Ton 
demanda si, quand il suivoit un adjectif apres vingt et un che- 
val, il falloit mettre cet adjectif au singulier et au pluriel; il ful 
decide qu'il falloit alors mettre chevaux au pluriel, et dire, II 
a vingt et un chevaux enharnachez\ et que dans vingt et un 
an le mot an devait demeurer au singulier, quoi qu'on mit 
Tadjectif au plurielj II a vingt et un an accomplis. On dit de 
meme, II y a quai-ante 'et un jour passez ; wild trente et un 
ecu bien comptez. 

A. F. Quand on dit vingt et un siecle, ving et une pistole, 
I'orrilh- no pent distinguer si siecle et pistole sont au singu- 
lirr ou au pluriel. La question ne devieht sensible que quand 
on demande s41 Taut dire, il a vingt et un cheval ou vingt et 
un chevaux dans son Escurie: vingt et un cheval blesse tel- 
lement que tout d'une voix on a prefere vingt et un chevoMX. 
11 est certain qu'on &\\, vingt et un an, et TUsage 1'authorise. 



248 REMARQUES 

mais ce mesrae Usage veut que s'il suit un adjectif apres an 
on mette cet adjectif au pluriel. II a vingt etwi an accomplis 
et vingt et un an passez et non pas vingt et un an accom- 
pli ou passe. On dit de mesme ce mois a trente et un jour et 
non pas trente et un jours. Si on y joint un adjectif, il faut dire 
au pluriel, ily a trente et unjour passez qu'on n'a receu de 
ses lettres. 



POSSIBLE pour PEUT-ESTRE. 

Les vns 1'accusent d'estre bas, les autres d'estre 
vieux. Tant y a que pour vne raison, ou pour 1'autre, 
ceux qui veulent escrire poliment, ne feront pas mal 
de s'en abstenir. 

T. C. M. Chapelain dit qu'on peut douter que possible 
soil has ni vieux, et qu'il croit que c'est une elegance du stile 
mediocre qui sous-cntend, il est possible que cela soil, et qui 
comprend en un seul mot tout le sens de 1'expression sous- 
entendue. M. de la Mothe le Vayer, apres avoir soutenu quo 
toute laCour le dit, et que nosmeillcurs Ecrivains remploycnt 
ajouste qu'il se trouve dcs lieux ou possible est mieux place, 
mesmc dans le plus haul stile qucpeut-estre, soit pour eviter le 
mauvais son dans une repetition de plusieurs mots qui au- 
roient la mesme cadence ou terminaison, soit pour s'eloigner 
de peut ou d'estre, qui seroient trop proches, soit encore pour 
rendre la periode plus juste ou micux arrondie ; ce qui se prc- 
sentc fort souven'. M. Menage condamne possible aussi bien 
que M. de Vaugelas, et il dit ensuite que par aventure et 
d'aventure sont encore plus mauvais. Pour moi, j'avoue que 
je ferois un grand scrupulede fare possible, au lieu fopeut- 
estre. Par aventure ne vaut rien du tout. D'aventure au lieu 
depar hazard, est tout-a-fait has ; si d'aventure vous rencon- 
trez une telle personne, pour dire, si par hazard, etc. 

A. F. On ne doit jamais escrire possible au lieu tepeut- 
estre. Ce termc a vicilli, quoy que quelques-uns s'en servant 
dans la conversation; mais c'est une grande negligence qu'il 
faut tascher d'eviter, mesme dans le stile familier. 



SUR LA LANGUE FRANgOISE 2/i9 



OU LA DOUCEUR, OU LA FORCE LE FERA. 

On demande s'il farutdire, le fera, ou le feront*. Sans 
doute il faut dire, le fera au singulier ; Car comme 
c'est vne alternatiue, ou vne disjonctiue, il n'y a que 
Tvne des deux qui regisse le verbe, et ainsi il ne peut 
estre mis qu'au singulier. Neantmoins, vn de nos 
plus celebres Autheurs a escrit, peut-estre qu'vn jour 
ou la honte, ou I'occasion, ou Vexemple, leur donneront 
vn meilleur auis. Sur quoy ayant consulte diuerses 
personnes tres-scauantes en la langue, quelques-vns 
ont creu qu'il falloit dire, donnera, au singulier, a 
cause de la disjonctiue; les autres, que Ton pouuoit 
dire egalement bien donnera,, et donneront, au singu- 
lier et au pluriel, qui est la plus commune opinion, et 
les autres, que donneront au pluriel estoit plus ele- 
gant, que donnera *, a cause de cette accumulation de 
choses, qui presentant tant de faces differentes a la 
fois, porte 1'esprit au pluriel plustost qu'au singu- 
lier, quoy- que dans la rigueur de la Grammaire, il 
faudroit dire donnera. Mais quand il n'y a que deux 
disjonctiues, comme au premier exemple, ou la dou- 
ceur ou la force, il faut tousjours mettre le singulier 
sans exception 3 , et jamais le pluriel, soit que les 

1 Le fera et le feront sont tous deux bons ; quelquefois pourtant 
1'un est mieux que 1'autre, et 1'oreille en doit juger ; mais il y a 
des endroits oil il le faut necessairement dire au pluriel, comme 
toi ou moi le ferons. en cet endroit le fera ne seroit pas bien, et le 
ferai seroit plus ridicule. La remarque suivante sert a ce que je 
dis. ( Note de PATRU.) 

1 Je suis de ce sentiment, et donnera a mon avis ne vaudroit 
rien. (Note de PATRU.) 

3 Mettre le singulier sans exception.} Je ne suis pas de cet avis, 
je croi qu'on peut dire, ou la douceur ou la force le feront, aussi 
bien que le fera. On dit 1'un et 1'autre, et le fera et le feront. 
Voyez la remarque suivante. En ces i'acons de parler. 1'esprit et 
1'oreille se portent, ce semble, au pluriel plustost qu'au singulier. 
Si Titus ou Memus estoient a Paris, c'est ainsi qu'il faut dire, et 
non pas estoit a Paris, qui seroit mal dit. Tellement qu'en ces 
rencontres, il faut consulter 1'oreille. ( Note de PATRU .1 



250 REMARQUES 

deux soient opposez comme icy, ou qu'ils ne le soient 
pas. 

T. C. M. Chapclain observe fort Inert quo, quoiquMl y ait 
trois ou qliatre disjbnctives de suite a\l lied de deiix, la mul- 
titiide rie fdit pas que le regime du singulier se change pour 
le pluriel, puisque c'est tousjours disjonctive, et comme si Ton 
disoit, ou la honte vu I'occasion le fera. En matiere de dis- 
jonctives, pa ne s'arreste qu'au dernier nominatif, et c'est lui 
seul qui regit le verbe, 

A. F. Quoy quo M. de Vaugelas ail decide qu'il Taut dire, le 
fera au singulier, le phis grand ndtnbrc dcs voix. a ele pbur le 
pluriel, sans neantmoiris exClurc le singulier. On avoue qu'il 
li'y a (iu'Une dcs deux alterhatives Gii disjonctives qui t''egisse 
le vet-be, mais on pretend qu'ellris ne laissent pas d'offrir une 
idee dii pluriel qu'on tient preferable au singulier. On a alle- 
gue pour fortifier cette opinion qu'il faut dire, ou vous, on 
moi, notts irons; a quoy il a este respondu que lapersonue hi 
plus noble devoit seryir de nominatif au verbe, et qu'il esloil 
v'ray qu'bh ne pbuvoit parler autrcment, et que ce pronom 
MoiJ, obligeoit 'A mcttre nous, qui est son pluriel, mais tjue si 
oii employoit deux pcrsonnes, comme Pierre ou Paul, il Taut 
dire, pierce ou Paul ira pluslost que Pierre vu Paul iront . 
Enfln il a este decide que dans ces sortes dfi phrased on pou- 
voit se servir de Tun et de Tautrc nombre. 



Nl LA DOUCEUR, NI LA FORGE N'Y PEUT RIEN. 

Tous deux sont bons, li'y peut rien, et riy penuent 
rien, patde que le verbe se p'eut rappotter a 1'vn des 
deux separe de 1'autre, ou a tous les deux ensemble. 
FaimeroiS mieux neantmoins le mettre au pluriel 
qu'au singulier. 

T. C. II paroit plus naturel de mettre le verbe au pluriel, 
quand il est precede de deux norninatifs joints par la conjonc- 
tion ~ni, qui ne 'doit pas avoir moins ae force qu6 la conjonc- 
tion et, qui en joignant deux nominatifs, leur fait gouvet-ncr 
le \erlle au plUriel. C'est W rais'on p6u^ laquelle tblis cetix 'que 
j'ai bohsultez sont du sentiment dc M. de Vaugelns, et p refe- 
rent dails cctte phrase le pluriel au singulier. Us diserit que 
Tidee qiie les deux ni portent dans i'esprit, est effectivement 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 2ol 

conjonclivc, quoique les deux ni paroissent disjonctifs, dans 
1'expression, ni la douceur ni la force ne peuvenl rien, e'est- 
a-dirc, et la douceur et la force employees toutes deux en- 
semble, ne ^ivent men. Ainsi voila deux nominatifs qui se 
rapportent au verbe, et il doit estre mis au pluriel. tout aii 
cohtraire dans cette phrase, ou la douceur ou la force le 
fera, 1'idee cst disjonctive, si la douceur ne le fait pas, la 
force le fera, et le verbe n'estant selon le sens charge quo 
d'un nomihatif, est mis au singulicr. Ce qui fait connoistre 
qii'aiors ni est mis au lieu dc la conjonction et, et qu'il a la 
memo force, c'esi qu'on y ajoustc ia negation pas ou point. 
La force ni la douceur ne I'e'branlerent point ; ce qu'on di- 
roit de la raeme fac.on quand on aitroit mis et au lieu de ni, 
la force et la douceur ne I'ebranlerent point, il est vrai que 
si le ni eloit double, on rie mettroit pas \e point; on diroit, 
ni la douceur ni la 'force ne I'e'branlerent ; mais c'est que la 
construction se regie tantost par le sens et par 1'idee qui se 
forme dans Pesprit, tantost par 1'exprcssion et par le son qui 
frappe 1'oreille. Ces deux manieres de parler, la douceur ni 
la force; ni la douceur ni ta force, sont egales quant au 
sens. Le ni unique de Tune, et le double ni de Tautre ne 
valent egalement qu'un et, et comme ils portent la mesme 
idee conjonctive a 1'esprit, ils demandent egalement le verbe 
au pluriel ; mais 1'oreille y met une. difference. Les deux ni 
oht tin son plus negatif, apres lequcl elle ne pent plus souf- 
frir de pas \\\ de point, et ellc les soulTre biett apres ie ni 
sihlple'. II sehible qifon diroit bien, ni la douceur ni la force 
ne firent aucun effet, et qu'on ne diroit pas, ni la d'ouceur ni 
la force ne flrent nul 'effet. Toute la difference est en ce quo 
nul est une negative plus forte et plus sensible qvCaucun, et 
qui ne peut pas si aisement passer apres des ni redoublez 
qui se sont deja bien fait s'entir a 1'oreiile. On peut trouver 
encore, sans sortir de riotre excniple, une preuve de la re- 
flexion qui vient d'estrc faite. Oh dira, ni la douceur ni la 
force ne I'e'branlerent; mais en parlant de deux homril'eS, 
on dira, ni I'un ni I'autre ne fut e'branle de la vue de la 
mort. Pourquoi les deux ni dans le premier cas dcmandent- 
ils tin pluriel? Kt pourquoi dan's, le second soufl'rcnt-ils mi 
singillier? L'id'ee h'est-elle pas dans tous les deux egale- 
ment nm.jonrtive ? Si on y regafde de pros, elle lie Test pas. 
Dans cette phrase, ni la douceur ni la force ne I'e'branlerent, 
1'espri't ass6rrible la dollccui' d la force comme deux rlioyrns 
dont on s'est servi ; mais dans la sbc'Ohde phr'ds'e il cohsiderc 
les deux hommes Tun apres Tautre, ct par la^ il les separe. 
La differcnc'c dc deux persoimes se rend plus sensible a Tcs- 



252 REMARQUES 

prit que celle do deux moyens, et c'est la la source de cette 
difference de construction. 

A. F. On a creu que dans cette phrase, il faut dire, n'y 
peuvent rien et non pas n'y pent rien au singulier, parce 
qu'on regarde les deux ni comme conjonctives et non pas 
comme disjonctives : c'est la mesme chose que si on disoit 
et la force et la douceur n'y peuvent rien, ce qu'il faudroil 
dire absolument avec la conjonction et. On est pourtant dc- 
mcure d'accord qu'en certaines occasions les deux ni pou- 
voient admettre le singulier, comme dans ces sortes de 
phrases; en parlant d'une fille que deux personnes recher- 
chent en manage, ni luy ni son ami ne I'espousera ; ni Lucius 
ni A tticus ne mendra a bout de cette entreprise. Peut-estrc 
y a-t-il quelque difference a faire quand ce sont deux choses. 
ou quand ce sont deux personnes qui servent de nomi- 
natif. 



MAINT, et MAINTEFOIS. 

Pour maint et mainte, on ne le dit plus en parlant, 
mais on dit maintefois a la GOUT en raillant, et de la 
mesme facon qu'on dit ains au contraire. Neantmoins 
on ne 1'escrit plus en prose, non plus que maint ad- 
jectif. L'vn et 1'autre n'est que pour les vers, et en- 
core y en a-t-il plusieurs, qui n'en voudroient pas 
vser. le crois qu'a moins que d'estre employe dans 
vn Poeme hero'ique, et encore bien rarement, il ne se- 
roit pas bien receu. Du temps de M. Coeffeteau on 
1'escriuoit et en vers et en prose. II dit en un certain 
endroit qu'vn Legislateur auoit fait maintes belles 
loix. 

P. Je ne crois pas que maintefois se puisse dire en vers 
si ce n'est en raillerie, en Epigrammes, Satyres, et autres 
pieces semblables ; mais maint et mainte sont de la haute 
Poesie; pourveu que ce ne soient pas de petites pieces se- 
rieuses, comme sont des Madrigaux, et Odes mesmes si elles 
sont de pen de vers : je dis serieuses ; car en pieces bur- 
lesques ils y entrent tres-bien. 

T. C. M. Chapelain a marque sur cet article, qu'il a em- 



SUR LA LAIs'GUE FRANCOISE 253 

ploye maint, une seule fois dans son Poeme de la Pucelle, 
pour fairc voir qu'il nc le condamnoit pas tout-a-fait. C'est 
dans le Livre 8 : 

Reluil de mainte pique, et de mainte cuirasse. 

Ce mot n'agueres de grace que dans le burlesque et dans le 
coniique. 

A. F. Maint et mainte peuvent estre dit en raillant aussi 
hien que mainte fais, parce que la plaisanterie fait recevoir les 
mots les plus vieux. On ne pourroit plus dire en prose qu'un 
legislateur eust fait maintes belles loix, comme 1'a dit M. Coef- 
feteau ; mais 1'adjectif maint peut estre encore employe en 
vers avec grace, non-seulement dans une epigramme ou 
dans quelque conte, mais dans un poeme heroi'que, surtout 
quand on le repete, comme dans ce vers : 

Dans maints et maints combats ta valeur eprouvee. 



MATINEUX, MATINAL, MATINIER. 

De ces trois, matineux est le meilleur : c'est celuy 
qui est le plus en vsage, et en parlant, et en escri- 
uant, soil en prose, ou en vers. Matinal n'est pas si 
bon, il s'en faut beaucoup ; les vns le trouuent trop 
vieux, et les autres trop nouueau, et 1'vn et 1'autre 
ne procede que de ce qu'on ne 1'eutend pas dire sou- 
Vieut. Matineux et matinal, sedisent seulementdes per- 
sonnes. II seroit ridicule de dire, VEstoile matineuse, 
oumatinale. Pour matin\er, il ne se dit plus, ny en 
prose, ny en vers, ny pour les personnes, ny pour 
autre chose, sur tout au masculin ; car il seroit in- 
supportable de dire, vn astre matinier, mais au femi- 
nin, VEstoile matiniere, pourroit trouuer sa place 
quelque part. 

A. F. L'Academie a este du sentiment de M. de Vaugelas 
en faveur de matineux, quoy que plusieurs ayent tesmoigne 
qu'ils diroient a une femme, nous estes Men matinale, plus- 
tost que, vous estes Men matineuse. II y a un petit Ouvrage 
fort connu sous le litre de, La belle matineuse. Matinier si- 
gnifie qui appartient au matin. II n'est en usage que joint a 
PEstoile, VEstoile matiniere. 



254 REMARQUES 



APRES SOUPER, on APRES SQUPJS- 

Tous deux sont bons, et nos meilleurs Autheurs an- 
ciens et modernes disent 1'vn et J'autre. Us en font do 
mesme a 1'infinitif, le manger, car quelques-vns os- 
criuent le mange", et les autres le manger, vn demesle, 
et vn demesler; maisj'aime mieuxce dernier auec 1'r, 
parce que e'est vn irifinitif, dont nous nous faisons 
vn, substantif auec 1'article le, a Hniitation des Grecs, 
T6Tioitv, et que d'ailleurs nous n'ostons pas Jalettre r, 
des autfes noms tirez de I'innnitif, qui ne se termi- 
nent pas en er, ny nous ne changeons rien de ce 
qu'ils ont aux autres conjugaisons, comme par exenir 
pie npus, dispns, le dormw, et non pas le dqrmi, le 
boire, et non pas le leu. II est vray qu'il fauttousjours 
dire le precede, et non pas leproceder. 

T. C. On doit escrire le manger, et non le mange, comme 
oi) e^crjt, 1/e boire, le dormir. M. Chapelain. con^apnie absolu- 
nient un 'deserter. Je croi, comino lui, (jifil 1'aut toujours divp 
un demesle, et que ce mot est qe la nature dc precede. M. dc 
la Mothc le Vayer spusticnt que le proceder est autant dans le 
bel usage que le precede. Je'nevois personne de son senti- 
ment. La pluspart escrivent un grand disne, un magniftque 
soupe. Wapre's soupe et A'apres disne, on a forme deux noms 
substantifs ; et ce qu'il y a de bizarre, c'est qu'on a fait Tun 
masculiu pt 1'autre feminin. J'ai passe toute I'apres-disnee 
ayx Thuilleries. Voila un apresso^lpe passe agreaUet&ent, 
L'apres-soupe des Aubergistes. 

A. F. On dit e^alement bien, apres-souper pt apre$- 
soupe; mais quand ccs sortcs d'infinitifs prcnncnt un article 
qui les substantifie, il est beaucoup mieux de garder IV. Ainsi 
il faut dire le manger et non pas le mange, le lever du Soleit, 
le coucher du Roy, comme on dit le boire et 1$ dormir. il 
n'est pas permis de dire un demesler, ni un proceder, Yr doit 
estre tousjours ostee do ces deux mots, il eut atec luy un 
grand demesle, ce procede-la n'est pas regulier. II est vray 
qu'on peut escrire le disne ei le soupe aussi bien que le sou- 
per et le disner ; 1'Usage | authorise le retranchemcnt de IV 
en ces deux mots ; le disne fut magnifique, les violons, 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 255 

jouerentdurantlesoupe. Quant au pluriel de ces mesmes 
mots, beaucoup preferent Us disnez et Us soupez, ct cqn- 
damncnt Us disners et Us soupers. 



REMPLIR et EMPLIR. 

L'vn et 1'autre est bon, mais auec cette difference 
que remplir se dit d'ordinaire des choses immate- 
rielles, ou figures, comme il a remply tout I'vniuersde 
la terreur de son nom, il a dignement remply Id place 
du premier Magistral. Et emplir se dit communement 
des chqses materielles, et liquides, cqmine emplir i~ti 
tontieau, emplir vn vaisseau. Et quand on dit remplir 
vn tonneau, c'est quand on en a desja tire, et que 1'on 
remplit ce qrii est vuide, d'oii vient le mot de r em- 
plage. Fay ajquste liquides, parce que Ton ne dira pas 
si ordinairemcnt qu'^% auaricieux eniplit ses cojfres 
cVor et d'argent, conime remplit ses cojfres, ny emplit 
ses greniers, comme remplit ses greniers. Mais apres 
tout, j'ay appns que Ton tie sgaurqit fa|Uir a dirp 
tousjqurs remplir, de quoy que ce soit que 1'on parle, 
oil Ton croira que le mot & emplir, soit bon, au lieu 
que 1'qn peut squuent manqiier en mettant emplir 
pour remplir. 

T. C. M. Chapelain ne tombe pas d'accord qu'on puisse 
mettre remplir par-tout ou Ton croit que le mot Remplir soit 
bon. II dit que ce seroit mal parler que de dire, remplir un 
tonneau, pour Yetnplir po.ur la premiere fois. II a pajson ; on 
dit seulemqnt, remplir un tonyeau, pour dire_, remplacer ce 
qui en a e(e tire. 

A. F. II est yray Remplir se dit ordinairement des choses 
liquides, selon la Remarque de M. de Vaugelas; mais il ne se 
dit pas moins bien des choses qui ne le sont pas, comme em- 

1 Emplir un tonneau.] En cet exemple et en toutes les choses li- 
quides 011 ne peut pas dire remplir pour emplir : des choses non 
liquides, comme aux deux exemples de l : Auteur, on peut dire 
lir et remp\ir, inais remplir est plus sousfenu. 

(Note (le 



256 REMARQUES 

plir uncoffre de hardes, emplir un grenier de foin. On dil 
tousjours remplir Us tonneaux et non pas emplir, quand 
apres que le vin a boiiilli quelqucs jours au temps des veu- 
danges, on y en remet pour les rendre pleins. On dit dans le 
figure remplir son devoir, remplir une charge. 



G'EST UNE DES PLUS BELLES ACTIONS, QU'lL AYT JAMAIS 
FAITES. 

Fay appris que c'estoit ainsi qu'il falloit escrire, et 
non pas au singulier qu'il ayt jamais faite, parce 
que ce participe se rapporte a plus belles actions, et 
non pas a vne. La preuue en est claire, en ce que le 
participe faite ou faites, se rapporte de necessite ab- 
solue au pronom que, qui est apres actions, et il n'y a 
point de Grammairien, qui n'en demeure d'accord. II 
reste done a scauoir auquel des deux ce que se rap- 
porte, a actions, ou a tne. Deux choses font voir que 
c'est a actions, et non pas a vne, la premiere est que 
ces mots des plus belles actions, demandent necessaire- 
ment le pronom qui, ou que, apres eux, autrement on 
ne les scauroit construire. Car plus, est vn terme de 
comparaison, qui presuppose vne relation ou a ce 
qui precede, ou a ce qui suit, comme en c6t exemple, 
des plus belles actions, a sa relation aux paroles sui- 
uantes qu'il ayt jamais faites. L'autre raison est, que 
jamais comprend toutes les actions precedentes et ne 
se peut pas dire d'vne seule action, tellement qu'es- 
tant place dans cet exemple entre que, et faites, il fait 
voir clairement que le pronom et le participe ne peu- 
uent estre entendus ny pris d'vne autre facon que ja- 
mais, c'est-a-dire, qu'ils ne se peuuent rapporter qu'a 
actions, et non pas a tne. Outre que jamais estant 
aduerbe joint a faites, ou ayt faites, il est impossible 
et contre la nature de 1'aduerbe, que jamais se rap- 
porte a actions, et ayt faite a vne. L'aduerbe et le 
verbe vont tousjours d'vne mesme sorte, et ont tous- 
jours mesme visee, comme inseparables dans le sens, 
aussi bien que dans la construction, ainsi que le mot 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 257 

ftaduerle, c'est-a-dire, attache an zerfte, le tesmoigne. 

T. C. M. Menage croit que dans cet exemple de M. de 
Vaugclas on pourroit bien dire qu'il ait jamais faite au sin- 
gulier. parce qu'on dit, c'est un des meilleurs mots qu'il ait 
jamais dit ; c'est un des meilleurs chevaux qu'il ait jamais 
monte. Je croi qu'il faut dire, qu'il ait jamais dits, qu'il ait 
jamais montez, et ticns la remarque de M. de Vaugelas tres- 
juste. M. Chapelain 1'appelle une des plus dedicates et des plus 
demeslees de tout le volume. II est certain que dans 1'exemple 
allegue il faut dire, c'est une des plus belles actions qu'il ait 
jamais faites, et non, qu'il ait faite, quand mesme le mot de 
jamais n'y seroit point employe. Cependant on dit, c'est une 
des choses qui a le plus contribue a ma fortune ; c'est un des 
tableaux du Poussinqui me plait davantage. Pourquoy qu'il 
ait faites au pluriel dans 1'exemple de M. de Vaugelas ? et 
pourquoy qui a le plus contribue et qui me plait davantage 
au singulier dans ceux-ci ? La raison est que dans toutes ces 
phrases les termes de comparaison se terminent a un et a 
une. S'il suit que ou qui apres la comparaison faite, il appar- 
, tient au nom substantif pluriel qui le precede, et demande 
que le vcrbe suivant soil mis aussi au pluriel. Quand je dis, 
c'est une des plus belles actions qu'il ail faites^ la comparai- 
son est finie dans ces mots, des plus belles actions, ils se rap- 
portent a une, sans aucun enchainement avec ces autres, 
qu'il ait faites, et par consequent ces autres mots se rappor- 
tent a actions. Pour le faire voir, au lieu de c'est une des 
belles actions qu'il ait faites, je n'ai qu'a dire, c'est une de 
ses plus belles actions. La phrase est tres-bonne, et le mot, 
une, ne demande rien plus que cette comparaison exprimee 
par plus belles. Une en cette phrase signifle action, et c'est 
comme si on disoit, c'est I'action la plus belle de toutes les 
actions qu'il ait faites ; ce qui fait connoistre que qu'il ait 
faites se rapporte necessairement a actions. II n'en est pas 
de mesme dans ces autres phrases, C'est une des choses qui a 
le plus contribue a ma fortune, c'est un des tableaux du 
Poussin qui me plait davantage. Un et une s'approprient les 
termes de comparaison qui sont apres choses et tableaux: 
ainsi le relatif qui se rapporle a un et a une, et non pas a 
chose et a tableaux, parce que ce relatif est joint aux termes 
de comparaison que demandent un et une. Dans le premier 
exemple, c'est une des choses qui a le plus contribue a ma 
fortune, ces mots, que j'ai faites, sont sous-entendus, et c'est 
eomrne si on disoit, c'est la chose de toutes celles que j'ai 
faites qui a le plus contribue a ma fortune. Dans 1'alitre 

VAUGELAS. I. 17 



258 REMARQUES 

oxemple, c'est m des tableaux du Poussin qui me plait da- 
vantaffe, du Poussin est au lieu de que le Poussin a faites, 
et c'est comme si on disoit, c'est le tableau de tous ceux que 
le Poussin a fails qui we plait davantage : ainsi on dira, c'est 
un des chevaux de I'ecurie du Roi qui court avec le plus de 
mtesse, et iiqnpas, qui coureni, parce que ces mots, qui 
court avec le plus devitesse, contiennent les termes de com- 
paraison qui so rapportent necessaire'ment a un, ce qui n'est 
pas dan's 1'exemple'de M. Menage, c'est un des meilleurs che- 
vaux qu'il ait 'montez : la comparaison que le mot 'un deman- 
doit, est flnie des que Ton a dit meilleurs, et par consequent 
il faut dire, qu'il ait montez,' et non pas, qu'il ait monte, 
parce que le relatif que se rapporte a chevaux, et que c'est 
comme si on disoit, c'est le Cheval le meilleur de tous les 
chevaux qu'il a montez. 11 resulte de tout cela, que quand la 
comparaison est exprimee par un nom adjectif joint au subs- 
tantii' pluriel, comme, c'est une des plus belles actions, c'est 
un des meilleurs chevaux, s'il suit que ou qui avec un verbe, 
ce verbe doit estre mis au pluriel ; si la coraparaison n'est 
exprimee qu'apres le nom substantif pluriel, 'comme, c'est 
une des choses qui a le plus contribue, c'est un des hommes 
de France qui est le plus estime, ce relalit 1 qui demande le 
verbe suivant au singulier. 

A. F. Cettc remarque a este trouvee parfaitement belle ; 
mais rune des raisons dont M. de Vaugelas se sert, qui est 
que le mot jamais place dans cet exemple cntre que et faites^ 
fait connoistre clairement que le pronom et le participe ne se 
peuvent rapporter qu'a actions et non pas a une, a paru hors 
d'oeuvre, puisqu'on peut osier jamais sans que la phrase en 
soitmoins bieii construile. C'est une des plus belles actions 
qu'il ait faites. On n'a pas neantmoins voulu faire une regie 
generalc du pluriel, a cause de cette facon de parler, C'est un 
des plus grands parleurs qui fut jamais. Quelques-uns out 
cm qu'il falloit dire qui fureni jamais, et on est tomlio 
d'accord qu'il faudroit parler ainsi scion la Grammaire; mais 
on a oppose 1'Usage qui le veut ainsi, et comme le dit M. de 
Vaugelas dans une autrede sesremarques *, tous les arrests de 
1'Usage sont decisifs. Ce qu'il y a de bizarre, c'est que tout le 
monde est convenu qu'il faudroit dire au preterit compose de 
1'auxiliaire, c'est un des plus grands parleurs qui 'ay'cnt ja- 
mais este, et qu'on dit, qui fut jamais, au preterit simple. 
Cela vient peut-estre de ce que Ton est accoutume a entendre 

1 II le dit partout, en d'autres termes. (A. C.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 259 

dire, C'est le plus grand parleur qui fut jamais, ce qui cst 
tres-correct, et que Ton confond cette faeon de parler avcc 
cettc autre, c'est un des plus grands parleurs qui fut jamais. 



APPROGHER. 

Ge verbe regit elegamment 1'accusatif pour les per- 
sonnes, mais non pas pour les choses. Exemple, M. de 
Malherbe, Vous auez Vhonneur d'approcher la Reyne de 
si pre"s. Toute la Cour, et tous les Autheurs parlent 
ainsi, Approcher la personne du Roy, approcher la per- 
sonne du Prince. Mais ce seroit tres-mal dit, approcher 
la mile, approcher le feu. l\ faut dire, s'qpprocher de la 
mile, $' approcher du feu. Neantmoins on dit, approchez- 
TOUS de moy, il s'e,si approche du Roy pour Luy faire la 
reuerence, ei ce seroit fort mal dit approchez-moi, il a 
approch'^ le Roy pour luy faire la reuerence. D'oii vient 
done qu'approcher pour ce qui est des personnes, a 
tantost vn regime, et tantost yn autre, et le moyen 
de connoistre quand il faut vser d'vne facon, et non 
pas de 1'autre ? C'est qu'il a pour les personnes deux 
significations ; 1'vne qui designe le mouuement corpo- 
rel, par lequel ie m'qpproche actuellement de quel- 
qu'vn, et c'est sa propre et veritable signification ; 
1'autre, qui ne signifie pas cet acte particulier, ny ce 
mouuement local, mais bien 1'babitude qui resulte de 
plusieurs actes re'iterez, en s'approchant de quel- 
qu'vn, par le moyen desquels il s'est acquis vn grand 
acces, et vne grande priuaute auecque luy, qui est vn 
sens plus esloigne du mot et une facon de parler 
comme figuree. Au premier sens, il faut dire, s' appro- 
cher du Roy, et au second, approcher le Roy, de sorte 
opi approcher en cette derniere facon, signifie estre en 
f&ueur, et en consideration aupres, du Roy. l\ se 4ij; 
aussi des Officiers qui ont i'honneur d'approcher le 
Roy a cause de leurs charges, quoy qu'ils ne soient 
point en faueuy. Au reste, il faut remarquer, qu'ap- 
procher 1 en cette signification, ne se dit que des 
Grands. 



260 REMARQUES 

P. On dit (Tune etude, par exemple, qu'elle approche 

fort,o\i qu'elle est fort approchant du pour dire qu'elle 

lui ressemble fort. Ccla se dit aussi dcs couleurs, arbres, et 
de toutes sortcs dc choses, et mesme des animaux. On dira 
par exemple, le singe approche de I'homme autant que la 
beste pent en approcher. 

T. C. M. Chapelain remarque qu'on dit fort bien, appro- 
chez cette table, ce siege de moi, qui sonl choses et non per- 
sonnes ; il avoue qu'il n'y a point d'elegance, comme quand 
ce verbe s'applique aux personnes, et qu'il n'y a que de la 
construction et de la regularite. 

A. F. Quand M. de Vaugelas a dit qu' 'approcher regitele- 
gamment Taccusatif pour les personnes, mais non pas pour 
les choses, il n'a pas songe que quand il signifie mettre 
proche, mettre pres, il se construit parfaitement bien a 1'accu- 
satif avec les choses, comme approcher un siege du fen, 
approcher la table, approcher une batterie de la place. II y a 
asseurement une grande difference entre s'approcher du Roy 
qui marque un mouvement local, et approcher le Roy : mais 
en cette derniere facon de parler, approcher ne signifie pas 
tousjours estre en faveur et en consideration aupres du Roy, 
puis que tous les grands Seigneurs ont Thonneur de 1'appro- 
cher, et qu'ils ne s'ensuit pas qu'ils soient en faveur. On le dit 
principalement d'un homme qui a un libre et facile acces au- 
pres de son Prince, et mesme enparticulierd'un homme qui 
est d'un acces fort difficile, c'est un homme qu'on ne scauroit 
approcher. 



Epithete mal place. 

Exemple, en cette belle solitude, et si propre a la con- 
templation 1 , le dis que le second epithete, et si propre, 

1 En cette bells solitude et si propre.} Cela est tres-bien dit, et 
s'il n'est Grammatical, il est Oratoire, et beaucoup plus soustenu 
que n'est 1'autre : mais il ne s'en faut servir qu'aux endroits qui 
peuvent porter les hautes figures. On peut de mesme mettre un 
substantif entre deux verbes ; par exemple, en la Harangue a la 
Reine de Suede, environne'de tout ce qmpeut se~duire I'&me ou Va- 
mollir et si on avoit dit, s6dmre ou amotlir I'dme, on auroit parle" 
grammaticalement, mais peu oratoirement. (Note de PATRU.) 

La Harangue a la Reine de Suede est de Patru lui-meme. (A.C.) 



SUR LA LANGUE FRANgOlSE 261 

n'est pas bien situe, et qu'il le faut mettre ainsi, en 
cette solitude si belle, et si propre a la contemplation, 
parce que les deux adjectifs doiuent tousjours estre 
ensemble, et jamais il ne faut mettre le substantif 
entre les deux adjectifs; comme en cetexemple, soli- 
tude, est entre belle et si propre. Cette reigle est im- 
portante pour la nettete du stile et de la construction. 
Ten ay fait vne remarque, a cause que beaucoup de 
gens y manquent. M. Coeffeteau n'y a jamais man- 
que, il escriuoit trop nettement ; Ce n'est pas que 
quelquefois ce renuersement n'ay t beaucoup de grace 
et de force ' , mais cela est tres-rare, et il ne me vient 
point d'exemple pour le faire voir, c'est pourquoy il 
ne le faut faire que le moins que Ton pourra, et auec 
jugement. 

T. C. M. de Vaugelas a fait ici Epithete masculin, quoi- 
que dans sa remarque qui a pour titre, Epithete, equivoque, il 
ait dit qu'il est feminin : il est vrai qu'il ajoute quequelques- 
uns le font masculin, et que tous deux sont bons. 

A. F. M. de Vaugelas fait Epithete masculin dans cette 
remarque. II est tousjours feminin. Quant a 1'exemple qu'il pro- 
pose, En cette belle solitude et si propre a la contemplation, 
il a paru rude a tout le monde a cause du pronom cette, et on 
a juge qu'il falloit dire en cette solitude si belle et si propre a 
la contemplation; mais si au lieu de cette on mettoit une, la 
phrase n'auroit peut-estre rien qui blessast 1'oreille, dans 
une si belle solitude et si propre a la contemplation. Quel- 
ques-uns mesme ont prefere ce renverscment a cause que 
le substantif solitude, mis entre deux adjectifs, empesche que 
si belle n'influe sur ces mots, a la contemplation, qui sont 
uniquement joint avec si propre, quoy que la force du sens 
fasse connoistre qu'ils n'y ont aucun rapport. Cependant 1'avis 
general a este que, pour suivre exactement la Grammaire, 
il estoit plus seur de dire, dans une solitude si belle etsi 
propre a la contemplation ; quoy qu'il y ait des occasions oil 
le renversement auroit de la grace, comme en cet exemple 
apres de si grands avantages el si heureusement remportez, 
qui satisfait beaucoup plus 1'oreille, que si on disoit, apres 

1 Quand on s'en sert avec jugement et oil il faut, il n'est point 
centre la nettet^. (Note de PA.TRU.) 



262 REMARQUES 

des avantages si grands et si heureusement remportez. II est 
vray qu'il y a de la difference entre cet exemple et le premier, 
puisque.le second si de cette derniere phrase ne se rapporte 
pas a i'adjectif remportez, comme le premier se rapporte a 
grands, mais a 1'adverbe foureusement. 



SATIFAIRE, SATIFACTION. 

G'est depuis pen, que plusieurs personnes pronon- 
cent ainsi, au lieu de prononcer satisfaire, satisfac- 
tion auec I's deuant I'/", comme on doit aussi 1'ortho- 
graphier. lusqu'icy sans doiite c'est vne faute de 
dire, satifaire et satifaction, et la plus saine partie de 
la Cour, et des Autheurs, s'y oppose, et ne le peut 
souffrir ; mais ie crains bien que dans peu de temps 
cette matiuaise prononciation ne remporte,parce qu'il 
est plus doiix de dire, satifaire et satifaction sans s, 
qu'auec vne s, et la prononciation en est beaucbup 
plus aisee. (Que si maintenant elle nous semble rude, 
c'est que 1'oreille n'y est pas encore accoustum^e. La 
mesme chose est arriuee a plusieurs mots, que nous 
auions eri nostre langue escrits auec Ys, qui se prd- 
noncoit au commencement, et qii'on a supprim6 de- 
puis pour les rendre tiius doux. 

T. C. On prononce et on escrit satis faire et satisfaction, 
et non, satifaction et satifaire ;.ce qui est Gascon, comme 
amirablepour admirable. Ainsi la crainte de.M. de Vaugela's 
n'a point encore cu de lieu, ct il n'y a point d'apparence que 
Ton se porle a cette vicicuse prononciation. 

A. F. La crainte que M. de Vaugclas a cue que la mau- 
vaise prononciation de satifaire sans s, lie 1'emportast sur 
celle de satis faire avqc uhe s, se,trouYe fort mal fondee, 
puisqu'ph la condamhoit de son temps, et que personne au- 
jourd'liuy ne prononce ce mot sans s : ; c'est ce qui ne peut 
estre permis qu'aux Gascons qui retrancjient plusieurs. letl res 
et qui prohoncent amlrable au lieu ^admirable, sans faire 
entendre le d. 



SUR LA LANGHJE FRAN^OISE 263 



VNIR ENSEMBLE. 

G'est fort bien dit; on parle ainsi, et tons les bons 
Autheurs 1'escriuent. M. Coeffeteau en la vie d'Au- 
guste, Antoine, dit-il, etLepidus s'estoientvnis ensemble, 
d'vne facon asset estrange. Plusieurs neantmoins le 
condamnent comme un Pleonasme, etune superfluite 
de mots, etsoustiennent qu'il sufflt de dire vnir, sang 
ajouster ensrniHe, parce que deux choses ne peuuent 
pas estre vnies, qu'elles ne soient ensemble. Par cette 
mesme raison ils ne peuuent souffrir que Ton die, 
je I'ay ten de mes yeux, je lay ouy de meS oreilles, vo- 
ler en Valr, qu'Amyot dit si soutient apres les anciens 
Autheurs Grecs et Latins, aussi bien qu'apres son 
Plutarque. Orphe'e fut cruellement deschire', et autres 
senlblables ; Gar de quoy voit-on, diserit-ils, que des 
yeux, et de ses yeux ? voit-on sans yeux, ou des 
yeux d'autruy ? Et ainsi, oit-ori si ce n'est des oreilles? 
peut-on voler, si ce n'est en Fair, ny vne personne 
estre deschlree que cruellement ? Mais ce ne sont que 
ceux qui ri'ont point estudie, et qui n'ont nulle con- 
noissance des anciens Autheurs, dont 1'exemple sert 
de loy a toute la posterite, qui blasment ces faconsde 
parler. II ne faut qu'auoir vne legere teinture des 
bonnes lettres, pour n'ignorer pas combien ces locu- 
tions sont familieres a tous ces grands hommes que 
Ton reuere depuis tant de siecles. Terence qui passe 
sans contredit pout le plus exact et le plus pur de 
tous les Latins, ne feint point de dire, Hisce oculis 
egometvidi, ou cet egomet qu'il ajouste, semble encore 
yn uouueau surcroist de Pleonasme. Et 1'incompara- 
ble Yirgile ne dit-il pas si souuent, Sic ore locutus, il 
pavla ainsi de la bouctie ; V.ocemqne his auribus hausi, 
je ray oily de mes oreilles ? Giceron, et tous les Ora- 
teurs en sont pleins aussi bien que les Poetes. Et cela 
est fonde en raison, parce que ,lors que nous voulons 
bien asseurer et affirmer vne chose, il ne suffit pas de 
dire siniplement, ie Vay ueu, ie Vay ouy, puis que bieii 



264 REMARQUES 

souuent il nous semble d'auoir veu et otiy des choses 
que si Ton nous pressoit d'en dire la verite, nous n'o- 
serions 1'asseurer. II faut done dire, ie Vay veu de mes 
yeux, ie Vay ouy de mes oreilles, pour ne laisser aucun 
sujet de douter, que cela ne soit ainsi : tellement qu'a 
Ie bien prendre, il n'y a point la de mots superflus, 
puis qu'au contraire ils sont necessaires pour donner 
vne pleine asseurance de ce que Ton affirme. En vn 
mot, il suffit que 1'vne des phrases die plus que 1'au- 
tre, pour euiter Ie vice du Pleonasme, qui consiste a 
ne dire qu'vne mesme chose en paroles differentes et 
oisiues, sans qu'elles ayent vne signification ny plus 
estendue, ny plus forte, que les premieres. 

Mais ces Messieurs pourront repartir, que si cela 
est vray aux deux phrases que nous venons d'exami- 
ner, il ne Test pas en ces deux autres, wler en Vair, 
et cruellement deschire ; Gar que peut, disent-ils, si- 
gnifier dauantage wler en Vair, que wler tout seul, et 
cruellement deschire', que deschire' simplement? Ie res- 
ponds, que la parole n'est pas seulement vne image 
de la pensee, mais de la chose mesme que nous vou- 
lons representer, laquelle ie representeray beaucoup 
mieux en disant, les oyseaux qui wlent an Vair, que si 
ie ne faisois que dire, les oyseaux qui wlent. II est 
vray, qu'il fa Lit que cela se face auec jugement, y 
ayant des endroits ou il feroit vne agreable peinture, 
et d'autres, ou Ton ne Ie pourroit souffrir. Et quand 
ie diray cruellement deschire', j'exposeray bien mieux 
aux yeuxde 1'esprit, 1'horreur de cette action, et ren- 
dray 1'objet bien plus sensible et plus vif, que si ie 
ne disois que deschire' ; Gar comme Ie son de la voix 
lors qu'il est plus fort, se fait mieux entendre a I'o- 
reille du corps, aussi 1'expression, quand elle est plus 
forte, se fait mieux entendre a 1'oreille de 1'esprit. En 
fin, toutes les langues ont de ces facons de parler, 
tous les bons Autheurs Grecs et Latins, anciens et 
modernes s'en seruent, non par vne licence, ou par 
vne negligence affecte'e, mais comme d'vne plus forte 
maniere de s'exprimer, et tout ensemble comme d'vn 
ornement. Qu'y a-t-il a repliquer apres cela? 



SUR LA LANGUE FRAMBOISE 265 

P. Unir ensemble. Cette phrase et toutes les autres rap- 
portees en la remarque sont tres-bonnes, et il faut laisser 
dire les faux delicats. 

T. C. M. Ghapelain est du sentiment de M. de Vaugelas. 
et dit que ceux qui condamnent unir ensemble comme un 
pleonasme et une superfluity de mots, le font sans raison. 11 
ajouste sur ces mots de Terence, Hisce oculis egomet mdi, 
que cela regarde 1'energie et Tevidence que les grands Au- 
teurs recherchent dans leurs expressions. 

A. F. On a trouve cette Remarque tres-belle, tres-bien es- 
crite, et tres-digne de M. de Vaugelas, qui nous y fait des 
peintures vives, et qui donnent beaucoup de plaisir. Quel- 
ques-uns ont dit sur unir ensemble, que bien loin que ce mot 
ensemble, soil \in pleonasme, il estoit entierement necessaire ; 
puisque si M. Coeffeteau avoit dit simplement Antoine et Le- 
pidus s'estoienl unis, on auroit pu entendre qu'ils se seroient 
unis a quelqu'un ou contre quelqu'un, sans qu'ils se fussent 
unis entr'eux. Quant a ces deux phrases, je I'ay veu de mes 
yeux, je I'ay oily de mes oreilles, on a dit qu'on y pouyoit 
ajouster Tadjectif propres, je I'ay veu de mes propres yeux, 
je I'ay oily de mes propres oreilles, sans qu'il y eust rien de 
superflu. C'est montrer plus clairement qu'on merite d'estre 
cru, et donner en quelque facon plus de force a la verite. 
Nous avons pris ces manieres de parler des meilleurs Au- 
theurs Latins qui s'en sont servis elcgamment avant nous. 11 
n'y a que le Sic ore locutus de Virgile quo nous n'avons point 
receu. On dit bien, je I'ay entendu desapropre bouche, mais 
on ne dit point il a dit cela de sa propre bouche. On est de- 
meure d'accord de tout ce que dit M. do Vaugelas sur voleren 
I'air et sur cruellement dec/lire, qui font entendre quelque 
chose de plus fort que si on disoit simplement voler et de- 
cJiire sans ajouster en I'air a 1'un et cruellement a Tautre. En 
general, le pleonasme est presque tousjours vicieux et par 
consequent a rejetter ; mais dans les phrases cy dessus alle- 
guees, il n'y a point de pleonasme. 



SOUVENIR. 

leme souuiens, etil mesouuient, sont tous deux bons, 
mais ie me souuiens, me semble vn peu plus vsite a la 
Cour. Nos bons Autheurs en vsent indifferemment. 



266 REMARQUES 

A. F. Quelques-ims ont creu, que il me souyient pre- 
sentoit 1'image subite de quelque chose qui revenoijdans.j'ps- 
prit, mais 1'avis commun a este qu'on pouvoit dire indiffe- 
rerament, je me soumens et il me souvient. 



TEMPLE femlnin. 

La temple, cette partie de,la teste,qui est entce I'o- 
reille et le front, s'appelie temple, et non pas tempe, 
sans Z, cornme le prononcent et Pescriuent quelques- 
vns, tronipez par le mot Latin, fomjMb, U'bu il est pris, 
qui signifle la mesme chb^e! 

A. F. Ce mot temjrte estfehiinih (Jiiiihd il feigriifie la' partie 
de la teste, qiii est entre Toreille et le front. C'est ainsi qu'il 
faut escrire et prohoncer ce mot. Ceux qiii disent tempe ne 
parleiit pas bien. 

feiSf felllTE DE QUOY. 



Cette facon de parler est Francoise, et ordinaire, 
mais elle ne doit pas estre employee dans le beau 
stile, d'oii rio bons Autheufs du temps, la ban- 
nissetit. 

^. TSnsuite de quo$ 'ehtre tres-bien dans les discburs et 
les narrations bratoires. 

T. G. M. Ghapelain dit qo'Ensuite de quoy ne merlte point 
d'exclusion et (Jue c'est uri e facon dc parler du style mediocre 
ct de la narration. Au lieu ft'ensuite de quoy, enkuite de cela, 
ensuite de cette action, j'airrierois mieiix dire, apres qtooy, 
apres cela, apres cette action. 

A. F. Plusieurs ont este de Tavis de M. de Vaugelas et 
ont voulu bannir du beau stile ensuite de quoy pour dire apres 
quoy ; mais comine on n'a pu disconvenir que cette fagon-de 
parler ne soil d'usage dans la narration, on est dcmeure d'ac- 
cordque Si oh s'en servoit mesme dans lin pahegyrique qiii 
demande le stile le pjus soustenu, on 1'y pourroit faire ciitrer 
avec grace. QuelqUes-uns ont ajouste qu'il seroit mieux 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 267 

quelquefois do se servir ftensuite de quay qtie ftapres quoy, 
parce qu'il niarcjuoit Un temps plus proche. tt alia au Tem- 
ple, ensuite de quoy il fit telle chose. 



SANS. 

Gette preposition ne veut jamais auoir apres elle, 
ny immediatement, ny mediatement, la particule 
point ; Car encore qu'on ayt accbustiime" de dire, 
sans point de faute, c'est vne fabon de pa*rler de la life 
du peiiple, dont les honnestes |ens ii'oht g^i-de de se 
seruir, etbeaucoup moins ehcofe, le^ bons Escriuaihs; 
G'est pourquoy vn des plus celebres qtle tidxis ayons, 
a este justement repris d'auoir escrit, sans point de 
nuaffes, sans point de Soleil. 

T. C. Sans point de faute, n'a d'usage que dans ie stile 
tres-bas. C'est le sentiment de M. Chapelain. II dit que ,sans 
point de nuages nevaut rien du tout, et que c'est une phrase 
faite par son Auteur, qui tie doit pas lui etre passee. 

A. F. Cin s'est estonne que du temps dc M. de Vauf>Has 
un Auttieur eelebre ait pu escrire sans point de nuages, .SY///.V 
point de soleil. La preposition sans est une negative apres 
laquelle on ne scauroit mettre point. 



StlivivkE. 

Ce verbe regit le datif, et 1'accusatif tout ensemble, 
conime, il a suruescu tons ses enfants, etil asuruescua 
tons ses enfans. II depend apres cela de 1'oreille, de 
mettre tantost 1'vne, tantbst 1'autre; selon qu'elle le 
juge plus a propos. 

A. F. M. de Vaugelas ne s/estpas explique clairement 
dans celte Remarque; il a voulu dire qiio stu-r.icre regit le 
datif et I'accusatif.au cjioix de ceii^ qui rempjbjent, et HDH 
pas qu'il les regit toutcns.emiVie.il esl vray .(iii'ou pent dire 
snrcicre a quelqu'un elsurvivre quelqu'un, mais ce verbe a 
plus souveat le regime du datif; surquoy il faut remarquer 



268 REMARQUES 

que s'il gouverne quelquefois 1'accusatif pour les personnes, 
comme en cet exemple, il a survescu son pere, il ne le gou- 
verne jamais pour les choses. Ainsi il n'est point permis de 
dire survivre sa gloire, surmme sa reputation. II faut dire 
tousjours survivre a sa gloire, a son Jionneur, a so, repu- 
tation. 



MAIS QUE. 

/ Mais que, pour quand, est vn mot, dont on vse fort 
elTparlant, mais qui est has, et qui ne s'escrit point 
dans le beau stilaTJPar exemple, on dit a toute heure, 
et mesme a la Gour, venez-moy querir, mais qu'il soit 
vemi, pour dire, quand il sera venu. Vn de nos plus 
fameux Escriuains ' a dit, I'a/fection auec laquelle fem- 
brasseray vostre a/fair e, mais que ie scache ce que c'esl, 
uous fera voir, etc. II affectoit Unites ces facons de 
parler populaires, en quelque stile que ce fust, les- 
quelles neantmoins, nese peuuent souffrir qu'au plus 
has et au dernier de tous les stiles. 

T. C. II n'y a que ceux qui parlent tres-mal qui disent 
mais que pour quand, mesme dans le discours le plus fa- 
milier. 

A. F. Mais que, pour dire quand, est unc faQon de parler 
qui ne doit estre receiie dans aucun style. Ainsi ce n'est point 
assez de dire qu'elle ne peut se souffrir qu'au plus bas et au. 
dernier de tous les styles. 11 faut la bannir cntierement de la 
Langue. 

Allusion de mots*. 
II n'en faut pas faire profession, comme a fait vn 

1 M. de Malherbe. (Ckfde CONRARD.) 

1 On dit aujourd'hui jeu de mots, terme que 1'Academie, dans son 
observation sur cette Remarque, emploie concurremment avec 
1'autre. Ce n'est qu'une traduction differente du mot latin allusio. 
Le mot allusion a pris depuis un sens plus de'tourne' de 1'etymo- 
logie : c'est une figure de style qui consiste a rappeler a 1'esprit 
une chose sans I'cxprimer. (A. C.) 



SUR LA LANOUE FRANCOISB 269 

des plus grands hommes de lettres de nostre siecle, 
qui en a parseme toutes ses ceuvres 1 . Toute affectation 
est vicieuse, et particulierement celle-cy. Mais quand 
1'allusion se presente d'elle-mesme, sans qu'on la re- 
cherche, ou qu'il semble qu'on ne 1'a pas recherchee, 
elle est tres-bonne et tres-agreable./ II est vray, que 
mesmes de cette facon, il en faut vser rarement, mais 
si Ton n'en vse que lors qu'elle se rencontre a propos, 
il ne faut pas craindre d'en vser souuent ; car ces ren- 
contres sont rares. Ciceron ne 1'a pas euitee. II dit en 
1'Oraison de Prouinc. Consul.: Bellum afectum mdemus, 
et vere vt dicam, pent confectum, et s'y opiniastrant 
encore, il ajouste immediatement apres, sed ita, x>t si 
idem extrema exequitur qui inchoauit, iam omnia per- 
fecta videamus. Infailliblement disant perfecta, il a 
voulu continuer la figure, parce qu'il fait encore cette 
mesme allusion vn peuplus bas, nam ipse Casar, dit- 
il, quid est cur in Prouincia commorari velit, nisi vt ea 
qua per eum a/fecta sunt, perfecta, Reipullica tradan- 
tur ? M. Goeffeteau qui la fuyoit auec autant de soin 
que les autres en apportent a la chercher, n'a pas 
laisse de s'en seruir quelquefois de fort bonne grace, 
comme par exemple en la vie d'Auguste, ou il est dit, 
mais depuis on fitcourir le bruit qu'il auoit fait mourir 
les deux Consuls, afin qu'ayant de/fait Antoine, et s'es- 
tant de/fait d'eux, il eust seul les armes victorieuses en 
sa puissance. L'allusion de ces mots, ayant deffait An- 
toine, et s'estant derail d'eux, est d'autant plus belle, 
qu'elle consiste au mesme mot deffait, dans deux si- 
gnifications differentes, selon leurs differens regimes. 
Gertainement quand cette figure se presente, et que 
les paroles qu'il faut necessairement employer pour 
expliquer ce que Ton veut dire, font 1'allusion, alors 
il la faut receuoir a bras ouuerts, et ce seroit estre 
ingrat a la fortune *, et ne. scauoir pas prendre ses 
auantages, que de la rejetter. 

1 Ici Vaugelas d^signe tr&s-probablement Balzac. (A. C.) 
* Ingrat a la fortune est hardi. On dit ingrat envers la fortune. 

(Note de PATRU.) 



270 KEMARQUES 

A. F. Le jeu de mots nc pent jamais estre employe avec 
grace dans noStre'Lahgue, si ce n'estdans quelquc'Epigramme 
faite expres pour badiner, comme dans celle-cy d'Owen qui 
la commence par un vers moitie Latin et moitie Francois. 

Ordonner Medicos, JEgrotos donner oportet. 

L'allusipn que M. Cpeffeteau s'est pardpnpee g^and il a dit 
Ayatit dejfqit Antoine et s'estanl deffau 'd'euXj et quo M. <lc 
Vaugclas trouve si belle a cause que' 'deffait est employe en 
deux significations differentes selon IpurS divers regimes, n'a 
point este bien receue, et on n'a point regarde affectum, con- 
fectum, confectum et perfecta dans Ciceron comme des allu- 
sions, mais comme des, termes qui donnent de la force a ce 
qu'il veut exprimer. 



QU PRECIP1TAMMENT. 4-R^EZ A LA 
LEGER?;, LEGEREMENT ARMEZ. 

PrecipiUment, est bon, mais precipitamment est 
beaucoup meilleur, et j'en voudrois tousjours vser. 
On dit aussi, armez a la legere, et legerement armez. 
Neantmoins le premier est vn peu plu^s en vsage, mais 
pour diuersifier il se faut seruir de tous les deux. 

T. C. M. Chapelain tient precipitamment seul bon. Peu 
de personnes disent encore pre'cipUe'ment On ne dit plus 
gueres legerement armez, Tus^ge s'est declare pour qrmez 
la, 



A. F. Precipitement est condamne" tout d'une voix. Op ( 
ne &ilv\us([uepre'ci2)itamment. Pliisieurs ont prcfere urmez 
a la le'fferea legerement armez, sans blasmer pourtant ceux 
qui sp ijervent de cette derniere facon de parler. 



MONSIEUR, MADAME. 

II n'y a rien qui blesse dauantage 1'oeil et 1'oreille, 
de voir vne Lettre qui apres Monsieur, ou Ma- 
dame, commence encore par 1'vn ou par 1'autre, et 
quand il y a deux Monsieur, ou deux Madame, de 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 271 

suite, c'est encore pis. Cela esf siclair, qu'il n'enfaut 
point donner d'exemple. Ten fais Yne remarque,, 
parce giie ie vpis p}usieur$ personnes qui y manquent. 
quoy que d'aillcurs ils escriuent bien. 

P. La Remarque est tres-vraye, et on y peut encore 
ajouster que si on escrit a un homme auquel on parle en 
tierce personne, comme au Roi et autres, il ne faut'pas dire 
apres Sire ou Monseigneur, Votre Majeste, Votre Altesse, 
Votre Eminence ; car Monseigneur, Votre Altesse, est rhii- 
cule ; et si on ecrit a une Dame, Madame, votre Altesse, 
encore plus ridicule ; car il semble que c'est Altesse qu'on 
appclle Madame. II faut done entre Sire ou Monseigneu? 
mettre au moins deux ou trois mots, et en ces deux ou trois 
mots, et -davantage, s'il se pent, le mot vous. A regard des 
autres, On peut observer la mesme chose : mais il ne faut 
pas se contraindre pour cela. Exemple pour le Roi, Sire, je 
viens d'apprendre que votre Majeste : on pourroit mesme 
apres Sire se coatenter d'un seul mot, comme, Sire, puisque 
votre Majeste me I'ordonne : mais plus il y a de mots entre 
Sire et votre Majeste, plus le discours est regulier. 

T. C. M. Menage n'est point de Tavis de M. do Vaugelas. 
II dit que c'est estre degouste plustot que delicat, de condam- 
ner une Lettre quj apres Monsieur et Madame, commence 
encore par 1'un ou paf Tautre, et pretend que l^oeil ni 1'oreille 
n'en peuvent estre blessez, puisqu'ils ne le sont point de la 
suscription ordinaire de nos Lettres, A Monsieur, Monsieur 
tel, A Madame, Madame telle, et que quand un Gentilhomme 
est envoye de la part d'un Prince ou d'une Princesse, vers un 
autre P.rincp ou qne autre Princesse, il a de coutume dp cpm- 
mence|- son pompljment en ces termcs : Monsieur, Monsieur 
le Prince iel m' envoy e vous dire, etc. Madame, Madame la 
Princesse telle m'a commande de venir s? avoir, etc.\\ ajpuste 
qu'il est d'autant plus permis apres le mot de Monsieur ou c'e- 
lui de Madame, de conimencer une Lettre par ces mesmes 
mots, que ce Monsieur et ce Madame n'estant mis que par 
honneur, et pour satisfaire a la coutume, ils ne se lisent et 
ne se prononpent presque jamais. Toutes ces raisons n'em- 
peschpnt pas que ceux qui prennent quplque pin de biqq 
ecrire, n'ovifent cette repetition du mot dQ Monsieur qu de, 
Madame, pn commencant une Lettre. Le mesme M. Slenage 
avertit d'une chose, a quoy il dit avecbeaucoup de raison qu'il 
faut prendre garde quand on escrit par billets. L'usage est do 



272 REMARQUES 

mettre Monsieur ou Madame, apres les premiers mots <Tun 
billet, et plusieurs font une faute en le placant dans un en- 
droit qui n'est pas propre a le recevoir. 11 en donne cet 
exemple : J'allai, Madame, Her cJiez vous, pour avoir I'hon- 
neur de vous voir. Cc Madame est mal place ; il faut ecrire, 
J'allai hier cliez vous, Madame, etc. 11 fait remarqucr encore 
que toutes sortes de personnes, a la reserve des gens de 
tres-basse condition, peuvent cscrire a leurs peres et a leurs 
meres, Monsieur mon Pere, Madame ma Mere; mais qu'il 
n'y a que les Princes qui puissent dire en parlant. Monsieur 
mon Pere, Madame ma Mere, Monsieur mon Oncle. J'ai con- 
nu un homme revestu d'une charge considerable, qui se ren- 
doit ridicule en disant toujours, Madame ma Mere, Monsieur 
mon Frere. C'estoit d'une maniere Ires-sericuse qu'il le disoit : 
et ce qu'il y avoit de remarquable, c'est que ce Monsieur son 
Frere estoit son cadet. Je ne parle point de ce que dit encore 
M. Menage, qu'il ne faut point donner le nom de Monsieur 
aux Saints, parce qu'il n'y a plus que les Predicaleurs de 
Village qui disent, Monsieur S. Ambroise, Monsieur S. Je- 
r6me, Monsieur S. Augustin, etc. Le litre de Saint est infi- 
niment au-dessus de nos qualitez les plus relevees. On ne 
donne point non plus le litre de Monsieur aux Auteurs qui 
sonl morts il y avoit deja quelque temps. On dit, Amyot, du 
Bartas, Ronsard, et non pas, Monsieur Amyot, Monsieur du 
Bartas, Monsieur Ronsard. 

A. F. Tout le monde a este de 1'avis de la Remarque. 



ASSEOIR. 

Ge verbe se conjugue ainsi au present de 1'indicatif, 
je m'assieds, tut'assieds, ils'assied, nous nous asseions. 
vous vous asseiez, Us s'assient, et non pas, Us s'asseient. 
Au preterit imparfait, je m'asseiois, in t'asseiois, il 
s'asseioit, nous nous asseions, nous vous asseiez ; (Ces 
deux personnes du pluriel sont semblables aux deux 
plurieles du present) Us s'asseioient. Mais ce temps 
n'est gueres en vsage. On se sert d'ordinaire en sa 
place du mot de mettoit, comme il se mettoit tousjours 
la, nous nous mettions tousjours la, quand s'asseoir 
veut dire, se placer ; et lors qu'il veut dire, se reposer, 
on se sert de ce verbe mesme pour I'exprimer, comme 



SUR LA LANUUE FRANCOISE 273 

apres qua/re tours ffalUe il se reposoit tousjours ; Ce 
n'est pas pourtant que Ton ne puisse dire aussi, s'as- 
seioit, mais il est moins vsite. A 1'imperatif pluriel, 
il faut dire, asseiez-vous, et non pas assisez-xous, 
comme disent vne infinite de gens, ny assiez-vous, 
qui est neantmoins moins manuals, (\vjLassisez-vous. 
Au subjonctif, il faut dire, asseie, et asseient au plu- 
riel, et non pas assient, et bien moins encore assisent, 
comme asseions-nons, afin gu'ils'asseie, ou qu'ils s'as- 
seient. Au gerondif, ou au participe s'asseiant, et non 
pas s'asseant, quoy que le simple soit scant, et non 
pas aslant, parce que le simple et le compose ne se 
rapportent pas tousjours ; comme Ton dit, maudissoit 
avec deux s, et disoit auec vne s, bien qu'il n'y ayt 
point de doute que maudire est le compose de dire. 
Ainsil'on dit decide" et indecis, sans dire, ny decis, ny 
indecide'. On dit s'asseiant, et non pas s'asseant, parce 
que ce temps se forme de la premiere personne plu- 
riele du present de 1'indicatif, qui est asseions, et non 
ass eons. 

T. C. Je wfassieds, etc. On dit aussi, je m'assis, tu t'assis, 
il s'assit, et ce dernier me scmble plus usite. Nous nous 
asseions, vous vous asseiez '; on dit aussi, nous nous assisons, 
vous vous assisez, Us s'assisent. II me souvient qu'il n'y avoit 
pas longtemps que j'estois de TAcademie, lorsqu'on y proposa 
la conjugaison de ce verbe: M. de Serisay, qu'on appelloit 
Serisay la Roche foucault, M. 1'Abbe de (^erisy, M. Vaugelas, 
Ablancourt, Gombaut, Chapelain, Faret, Malleville et autres y 
estoient. Je ne parle que des morts : nous n'avons point eu de 
meilleurs Grammairiens, sur-tout Vaugelas, Ceri?y et Serisay. 
II passa enfm que je -m'assieds eije m'assis, tu t'assieds et tu 
t'assis se disoient egalement ; que il s'assied et il s'assit 
estoient tous deux bons, mais qu'iZ s'assied estoit le meil- 
leur : nous nous asseions, nous nous assisons, vous vous 
asseiez, vous vous assisez etoient tous deux bons, mais 
qu'asseions, asseiez, etoient meilleurs. Pour la troisieme per- 
sonne plurielle, je ne me souviens point de ce qui en fut de- 
cide ; mais je confesse que qu'ils s'assient me choque, et je 
dirai tousjours, Us s'asseient, si ce n'est qu'une rime ou une 
consonnance m'oblige de dire, assisent; mais comme notre 
Auteur est pour s'assient, je ne le puis condamner. 

Assiez-vous m'est insupportable, et TAuteur mesme con- 

VAUGELAR. I. 18 



274 REMARQUES 

damne assient au subjonctif, et assiez a 1'imperatif ; et a 1'im- 
parfait il (lit, Us s'asseioient et non pas, Us s'assioient. 

Asseie et asseient. Afin que je m'assoie, je m'assise : tu 
t'assoiest, tu t'assises ; il s'assoie, il s'assise: nous nous 
asseions, assions, asseiez, assisez, s'asseient, s'assisent : pre- 
ferant toujours le second a 1'autrc comme dessus. 

M. Menage tient qu'a la troisieme personne du plurjel il 
faut dire, Us s'asseient, et non pas, Us s 'assient, et aux deux 
personnes du pluriel de 1'imparfait, nous nous asseiions, 
vous vous asseiiez par deux i, pour les rendre differentes des 
deux premieres personnes du pluriel du present, qui n'ont 
qu'un i, nous nous asseions, vous vous asseiez. La pluspart 
sont en cela de son sentiment. M. Ghapelain condamne Us 
s'assient, et vcut, Us s'asseient. II dit qu'autrement il fau- 
droit dire a 1'imparfait, Us s'assieoient, et non pas, Us 
s'asseioient; la raison etant pareille, et n'y ayant point d'usage 
contraire. Quelques-uns veulent qu'on disc, Us s'assieent, et 
non pas, Us s'asseient, a cause qu'a la troisieme personne du 
simple impersonnel, on dit, sie'ent. Ces manieres enjoue'es lui 
sie'ent fort bien. Ccpendant on dit, s'asseiant au gerondif, et 
non s'assdant, quoiqu'on disc seant au simple. Ce qu'il y a de 
certain, c'cst qu'on parle bicn en disant, Us s'asseient, et 
qu'il ne faut jamais dire, Us s'assient. 

A. F. II faut dire a la troisieme personne du pluriel du 
present de riudicatif du verbe asseoir, Us s'asseient, et non 
pas Us s'assient, comme M. de Vaugelas le pretend. Quelqu'un 
a crii qu'on devoit dire Us s'assieent plustostqu'^s s'asseient 
en le formant de" la troisieme personne du singulier il s'assied 
ou \'e n'est point dcvant \'i; a quoy il a ajouste que le simple 
fait a la troisieme personne du pluriel sieent, et non pas 
seient, ces ornements vous sie'ent fort bien. On a repondu qu'il 
ne falloity point appeller de 1'Usage qui veut qu'on disc Us 
s'asseient, et qu'cncore qu'on dise au gerondif scant qui est le 
simple, comme en cette phrase, le Roy seant en son Thrdne, 
il faut dire s'asseiant au compose. On n'a pas veu par quelle 
raison M. de Vaugelas dit que 1'imparfait de ce verbe n'est 
gueres en usage. II n'y a rien qui doive empeschcr dc s'en 
servir, et il est beaucoup mieux de dire, quand il y avoit 
quelque conference, il s'asseioit tousjours aupres d'un tel, 
que de dire, il se mettoit tousjours aupres d'un tel. 11 faut 
escrire les deux premieres personnes pluriellcs de 1'impar- 
fait, je m'asseiois par deux?', nous nous asseiions, vous vous 
asseiiez, pour marquer leur difference d'avec les deux plu- 
riels du present qui ne s'escrivent qu'avec un seul i. Nous 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 275 

nous asseions, vous vous asseiez. II faut dire de mesme au 
subjonctif que nous nous asseiions, que vous vous asseiiez avcc 
deux i. Assiez-vous a I'imperatif est aussi mauvais (\\\'assisez- 
vous. II faut tousjours dire asseiez-vous. 



SOY, DE SOY. 

Beaucoup de gens, et de nos meilleurs Escriuains 
disent, par exemple, ces choses sont indifferentes de soy, 
On croit que c'est mal parler, et qu'il faut dire sont 
indiff'erenies delles mesmes. Et la dessus j'ay oiiy faire 
cette obseruation, qui est comme ie crois, veritable, 
que lore que de soy est apres 1'adjectif pluriel, comme 
en 1'exemple que nous venons de donner, il est vi- 
cieux, mais quand il est deuant, il est tres-bien dit; 
car nous disons tous les jours, de soy ces choses sont 
indiferentes, et ces choses de toy sont \ndifferentes; mais 
ces choses sont indifferentes de soy, la pluspart con- 
damnent cette locution ; En quoy il faut auoiier que 
c'est vne bizarre chose que 1'Vsage, et qu'en voicyun 
bel exemple. I'ay dit la pluspart, a cause qu'il y en 
a qui ne condamnent pas indijfer elites de soy^ mais ils 
confessent que d'elles mesmes, est mieux dit, c'est 
pourquoy il faut tousjours choisir-le meilleur. 

T. G. Le Pere Bouhours observe trcs-bien que quand il 
s'ayit d'une chose, et non pas d'une personne, on met d'ordi- 
naire soy . Je croi que c'est la veritable raison qu'on pent rendre 
de celte fa^on de parler, ces choses sont indifferentes desoy; 
car la distinction de mettre de soy devant ou apres 1'adjectif 
pluriel, paroit bien subtile ct peu convaincante. II ajouste qu'il 
y a cette difference entre lui et elle, au lieu desquels on met 
soy, que lui ne convient pas si geueralcment a la chose 
qu'elle. C'est par cette raison qu'on peut fort bien dire, ces 
choses sont indifferentes d'elles-memes, et qu'on ne diroit pas, 
ce principe est si solide de lui que, etc. II faudroit dire de soi 
ou du moins, est si solide de Iui-m6me, luiet elle ne pouvant 
se meltre au lieu de soi, que Ton n'y ajouste mesme. Voici une 
phrase dans laquelle il dii qu'il faut mettre necessairement de 
soy. L'Orateur doit scavoir que pas une de ces especes n'est 
parfaite de soy, si, etc. Quelques-uns croyent quo cc ne se- 



276 REMARQUES 

roit pas mal parler, que de dire, n'est parfaite d'eUe-rnesme. 
II observe encore que quand on parle en general sans mar- 
quer une personne particuliere qui soil le nominalif du verbe 
il faut tousjours se servir de soy, comme, on fait mille fautes 
quand on ne fait nulle reflexion sur soy. On aime mieux dire 
du mal de soy que de n'en point parler ; mais que quand il 
s'agit de quelqu'un en particulier, on met lui au lieu de soy ; 
C'est un homme qui ne fait point de reflexions sur lui, qui 
parle de lui sans cesse. II excepte les endroits ou soy se prend 
pour I'exterieur : Q,uoiqu'il fut tres-pauvre, il ne laissoitpas 
d'etre propre sur soy ; il ne portoit point de linge sur soy. 
Soy-mesme sc dit comme soy en general ; mais soy-mesme et 
lui-mesme se disent presque egalement d'une personne parti- 
culiere : C'est un homme qui a bonne opinion de soy-mesme, 
qui a bonne opinion de lui-mesme. Cela ne s'entend que des 
cas obliques ; car il faut tousjours mettre lui-mesme au nomi- 
natif, et jamais soy-mesme. Nous devons toutes ces remarques 
au mesme Pere Bouhours, qui dit encore que quand il est 
question des choses, et non pas d'une personne, on met 
presque toujours soy-mesme. Cela va de soy-mesme, cela 
parle de soy-mesme. Get ouvrage se defendoit assez de soy- 
mesme. 

A. F. L'avis a este general sur cette facon de parler, Ces 
choses sont indiffe'rentes de soy, elle a este condamnee. II 
faut dire, sont indifferentes d'elles-mesmes. Mais on a approu- 
ve de soy quand il est mis au commencement de la phrase, 
de soy, ces choses sont indifferentes ; parce que ce mot de 
soy demeure indetermine jusqu'a ce qu'on ait ajouste ces 
choses. Par cette mesme raison on a condamne cet autre 
phrase, ces choses de soy sont indifferentes, puisque de soy 
apres ces choses, ne sQaurait plus estre indetermine; outre 
que cetle transposition a quelque chose qui blesse Toreille, 
de sorte qu'a moins qu'on ne commence la phrase par de soy, 
on est oblige de dire ces choses sont indifferentes d'elles- 
mesmes. Cependant c'est fort bien parler que de dire, cela est 
mauvais de soy; mais le mot cela est un pronom relatifin- 
determine et d'une espece particuliere. 



TOMBER AUX MAINS DE QUELQU'VN. 

Gette phrase est si familiere a plusieurs de nos 
meilleurs Escriuains, qu'il est necessaire de faire 



SUR LA LANGUE FRANgOISE 277 

cette remarque, afin que Ton ne se trompe pas en les 
imitant. Auant que la particule es, pour aux, fust 
bannie du beau langage ', on disoit, tomber es mains; 
depuis on a dit, tomber aux mains; mais ny Tun, ny 
1'autre ne valent rien, et il faut tousjours dire, tomber 
entre les mains de quelqu'vn. L'vsage moderne le veut 
ainsi. Tomber es mains, est particulierement de Nor- 
man die. 

A. F. La remarque a este generalement approuvee. II 
faut dire, tomber entre les mains de quelqu'un, et non pas 
tomber aux mains de quelqu'un. La particule es pour aux est 
du vieux langage, et elle ne s'emploie que dans cette fagon de 
parler maitre es- arts. On dit tomber en de bonnes mains a 
cause de Tepithete bonnes, et non pas tomber entre de bonnes 
mains. 



Quand il faut dire, GRANDE, devant le substantif, ou 
GRAND' en mangeant Vs. 

Par exemple on dit, a grand' peine; II nous a fait 
grand" chere, et non pas a grande peine, ny grande 
chere. Et neantmoins on dit, c'est vne grande meschan- 
cete, vne grande calomnie, et non pas vne grand' mes- 
chancete, vne grand' calomnie. Comment est-ce done 
que Ton connoistra quand il faudra mettre Ye, ou ne 
le mettre pas ? II n'y a point d'autre reigle que celle- 
cy, Qu'il y a certains mots comme consacrez a cette eli- 
sion, ou Von dit grand' auec Vapostrophe, comme a 
grand'peine, grand'chere, grand'mere, grand' pitie, 
ffrand" Messe, la grand" 1 Chambre, et plusieurs autres 
de cette nature, qui ne se presentent pas maintenant 
a ma memoire ; mais en ceux ou 1'Vsage n'a pas esta- 
bly cette elision, il ne la faut pas faire, comme aux 
exemples que j'ay donnez, vne grande meschancete, vne 

1 Es. Cette fa?on de parler, qui estoit si elegante autrefois, est 
devenue barbare, et il faut bien prendre garde de s'en servir, 
mesme dans le palais. 

(MENAGE, Observations sur la lanf/ue francoise.) 



278 REMARQUES 

grande calomnie, vne grande sagesse, vne grande mar- 
que. A quoy ilest necessaire d'ajouster. que le nombre 
des substantifs fenu'nins, deuant lesquels il faut dire 
grande, sans elision , est -incomparablement plus 
grand, que celuy des autres, ou Ton mange l'#, telle- 
ment qu'on n'aura pas grand' peine a n'y manquer 
pas, pour peu que Ton ayt de connoissance de 1'V- 
sage. 

P. Nos ancestres disoient grand avec un T, tant au fe- 
minin qu'au masculin, grant joye, grant feste, c'est-a-dire, 
grande rejoilissance ; grant mestier, c'est-a-dire, grand be- 
som. Villehardoiiin ne parle point autrement. Depuis ils dirent 
grand avcc un d, aussi bien que grant avec un t, et les joi- 
gnoient avec les substantifs feminins sans apostrophe. Enfin 
vers le temps de Seyssel, on commenca a dire grand et 
grande, mais Seyssel se sert plus souvent de grand que de 
grande : Jorsqu'il joint a un substantif feminin grand, c'est 
sans apostrophe : depuis on y a mis 1'apostrophe : ainsi on 
peut dire que 1'elision de \'e qui se fait en grand'Chambre, et 
autres semblables, est un reste de Tancien usage qui est de- 
mcure en ces mots-la. Grant manandie, c'est-a-dire richesse; 
la grand discord et grant poine ; grans epees acerines, c'est- 
a(Jire, grandes epees d'acier, disent nos vieux Poetes dans 
Fauchet. Grant adure, c'est-a-dire, grande ardeur, dit le 
Roman de la Rose. 

T. C. M. Menage rapporte tous les endroits ou il croit 
que grande souffre le retranchement de \'e pour prendre 
1'apostrophe. Ces endroits sont, a grand'peine, fai eu grand' 
peur, c'est grand'pitie, ce n' est pas grand' chose, faire grand' 
chere, ma grand'mere, la grand'Chambre, la grand'salle, la 
grand'Sretagne, la pins grand'part. II fait remarquer que ce 
nom adjectif grande t conserve son e devant tous ces memes 
mots, quand il est precede de celui Rune, et que comme on 
dit, une grande me'chancete, une grande calomnie, on dit de 
mesme, ime grande peur, une grande pitie. une grande chose, 
une grande chere, une grande chamlre, une grande salle, 
une grande Messe. II en excepte grand'mere, et en donne 
pour exemple : Je la croyois fille, et c'est une grand'mere. 
La raison qu'il apporte de cette exception, c'est que grand' 
mere, n'est considere que comme un seul mot. Je croi que 
Ton peut escrire aussi, fai entendu aujourd'hui v,nc grand' 
Messe, quoique grand' Messe ne puisse etre pris pour un seul 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 279 

mot. 11 fait reraarqucr aussi que grand au masculin, se pro- 
noncant devant les mots qui commencent par une voyelle, 
comme s'il y avoit grant, et non pas grand, grant homme, 
grant Ecwer, grant esprit, grant Orateur; on prononce 
aussi, grant e'curie^ et que c'est le seul mot ou le d du femi- 
nin grande, se change en 1. 11 y a pourtant des gens qui pro- 
noncent la grande ecurie, comme ils prononcent une grande 
affaire. 

Fuisque j'ai parle de la prononciation du mot grand, je puis 
dire quelque chose de sa signification, suivant les remarques 
du Pere Bouhours. II dit que grand a rapport au merite ou 
a la taille, quand il se joint avec homme. C'estoitun des plus 
grands hommes de son siecle. C'est un grand homme brun. \\ 
est aise de voirque dans le premier exemple, grand, a rap- 
port au merite, el que dans le second il n'a rapport qu'a la 
laille. Grande avec femme no signifle que la taille, et Ton 
ne dit point, c'est une grande femme, pour dire, c'est une 
femme de grand merite, comme on dit, c'est un grand homme, 
ni les grandes femmes de I'antiquite ; comme, les grands 
hommes de I'antiquite. On dit, les Grands de la terre, pour 
signifier les Rois, les Princes, etc. Cctte remarque est fort 
judioieuse. II en fait une autre sur la difference qu'il y a outre 
avoir le grand air, et avoir I'air grand, et il fait connoistre 
qu'on dit d'un homme qui vit en grand Seigneur et a la ma- 
cicre du grand monde, qu'il a le grand air, et d'un homme 
dont la physionomie est noble et la mine haute, qu'il a I'air 
grand. C'est ainsi que la diverse situation d'un adjectif, en 
rend quelquefois la signification differente. 

A. F. On n'a point trouve d'autre raison pour 1'elision de 
Ye dans cet adjectif grande que TUsage qui 1'a establie. Qrand' 
peur , grand'pitie, grand'mere, grand'merci, et grand' 
chose, pcuvent s'ajouster a grand'chere et a grand'peine : On 
ademandesi lorsque 1'adjectif^ra^e recoit un comparatif, 
il peut recevoir cette elision de \'e comme en cet exemplei 
II nous a fait la plus grand'chere du monde. On a repondu 
que I'habitiide de dire il nous a fait grand'chere; authorisoit 
il nous a fait la plus grand'chere du monde, mais qu'en; 
escrivant il falloit mettre la plus, grande chere , cet avis a este 
le plus general. Les autres ont pretendu qu'on pouvoitdire et 
escrire la plus grand'chere , et que 1'Usage avoit prevail! 
centre la regie. 



280 REMARQUES 



MONDE. 

Ce mot est souuent employe par les bons Autheurs, 
pour dire vne infinity vne grande quantite de quoy que 
ce soit. M. Coeffeteau a qui 1'vsage en est familier, 
dit en la vie d'Auguste, sur le point de cette sanglante 
journde, a Rome et ailleurs on vit x>n monde d'horribles 
prodiges. le voudrois pourtant en vser sobrement, et 
non pas encore en toutes sortes de choses, mais seu- 
lement en celles ou il s'agiroit des personnes, comme 
M. de Malherbe s'en est seruy, quand il a dit, qu'ay-je 
a faire de vous en nommer vn monde d'autres, c'est-a- 
dire, d'autres hommes. II semble bien applique la. Ce 
n'est pas que ie le voulusse condamner dans vn autre 
Vsage. 

P. Monde, ou il s'agit des personnes. C'est ainsi que le 
peuple en use, et point autrcment. II y avoit tant de monde, 
tant de gens ; le paucre monde, les pauvres gens : on dit tous 
les jours, il y avoit un monde effroyable : ces faQons de par- 
ler, quoiqu'ellcs soient un peu basses, peuvent pourtant trou- 
ver leur place dans un discours oratoire. 

Tout mon monde. Ce sont les personnes de qualite qui 
parlcnt ainsi ; car pour le menu peuple communement, il n'a 
autre domestiquc que ses enfans, qu'on ne comprend point 
sous le nom de monde : ct a regard des personnes qui ne sont 
pas de qualile, ils disent ordinairement, Mes gens ne sont pas 
id. Par exemple, un Marchand dira. des garcons de sa bou- 
tique, Tous mes gens sonl dehors: ii pourroit dire, Tout mon 
monde est dehors. Tenement qu'a mon avis, on peut em- 
ployer cette phrase en toutes sortes de discours, quand ce ne 
seroit que pour eviter la repetition du mot de gens, qui se 
trouvera devant ou apres. 

Au reste, on se sert du mot de monde, pour dire qu'un 
homme scait vivre, et qu'il veu les honnestes gens. II sfait 
son monde, il a veu le monde, le beau monde, Ii est dans le 
grand monde, c'est-a-dire, il voit ou visile des personnes de 
qualite et tout cela est tres-Francois. 

T. C. Un monde de prodiges, un monde d'autres hommes. 
pour dire, une infinite de prodiges, une infl,nite d'aulres 
hommes, sont des facons de parler qui ne sont plus usitees. 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 281 

A. F. On a blasme les deux exemples que M. de Vaugelas 
rapporte dans cette Remarque. Apres avoir examine longtemps 
cette question, on n'a trouve que cette seule facon de parler 
ou monde pust estre employe avec grace, pour dire une infi- 
nite : se voyant environne d'un monde d'ennemis. 



MONDE auec le pronom possessif. 

On dit ordinairement en parlant, tout mon monde est 
venu, son monde nest pas venu, pour dire, tous mes 
gens, ou tons mes domestiques sont venus, ses gens ne 
sontpas venus ; Mais il le faut euiter comme vn terme 
has, et si ie 1'ose dire, de la lie du peuple. G'est pour- 
quoy il me semble insupportable dans vn beau stile, 
mais beaucoup plus encore, quand on s'en sert en vn 
sens plus releue ; par exemple, quand on dit, comme ie 
le trouue souuent dans vn fortbon Autheur moderne, 
il fit auancer tout son monde, pour dire toutes ses trou- 
pes, il r'allia son monde, pour dire ses troupes, ses gens. 
Dans le stile noble on ne le souffriroit pas pour dire 
ses domestiques, on le souffriroit moins encore pour 
dire ses troupes. 

T. C. M. Chapelain dit que tout mon monde, tout son 
monde, est une elegance du stile familier, et qu'on dit de 
bonne grace, mon petit monde, pour dire, mes enfans, mes 
gens. Peut-estre que M. de Vaugelas dit un peu trop, quand.il 
dit que c'est un terme de la lie du peuple ; mais je croi qu'on 
ne doit pas 1'employer dans le beau stile. 

A. F. Son monde, pour dire ses gens, ses domestiques 
n'est point un terme de la lie du peuple, comme il est qualifie 
dans cette Remarque ; il est de la conversation et du stile fa- 
milier, et on ne doit point blasmer ceux qui disent son appar- 
tement est fort commode, il a tout son monde autour de luy. 
Quant a ces phrases, il fit avancer tout son monde, il rallia 
son monde, elles ont este trouvees fort bonnes, sur tout en 
parlant d'un homme qui va en Parti avec deux ou trois cents 
chevaux. Ce mesme mot peut estre employe pour signifler 
ceux qu'on a invitez a manger, et qu'on attend, comme en 
cette phrase, tout son monde n'estoit pas encore venu. On le 



282 REMARQUES 

peut dire dans le mesme sens a un Maistre de concert, avez- 
vous la tout vostre monde ? pour dire tons vos musiciens. 



LE LONG, DU LONG, AU LONG. 

Par exemple, les vns disent, le long de la riuiere, 
les autres, du long de la riuiere, et les autres au long. 
Tous les trdis estoient bons autrefois, mais aujour- 
d'huy, il n'y en a plus qu'vn qui soit en vsage, a sca- 
uoir, le long de la riuiere. 

T. C. M. Menage remarque fort bien que dn long se dit 
tousjours quand il est adverbe, et qu'aux endroits ou il est 
ainsi place sans aucun regime, il seroit mal de dire le long. II 
en donne cet exemple, L'eau de ce canal est aussi claire que 
celle d'une so^trce, et vous y voyez tout du long des arbres 
plantez a la ligne. 

A. F. On a decide que le long estoit le seul dont on se 
dust servir pour signifler le secundum ou le junta des Latins. 
Us se promenoient le long du bois. Us marchoient le long de 
la, riviere. On peut dire toiri du long dans le mesme sens, et 
jama is du long, ny au long. Us se promenoient tout du long 
de la riviere. 



IL A ESPRIT, IL A ESPRIT ET CQEUR. 

G'est depuis peu que cette nouuelle facon de .parler 
est en vogue. Elle regne par toute la ville, et s'est 
mesmes insinuee dans la Cour, mais elle n'y a pas 
este bien receiie, comme ayant fort mauuaise grace, 
et trop d'affectation. Nos bons Escriuains Font con- 
daranee d'abord, et s'opposent tous les jours a son 
establissement, qu'il ne fautpourtant plusapprehen- 
der dans le decry oil elle est. Nostre langue a Fimita- 
tion de la Grecque, aime extremement les articles ; il 
faut dire, il a de I'esprit, il a de Vesprit et du cceur, je 
ne scay si Ton ne dira point encore, il a sang aux on- 
gles. Ce n'est pas qu'en certains endroits on ne se 
dispense des articles auec vne grace merueilleuse, 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 283 

mais c'est rarement, et ilfautbien les scauoir choisir. 
M. Coefleteau, il fit main tasse, et tna femmes et en- 
fans. Mais il a esprit, ne se pent dire ny selon le 
bon vsage, ny selon la Grammaire. 

T. C. On ne dit plus aujourd'hui, il a esprit, pour7 a de 
I' esprit. C'etoit une maniere de parler trop affectee qui n'a pas 
regne longtemps. Le Pere Bouhours dit que plusieurs per- 
sonnes tres-polies preferent, il a extremement d'esprit a a 
extremement de I' esprit, et pretendent que extremement est 
commepeu et beaucoup, qui ont un regime : et que comnie 
on dit, il a pen ou beaucoup d'esprit, on dit aussi, il a extre- 
mement d'esprit, extremement de caur, extremement de me- 
rite. II n'y a gueres moins de gens qui se revoltent contre il 
a extremement ou infiniment d'esprit, que contro il a esprit. 
Les exemples qu'apporte le Pere Bouhours. II y a cette anne'e 
extremement de bled, extremement de vin, ne sont point recus. 
On croit qu'il faut dire, extremement du bled, extremement 
du vin, ou simplement, il y a beaucoup de bled, il y a beau- 
coup de vin. On doute mesme qu'il soil aussi certain qu'il pre- 
tend, qu'on doive dire, extremement d'esprit, quand une ne- 
gative precede, comme, elle n'a pas extremement d'esprit. Si 
Ton ne peul dire, elle n'a pas extremement de I' esprit, on doit 
im-Hre beaucoup en la place $ extremement, et (lire, elle n'a, 
pas beaucoup d'esprit. Ce Pere qui est trcs-sgavant et tres- 
delicat en notre Langue, croit que 1'un et Tautre peut se dire, 
il a extremement d& I' esprit, et, il a extremement d'esprit, et 
conclut pourtant qu'il vaudroit mieux s'abstenir de ces faQons 
de parler hyperboliques, et dire, il a beaucoup d'esprit, il o, 
bien de I'esprit. Pour moi, je croi qu'on doit tousjours dire, il 
a extremement ouinftniment de I'esprit, el jamais, extremement 
ou infiniment d'esprit. Ce qui le fait voir, c'est qu'on peut fort 
bien mettre infiniment apres de I'esprit, et dire, il a de I'es- 
prit infiniment; ainsi infiniment n'a point de regime ; comme 
beaucoup, qui en a tousjours, et dans toutes sortcs de phrases. 
On dit, il y a beaucoup de gens d'esprit qui, etc., il faut dire, 
il y a une infinite de gens. Sur ce que dit M. de Vaugelas, que 
nostre Langue aime extremement les articles, et qu'il craint 
que comme on a voulu introduire, il a esprit, on ne veiiille 
dire encore, il a sang aux ongles, M. Chapelain a observe 
qu'on dit proverbialement, il a bee et ongles, sans articles^ 

A. F. Ces manieres de parler,.^ a esprit et cceur, n'ont 
pas este en vogue long-temps, elles ont blesse tenement I'o- 
rcille, qu'on les a baunies presque aussitost que ceux qui les 



284 REMARQUES 

soustenoient ont voulu leur donner cours. On ne scauroit 
dire, il a sang aux ongles, mais on dit fort bien sans aucun 
article, il a lee et ongles. 



JAMAIS PLUS. 

Qvelques-vns doutent, si ce terme est Francois, et 
s'il n'est point plustost Italien, maipiu. Mais il est 
aussi bon en nostre langue, qu'en Tltalienne, d'oii 
nous Fauons pris. Nous le disons, et Fescriuons tous 
les jours. M. de Malherbe, jamais pins ie ne me rem- 
barqne auecque luy. Et en vn autre endroit, a condition 
que ie rien oye jamais plus par ler. 

P. Jamais plus. Toutes ces facons de parler, a mon 
avis, ne valent rien. Jamais suffit tout seul. Jamais je ne me 
rembarque avec lui. 

T. C. M. Chapelain a remarque qu'on dit bien, je n'irai 
jamais plus, pour de ma vie, je ne le dirai jamais plus, et 
que le jamais plus est Francois et elegant, pour plus jamais, 
qui est sa situation naturelle, mais que jamais plus je n'irai 
est Gascon, a cause de- la transposition. 11 approuve le der- 
nier exemple de Malherbe. Je croi pourtant qu'il est mieux de 
dire, Je ne veux jamais entendre parler de lui, que je ne veux 
plus jamais, etc. 

A- F. L'exemple de M. de Malherbe, jamais plus je ne me 
rembarque avec luy a este generalement condamne et on a 
laisse cette maniere de parler aux Italiens. Plusieurs ont de- 
fendu 1'autre, a condition queje n'en entende plus parler, et 
ont dit qu'il n'y avoit point de pleonasme, parce qu'on vouloit 
faire connoistre qu'on avoit desja entendu parler de la chose 
dont il estoit question, ce qui n'auroit pas este exprime, si on 
avoit dit simplement a condition que je n'en entende jamais 
parler. Us ont dit encore que jamais plus, estoient deux 
abverbes, dont le premier se rapportoit au premier verbe, que 
je n'en entende, et rendoit la negative complete, et le dernier 
avoit rapport au verbeparler pour signifier queje n'en entende 
jamais parler davantage.- Lravis le plus general a este qu'il 
falloit oster un des deux adverbes et dire que je n'en entende 
jamais parler, ou queje n'en entende plus parler, pour ne 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 285 

fairo point dc pleonasme ; ou quc si Ton employoit les deux 
adverbes, il falloit mettreplus de\antjamais, et dire, je n'en 
veux plus jamais entendre parler, plustost queje n'en veux 
jamais plus entendre parler. 



MESHUY, DBS MESHUT. 

Ge mot n'est plus en vsage parmy les bons Escri- 
uains, ny mesmes parmy ceux qui parlent bien. II 
faut neantmoins auolier, qu'il est tres-doux et tres- 
agreable a 1'oreille. Au lieu de meshwy, ou tie's meshuy, 
on dit desormais, tantost, comme il est tantost temps, 
pour il est meshuy temps. 

T. C. Ce n'est point assez dire que meshui n'est point en 
usage parmi les bons Ecrivains ; c'est un mot entierement 
banni de la Langue. 

A. F. Les deux mots qui sont le sujet de cette remarque 
sont tenement hors d'usage qu'ils n'ont plus rien qui puisse 
contenter 1'oreille. Le mot buy est tout a fait vieux, et nostre 
Langue ne 1'a conserve que dans aujourd'huy. 



DEVERS. 

Gette preposition a tousjours este en vsage dans les 
bons Autheurs, par exemple, il se tourna deuers luy, 
cette ville est tourne'e deuers I Orient, deuers le Midi. Et 
ainsi des autres. Mais depuis quelque temps ce mot a 
vieilli, et nos modernes Escriuains ne s'en seruent 
plus dans le beau langage. Us disent tousjours vers, 
comme se tournant vers luy, vers I'Orient, vers le Midy. 

T. C. On ne dit plus du tout aujourd'hui devers, il faut 
dire simplement vers. 

A. F. On ne dit plus il se tourna devers luy, ni cette Ville 
est tourne'e devers I'Orient, il faut dire vers luy et vers I'Orient. 
La preposition devers ne laisse pas d'avoir encore quelque 
usage, mais c'est quand elle veut dire aux environs de, comme 
il vient de devers Lyon. On ne parleroit pas bien en disant, il 



286 REMARQUES 

est alU defers Lyon, parce qu'il sembleroit qu'on voudroit 
dire, il est alle du coste de Lyon, ou a Lyon raesme ; mais si on 
faisoit precede? cette preposition de quelques mots qui fissent 
connoistre que le voyage no sc feroit pas a Lyon, on diroit 
fort bien, il est alle quelque part devers Lyon, c'est a dire en 
quelque endroit dans le voisinage de Lyon. On se sert aussi 
de la preposition devers quand elle est precedee depar, 
comme, il tient tousjours le bon bout par devers luu. 



S'il faut dire, IL Y EN BUT CENT TUEZ, ou IL Y EN BUT 

CENT DE TUEZ. 

Nous auons de bons Autheurs, qui disent 1'vn et 
1'autre. M. Coeffeteau ymet ordinairemenU'articledte. 
M. de Malherbe la pluspart du temps ne 1'y met pas, 
comine quand il dit, il y en eut trois condamnez ; il riy 
auoit pieu si ferine, qu'auec pen de peine Us riarrachas- 
sent, et depuis qu'il y en auoit vn arrache'. Neantmoins 
en vn autre lieu il dit, il y en auoit desja trente d'a- 
cheuez, parlant de vaisseaux. Aujourd'huy le senti- 
ment le plus commun de nos Escriuains, est qu'il 
faut tousjours mettrele de; car en parlant, jamaison 
ne 1'obmet, et par consequent c'est 1'Vsage, qu'on est 
oblige de suiure aussi bien en escriuant, qu'en par- 
lant sans s'amuser a esplucher pourquoy cet article 
deuant le participe passif, et apres le nombre. G'est 
la beaute des langues, que ces facons de parler, qui 
semblent estre sans raison, pourueu que 1'Vsage 
les authorise. La bizarrerie n'est bonne nulle part 
que la. 

T. C. M. Chapelain dit que le de superflu est une ele- 
gance de Tusage ; je croi que quand le substantif est devant 
le participe, ce n'est point une faute que de suppriraer de : 
II y eut cent hommes tuez, il y eut mngt soldats llessez en 
cette rencontre ; mais qu'il est mieux de le mettre quand la 
particule relative en se rencontre dans la phrase, il y en eut 
cent de tuez, mngt de blessez ; il y avoit trente vaisseauso 
achevez, il y en avoit trente d'achevez. 

A. F. On peut dire il y en eut cent tuez et il y en eut 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 287 

cent de tuez. Ce dernier n'a pas laissc de paroistre preferable 
a Tautre, sur tout quand le substantif n'est point devant le 
participe, et qu'on y supplee par la particule en, comme il y 
en eut trois de condamnez. II semble que le de ait un elTet 
retroactif pour se rapporter a la particule relative^, coranie 
il y en eut trois de condamnez, pour dire de ces gens-la, il y 
eut trois hommes condamnez. II faut remarquer que la parti- 
cule de ne se met que devant des noms adjectifs, ou despar- 
licipes et non pas devant des substantifs. On dit fort bien, il 
y en eut vingt de pris, et on ne dit pas, il y en eut mngt de 
prisonniers. II faut dire il y en eut vingt qui furent fails 
prisonniers. 



QUE C'EST. 

On ne dit plus gueres maintenant que c'est, comme 
Ton disoit autrefois. On dit, ce que c'est. Par exemple, 
M. de Malherbe dit, II riy a point de loy qui nous ap- 
prenne que c'est, que V ingratitude. Aujourd'hui Ton dit, 
qui nous apprenne ce que c'est que, etc. 

T. C. M. Chapelain condamne 1'exemple de Malherbe, Que 
c'est pour ce que c'est, comme une facon de parler tres-vi- 
cieuse, quoiqu'elle ait ete encore employee depuis trente ans 
par de bons Auteurs 

A. P. On nc dit plus du tout aujourd'huy que c'est pour 
ce que c'est; il n'est pas permis d'imiter M. de Malherbe en 
une facon de parler si vicieuse. 



Du DEPUIS. 

le connois vn homme fort &ge, et fort scauant en 
nostre langue *, qui dit, que lors qu'il vint a la Gour 

I Je ne say si c'est M. de Porcheres ou M. de La Mothe Le 
Vayer. (Clef de CONRARD.) 

II est fort douleux que le compliment que fait ici Vaugelas soit 
a 1'adresse de La Mothe Le Vayer, son adversaire et le partisan 
systeinatique du vieux langage. D'ailleurs ce dernier, n6 en 1588, 
n'avait que cinquaute-neuf ans 1'annee ou parurent les Remarques de 



288 REMARQUES 

jeune garcon, il y auoit beaucoup de gens qui di- 
soient et escriuoient du depuis, et que desja des ce 
temps la ceux qui entendoient la purete du langage. 
condamnoient cette facon de parler, comme vicieuse 
et barbare, ne permettant pas seulement aux Poe'tes 
d'en vser comme d'vne licence poetique, pour s'accom- 
moder d'vne syllabe, dontv-ils ont souuent besoin. 
Mais que nonobstant cela on n'a pas laisse depuis 
cinquante ans de continuer tousjours la mesme faute, . 
quoy que Ton ayt aussi continue de la reprendre, 
jusqu'a cequ'encore aujourd'huy vne infinite" de gens 
disent et escriuent, du depuis, centre le sentiment de 
tous ceux qui scauent parler et escrire. II remarque 
done qu'il n'y a point de terme en toute nostre lan- 
gue, qui se soit tant opiniastre pour s'establir, ny qui 
ayt tant este rebute", que celuy-la. II faut tousjours 
dire depuis et jamais du depuis, soit qu'on le face 
preposition, ou aduerbe ; car il est 1'vn et 1'autre, et 
c'est la raison qu'alleguent les plus scauans de ceux 
qui disent du depuis, que c'est pour marquer la diffe- 
rence des deux, parce que parexemple, quand ondit 
depuis vn an, la depuis est preposition, et lors qu'on 
dit depuis, ie n'y suis pas retourne', ou ie n'y ay pas 
est^ depuis, il est aduerbe. Mais on respond en vn mot, 
que le bon vsage a banny cette locution, a quoy il 
n'y a point de replique. Outre qu'a le prendre mesme 
par la raison, il est tres-rare que depuis aduerbe se 
trouue situe en vn lieu, ou il puisse faire equiuoque, 
ny estre pris pour la preposition, non plus qu'aux 
exemples que ie viens de donner. Et si par hasard il 
engendre quelque equiuoque, on n'a qu'a mettre vne 
virgule apres, pour le separer du mot qui suit, bien 
que la construction entiere face assez connoistre s'il 
est preposition ou aduerbe. 

Vaugelas. Mais cet homme fort age et fort scavant en la langue est 
bien plutot Arbaud de Porchdres, qui etait ne en Provence dans la 
seconde moiti6 du xvi" siecle, et qui mourut en 1640. II avail ele, 
avec Racan, un des amis et des disciples de Malherbe, qui lui 
legua la moiti6 de sa bibliotheque. II fut un des premiers membres 
de 1'Academie franchise. On a de lui des Poesies (1633). (A. C. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 289 

T. C. Non seulement on n'ecrit plus du depuis, mais 
mesme ceux qui parlent bien, ne le disent point dans la con- 
versation la plus familiere. J'ai lu depuis peu une Elegie dans 
laquelle estoit ce vers, 

Depuis que je voiis vis, je sentis dans mon ame. 

II falloit dire, si-tost queje vous vis. Cela m'a fait reraarque'r 
qu'on ne scauroit mettre depuis que devant un preterit inde- 
fmi. Par exemple, on parleroit mal en disant, depuis que je le 
menai chez vous, je n'ai point entendu parler de lui ; il faut 
dire par le preterit defmi, depuis que je I'ai mene cliez vous. 
De mesme on ne dit pas, depuis que nous vous eusmes quitte, 
il nous arriva des chases qui, on doit dire, apres que 
nous vous eusmes quitte. II me paroist que beaucoup de per- 
sonnes ne prennent pas assez garde a la difference qu'il y a 
entre depuis que et apres que. 

A. F. II n'y a aucun genre de conversation, quelque fami- 
liere qu'elle soit, qui puisse faire souffrir du depiiis, soit 
comme adverbe, soit comme preposition. Ainsi.ce mot s'est 
inutilement opiniastre pour s'establir. II est rejete plus que 
jamais par tous ceux qui veulent parlor un peu purement. 



De I'vsage des participes passifs, dans Us preterits. 

En toute la Grammaire Francoise, il n'y a rien de 
plus important, ny de plus ignore. le dis, de plus im- 
portant, a cause du frequent vsage des participes dans 
les preterits, et de plus ignore", parce qu'vne infinite 
de gens y manquent. Ne laissons rien a dire en ce 
sujet, et voyons toutes les facons dont ces participes 
peuuent estre employez, mais par ordre. Notez que 
participes et preterits ne sont icy qu'vne mesme 
chose 1 . 



1 L'Autheur a appris que plusieurs ne comprenoient pas 
comme il se peut faire, qu'en aucun lieu les participes et les pre- 
terits ne soient qu'vne mesme chose ; mais il 1'esclaircit par vn 
seul exemple. qui fait voir qu'il est indifferent d'appeller participe 
ou preterit, ce qu'il veut faire passer icy pour vne mesme chose. 
Quand il dit icy, il entend parler des preterits composez des par- 
ticipes passifs seulement, et jamais des autres; car qui ne scait 

VAUGELAS. i. 19 



290 EEMARQUES 

Premierement, le preterit va deuant le nom qu'il 
regit, commefquand ie dis, fay receu ws leltres. Alors 
receu, qui esHe participe, est indeclinaEte^ et voila 
son premier vsage oil persoane ne manque. yui a ja- 
mais dit, fay recues ws lettres, comme disent les Ita- 
liens depuis peu, ho receuute le voslre lettere ? 

Son second .vs#ge"est, quand le nom va deuant le 
preterit, commertpiand ie dis, les lettres que fay re- 
ceties ; car alors4Lfaut dire, que fay receiles, et non 
pas que fay receu,\ peine de faire vn solecisme. Gela 
est passe en reigle de Grammaire, non seulement au- 
jourd'huy, mais du temps mesmes d'Amyot, qui 1'ob- 
serue inuiolablement ; comme on faisoit desja du 
temps, et auant le temps de Marot, qui en a fait cette 
Epigramme a ses Disciples, 

Enfans oyez vne lecon : 
Nostre langue a cette facon, 
Que le terme qui va deuant, 
Volonliers regit le suiuant. 
Les vieux exemples ie suiuray 
Pour le mieux, car a dire may 
La chanson fut lien ordonnee, 
Qui dit, m'amour vous ay donn6e ; 

que le verbe a qui le preterit appartient, et le participe sont deux 
parties de 1'Oraison toutes distinctes ? Voicy 1'exemple ; Quant 
ana; preterits composes, lors que le nom auquel Us se rapportent, les 
precede. Us, c'est a dire, les preterits, doiuent estre du mesme genre 
et du mesme nombre que le nom. Le voicy de Tautre fa^on ; Quant 
aua> preterits composes, lors que le nom les precede, les participes 
doiuent estre du mesme genre et du mesme nombre que le nom. Qui 
ne voit qu'il est indifferent en cet exemple de raettre preterits ou 
participes, et que de-la il s'ensuit, que participes et preterits ne 
sont done icy qu'vne mesme chose? Et comme dans la Remarque 
tres-ample que 1'Autheur en a faite, il se pouuoit faire qu'il nom- 
meroit tantost preterit et tantosl participe, ce qui en effet n'est icy 
qu'vne mesme chose.il auoit creu bien I'aire d'en auertirle Lecteur 
au commencement, de peur que cela ne 1'embarrassast. Mais puis 
que 1'Autheur s'est apperceu que sa trop grande precaution a fait 
vn effet tout contraire, il cetera cette pierre d'achoppement a la pre- 
miere impression, et cependant il a estg oblige de faire voir que ce 
qu'il a dit est vray, et qu'il a cu raison de le dire ainsi. (Note de 
Vaugelas, placft a ^'Erratum de I 'edition de 1647.) 



SUR LA LANGUE FBANCOISE 29! 

Voila la force que possede 

Le feminin quand il precede. 

Or prouueray par Ions tesmoins, 

Qne tons pluriels rien font pas moins. 

II faut dire en termes parfaits, 

Dieu en ce monde nous a fails, 

Faut dire en paroles par faltes, 

Dieu en ce monde les a faites, 

Ne nous a fait pareillement, 

Mais nous a faits tout rondement. 

ISItalien, dont la faconde 

Passe le vulgaire du monde, 

Son langage a ainsi basti, 

En disant : Dio noi a fatti, etc. 

Neantmoins ie m'estonne de plusieurs Autheurs 
modernes, qui faisant profession de bien escrire, ne 
laissent pas de commettre cette faute. 

En troisiesme lieu, Je preterit peut estre place entre 
deux nqms, comme les habitans nous ont rendu maistres 
de la mile ; Car ont rendu cst un preterit situe entre 
deux noins, a srauoir nous (([ue j'appelle iioin, quoy 
quTTsoit pronom, parce que cela n'importe) et mais- 
tres, qu'il regit tous deux a 1'accusatif. Alors le parti- 
cipe est indeclinable, et il faut dire, nous ont rendu 
maistres, et non pas rendus, comme on deuroit dire 
scion le second vsage, quo nous venous d'expliquer. 
Mais il I'aiit prendrc garde que uous ne somines pus 
icy dans les termes de ce second vsage, oil nous 
n'auons considere le preterit apres le nom, que lors 
que le sens finissoit auec le preterit, au lieu qu'icy le 
preterit ont rendu, ne finit pas la periode, ny le sens, 
car il y a encore apres maistres de la mile. C'est pour- 
quoy 1'vsage du preterit estant different, il se gou- 
uerne d'vne autre facon, et maistres qui le suit, mar- 
que assez le pluriel, sans qu'il soit besoin que le 
participe le marque encore. 

En quatriesme lieu, _le preterit estant place entre 
noms, le dernier est, ou substantif, comme maistres, 
dont nous venons de parler, ou adjectif, qui fait le 



292 REMARQUES 

quatriesme vsage, par exemple, U commerce nous a 
rendu puissans, et si nous parlons d'vne ville, le com- 
merce I'd rendu puissante; Car en ces examples, il est 
indeclinahle, et ne suit ny le nombre, ny le genre des 
noms. 

Son cinquiesme vsage, estquancl le preterit est pas- 
sif; (car jusqu'icy aux quatre~""premiers vsagesTnous" 
Pauons tousjours considere comme actif,) par exemple 
nous nous sommes rendusmaistres, ou rendus puissans. 
Alors, il fuut dire rendus, et noil pas rendu, ce participe 
dans le preteritpassif n'estant plus indeclinable, mais 
prenaut le nombre et le genre des noms qui le pre- 
cedent et le suivent. 

Celte reigle qui distingue los ac til's ct les passifs, 
est fort belle, et ie la tiens d'vn de mes amis, qui 1'a 
apprise de M. de Malberbe, a qui il en faut donner 
Fhonneur. Que si 1'onobjecte que M. deMalherbe lui- 
mesme ne 1'apas toujours obseruee, c'est ou la faute 
de rimprimeur, ou que luy-mesme n'y prenoit pas 
tousjours garde, ou plustost qu'iJ n'a fait cette re- 
marque, comme dit encore cet amy, qu'a la fin de ses 
jours, et apres 1'impression de ses oeuures. 

II y a pourtant vne exception, quand apres le pre- 
terit passif ily a vn participe passif, comme en cet 
exemple de M. de Malherbe, la desoteissance s'est trouu6 
montee auplus haut point de Vinsolence, car il faut dire, 
s'est trouue montee, et non pas, s'est trouude montde. Et 
que Ton ne croye pas que ce soit a cause de la caco- 
phonie, que feroient ces deux mots, trouvee montee; 
car quand au lieu de montee ily auroit une autre ter- 
minaison, comme guerie, il le faudroit dire de mesme, 
par exemple, elle s'est trouue guerie tout a coup, et non 
pas trouvee guerie. 

Son sixiesme vsage est, (juand les ^preterits actifs, 
ou pas&tfs^-att-Meu-dlKiLiiomT ont vn verbe jgrT gu;te^ 
car alors ils sont tousjours indediiiubles _sans excep- 



_ 

tion, comme si ie parle d'vne fille ie dirny^^Tff^ fait 
petMre, et nou pas, ie Vay faitepeindre, et elle s'est fait 
peituJre, etnou pas, elle s'est faite ptindre. Do mesmc 
aupluriel, ieles ay faitpeindre, ils se sont fait peindre. 



SUR LA LANGUK FKANCOISE 293 

et jaiuais faite, ny fails peindre. M. de Malherbe dit, 
parlant a vne femme, le mauuais estat ou ie nous ay veu 
partir, non veuepartir, et peu de lignes apres, jus- 
ques icy wus eussiez mains fait que ce que ie wus ay veu 
faire. Et en vn autre endroit, la Reyne la plus accom- 
plie que nous eussions jamais veu seoir dans le Tfirosne 
des fleurs de Lys, non veue seoir. 

Ge mesme vsage s'estend encore aux phrases, ou 
entre le preterit et le verbe infinitif qui suit, il y a 
quelque mot, comme, c'est vne espece de fortification 
que .j'ay appris a faire en toules sortes de places, et 
non pas, que fay apprise a faire. La raison de cela, 
que nous auons desja touche~e est, qu'il faut aller en 
ces sortes de phrases jusqu'au dernier mot qui ter- 
mine Ie sens, et que par consequent c'est tousjours 
le dernier mot des phrases entieres, qui a rapport au 
substantif precedent,, et non pas le participe, qui est 
entre deux, si ce n'est au preterit passif, ou nous 
auons donne Fexemple, nous nous sommes rendus mais- 
tres, ou nous nous sommes rendus capaUes ; car selon 
la raison que ie viens de rendre, il faudroit dire aussi, 
nous nous sommes rendu maistres, nous nous sommes 
rendu capalles, et non pas rendus. G'est pourquoy 
force gens n'admettent point la difference de M. de 
Malherbe, pour cette seule raison, qu'ils croyent 
auoir lieu par tout. 

Voila tout ce que j'ay creu pouuoir dire sur ce 
sujet; mais pour rendre la chose plus claire et plus 
intelligible, il me semble a propos de mettre de suite 
tous les exemples des diuers vsages, et de marquer 
ceux ou tout le monde est d'accord, et ceux ou les 
vns sont d'vne opinion, les autres d'vne autre. 

I. ray receu ws lettres. 
II. Les lettres que j'ay receues. 

III. Les habitans nous ont rendu maistres de la mile. 

IV. Le commerce, parlant d'vne ville, I'a rendu puis- 

sante. 

V. Nous nous sommes rendus maistres. 
VI. Nous nous sommes rendus puissans. 



294 REMARQUES 

VII. La desobeissance s'est trouue" monUe au plus 

haut point. 

VIII. le V ay fait peindre, ie Us ay fait peindre. 
IX. Elle s'est fail peindre, Us se sont fait peindre. 
X. C'est me fortification quej'ay appris a faire. 

Le premier et le second exemple sont sans contre- 
dit. Le troisiesme, quatriesme, cinquiesme, sixiesme, 
et septiesme, sont contestez, mais la plus commune 
et la plus saine opinion est pour eux. Le huitiesme, 
neufuiesme, et dixiesme, ne recoiuent point de diffi- 
culte', toute la Gour et tous nos bons Autheurs en 
vsent ainsi. 

P. II est mal-aise, pour ne point dire impossible, dc don- 
iier des regies certaines en la maliere des participes dans les 
preterits ; et mettant a part les exceptions qui se trouvent en 
toutes les regies quo nos Grammairiens ont remarquccs, il se 
rencontre des endroits ou 1'oreille est le seul Juge de la ma- 
niere dont il faut en user. Ramus en sa Grammaire Francoise,' 
liv. 2, chap. i. a traite cette matiere ; mais il n'a point touche 
aux principales difficultez. La Grammaire generate qu'on ne 
scauroit assez estimer, la traite au chap. 20, en 1'article du 
verbc avoir, pag. 131. et en 1'article qui a pour litre : Deux 
rencontres ou le verbe auxiliaire estre prend la place du 
verbe avoir, page 134 '. M. Menage le traite en ses Observa- 
tions, chap. 22. Les Nouvelles Remarques* 1'ont traite,, 
page 360. 

Mais avant que d'entrer en la question, il est a propos d'a- 
vertir que quand nous disons icy que le participe est gerondif, 
nous entcndons dire qu'il est indeclinable, et n'a ny genre ny 
nombrc, et qu'il n'est participe qu'en apparence.* 

Je dis done premierement : 11 faut autant qu'il se peut, re- 
duire ces parlicipes preterits au gerondif, parce qu'autremcnt 
liors a la fin de la construction, par-tout ailleurs ils sont au 
feminin tres-languissans, ct choquent ou lassent 1'oreille, sur- 
tout quand il s'en trouve deux de suite au milieu d'une cons- 
truction. 

Et cette reduction des participes preterits au gerondif, esl 

1 Nous donnous plus loin, p. 304, les passages de la Qramnialre 
(jentrale, de Port-Royal, c'est-a-dire de Lancelot. (A. C.) 

* Ces Nouvelles remarques sont du P. Bouhours (1676) (A. C.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 295 

en effet du genie de notre Langue, et cela se reconnoist a deux 
marques : la l re que hors un tres-pctit nombre, tous nos par- 
ticipes actifs no sont, a vrai dire, que des gerondifs ausquels 
on a oste la p&rticule en, qui est la marque du gerondif, que 
neanmoins on supposoit souvent; par exemple, faisant. La 
seconde, c'est que le verbe auxiliaire, estre, qui est d'un si 
grand usage dans la Langue, ne prend jamais en son participe 
passif, ou comme passif, qui est, este, ne prend, dis-je, ny 
genre ny nombre, et demeure tousjours au gerondif, soil au 
milieu, soil a la fin de la construction ; car on dit tousjours 
este, et jamais estee. 

En second lieu, il faut faire difference entre les preterits 
actifs et les preterits passil's; car comme les participes dans 
les preterits actifs sont gerondifs en toute la conjugaison ; 
Ellea aime, Us ont aime; aussi ne quittent-ils pas si aise- 
mcnt cette qualite de gerondif: au lieu que les participes 
dans le preterit passif, gardent par-tout leur nature de parti- 
cipes. J'ai ete aime, Us ont ete aimez : ils ne prennent pas si 
aisement la qualite de gerondifs, et ne la prennent quasi ja- 
mais que pour obeir a roreille. 

CoelTeteau, Hist. Rom., parlant dela seconde bataille de Phi- 
lippes contre Brutus et Cassius, Cesar et autres, dit, L'armee 
victorieuse s'e'toit e'carte fa, et la : il falloit dire, s'etoit e'car- 
te'e, parce qu'en cctte construction il n'y a ni nom ni pronom 
masculin qui ait pu tirer ces participes au gerondif. Aussi en 
la Harangue d'Antoine a ses Soldats avant la bataille d'Actium, 
il dit parlant d'Auguste, Q,uand il auroit la mesme force, et 
que les guerres ne les auroient ni affaiblies ni rendues meil- 
leures; et lorsqu'il parle de la mort d'Auguste, et parlant de 
la Rcpublique, II I'avoit (dit-il) si puissamment etablie et 
renduii si florissante ; car il falloit dire rendu en ces exemples. 
Et en son Florus, page 113. La for time des domains s'est tous- 
jours montree plus grande au milieu des calamitez : il falloit 
dire, montre plus grande. 

11 faut excepter de cette regie les verbes neutres, soil qu'ils 
so conjuguent avec le verbe auxiliaire auoir, ou avec le verbe 
estre. Coefleteau, Hist. Rom. Agrippine (dit-il) e'tant tombee 
malade, il falloit dire, tomle. 

En troisieme lieu, quand le participe passif gouverne apres 
soi le cas de son verbe, il devient alors gerondif et actif, 
comme le gerondif en ant et quitte la nature de participe 
passif. Cette regie, qui est de la Grammaire generale, est si 
belle, et d'une si grande etendue en la Langue, qu'a mon avis, 
il la faut ici prcndre pour principe, et mettre au rang des ex- 
ceptions toutes constructions qui ne s'y accordent pas. 



296 REMARQUES 

Or pour venir a notre usage des participes dans le preterit, 
tous nos preterits, soil actifs, soil passifs, se forment du par- 
ticipe passif, avec les verbes auxiliaires, estre et avoir : J'ai 
aime, tu as aime, il a aime, elle a dime, nous avons aime, 
vous avez aime, Us ont aime, elles ont aime. Voila pour le 
verbe actif. Voici pour le passif. J'ai ete aime ou aime'e, tu 
as ete aime ou aime'e, il a ete aime, elle a ete aime'e ; nous 
avons ete aimez ou aimees, vous avez ete aimez ou aimees, Us 
ont ete aimez, elles ont ete aimees. Voila 1'ordre regulier de la 
conjugaison, en sorte que le preterit se trouve au commence- 
ment,, au milieu, ou a la fin de la construction. II ne faut 
quitter cet ordre que pour deux raisons : la premiere, pom- 
la nettete du discours ; la seconde, pour 1'harmonie et la sa- 
tisfaction de 1'oreille. Cette maxime que les JN'ouvelles Remar- 
ques ont touchce, est, a mon avis, le nosud et la clef de 
toutes les difficultez qui se rencontrent en cette matiere. A 
1'egard de la nettete du discours, on peut assez aisement la 
faire connoistre; mais le secret de 1'harmonie dans le discours 
est connu de peu de personnes, et pour cela il faut, s'ii se peut, 
donner des regies pour la faire connoistre en ce qui regarde 
notre sujet. 

Mais ces participes preterits, selon les differentes situations 
ou ils se trouvent, prennent souvent la nature du gerondif, 
et souvent gardent leur nature de participes, et par conse- 
quent ont genre et nombre, tenement que toute la difficulte 
est de scavoir en quelle situation ils deviennent gerondifs, ou 
devicnnent participes. 

Gela presuppose, examinons les exemples de notre Auteur. 
Le premier est, J'ai receu vos lettres : cette regie est mainte- 
nantreceue de tout le monde ; mais nos anccstres ne 1'obser- 
voient pas tousjours.Villehardouin, pages 13. 14dit, Je ai veues 
vos lettres, j'ai veu vos lettres; conte'e la nouvelle, s'il lui eut 
conte la nouvelle, et ainsi en beaucoup d'endroits. Les vieux 
Poetes dont Fauchet rapporte quelques fragmens, en usent de 
mesme, A parfinie la Charreste, pag. 160. a acheve le Roman 
de la Charreste. Le Roman de la Rose, Elle avoit faite sa 
journee, pag. 12. pag. 66. elle avoit fait sa journee : Dont la 
flame a e'veillee mainte Dame, a eveille mainte Dame. Alain 
Chartier, Ils eussent gaigne'ela mile, pag. 224. et 281. Comme 
elle eust mise sa main. Je n'en trouve point d'exemple dans 
Villon, qui vivoit sur la fm du regne de Charles VII, et au 
commencement du regne de Louis XI, et qui pour la Langue 
a eu le goust aussi fin qu'on pouvoit Tavoir en son siecle. Les 
Cent Nouvelles composees, dit-on, par la petite Cour de 
Louis XI. pendant sa retraite dans les Etats du Due de Hour- 



SUR LA LANGUE FRANCOISK 297 

gogne, disent dans la Nouvelle du Cure a qui on a coupe tout, 
Quand il eut longuement maintenue cette sainte vie. Seyssel, 
et ceux qui ont ecrit depuis lui, en ont use suivant la regie 
de notre Auteur. 

Second excmple, Les lettres que j'ai receu'e's, c'est la regie 
iMarot, qui est ainsi appellee, parce que Marot en a parle dans 
cette Epigramme que notre Auteur rapporte, et qui a la fin 
qu'il a ajoustee, montre assez que cette regie n'etoit pas uni- 
versellement receue, et M. Menage en a les autoritez. En effet, 
tous nos Ecrivainsen usent souvent contre la regie de Marot ; 
et sans compter les plus anciens, Seyssel, Amyot, et Marot 
lui-meme n'a pas tousjours observe sa regie. Je n'en rappor- 
terai qu'un exemple de chacun ; on en pourra trouver assez 
d'autres en les lisant. 

Et pour commencer par Marot, Elle aura ete receu, et uon 
pas receue, pag. 63. 

Seyssel, Guerres civiles, liv. 2. ch. 1. pag. 229. de lapaour 
fpeur) que chacun avoit eu, et non pas eue. 

Amyot en la Vie de Demosthenes, nomb. 3. L'injure qu'il 
lui avoit fait, et non pas faite. 

Calvin, Amadis et Coeffeteau ont suivi la regie. 

Mais il faut excepter de cette regie les verbes en oire, oltre, 
andre, endre, indre, aindre, eindre et oindre, quand il y a 
des substantifs semblables a leurs participes passifs, soit que 
ces substantifs viennent du verbe, et ayent la mesme signifi- 
cation que lui, soit qu'ils soient formcz d'ailleurs, et qu'ils 
soient de differente signification, comme croire, croistre, en- 
treprendre, mesprendre, ceindre, prendre, enceindre, feindre, 
peindre, complaindre, enfraindre, espreindre, estraindre, 
conir aindre, cr aindre, poindre, empreindre'. 

II faut dire, C'est elle qu'on a plaint, et non pas plainte, 
c'est-a-dire dont on a eu pitie. C'est la violence dont elle s'est 
plaint, et non pas plainte. Cela vient pcut-estre de ce que le 
participe passif plainte, est semblable au substantif, et par 
consequent fait une espece de confusion dans 1'esprit. C'est 
a peu pres la raison que notre Auteur en donne a propos de 
crainte, en sa remarque 530, que nous examinerons en son 
lieu. Tant y a que plainte en ces endroits cheque 1'oreille. 

II en est de m6me de craindre, dont noire Auteur, _comme 
nous venons de dire, parle en la Remarque 530. C'est une chose 
que j'ai tousjours craint; C'est la violence qu'elle a craint, et 
non pas crainte. Plus crainte qu'aimee, se peut pourtant dire 
par les raisons que notre Auteur en donne dans cette Remar- 
que. A quoi on peut ajouster que crainte en cette phrase n'est 
pas a la fin ; car si on met crainte a la fin, la phrase cheque 



298 REMARQUES 

1'oreille, et ne vaut rien : Moins aimee que crainte, par 
exemple. 

II faut excepter les neutres. Coeffeteau, Hist, Rom. p. 589. 
Agrippine estant tombee malade, il falloit dire, tombe, soit quo 
les neutres se conjuguent avec estre ou avoir. On Ait pourtant, 
Tombee a terre, tombee du del : mais tomber malade est 
figure, ou malade a trois syllabes, du del n'en a que deux. 

Item. Croire, croistre. 

Item. Nous void rendus auport, bend, Malherbe. 

Dieu, dont le pouvoir nous a tire des fers, bend, Godeau. 

La chose n 'alia pas comme la belle l'avoitpretendu,estimc, 
nwpretendue, estime'e. 

T. C. J'avoue que je suis du nombre de ceux qui contes- 
tent quelqucs exemples de ceux qui sont rapportez sur la fin 
de cette Remarque, et je ne le fais qu'en suivant les senti- 
mens de plusicurs personnes qui scavent tres-bien escrirc. 
Dans ceux-ci, les habitans nous ont rendu maistres de la 
Ville; le commerce (parlant d'une ville) I'a rendu puissante. 
M. de Vaugelas dit queleparticipe est indeclinable, et qu'ainsi 
il faut dire, rendu maistre, rendu pimsante, et nonpas, ren- 
dus maistres, r endue puissante. Dans ces deux autres exem- 
ples, nous nous sommes rendus maltres, nous nous sommes 
rendus puissans, il dit qu'il faut dire rendus, et non pas rendu, 
parce que cc participe n'est plus indeclinable, et qu'il prend le 
nombre et le genre des noms qui le precedent et le suivent. 
Dire sans en donncr de raison, que le participe est indecli- 
nable dans les deux premiers exemples, ct qu'il ne Test point 
dans les deux autres, ce n'est point, ce me semble, assez pour 
establir une regie, a moins qu'on ne fasse voir pourquoi le 
participe rendu est actif dans les habitans nous ont rendu 
maistres de la ville, et pourquoi il est passif dans nous nous 
sommes rendus maistres. Je pretends que c'est le preterit 
actif du verbe rendu, qui est dans Tun et dans 1'autre exem- 
ple, et que nous nous sommes rendus maistres, n'estpas moins 
actif que, les habitans nous ont rendu maistres; c'est la pre- 
miere personne du pluriel dans Tun, et la troisieme dans 1'au- 
tre ; de sorte que puisqu'on tombe d'accord qu'il faut dire, 
nous nous sommes rendus maistres, et non pas, rendu mais- 
tres, on n'a aucun lieu de contester qu'il ne faille dire aussi, 
'les habitants nous ont rendus maistres. Tous les preterits ac- 
tifs sont composez du present des verbes auxiliaires avoir ou 
estre, et du participe du passif, aimer, s'aimer, j'ai aime, je 
me suis aime; rendre, se rendre, j'ai rendu, je me Suis rendu. 
Dans le dernier le pronom possessif me, n'est pas moins regi 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 299 

par le preterit actif, que ce mot, la lettre, en est regi, quand 
je dis, j'ai rendu la lettre. Ainsi je ne comprends rien a la 
regie que M. de Vaugelas estime tant, et qui, selon lui, dis- 
tingue les actifs et les passifs. Dans tous les excmples que je 
viens de rapporter, c'est tousjours le preterit parfait actif qui 
est compose ft avoir ou ftestre, et du participe passif de ren- 
dre, et qui gouvcrne 1'accusatif. Le preterit parfait passif de 
ce mesme verbe rendre, c'est, j'ai este rendu, ci non pas,^ me 
suis rendu. Je ne scai par oil Tamide Malherbe a pu faire en- 
tendre a M. de Vaugelas qu'il falloit distinguer les actifs et les 
passifs ; mais je scai bien que le participe rendu, ne peut ja- 
mais estre que passif, et qu'estant joint avec le present tfavoir 
ou d' 'estre, precede des pronoms possessifs me, te ou se ; j'ai 
rendu, je me suis rendu, tu t'es rendu, il s'est rendu, il ne 
sgauroit faire qu'un preterit actif. Par-la je suis tres-persuade 
qu'il faut dire, le commerce I' a rendue' puissante, comme on 
dit sans aucune contestation, je me suis rendu puissant. C'est 
le sentiment de M. Menage, qui veut qu'on mette rendus au 
pluriel dans ces deux exemples, les habitans nous ont rendus 
maistres de la mile; nous nous sommes rendus maistres; cela 
se confirme par une regie qu'on peut nommer generale. Tou- 
tes les fois qu'un relatif ou un pronom precede le verbe dont 
il est regi, le parlicipe suivant dont est compose le preterit ac- 
tif, doit etre mis au mesme nombre et au mesme genre quo 
cc relatif ou ce pronom. On dit, les lettres que j'ai receues ; 
le participe receues, est au pluriel el au feminin, parce que le 
relatif que, qui est employe pour lesquelles, et qui precede le 
preterit parfait, j'ai receu, dont il est regi, est au pluriel et au 
feminin. II en est de mesme du relatif le ou la ; on dit en 
parlant d'un homme, je I'ai veu aujourd'hui, le participe veu 
est au singulier et au masculin, parce que le relatif le, dont 
re est mange par 1'apostrophe, est au singulier et au mascu- 
lin : c'est suivre la mesme regie que de dire, les habitans 
nous ont rendus maistres, le commerce I'a rendue' puissante. 
Dans la premiere phrase nous est au pluriel, et precede le 
preterit ont rendu, dont il est regi : la regie veut que le par- 
ticipe rendu, dont ce preterit est compose, soil aussi au plu- 
riel. Dans la seconde, le relatif la, qui precede le preterit 
est au feminin ctau singulier. et par consequent il faut mettre 
rendue au feminin et au singulier. Maistres, qui suit le participo 
dans 1'une, et puissante qui le suit dans 1'autre, ne doivent 
point empescber que la regie ne subsiste ; du moins il ne me 
paroist aucune raison qui me fasse croirc qu'il faille, nous ont 
rendu maistres de la mile, et non pas rendus, parce que le 
preterit ont rendu, ne flnit pas la periode ni le sens, et qu'on 



300 REMARQUES 

trouve eneore apres maistres de la mile. Cos memes mots se 
rencontrent aussi dans cette phrase, nous nous sommes Ten- 
dus maistres de la mile, et M.' de Vaugelas veut que Ton disc 
rendus, quoique ce preterit, nous nous sommes rendus, no 
fmisse pas le sens. Pourquoi cette difference dans des phrases 
qui n'ont rien du tout de different ? S'il faut dire d'une ville, 
le commerce I'a rendu puissante, il faut dire aussi en parlant 
d'une femme, sa complaisance I'a rendu aimable, et par ou 
connoistra-t-on si c'est d'une femme ou d'un homme que Ton 
parle ? 

M. Menage tient aussi qu'il faut dire, la desobe'issance s'est 
trouvee monte'e, et je croi qu'il a raison. Je seal qu'en parlant 
on prononce, s'est trouve monte'e, mais je ne voudrois pas 
1'ecrire. Pourquoi le second participe empescheroit-il que le 
premier ne s'accordat en genre et en nombre avec le sub- 
stantif qui le precede? II me semble qu'on parle tres-bicn en 
disant, elles se sont trouve'es affermies dans la foi par, etc., 
au lieu que si on dit, elles se sont trouve affermies, on parle 
contre la regie, sans que Ton ait aucune raison de s'en dis- 
penser ; car on ne peut pas dire que ce soil 1'usage, puisque 
M. de Vaugelas dcmcure d'accord que cette maniere deparler 
est contestee. Ainsi il ne s'appuye que sur une regie que 
1'ami de Malherbe peut avoir mal cntendue, et que Malherbc 
n'a pas lui-mesme observee, comme il 1'avoue lorsqu'il dit qu'il 
n'a fait la remarque de 1'actif et du passif que sur la fin de ses 
jours, et apres 1'impression de scs ceuvres. II est certain qu'il 
faut dire, elles' est trouvee dans une extreme langueur, et non 
pas, elle s'est trouve. Si au lieu de ces mots, dans une extreme 
langueur, je mets languissante, ce mot, languissante, parce 
qu'il est adjectif, doit-il changer le participe feminin trouvee 
en son masculin trouve, et m'autoriser a dire, elle s'est trouve 
languissante? C'est ce que je ne puis me persuader. 

Je I'ai fait peindre, en parlant d'une fillc, et je les ai fait 
peindre, sont des exemples qui ne recoivent point de diffl- 
culte. II faut mettre fait en 1'un et 1'autre, et non pas faite 
au premier, et faits au second ; mais ce n'est pas a cause quo 
le participe fait est indeclinable, c'est sculement parce que 
les relatifs la et les qui precedent le preterit j'ai fait, n'cn 
sont pas regis, et que c'est Pinfinitif peindre qui les gouverne. 
Je I'ai fait peindre, je les ai fait peindre, veut dire, j'ai fait 
peindre elle, j'ai fait peindre eux. On peut opposer que les 
verbes neutres n'ont point dc regime, et que cependant on 
dit fort bien en parlant d'une femme, je I'ai fait tomber dans 
le piege, je les ai fait venir, ce qui donne sujet de conclure 
que puisque tomber et venir ne regissent point les relatifs la 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 301 

et Us, i\ faut que ce soil lo preterit j'ai fait, qui les gouverne, 
et QUG par consequent il faudroit dire sur ce principe, je I'ai 
fait tomber, je les ai fait venir. On repond a cela que le 
verbe faire influe son action et son regime sur Tinflnitif qui 
le suit, soil que ce verbe soit actif ou neutre : ainsi on dit, 
faire mo'iirir quelqu'un, faire venir quelqu'un, faire tomber 
quelqu'un; cen'est pas mourir, venir et tomber qui gouverne 
quelqu'un, puisque ce sont des verbes neutres. Ce n'est pas 
non plus le verbe faire qui le gouverne, puisqu'on ne peut 
dire, faire quelqu'un mourir. mais il influe son action sur 
les verbes neutres, qui se resolvent par la terminaison active, 
si on tourne, faire moiirir quelqifun par faire que quelqu'un 
meure, vienne, tombe. Si rinfinitif qui suit faire, est Tinfi- 
nitif d'un verbe actif, il se resoudra par le passif, faire peindre 
quelqu'un, faire que quelqu'un soit peint. Pour faire voir que 
le participe fait n'est pas indeclinable, je n'ai qu'a apporter 
deux exemples; Tun dufeminin, et 1'autre du pluriel : on dit : 
Je I'aifaite religieuse. je les ai fails a mon humeur; parce 
qu'en cos deux exemples les relatifs la et les sont gouver- 
ncz par les preterits actifs qui les precedent. 11 me semblo 
que les mesmes raisons doivent valoir pour ces exemples, 
elle s" 1 est fait peindre, Us se- sont I fait peindre; c'est 1'infi- 
nitif peindre qui gouverne le pronom possessif se, ce qui est 
cause que le pariicipe salt ne prend ni le genre ni le nombre 
de ce pronom; car ilprendroit 1'unet 1'autre, s'il yavoitquelque 
relatifregi par le preterit parfait dc faire, comme dans ces 
phrases : la regie que je me suis faite, les amis que je me 
suis faits. On peut dire de mesme, elle s'est faite Ileligieiise, 
Us se sont fails a son humeur, comme on dit, elle s'est renduit 
aimable, Us se sont rendus puissans. II est vrai qu'U seroit 
trop rude de dire, elle s'est faite belle, elle s'est si bien con- 
diiite a la Cour, qu'enfin elle s'est faiie Ducliesse ; cela seroit 
cependant selon la regie : mais comme en parlani on supprime 
souvent bcaucoup de syllabes, on dit, elle s'est fait belle, elle 
s'est fait Duchess e ; s'il falloit 1'escrire, j'escrirois faite belle, 
ct non pas, fait belle. 

Pour ces deux exemples de Malberbe, Tun en parlant a une 
femme, le mauvais esiat ou je vous ai veu partir, et 1'autre, 
jusques id vous eussiez mains fait que ce que je vous ai veu 
faire, je les Irouve entierement duTerents. Dans le premier 
je liens qu.'il faut di^e, I'estat ou je vous ai vue partir, 
parce qae le pronom vous, aui esi feminin en cot endroit, est 
rcgi par le preierit actif qa'ji. precede ; ce qai est conforme a 
la regie gencrale : mais dans le second, ce que je vous ai veu 
faire, vous est au datif, et n'est point regi par le verbe qui le 



302 REMARQUES 

suit ; c'est lamesme chose quo si on disoit, ce que j'ai veu faire 
a vous, ainsi le participe veu no so rapportant point a vous, n'a 
point de nombre ni de genre a prendre. Gela sera evident, si 
au lieu de vous, on employe le relatif Us au pluriel dans 
ces deux phrases, I'etat ou je Us ai veus partir, ce que je 
leur ai veu faire. Dans Tune Us est a 1'accusatif, et dans 1'au- 
tre Us se change en leur, qui est un datif. 

C'est une fortification que j'ai appris a faire, est tres- 
bien dit, et Ton ne peut parler autrement ; le relatif que mis 
pour laquelle, est gouverne par faire, et non point par le 
preterit j'ai appris; ainsi le participe appris, dontce preterit 
est compose, ne doit point prendre le genre du relatif que. si 
au lieu de ces mots, a faire, on mettoit ceux-ci, d'un habile 
Ingenieur, alors appris seroit mis au feminin, parce que le 
relatif que seroit gouverne par j'ai appris, et Ton diroit, c'est 
une fortification que j'ai apprise d'un habile Ingenieur. 

M. de la Mothe le Vayer dit aussi que M. de Vaugelas s'est 
trompe en ces exemples, le commerce Va rendu puissante, et 
qu'il faut dire necessairement a cause de Ya, le commerce I'a 
r endue puissante. II ajouste que la desobe'issance s'est trouvee 
montee ou trouve montee, ne se disent point tous deux, et 
qu'il faut ecrire, la desobe'issance s'est trouvee avoir monte; 
cette maniere de s'exprimer ne me paroist pas assez natu- 
relle. 

Quoiqu'il faille dire, Us lettres que j'ai reuceues, la liberte 
que j'ai prise, ei non pas,, que j'ai reuceu, que j'aipris, cette 
regie recoil pourtant deux exceptions que M. Menage a re- 
marquees ; 1'une est que quand le verbe precede son nomi- 
natif, le preterit participe n'est point assujetti au genre ni au 
nombre du substantif, dont que mis pour Uquel ou laquelle 
est le relatif : ainsi il faut dire, la peine que m'a donne cette 
affaire, et non pas, quem'g, donnee : Us inquietudes que m'a 
cause son absence, et non pas, que m'a causees, parce que 
cette affaire et son absence qui sont les nominatifs de m'a 
donne, et de m'a cause, sont apres leurs verbes : car si ces 
nominatifs etoient devant, il faudroit dire, donnee et causees, 
la peine que cette affaire m'a donnee, les inquietudes que 
son absence m'a causees. M. de Vaugelas qui n'avoit pas songe 
d'abord a cette irrcgularite dc notre Langue, en a fait une ob- 
servation particuliere dans un autre endroit de son Livro. 
L'autre exception qui estdeue entierement aM. Menage, puis- 
que personne ne 1'avoit remarquee avant lui, c'est que le mot 
cela, servant de nominatif, quoiqu'il soil devant le verbe, 
empesche que le participe ne prenne le genre et le nombre 
da substantif. Vous ne sfauriez croire la peine que cela m'a 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 303 

donne, Us inquietudes que cela m'a cause, et non pas, que 
cela m'a donnee, que cela m'a causees, quoiqu'il falliit dire, 
si le vcrbe avoit unautrenominatifque cela, les inquietudes 
que cet accident m'a causees, la joye que cette nouvelle 
m'a donnee. 

M. de Vaugelas commence cette Remarque, en disant que 
dans toute la Grammaire Francoise il n'y a rien de plus im- 
portant ni de plus ignore que 1'usage des participes passifs 
dans les preterits ; c'est ce qui m'a oblige d'expliquer dans 
celte Note avec un peu d'etendue, ce que m'ont appris sur 
ce sujet des gens tres-intelligens, et que je reconnois pour 
mes maistres. Chacun peut examiner si leurs raisons sont 
valables. 

A. F. Gette question a este fort agitee, et plusieurs n'ont 
point voulu admettre ce que dit M. de Vaugelas, qu'il faut dire 
iwis nous sommes rendus maistres, parce que ce preterit 
rendus est un preterit passif, et par consequent declinable. 
Ils sont demeurez d'accord qu'il faut dire rendus au pluriel, 
mais ils ont soutenu que ce participe est dans le preterit ac- 
tif de la mesme sorte qu'il 1'est dans cette phrase : Les liabi- 
tans nous ont rendu maistres de la mile, puisque nous nous 
sommes rendus maistres de la mile, signifie, nous avons 
rendus nous maistres de la ville, et que c'est la premiere 
personne du preterit pluriel de 1'accusatif, comme les habi- 
Mtans nous ont rendu maistres, en est la troisieme. Ainsi ils 
,ont propose pour regie, que toutesles fois que 1'accusatif est 
devant le verbe, le participe qui suit doit s'accorder en genre 
et en nombre avec cet accusatif. Selon cette regie, il faudroit 
dire, les habitans nous ont rendus maistres, parce que nous 
qui est 1'accusatif est mis devant ont qui est le verbe, et par 
consequent il demande que le participe rendus soil au pluriel 
et au masculin pour s'accorder avec nous . 

Les autres en bien plus grand nombre ont este d'un avis 
contraire et ont approuve tous les exemples de M. de Vauge- 
las, a la reserve du cinquieme et du sixieme, qui sont, nous 
nous sommes rendus maistres et nous nous sommes rendus 
puissan-s. Ils ont dit qu'il falloit escrire, nous nous sommes 
rendu maistres, nous nous sommes rendu puissans ct non pas 
rendus au pluriel, aussi bien que le commerce I'a rendu 
puissante et non pas I'a rendu'd au feminin, quand on parle 
d'une ville. Cet avis I'a emporte par la pluralite des suffrages. 
Les premiers ont encore demande, s'il falloit dire, je I'ay 
laisse malade, ou je I'ay laisse'e malade, en parlant d'une 
femme, parce que le pronom relatif I' avec une apostrophe, 



304 REMARQUES 

nc marquant pas le genre, la phrase ne fait pas connoistre si 
Ton parle (Tune femme, a moins que le partic'pe ne soil au 
feminin. A celaon arespondu, que le substantif auquel le rela- 
tif se rapporle, fait assez connoistre le genre, et qiTainsi il faut 
dire, je I' ay laisse malade. 

GRAMMAIRE GENERALS 1 . lLe nominatif duverbe ne cause 
aucun changement dans le parlicipe; c'est pourquoi Ton 
dit aussi bien au pluriel qu'au singulier, et au masculin 
qu'au feminin, il a aime, Us out aime, elle a aime, elles ont 
aime, et non point, Us ont aimes, elle a aimee, elles ont 
aimees. 

2 L'accusatif que regit ce preterit, ne cause point aussi le 
changement dans le participe lorsqu'il le suit, comme c'est le 
plus ordinaire: c'est pourquoi il faut dire, ila aime Dieu.il a 
aime I'Eglise, il a aime les livres, il a aime les sciences ; et 
non point, il a aimee I'Eglise, ou aimes les livres, ou aimees 
les sciences. 

3 Mais quand cet accusatif precede le verbe auxiliaire (ce 
qui n'arrive guere en prose que dans Taccusatif du relatif ou 
du pronom), ou mesme quand il cstapres le verbe auxiliaire, 
mais avant le participe (ce qui n'arrive gaere qu'en vers), alors 
le participe se doit accordec en genre et en nombre avec cet 
accusalif. Ainsi il faut dice, la leUre que j'ai escriie, les livres 
que j'ai lus, les sciences que j'ai apprises : car que cst pour 
laquelle dans )e premier exemplc, pour lesquels dans le se- 
cond, et pour lesquelles dans le tro'Sieme. Etde meme: J'ai 
e'critla letlre, et je I'ai envoy ee, eic.^fai acheie des livres, 
et je lesai lus. On dit de mesme en vers : Dieu dont nul de 
nos maux ria les graces bornees. et non pas borne, parce que 
raccdsalU graces precede le participe, quoiqu'il suivc le verbe 
auxiHaire. 

11 y a neantmoins une exception de celte regie, selon M. de 
Vaugelas, qui est que le pariicipe demeure indeclinable, 
encore qu'H soil apres le verbe auxiliaire et son accusatif, 
lorsqu'il precede son nominalif; comme, la peine que m'a 
donne celte affaire ; les soins que m'a donne ce proces, et 
semblables. 

II n'est pas aise de rendre ra'son de ces facons de parler : 
voila ce qui m'en cst vemi dans Tesprit pour le Francois, que 
je considere ici principalemeat. 

Toos les verbes de noloe Langae ont deax participes ; Tun 
en ant, et Tautre en e, i, u, selon les conjugaisons, sans par- 

1 De Port-Royal. Voj^ez plus haut, p. 294. (A. C.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 305 

Icr dcs irreguliers, aimant, aims' ; escrivant, escrit; rendant, 
rendu. Or, on pcutconsidercr deux choscs dans les participes ; 
Tune d'estre vrais noms adjcctifs, susceptibles de genres, de 
nombres et dc cas ; 1'autre, d'avoir, quand ils sont actifs, le 
mesme regime que le vcrbe : amans virtutem. Quand la pre- 
miere condition manque, on appelle les participes gerondifs , 
comme, amandum est virtutem : quand la seconde manque, 
t>n dit alors que les participes actifs sont plustost des noms 
verbaux que dcs participes. 

Cela cstant suppose, je dis que nos deux participes aimant 
et aime, en tant qu'ils ont le mesme regime que le verbe, sont 
plustosl des gerondifs que dcs participes : car M. de Vaugelas a 
deja remarque que le participe en ant, lorsqu'il a le regime 
du verbe, n'a point de feminin, ct qu'on ne dit point, par 
exemple, j'ai veu une femme lisante I'Escrilure, mais lisant 
I'escriture. Quo si on le met quelquefois au plurieJ,/ai veu 
des hommes lisans I'escriture, je crois quo cela est venu d'une 
faute dont on ne s'cst pas appcrgu, a cause que le son "de 
lisant et de lisans, est presque toujours le mesme, le t, ni Ys 
ne se prononcant point d'oidinaire. Et je pense aussi que 
lisant I'Escriture, est pour en lisant I'Escrilure, in TW legere 
scripturam : de sorte que ce gerondif en ant signifie 1'action 
du verbe, de meme que 1'inflnitif. 

Or je crois qu'on doit dire la mesme chose de 1'autre parti- 
cipe aime ; savoir , que quand il regit le cas du verbe, il est 
gerondif, et incapable de divers genres et de divers nombres, 
et qu'alors il est actif et ne diffcre du parlicipe,ou plustost du 
gerondif en ant, qu'endcux choses; 1'une, en ceque le geron- 
dif en ant est du present, et le gerondif en < i, u, du passe ; 
1'autre, en ce que le gerondif en ant subsiste tout seul, ou 
plustost en sous-entendant la particule en, au lieu que 1'autre 
est tousjours accompagne du verbe auxiliaire avoir, ou de 
celui ftestre, qui tient sa place en quelques rencontres, comme 
nous le dirons plus bas : J'ai aime Dieu, etc. 

Mais ce dernier parlicipe, outre son usage d'estre gerondif 
actif, en a une autre, qui est d'estre participe passif, et alors il 
a les deux genres et les deux nombres, selon lesquels il 
s'accorde avec le substantif et n'a point de regime : et c'est 
selon cet usage qu'il fait tous les temps passifs avec le verbe 
estre ; il est aime', elle est aime'e ; ils sont aimes, elles sont 
aimees. 

Ainsi, pourresoudre la difflculte proposee, je dis que dans 
ces fagons de parler, j'ai aime la chasse, j'ai aime les limes, 
j'ai aime les sciences, la raison pourquoi on ne dit point j'ai 
aime'e la chasse, j'ai aimes les livres, c'est qu'alors le mot 

VAUGELAS. I. 20 



306 REMARQUES 

aime ayant le rogime du verbe, est gerondif, ot n'a point dc 
genre ni de nombre. 

. Mais dans ces autres facons de parler, la cliasse qu'il a 
AIMEE, Us ennemis qu'il a VAINCUS, ou, il a defait Us enne - 
mis, il Us a VAINCUS, les mots aimee, vaincus, ne sont pas 
consideres alors comme gouvernant quelque chose, mais 
comme etant regis eux-memes par le verbe avoir commc qui 
diroit, quam habeo amatam, quos liabeo victos : et c'est 
pourquoi eslant pris alors pour des participes passifs qui 
ont des genres et des nombres, il les faut accorder en 
genre et en nombre avec les noms substantifs, ou les pro- 
noms auxquels ils se rapportent. 

Et ce qui conflrme cette raison, est que lors mesme que le 
relatif ou le pronomque regit le preterit du verbe, le precede, 
si ce preterit gouvcrne encore une autre chose apres soi, il 
redevient gerondif et indeclinable. Car au lieu qu'il faut dire : 
Oette mile que le commerce a enrichie, il faut dire : Cetle mile 
que le commerce a rendu puissante, ct non pas rendue puis- 
sante ; parce qu'alors rendu regit 'puissante, et ainsi est 
gerondif. Et quant a Pcxception dont nous avons parle 
ci-dessus. la peine que m'a donne cette affaire, etc., il 
scmble qu'ellc n'est venue quedece qu'estant accoustumes a 
faire le participc gerondif et indeclinable, lorsqu'il regit ordi- 
nairement les noms qui le suivent, on a considere ici affaire 
comme si c'etoit 1'accusatif de donne, quoiqu'il en soil le no- 
minatif, parce qu'il est a la place que cet accusatif tient ordi- 
nairement en notre Langue, qui n'aime rien tant que la net- 
tete dans le discours et la disposition naturclle des mots dans 
ses expressions. Ceci se conlirmera encore par ce que nous 
allons dire de quelqucs rencontres ou le verbe auxiliaire estre 
prend la place de celui A'avoir. 

Deux rencontres ou le Verbe auxiliaire estre prend la 
place de celui d'avoir : 

La premiere esl dons tousles verbes actifs, avec le reci- 
proque se, qui marque que 1'action a pour sujet ou pour objet 
celui mesme qui agit, se tuer, se voir, se connoitre, car alors 
le preterit et les autres temps qui en dependent, se forment 
non avec le verbe avoir, mais avec le verbe estre ; il s'est tue 
et non pas il s'a tue, il s'est veu, il s'est connu. Jl est dilficile 
de devincr d'ou est venu cet usage ; car les Allcmans ne 1'ont 
point, se servant en cette rencontre du verbe avoir, comme 
a 1'ordinaire, quoique ce soit d'eux, apparcmment, que 'soit 
venu 1'usage des verbes auxiliaires pour le preterit actif. On 
peut dire neanlmoins que 1'action et la passion se trouvant 
alors dans le mesme sujct, on a voulu se servir du verbe 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 307 

estre, qui marque plus la passion, que du verbe avoir, qui 
n'cust marque que 1'action, et que c'est comme si ondisoit : 
il est tue par soi-mSme. 

Mais il faut remarquer que quand le participe (comme tue, 
veu, connu) ne se rapporte qu'au reciproque se, encore mesme 
qu'eslant redouble, il le precede et le suive, comme quand on 
dit, Caton s'est tue soi-mesme ; alors ce participe s'accorde 
en genre et en nombre avec les personnes ou les choses dont 
on parle : Caton s'est tue soi-mesme, Lucrece s'est tuee soi- 
mesme, les Sagontins se sont Lues eux-mesmes. 

.Mais si ce participe regit quclque chose de different du reci- 
proque, comme quand jedis, (Edipe s'est creve lesyeux; alors 
le participe ayant ce regime , devient gerondif actif, et n'a 
plus de genre, ni de nombre ; dc sorte qu'il faut dire : Cette 
femme s'est creve les yeux. Elle s'est fait peindre. Elle s'est 
rendu la maistresse. Elle s'est rendu catholique. 

Je sais bien que ces deux derniers exemples sont contestes 
par Monsieur de Vaugelas, ou plustost par Malherbc, dont il 
avoue neantmoins que le sentiment en cela n'est pas receu de 
tout le monde. Mais la raison qu'ils en rendent, me fait juger 
qu'ils se trompent, et donne lieu de resoudre d'autres fagons 
de parlor ou il y a plus de diftlculte. 

Us pretendent done qu'il faut distinguer quand les participes 
sont actifs, ct quand ils sont passifs ; ce qui est vrai : et ils 
discnt que quand ils sont passifs, ils sont indeclinables ; ce qui 
est encore vrai. Maisje ne voispas que dans ces exemples, elle 
s'est rendu ou rendue la maistresse, nous nous sommes rendu 
ourendus maistres, on puisse dire que ce participe rendu est 
passif, estant visible au contraire qu'il est actif, et que ce qui 
semble les avoir trompcs, est qu'il est vrai que ces participes 
sont passifs, quand ils sont joints avec le verbe estre, comme 
quand on dit, il a este rendu maistre : mais ce n'est que 
quand le verbe estre est mis pour lui-mesme, et non pas quand 
il est mis pour celui $ avoir, comme nous avons montre qu'il 
se meitoit avec lo pronom reciproque se. 

Ainsi Tobservation de Malherbe ne peut avoir lieu que dans 
d'autres faQons de parler, ou la signification du participe, 
quoiqu'avec le pronom reciproque se, semble tout-a-fait pas- 
sive; comme quand on dit, elle s'est trouve ou trouvee 
morte ; et alors il semble que la raison voudroit que le 
participe fut declinable, sans s'amuser a cette autre obser- 
vation de Malherbe, qui est de regarder si ce participe 
est suivi d'un nom ou d'un autre participe : car Malherbe veut 
qu'il soil indeclinable quand il est suivi d'un aulre participe, 
et qu'ainsi il faille dire, elle s'est trouve morte : et declinable 



308 REMARQUES 

quand il est suivi <Tun nom, a quoi je ne vois guere de fon- 
dement. 

Mais ce que Ton pourroit remarquer, c'cst qu'il semble 
qu'il soil souvent doutcux dans ccs facons de parler 
par le reciproque, si le participe est actif ou passif ; comme 
quand on dit, die s'est trouve ou trouvee malade ; elle s'est 
trouve ou trouvee guerie. Car cela peut avoir deux sens ; 
1'un qu'clle a ete trouvee malade ou guerie par d'autres ; et 
1'autre qu'elle se soil trouve malade ou guerie elle-memc. 
Dans le premier sens, le participe seroit passif, et par con- 
sequent declinable ; dans le second, il seroit actif, et par con- 
sequent indeclinable ; et Ton ne pcut pas douter de cette re- 
marque, puisque lorsque la phrase determine assez le sens, 
elle determine aussi la construction. On dit, par exemple : 
Quand le medecin est venu, cette femme s'est trouvee morte, 
et non pas trouve, parce que c'est-a-dire qu'elle a etc trouvee 
mortc par le medecin et par ceux qui etoient prescns, et non 
pas qu'elle a trouve elle-mesme qu'elle estoit morte. Mais si je 
dis au contraire : Madame s'est trouve mal ce matin, il faut 
dire trouve, et non point trouvee, parce qu'il est clair que Ton 
veut dire que c'est elle-mesme qui a trouve et scnti qu'elle 
etoit mal,, et que partant la phrase est active dans le sens : ce 
qui revicnt a la regie generale que nous avons donnee, qui 
est de ne rendre le participe gerondif et indeclinable que 
quand il regit, et tousjours declinable quand il ne rcgit point. 

Je sais bicn qu'il n'y a encore ricn de fort arreste dans notre 
Langue, touchant ccs dernieres facons de parler ; mais je 
ne vois rien qui soil plus utile, ce me semble, pour les fixer, 
quo de s'arrester a cette consideration de regime, au moins 
dans toutcs les rencontres oil 1'usage n'est pas entierement 
determine ct assure. 

L'autre rencontre ou le verbe estre forme les preterits au 
lieu tfavoir, est en quelques vcrbes intransitifs, c'est-a-dire, 
dont Faction ne passe point hors de celui qui agit, comme 
oiler, partir, sortir, monter, descendre , arriver, retour- 
ner. Car on dit, il est alle, il est parti, il est sorti, il est 
monte, il est descendu, il est arrive, il est retourne, et non 
pas, il a, alle, il a parti, etc. D'ou il vient aussi qu'alors le 
participe s'accorde en nombre et en genre avec le nominatif 
du verbe : Cette femme est alle'e a Paris, elles sont alle'es, Us 
sont alle's, etc. 

Mais lorsque quelques-uns de ces verbes d'intransitifs de- 
viennent transitifs et proprement actifs, qui est lorsqu'on y 
joint quelques mots qu'ils doivent regir, ils reprennent le 
verbe avoir ; et le participe etant gerondif, ne change plus de 



SUR LA LANGUE FRAXCOISE 309 

genre, ni de nombre. Ainsi Ton doit dire : Cette femme a 
monte la montagne, et non pas est monte ou est montee, ou 
a, montee. Que si Ton dit quelquefois, il est sorti le Royaume, 
c'est par une ellipse ; car c'est pour Jiors le Royaume. 



ESTUDE. 



mot en toutes ses significations est feminin, 
tant au pluriel qu'au singulier: Car s'il reut dire 
I 'application de V esprit aux lettres^pn dira par exem- 
ple, apres amir long temps estudWaux Mies lettres, il 
s'est adonne" a vne estude plus serieuse.(^i\ signifie 
soin, on le fait feminin aussi, comme sa principale 
estude estoit de semer des querelles. Enfin si on le 
prend pour le lien ou Us Procureurs et les Notaires 
trauaillent et recoiuent les parties, il est encore femi- 
nin, comme il a, fait faire encore me fenestre pour 
rendre son estude plus clairj^Au pluriel de mesme, 
comme il auoit grand regret a ses estudes, qu'il rtauoit 
pas acJieuees ; les estudes des Notaires ne scauroient 
estre trop claires. Pour soin, ie ne donne point d'exem- 
ple au pluriel, parce qu'il ne se dit jamais en ce sens 
la qu'au singulier. 

T. C. M. Menage a marque quo, dans sa signification de 
travail, estude est du genre masculin ; je ne scai ce qu'il 
entend par travail, estude me paroissant toujours feminin. 

A. F. On a este de 1'avis de M. de Vaugelas sur cettc 
remarque. 



De VAdjectif deuant ou apres le sulstantif. 

II y a des adjectifs que Ton met tousjours deuant 
les substantifs, et d'autres que Ton met tousjours 
apres, comme les adjectifs numeraux se mettent 
tousjours deuant, par -exemple la premiere place, la 
seconde fois, la troisiesme fois, etc. Car encore que Ton 
die Henry quatriesyne, Louis treziesmc et ainsi des 



310 REMARQUES 

autres, ce n'est pas proprement vne exception a la 
reigle, parce que Ton sous-en tend Roy, comme qui 
diroit Henry quatriesme Roy de ce nom. II y a aussi 
certains mots, qui marchent tousjours deuant le 
substantif, comme ton, beau, manuals, grand, petit. 
On ne dit jamais vn homme Ion, vne femme Idle, vn 
cheual lean, mais vn bon homme, vne belle femme, vn 
beau cheual. II y en a encore sans doute quelques autres 
de la mesme nature, qui ne tombent pas mainte- 
nant sous la plume. Et pour les adjectifs, qui ne 
se mettent jamais qu'apres le substantif, ie n'en ay 
remarque qu'en vne seule chose, dont 1'vsage n'est 
pas de grande estendue', qui sont les adjectifs des 
couleurs, comme ion chapeau noir, vne robe blanche, 
vne escharpe rouge, et ainsi des autres ; car Ton ne dit 
jamais vn noir chapeau, vne blanche robe, etc. quoy 
que Ton die les Blancs-manteaux, et du blanc-manger, 
par ou il paroist qu'anciennement on n'obseruoit pas 
cela. Mais ce n'est pas de quoy il est question en 
cette remarque, puis qu'il n'y a point de Francois 
naturel, mesme de la lie du peuple, ny des Prouinces, 
qui manque a cela, ny qui die la chose premiere qu'il 
faut faire, pour dire la premiere chose, vn noir cha- 
peau, vne blanche robe, comme parlent les Allemans 
et les peuples Septentrionnaux ; Et nostre dessein 
n'est pas de redire ce que les Grammaires Francoises 
aprennent aux Estrangers, mais de remarquer ce 
que les Francois mesme les plus polis et les plus 
scauans en nostre langue peuuent ignorer. 

II s'agit done settlement des adjectifs qui peuuent 
se mettre deuant et apres les substantifs, et de 
scauoir quand il est a propos de les mettre deuant ou 
derriere. Certainement apres auoir bien cherche, ie 
n'ay point trouue que Ton en puisse establir aucune 
reigle, ny qu'il y ayt en cela vn plus grand secret 
que de consulter 1'oreille. M. Coeffeteau est celuy de 
tous nos Autheurs, qui aime le plus a mettre 1'adjec- 
tif deuant, fonde comme ie crois, sur cette raison que 
la periode en est plus ferme, et se soustient mieux; 
au lieu qu'elle deuient languissante quand I'adjectif 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 311 

est apres. Nos modernes Escriuains, tout au con- 
traire donnent beaucoup plus souuent la preseance 
au substantif, qu'a 1'adjectif, fondez aussi comme 
j'estime, sur ce que cette facon de parler est plus 
natiirelle et plus ordinaire, au lieu que 1'autre semble 
auoir quelque sorte d'affectation. De ces deux con- 
traires sentimeus, le jugement et 1'oreille peuuent 
faire comme vn tiers parti, qui a mon auis sera le 
meilleur : Et ce sera de n'afl'ecter ny 1'vn ny 1'autre, 
mais de reigler leur situation, selon qu'elle sonnera 
le mieux, non seulement a nostre oreille, mais aux 
oreilles les plus delicates ; qui en seront meilleurs 
juges que nous mesmes, si nous les consultons. II faut 
aussi prendre garde de quelle facon les plus celebres 
Escriuains du temps ont accoustume d'en vser, affin 
qu'en imitant ceux qui ont 1'approbation et la loiiange 
publique, nous ne craignions pas de manquer, ny de 
desplaire, si nous faisons comme eux. Voila toute 
1'addresse que ie puis donner aux autres et que ie 
prens pour moy-mesme en vne matiere, ou Ton ne 
scauroit trouuer de reigle. 

II y en a qui tiennent que lors qu'il y a vn genitif 
apres vn substantif et vn adjectif, il faut tousjours 
mettre le substantif aupres du genitif, comme, die 
estoit mortelle ennemie d'Agrippine. Mais ils se trom- 
pent; car encore qu'il soit vray que pour 1'ordinaire 
il soit mieux d'en vser ainsi, a cause que la construc- 
tion en est plus nette, neantmoins on peut fort bien, 
et auec grace, y mettre 1'adjectif, comme, vne multi- 
tude in /inie de monde, les ycufles les plus farouches, et 
les plus indomtaUes de la terre ; Et il n'y a pas vn bon 
Autheur qui ne le practique. 

T. C. M. de Vaugelas devoit ajouster a cc qui fait quelque 
exception a la regie qu'il ctablit pour les adjectifs numeraux, 
qui doivent tousjours estre mis devantle substantif, que quand 
on cite un livre, im chapitre, un article, un paragraphs, etc., 
sans aueun -article, Tadjeclif numeral se met apres le substan- 
tif : Livre troisiesme, chapitre sixiesme, et non pas, troisiesme 
livre, sixiesme chapitre. Je dis quand il n'y a point d'article; 
car quand il est employe, on met ordinairement 1'adjectif 



312 REMARQUES 

devant : Virgile dans le troisiesme lime de ses Georgiques, a 
dit que, etc. Dans le sixiesme article du Traits de Nimegue, 
il est porle que, etc. 

M. Chapelain a escrit ce qui suit sur cette remarque : Void 
ce que fai me'dite et observe sur cette matiere, qui est que 
pour I 'ordinaire, Vadjectif qui a une terminaison feminine, 
vamieux devant le substantif qu'apres : C'est une sage assem- 
blee, une divine eloquence ; etqu'au contraire Vadjectif qui 
a la terminaison masculine, va mieux derriere le substantif 
que devant; un Royaume peuple, un mont eleve. II y en a 
pourtant un grand nombre ou il est e'galement bien devant 
et derriere, soit qu'il soit de terminaison masculine ou femi- 
nine, comme, Capitaine fameux ou fameux Capitaine, richcsse 
immense ou immense richesse ; et mon observation n'est que 
ut plurimum. Ces diverses situations, selon la nature des 
terminaisons, regardent mains la nature des dictions, que 
I'agrement de Voreille. 

Quoi que M. Chapelain ait dit, ce n'est point a cause que 
peuple et eleve ont la terminaison masculine, qu'il faut dire 
un Royaume peuple, un mont eleve; mais parcc que ce sont 
desadjectifs participcsquidoivent tousjours cstrc misaprcsle 
substantif, mesme au feminin ; ainsi il faut dire, une Province 
peuplee, une montagne eleve'e, et non pas, une peuple'e Pro- 
vince, une eleve'e montagne ; un cabinet peint, une table 
peinte, et non pas, ^m peint cabinet, une peinte table. In for- 
tune a sa terminaison en e masculin, mais parcc que ce n'est 
point un adjectif participe, on dit fort bicn, cet infortune 
vieillard. Quant aux autres adjectifs, il n'est pas aise de 
determiner ceux qui doivent suivre ou qui doivent preceder 
le substantif. M. Menage rapporle un endroit d'une des lettres 
dc M. de Balzac concou en ces termes. Vous estes un trom- 
peur insigne, ou un insigne trompeur; je dis I'un et I'autre, 
pour contenter deux Grammairiens de mes amis, qui ne sont 
pas d' accord sur la pre'seance du substantif. II ajouste que 
M. de Balzac a eu raisonde ne ricn decider, I'adjectif en quel- 
ques endroits devant suivre le substantif, et le devant prece- 
der en d'autrcs ; qu'ainsi on dit, le haut stile et le stile su- 
blime, et non pas, le stile Jiaut ct le sublime stile ; les cam- 
pagnes voisines, et non pas, les voisines campagnes; qu'il 
voudroit dire, les bords lointains, les prochains Hameaux, 
qu'enfm en tout et non pas, les lointains bords, le/ Hameaux 
prochains, et cela il n'y a que 1'orcille a consultcr. 

Je ne voudrois pas condamner les prochains Hameaux. II 
est certain qu'il faut dire, la semaine prochaine, le mois pro- 
chain. On dit, un habit neuf, et un vieil habit. 



SUR LA LANGUE FRAN^OISE 313 

A. F. M. de Vaugelas a dit tout ce qui se pouvoit dire 
sur cette Remarque. C'est a 1'oreille seule qu'il faut se rap- 
porter quand on a un adjectif a placer devant ou apres un 
substantif. II y en a plusieurs qui sont aussi bien devant 
qu'apres, et les adjectifs numeraux dont parle M. de Vaugelas 
ne se mcttcnt devant le substantif que quand 1'article est 
exprime. Le quatriesme Livre de I'Ene'ide est plus beau que 
tous les autres. Si on supprime Tarticle, on dira en citant 
quelque passage, Virgile dans son Ene'ide, Lime qiiatriesme. 
On dit de mcsmc livre septiesme, paragrayhe cinquiesme. On 
peut dire egalement bien, elle estoit ennemie mortelle d'Agrip- 
pine, et elle estoit mortelle ennemie d'Agrippine. Dans cette 
phrase, les plus indomptables de la terre, lors qu'on repete 
Particle les, il faut nccessairement que Tadjectif soil apres le 
substantif. 



VA CROISSANT, t VA FAISANT, etc. 

Gette facon de parler auec le verbe aller, et le ge- 
rondif, est vieille, et n'est plus en vsage aujourd'huy, 
ny en prose, ny en vers, si ce n'est qu'il y ayt vn 
mouuement visible, auquel le mot Waller puisse 
proprement conuenir, par exemple, si en marchant 
vne personne chante, on peut dire, elle va cJiantant, 
si elle dit ses prieres, elle va disant ses prieres ; De 
mesme d'vne riuiere, on dira fort bien, elle r>a serpen- 
tant, parce qu'en effet elle va, et ainsi des autres. 
Mais pour les choses ou il n'y a point de mouuement 
local, il ne se dit plus, en quoy les vers ont plus 
perdu que la prose, a cause de plusieurs petits auan- 
tages qu'ils en receuoient. Vn grand Poe'te a escrit, 

Ainsi tes honnenrs florissans 
Dejour en jour aillent croissans '. 

On ne 1'oseroit dire aujourd'huy, parce qu'on ne se 
sert plus du verbe aller de cette facon, et si Ton s'en 
seruoit, il faudroit dire, aillent croissant, et non pas, 
croissans, a cause qu'il faut necessairement que ce 

1 MALHERBE, t. i, p. 116, ED. LALANNE. (A. C.) 



314 REMARQUES 

soit vn gerondif, qui en Francois est indeclinable, et 
different du participe, qui a diuers genres et diuers 
nombres. On ne dira done point, ces arbres vont crois- 
sant, sci mgueur alloit diminuant, et autres sembla- 
bles phrases, corame on disoit autrefois. 

P. On dit encore, II s'en va mourant ou tout mourant) 
Ulle s'en va mourant ou tout mourant, pour, II se meurt, elle 
se meurt. 

T. G. M. de la Mothe le Vayer a escrit dans une de ses 
Icttres des remarques sur la Langue, qu'il connoissoit beau- 
coup de personnes qui ne pouvoicnt soulTrir que M. de 
Vaugelas eust condamne si determincmcnt cette phrase, sa 
mgueur alloit diminuant de jour ^en jour, que le mesme 
M. de la Mothe le Vayer pretendoit e^tre dans la bouche de tout 
le monde. M. Menage rapporte plusieurs cxemples de Voiture, 
1'un dans un Rondeau. 

Pour vos beaux yeux qdi me vont consumant. 
L'autre dans la premiere de ses Elegies. 

Je vis le mal qui m'alloit tourmentant. 
Et ailleurs. 

Tandis qu'ils vont doublant mes peines rigoureuses. 

et il les rapporte pour faire connoistre que le mouvement ou 
de progres ou de succession suffit en Pocsie dans ces facons 
de parlor pour les rendre agreables ; mais quoiqu'il disc quo 
les Poetes doivcnt s'opposer a ceux qui les en veulent bannir, 
elles ne sont pas moins abandonnecs prcsentement dans les 
vers que dans la prose. 

A. F. Quand M. de Vaugelas condamne les facons de 
parler scmblables a va croissans, il en excepte cellos ou il y 
a un mouvement visible, commc elle va cliantant, la riviere 
va serpentant, a quoy il faut ajoustcr toutes cclles ou le verbe 
aller pcut convenir. Ainsi on no scauroit dire, ces ar'bres vont 
croissant, parce qu'aller ne peut convenir aux arbres; mais 
on dit lorl bien, sa sante va diminuant de jour en jour, parce 
qu'on a de coustume d'cmploycr le verbe aller avec sante. 
Ha sante va lien, sa sante va de mieux en mieux. C'est pecher 
centre la Langue que do dire, tes Jwnneurs aillent croissans, 
en mettant croissans avec une s comme parlicipe pluriel, 



SUR LA. LANGUE FRANCOISE 315 

parce que la Langue n'admet ces manieres de parler que 
quand alter est suivi du gerondif. 



EN, deuant le gerondif. 

Parce que les gerondifs ont vne marque, qu'ils 
prennent deuant eux quand ils veulent, qui est en, 
comme en faisant cela, wus ne scauriez faillir, et que 
le plus souuent ils ne la prennent point, il faut euiter 
de mettre en relatif aupres du gerondif, comme, ie 
nous ay mis mon fils entre les mains, en wulant faire 
qnelque chose de bon. Icy en, n'est pas la particule qui 
appartient au gerondif, mais c'est vn relatif a fils, 
comme le sens le donne assez a entendre. Pour es- 
crire nettement, ie crois qu'il faut tousjours fu'ir cette 
equiuoque. 

T. C. Pour eviter I'equivoque que peut causer en relatif, 
il faut le mettre apres le gerondif, et dire dans cet exemple, 
voulant en faire quelque chose de don; alors en se rapportc 
a fils, sans faire aucune equivoque. 

A. F. II est rare qu'on escrive assez negligemment pour 
mettre la particule relative en devant un gerondif. Ce ne seroit 
pas seulement une equivoque, mais une faute. II seroit aise de 
1'eviter dans I'exemple qu'apporte M. de Vaugelas. II n'y a qu'a 
mettre le relatif en apres voulant ; car quoy que la particule 
en soil la marque du gerondif, il n'est pas toujours necessaire 
de I'exprimer, et on peut dire avec grace, je vous ay mis mon 
fils entre les mains, voulant en faire quelque chose de l)on. 



Si dans me mesme periode on pent mettre deux parti- 
cipes, ou deux gerondifs, sans la conjonction ET. 

Par exemple, I'ayant trouue fort malade, j'ay plus- 
tost appelU le Confesseur que le Medecin, aimantplus 
son ame que son corps. Ie dis que dans les termes de la 
question, on ne peut pas mettre, ny deux participes, 
ny deux gerondifs, mais que 1'vn est gerondif, et 1'au- 



316 REMARQUES 

tre participe ; Ge qui se peut fort bien faire, et dont 
on ne se scauroit passer dans le stile historique, ou il 
faiit narrer. En 1'exemple que nous auons donne, 
ayant trouue" est le gerondif, car jamais ayant n'est 
employe auec le participe passif, qu'il ne soit geron- 
dif, et aimant, est le participe, tenement que si 
j'auois mis 1'exemple au pluriel, et que j'eusse dit, 
I'ayant trouue" fort malade, nous auons plustost appelle 
le Confesseur, que le Medecin, il eust fallu mettre 
aimans auec vne s, plus son ame que son corps ; car les 
participes ont singulier et pluriel, ce que n'ont pas 
les gerondifs. C'est ainsi qu'en a vse M. Goeffeteau, Id 
chose, dit-il, passa si auant que les vainqueurs ayant 
rencontre' la litiere d'Auguste, croyans qu'il fust dedans, 
la fausserent. II dit encore en vn autre lieu, dont 
Auguste ayant esU aduerty, se resolut ainsi malade 
qu'il estoit, de se faire porter a l'arme"e, craignant que 
durant son absence Antoine ne hazardast la bataille. 
Tous les Historiensen sont pleins, etl'on ne scauroit, 
comme j'ay dit, faire de narration sans cela. En fai- 
sant 1'vn gerondif, et 1'autre participe, la periode 
n'est point vicieuse, et la construction n'a pas besoin 
d'estre liee par la conjonctiue et; mais sans cela elle 
ne pourroit subsister. 

T. C. Sur ce que M. de Vaugelas dit dans Texemple qu'il 
apportc, qu'ayant trouve, est un gerondif, ct aimant un par- 
ticipe, qui n'ont point besoin d'etre liez par la conjonctivc 
et, M. Chapelain a cscrit que c'cst une distinction fine, mais 
peu solide, ctqui semble n'avoir etc invenlee que pour sauver 
M. Coeffcteau, qui est tombe dans deux gerondifs, dont on 
dcguise ici Tun en participe pour les faire passer, et que 
quand la distinction auroit quelquc realite, il ne conseilleroit 
jamais a personne de se servir de ces deux gerondif ct parti- 
cipe en une memo periode, nc fut-ce que pour eviter le 
soupcon d'avoir employe deux gerondifs, au moins apparcris, 
dans une m6me periode sans conjonction. 

J'ajousterai a la remarque de M. Chapelain, que je suis 
persuade que dans cet exemple aimant est gerondif, et non 
participe. S'il etoit vrai qu'il fust participe, ct qu'il fallust dire 
au pluriel, nous avons ylustost appele le Confesseur que le 
Medecin, aimans plus son ame que son corps ; ce participe 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 317 

qui auroit un singulicr et un pluriel, devroit aussi avoir deux 
genres comme tous les adjectifs. Ainsi en parlant de femmes, 
on seroit oblige de dire, elles appellerent plustost le Confes- 
seur que le Medecin, aimantes son ame plus que son corps; ce 
qui ne sc peut soufl'rir. Je conclus dc la qu'il faut dire aimant, 
et non pas aimans dans cet cxemplc, et croyant qu'il fust 
dedans, et non pas croyans dans cclui de M. Coeffeteau, puisque 
si aimant et croyant n'ont pas divers genres, ils ne doivent 
pas non plus avoir divers nombrcs. La regie qui veut que les 
adjectifs ou les rclatifs qui ont divers genres, ayent aussi 
divers nombres, semble estre etablie par M. dc Vaugelas, lors- 
qu'il dit qu'unc femmc doit repondrea un homme qui se plaint 
d'estre nuiladc,etc., moi, je le suis anssi, et non pas,.;> la sins 
aussi, parce que si la parlicule le n'etoil pas indeclinable, et 
qu'cllc changcast dc genre, elle changeroit aussi de nombre, 
ce qu'elle ne fait pas, puisque plusieurs pcrsonncs doivent 
repondrc en parlant d'estre malades, et nous, nous le sommes 
aussi, ct non pas, nous les sommes aussi. II faut done demeurer 
d'accord qvCaimant et scs semblables, sont des gerondifs, 
quoiqu'on ne sous-entcnde point la particule en, qui est 
tousjours jointe aux gerondifs, ou spus-entendue, ouque ces 
sortes dc participcs sont indeclinables; si Ton n'aime micux 
dire qu'ils peuvcnt cbangcr de nombre, auquel cas on dira que 
la particule le peut changer de genre ; mais que cctte mesme 
particule qui change de genre ne sc.auroit changer dc nombre ; 
ce qui detruira la rcmarque de M. de Vaugelas, qui semble 
estre bien fonde a soustenir que quand un homme a dit, je suis 
malade, je suis chagrin, je suis malheureux, une femme 
doit repondre, et moi, je le suis aussi, et non pas, je la suis 
aussi. 

Dans cet exemple, I'ayant trouve fort malade, nous awns 
ylustost appele le Confesseur que le Medecin, aimant mieux 
son ame que son corps, et dans cet autre, dont Aiiguste ayant 
etc averti, se resolut de se faire porter a I'armee, craignant 
que durant son absence, etc., on trouve la construction tres- 
bonne, quoique dans Tun I'ayant trouve et aimant, et dans 
1'autre ayant etc averti et craignant, ne soient point licz par 
la conjonctive et, on croit qu'il suffit qu'il y ait un verbc qui 
les scpare, comme nous avons appelle et se resolut ; mais on 
croit aussi que dans ce troisiesme exemple, la chose passa si 
avant, que les vainqueurs ayant trouve la litiere d'Auguste, 
croyant qu'il fust dedans, la fausserent, il faut dire, et 
croyant qu'il fust dedans, parce qu'aucun verbe ne se trou- 
vant entre ayant rencontre et croyant, la periode doit etre 
liee par la conjonctive et, sans quoi elle ne peut subsister. 



318 REMARQUES 

A. F. II n'est pas permis de mcttre deux participes ou 
deux gerondifs de suite, sans les joindre par la conjonction 
et, mais ils ne sont pas de suite dans le premier exemple quo 
M. de Vaugelas propose, et c'est ce qui fait qu'on n'y peut rien 
condamner. Si ces paroles, aimant plus son ame que son 
corps, avoient este jointes avec le premier gcrondif, V ay ant 
trouve, il auroit fallu mettre la conjonclion et, et dire Vayani, 
trouve fort malade, et aimant plus son ame que son corps, 
fai plustost appelle le Confesseur que le Medecin ; mais de 
la maniere que cette phrase est conceue dans la Remarque, 
la construction en est regulierc. On ne scauroit dire la mesme 
chose de celle do M. Coc'fleteau. La chose passa si avant que 
les vainqueurs ay ant rencontre la litiere d'Auguste croyant 
qu'il fust dedans, la fausserent. II falloit dire, ayant ren- 
contre la litiere d'Auguste et croyant qu'il fut dedans 
parce qu'il n'y a ricn qui separe ayant rencontre d'avec 
croyant. A 1'egard de ce que dit M. de Vaugelas, que si 
son premier exemple avoit este mis au pluriel, nous awns 
plustost appelle le Confesseur que le Medecin, il auroit fallu 
mettre aimans plus son ame que son corps, avec une $, 
au participe aimans ; il n^a pas pris garde qu'il n'y a que les 
participes passil's comme aime, aime'e qui ayent un singulier 
ct un pluriel, les participes comme aimant sont indeclinables; 
s'ils pouvoient changer de nombre ils devroienj, changer de 
genre, ct si Ton pouvoit dire au pluriel, en parlant de plusieurs 
hommes, aimans mieux son ame que son corps, et dans 
1'autre exemple, croyans qu'il fust dedans, il s'ensuivroit 
qu'il faudroit dire en parlant de femmes, aimantes plus son 
ame que son corps, et croyantes qu'il fust dedans, ce quo la 
Langue ne scauroit souffrir. Que si on oppose qu'on dit fort 
bicn des femmes jouissantes de leurs droits, des maisons 
appartenantes a un tel, on respond que ces mots jouiss ant et 
appartenant, sont des adjectifs verbaux, qui changent de 
nombre et de genre, et non pas des participes actifs. 



EUX-MESME, ELLES-MESME. 

G'est fort mal parler, il faut dire, eux-mesmes, elles- 
mesmes auec vne s, parce que mesmes, la est nom ou 
pronom, et non pas aduerbe. Quand il est aduerbe, 
il est libre d'y mettre Ts, ou de ne 1'y mettre pas, 
mais quand il ne Test pas, comme en ces mots, eux- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 319 

mesmes, elles-mesmes, c'est vn solecisme d'obmettre 
Ys. G'est pourquoy vn de nos meilleurs Poe"tes a 
failly, quand il a dit, 
Les immortels eux-mesmes en sont persecutez. 

II n'y a point de licence poetique, qui puisse dispenser 
de mettre des s, aux pluriels. Ce seroit vn priuilege 
fort commode a nostre Poesie, oil il y auroit lieu d'en 
vser fort souuent. 

T. C. II est hors de doute quo mesme est pronom dans 
eux-mesmes et elles-mesmes, et qu'ainsi il doit estre mis au plu- 
ricl avcc une s, parce que eux et elles sont au pluriel. M. de 
Vaujjclas a donne une regie inl'ailliblc pour discerner quand 
mesme est adverbe ou pronom : c'est dans la remarque qui a 
pour titre, mesme et mesmes adverbe. 

A. F. On ne sc.auroit excuser le Vers qui est rapportc 
dans cettc Remarque : Les immortels eux-mesme, est un veri- 
table solecisme, il faut escrire eux-mesmes, et on ne scauroit 
authoriser le retranchement de Vs au pluriel du nom ou pro- 
nom mesme en faveur de la Poesie. 



S'il faut mettre me s, en la seconde personne du singu- 
lier de I'imperatif. 

II y a des imperatifs de trois sortes, les vns, ou 
d'vn consentement general on ne met jamais d's, 
d'autres, ou Ton en met tousjours, et certains autres 
oil les opinions sont partagees, les vns y mettant Ys, 
les autres, non. Fay conte jusqu'a dixneuf ou vint 
terminaisons differentes de ces imperatifs, les voicy, 
a, e, i, ais, ains, aus, eins, eus, oy, ons, ans, ats, ens, 
en, ers, ets, eurs, ors, ours, uy. 

Tout le monde est d'accord que Ton ne met jamais 
l\y en ceux qui terminent en a, et en e ; 

que Uon en met tousjours en ceux qui terminent 
en aus, eus, ous, ans, ens, ats, ers, eurs, ets, ors, et ours y 
oil I's, neantmoins m'en souuent ne se prononce pas, 
tellement qu'a les oiiyr prononcer, on ne peut pas dis- 
cerner s'ils ont vne s, ou non. 



320 REMARQUES 

Et les vns croyent qu'il ne faut point d's, a ceux 
qui terminent en i, ai, ain, em, oy, en et uy, et les 
autres, qu'il en faut. 

Donnons des exemples de tous, et par ordre. En a, 
il n'y a que va, ce me semble, qui s'escrit et se pro- 
nonce va, deuant toutes les voyelles, excepte en deux 
particules, a scauoir en, aduerbe relatif, et y ; car 
deuant en, aduerbe, il prend vn t, comme va-t-en, et 
c'est le seul imperatif de quelque terminaison qu'il 
soit, qui prenne vn t, apres luy. Remarquez que ie 
dis deuant la particule en, aduerbe relatif, parce que 
lors qu'0% est preposition, on n'y ajouste rien ; Par 
exemple on dit, vet, en Italie, va en Hierusalem, et non 
pas va-t-en Italic, etc. Et deuant y, il prend vne s, 
comme va-s-y. Mais il faut noter que cette s, n'est 
pas de sa nature, et qu'elle n'est qu'adjointe seule- 
ment pour oster la cacophonie, comme nous auons 
accoustume de nous seruir du t, en orthographiant 
et prononcant a-t-il, pour a il, et comme nous nous 
en feruons encore a va-t-en. 

En e, comme aime, ouure, et ainsi de tous les au- 
tres de la mesme terminaison, qui de leur nature 
n'ont jamais d's, mais en empruntent seulement pour 
mettre deuant les deux particules aduerbes en, et y, 
comme font tous les imperatifs qui finissent par. vne 
voyelle. 

En aus, comme vans, preuaus, etc. vaus autant que 
ton pere, car icy Ys, est de sa nature, et non pas ad- 
jointe, preuaus toy, nonpreuaw toy. 

En eus, comme meus, esmeus, veus, ou 1'^, est encore 
essentielle, et non pas estrangere, tout de mesme 
qu'aux autres qui suiuent, ou il y a vne s, esmeus a 
pitie, veus ce que tu peus, et non pas, esmeu apitie", n'y 
veu ce que tupeux. 

En ous, comme resous, resous vn peu la question, 
resous toy, et non pas resou vnpeu, ny resou toy. 

En ans,-comme respans, et non pas, respan, respans 
de I'eau, respans y de I'eau. 

En ens, comme prens, rends, vends, et non paspren, 
rend, vend. 



SUR LA LANGUE FRAMCOISE 321 

En ats, comme bats, aMats, et non pas la, et abla. 

En ers, comme fers, perds, et non fer, per. 

En ets, comme mets, permets, et comment le pour- 
roit-on dire autrement? 

En eurs, comme meurs, et non pas meur. 

En ors, comme dors, sors, et non pas dor, sor. 

En ours, comme cours, secours, recours, non cour, 
secour, etc. 

En i, comme font, fini, di, li, ri, les vns disent 
ainsi, les autres fonts, finis, dis, Us, ris. 

En ai, ou ay, comme fay, tay. Les vns disent ainsi, 
et les autres, fats, tais, cette derniere facon est la 
plus suivie. 

En ain, comme crain, ou crains, qui est le meil- 
leur. 

En ein, comme fein, pein, ou feins, peins, ce dernier 
est le plus suiuy. 

En oy, comme wy, connoy, ou wis, connois, le pre- 
mier est le plus suiuy. 

En en, comme Hen, men, ou tiens, mens, le premier 
est le plus suiuy. 

En uy, comme fuy, ou fuys, le premier est le plus 
suiuy. 

T. C. La pluspart croyent qu'il faut tousjours dire, crains, 
feins, peins, mens, prens, a Timperatif des verbes craindre, 
feindre, peindre, venir, prendre, et jamais crain, fein, pein, 
men, pren, et qu'aux verbes, lire, dire, rire, voir, connoitre, 
concevoir, on dit, li, di, ri, voi, connoi, concoi, si ce n'est 
qu'il suive le relalif en; car alors il faut necessairement 
ajouster une s, lis-en un chapitre, dis-en ce que tu voudras, 
vois-en I'importance : cependant on dit fort bien, li un cha- 
pitre de ce Livre, voi a combien de malheurs I'homme est 
expose, quoiqu'il suive une voyelle apres li et voi. Les rela- 
tifs en et y out cela de particulier, qu'ils font prendre une s a 
tous les imperatifs des verbes termincz en er, lorsqu'ils sui- 
vent immediatement ces imperatifs : ainsi on dit, chercJies-en 
le fin, trouves-y ton compte, quoique ces irapcratifs ne pren- 
nenl point d'5 quand ils sont suivis d'autres mots qui common- 
cent par une voyelle, cherche un moyen plus seur, trouve un 
ami qui t'assiste, et non pas, cherches un moyen, trouves un 
ami; si mcsme il suit en preposition et non relatif, 1'imperatif 

VAOGELAS. I. 21 



322 REMARQUES 

ne prendra point &s, cherche en lui ce que tu ne peux trower 
dans un autre, et non pas, cherches en lui. 

A. F. On est demeure d'accord qu'on ne met jamais une s 
en la seconde personne du singulier de Timpcratif dcs verbes 
qui terminent cette seconde personne par un e muet, comme 
trouve, chercJie, si ce n'est qu'il suive une des deux parti- 
cules relatives en et y comme en ces phrases : Cet outrage 
est fort estime, trouves-en les defauts si tu le peux, cJierches-y 
des defauts, s'il y en a. Quand en preposition suit, cos impc- 
ratifs ne prennent point d's. Aime en luy ce qui te paroist 
aimoJble, et non pas dimes en luy. Quant a 1'unique imperatif 
que nous avons termine en a qui est na du verbe aller, il ne 
prend Ys qu'avec la particule relative y, vas-y; encore faut- 
il qu'elle ne soit suivie d'aucun mot, car on dit fort bien, il y 
a chez toy des Jiuissiers qui saisissent tout, va y donner ordre. 
Cet imperatif va no prend point rs quand il est suivi du relatif 
en. On ne dit point il y a un grand tumulte, vas en arrester le 
cours: On diroit plustost va en arrester le cours. o\i,va-t-en* 
en arrester le cours. L'avis le plus general sur les imperatifs 
qui ont un i dans la derniere syllabe de la seconde personne 
du singulier, a este qu'ils doivent prendrc une s, comme 
finis, escris, Us; il semble que 1'Usagc en ait excepte 1'impe- 
ratif de dire, et qu'on prononce plustost dy-moy sans s que 
dis moy en allongeant la syllabe. II est cependant indispen- 
sable de prononcer et d'escrire dis avec une s, quand ce mot 
est suivi de la particule relative en, comme en cet exemple, 
dis-en ton sentiment ; ce qui est commun aux imperatifs de 
tous les verbes qui prennent une s avec le relalif en. II y en a 
beaucoup qui veulent bien qu'on dise, fay cela'et non pas fais 
cela. II faut dire, crains, feins et prens, toutes ces syllabes 
sont longues et par consequent demandent une s. On dit viens 
plustost que men. mais plusieurs preferent tien imperatif du 
verbe tenir, a tiens. Voir et croire font a Timperatif wy et 
croy, c'est le plus usite, quoy qu'on puisse dire vois et crois 
sans que ce soit une faute. Presque tout le monde a prefere 
connois a connoy, connois-toy toy mesme: quelques-uns ont 
prefere suy a suis dans le verbe suivre, pour eviter la ressem- 
blance qu'auroit 1'imperatif suis, avec la premiere personne 
du present de 1'indicatif du verbe estre,}e suis; mais cette 

1 L'Acad^mie, comme Vaugelas, s'est tromp^e sur 1'orthographe 
de cette locution. II faut ecrireflff t'en> comme on dit s'en aller.Le 
t n'est pas euphonique, comme 1'a cm Vaugelas; c'est le pronom 
personnel reflechi de la 2 e personne. (A. C.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 323 

raison n'a point este suivic par le plus grand nombre, qui a 
cru qu'il falloit dire,-suis I'exemple des personnes devertu. 11 
faut observer la mesme chose dans 1'imperatif du verbe fu'ir 
et dire en allongeant la syllabe, fuis Us me'chantes compa- 
gnies. 



POUR L'HEURE. 

Cette facoii de parler pour dire^owr lors, est bonne, 
mais basse, et ne doit pas estre employee dans le 
beau stile, ou il faut dire pour lors. 

T. C. Pour I'heure ne s'ecrit plus dans aucun stile. Le 
Pere Bouhours doute avec raison si on pent mettrc pour lors 
en sa place, il croit que le plus seur est de dire alors. 

A. F. On ne scauroit jamais dire pour I'lieure au lieu de 
pour lors, en quelque stile que ce puisse estre ; puisque pour 
lors ne se dit qu'avec un temps passe ou avec un temps 
futur, et que pour Pheure ne peut s'cmployer qu'avec le pre- 
sent, comme je ne Sfaurois vous donner de I'argent pour 
I'heure. 11 est bas dans cette phrase et Ton doit dire presen- 
tement, pour lors signifiant tousjours en ce temps-la, ce qui 
marque un passe ou un futur. 



A L'IMPROVISTE, A L'IMPOURVEU. 

Tous deux sont bons, et signifient la mesme chose, 
mais a I'improuiste, quoy que pris de 1'Italien, est 
tellement naturalise Francois, qu'il est plus elegant 
qu'a I'impourueu. 

P. Amyot dit toujours a I'impourveu. II le dit trois ou 
quatre fois en la vie de Demosthenes. 

A. F. On a condamne a I'impourveu tout d'une voix et 
on n'a receu qu'a I'improviste. On dit bien, il m'a pris au 
de'pourveu, mais on ne dit point a I'impourveu. 



324 REMARQUES 



RAIS. 

Riis pour rayons ne se dit plus de ceux du Soleil, 
ny en prose, ny en vers, mais il se dit de ceux de la 
Lune et en vers et en prose. Vn de nos excellens Au- 
theurs en ce dernier genre 1 en a ainsi vse. Hors de la 
estant ainsi escrit, il ne signifie que Us rais d'vne 
roile, qui neantmoins ne s'appellent ainsi que figu- 
rement, pour la ressemblance qu'ils ont auec les 
rayons. 

T. C. On ne diroit point presentement se promener aux 
rais de la Lune, on diroit a la clarte de la Lune : ce mot 
peut estrc pourtant encore employe avec grace dans les vers. 
M. Chapelain a dit dans sa Pucelle, parlant de la Lune, 

Ht de ses rais fait honte aux rayons du Soleil. 

A. F. Rais pour signifier un trait de lumiere ne se dit 
que de la Lune ; encore faut-il que ce soil en vers, les Poetes 
s'en peuvent scrvir encore avec grace. 



Exemple d'vne construction estrange. 

Vn de nos plus celebres Autheurs a a escrit, I'aven- 
ture du lion et de celuy qui vouloit tiler le Tyi an, sont 
semblaWes. Comment se construit cela I'auenture 
sont? c'est qu'il y a deux nominatifs, 1'vn expres, et 
1'autre tacite, ou sous-entendu, qui regissent le plu- 
riel, comme s'il y auoit, Yaueniure du lion et I'auen- 
ture de celuy qui vouloii, etc. sont semblables. La 
question est, si cette expression est vicieuse, ou ele- 
gante. Les opinions sont partagees. Pour moy, ie ne 
m'en voudrois pas seruir. 

T. C. Cette sorte de construction ne doit point etre receue, 
il faut qu'il y ait deux nominatifs exprimez au singulier, pour 

1 Je pense que c'est M. Chapelain. (CONRARDJ. 

2 M. de Balzac. (CONRARD.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 325 

pouvoir mettre le verbe au pluriel. M. Chapelain condamne 
cette phrase commetrop bardie, il dit que ce celebre Auteur 
qui s'en est servi, Ta fait pour eviter et celle de celui, et 
qu'il falloit mettre, et celle de I'ftomme qui, etc. 

A. F. II est vray que dans la phrase proposee par M. de 
Vaugelas, on ne pourroit dire au singulier I'aventure du 
Lyon et de celui qui vouloit tuer le Tyran est semblable, 
puisqu'elle maique deux avantures, ce qui demande un plu- 
riel; mais on ne peut conclure de-la que ce soit bien parler 
que de dire, I'avanture du lion et de celui qui vouloit tuer 
le Tyran sont semblables . La construction de cette phrase est 
vicieuse et ne peut estre soufferte, il faut dire, I'aventure du 
lion et celle de I'homme qui vouloit tuer le Tyran sont sem- 
blables. 



DE MOY, POUR MOY, QUANT A MOY. 

Ce dernier ne se dit, ny ne s'escrit presque plus, 
sans doute a cause de cette facon de -parler prouer- 
biale; II se met sur son quant a moy; Et qu'ainsi ne 
soit, on dit fort bien, quant a, luy, quant a wus, quant 
a nous, pourquoy done ne diroit-on pas aussi quant a 
moy? De moy est fort bon^ et fort elegant, mais j'eui- 
terois de le mettre souuent en prose, et me contente- 
rois de 1'auoir employe vne fois ou deux dans vn 
juste volume. Mon vsage ordinaire seroit Pour moy, 
comme c'est celuy de tout le monde, soit en parlant, 
ou. en escriuant. De moy, semble .estre consacre a la 
Poesie, et pour moy a la prose. Aussi ne l'ay-je jamais 
veu en vers, mais de moy, se met en prose dans le 
beau stile, quoy qu'il en faille vser tres-rarement. 

T. C. M. Chapelain pretend que quant a moy, se peut 
dire, et que c'est un scrupule de s'en abstenir, comme e'en 
seroit un condamnable de ne se pas servir de ces mots, face 
et poilrine. Le Pere 'Bouhours condamne quant a, lui, quant 
a nous et quant a vows, aussi-bien que quant a moy. M. Me- 
nage qui est de son sentiment contre toutes ces facons de 
parler, quoique beaucoup d'autres ne veiiillent pas les bannir, 
loue M. de Vaugelas d'avoir dit que de moy semble estre con- 
sacre a la Poesie, et pour moy a la prose. II rapporte la-des- 



326 KBMARQUES 

sus plusieurs autoritez de Malherbe, qui a prcsque tousjours 
dit de moy en vers. On pouvoit observer cela du temps de 
Malherbe ; mais aujourd'hui, si pour moy est bon en prose, il 
ne Test pas moins en vers, et il n'y a rien de plus commun 
quc de le trouver dans les ouvrages les plus estimez. Quand 
Cinna vient rendre compte 'de la conjuraiion a Emilie, il finit 
ce grand reeit en lui disant : 

Pour moy, Soit que le del me soit dur ou pro2rice. 

La pluspart tiennent que c'est comme il faut parler, et quc de 
moy n'a pas tant de grace en Poesie. 

A. F. On ne doit faire aucun scrupule de dire quant 
a moy, et la facort de parler proverbiale se mettre sur son 
quant a moy ne peut estre une raison assez solide pour em- 
pescher que Ton ne s'en serve. On a prefere pour moy a de 
moy, tant en vers qu'en prose, quoy que de moy ait eu quel- 
ques partisans. 



H, aspirfe, ou consone, et H, muette. 

Les n'eux ou 1'on parle bien Francois, n'ont pas 
besoin de cette remarque; car on ne manque jainais 
d'y prononcer 1'vne et Fautre h, comme il faut. Mais 
elle est extremement necessaire aux autres Prouin- 
ces, qui font la plus grande partie de la France, et 
aux Estrangers. La faute qui se commet en cela, n'est 
pas d'aspirer vne h, muette, comme de dire,le honneur, 
pour dire I'konneur : la heure, pour dire I'heure, p.er- 
sonne ne parle ny n'escrit ainsi ; G'est de faire Yh, 
muStte quand elle est aspiree, ou consone, selon 
Ramus, et plusieurs grands Grammairiens, qui 1'ap- 
pellent aspirte, aspirante, ou consone, indifferemment, 
par exemple de dire, I'hazard, au lieu de dire, le ha- 
zard : I'hardy, au lieu de dire, le hardy : I'haletarbe, 
au lieu de la halefiarbe. Voila pour le singulier, ou 
Ton ne scauroit manquer hy en parlant ny en escri- 
uant qu'il ne paroisse, mais pour le pluriel, quand 
on y manque, ce ne peut estre qu'en la prononcia- 
tion, et non pas en 1'escriture. L'exemple le va expli- 
quer. Ceux qui parlent bien 4 et ceux qui parlent 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 327 

mal, escriront cgalement bien Us hazards*, Us kardis, 
Us halebardes, mais en la prononciation, il n'en sera 
pas de mesme; car ceux qui parlent bien, pronon- 
ceront Us hazards, et tous les autres de cette nature, 
comme ils prononcent les mots qui commencent par 
vne consone apres Particle du pluriel, par exemple, 
Us combats, les difficultez, ou 1's, de 1'article qui pre- 
cede, ne se prononce point; car puisque 17^, aspirante 
est consone, tous les mots qui commencent par cette 
sorte d'A, doiuent produire le mesme effet que pro- 
duisent toutes les autres consones. Or deuant les au- 
tres consonantes on ne prononce ny 1's, ny certaines 
autres consones, qui se rencontrent immediatement 
deuant, par exemple, on prononce Us combats, comme 
s'il n'y auoit point d's deuant le c, sont plusiewrs, 
comme s'il n'y aubit point de t, deuant le p. II faut 
done prononcer Us hazards, comme s'il n'y auoit point 
s, deuant Vh, et sont hardis, comme si deuant Yh, il 
n'y auoit point de t. Mais ceux qui parlent mal, pro- 
noncent Us hazards, comme ils prononcent Us hon- 
neurs, et sont hardis, comme ils prononcent sont as- 
seurez. 

On a grand besoin dans les pays ou Ton parle mal, 
de bien scauoir la nature de cette lettre ; c'est pour- 
quoy ie me trouue oblige de dire icy le peu que j'en 
scay. Vne des fautes principales, outre celles que 
j'ay remarquees, se commet en la prononciation de 
la lettre n. Par exemple, ceux qui parlent mal, pro- 
nonceront en haut, comme ils prononcent en affaire; 
et cependant il y faut mettre vne grande difference, 
car Yn qui unit vn mot, et en precede vn autre qui 
commence par vne voyelle, se prononce comme s'il y 
auoit deux n. On prononce en affaire, tout de mesme 
que si Ton escriuoit en n&ffaire, comme beaucoup de 
femmes ont accoustume d'orthografier. En honnewr, 
comme si Ton escriuoit en nonneur ; mais en haul, en 
hazard, se doit prononcer comme n'y ay ant qii'vne 
n, et apres Vn, il faut aspirer Yh, a quoy ceux des 
Prouinces qui parlent mal, sur tout de la Loire, ne 
songent point. 



328 REMARQUES 

. D'ailleurs, il y a plusieurs consones, qui finissant 
vn mot ne se mangent point deuant Yh, consone, 
mais cela estant commun a toutes les autres conso- 
nantes aussi bien qu'a cette sorte d'A, on n'a qu'a 
suiure la reigle des autres. Que si Ton en desire 
encore quelque esclaircissement, le voicy par ordre. 
Premierement le I, finissant le mot, se prononce 
deuant vn autre mot qui commence par vne consone, 
comme Achab ce meschant, on prononce le b. Nostre 
langue n'a point de mot qui finisse par cette lettre, il 
faut emprunter des mots estrangers, ou cette reigle 
se pratique, et Ton prononcera Achab hardi, comme 
on prononce Achab ce meschant. Le c, ne se mange 
point non plus, on le prononce en disantw sac de bled, 
et tin sac haut et grand. Le d, ne se prononce point, 
on dit vn fond creux. comme si Ton escriuoit vn fon 
creux sans d. De mesme on dira vn fond hideux, 
comme si Ton escriuoit vn fon hideux. La lettre f, se 
mange, on dit TO ceuf de pigeon, et vn aufhaste', sans 
prononcer I'/", en tous les deux. Le g, se mange aussi, 
on dit, vn sang brusle, et vn sang hardy, comme si 
Ton escriuoit, vn san brusU, vn san hardy. L7, ne 
se mange point, on dit, vn cruel traitement, et vn cruel 
hazard Ny Ym, non plus (car comment diroit-on 
Abraham, Hierusalem, ou Bethleem, sans prononcer 
I'm?) ny deuant les consones, ny deuant Yh, aspiree, 
seulement il faut prendre garde de ne pas doubler Ym 
deuant Yh, aspiree, comme on la double deuant les 
autres voyelles, par exemple, on prononce Bethleem 
heureuse, comme si Ton escriuoit Bethleem meureuse, 
et il ne faut pas prononcer Bethleem honteuse, de 
mesme comme s'il y auoit Bethleem monteuse. Pour 
Yn, il en a este parle. Le p, ne se prononce point ; on 
prononce vn coup d'espte, et vn coup hardy, comme si 
Ton escriuoit vn cou d'espee, et vn cow hardy. Le q, se 
prononce, et Ton dit, vn coq de parroisse, et vn coq 
hardy, en prononcant le q, en tous les deux. R, se 
prononce aussi, pour faire, pour hazarder, pur sang, 
pur hazard, excepte aux infinitifs. car on prononce 
aller, courir, comme si Ton escriuoit, alU, couri. L's, 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 329 

et le t, ne se prononcent point, comme il a este dit. 
L'#, et le z, a la fin des mots se prononcant comme 
IX ils sont traitez tous trois de mesme facon, et ne 
passent que pour vn. On prononce Us Cieux voutez, et 
Us Cieux hauls, tout de mesme, comme s'il n'y auoit 
point d'#, et louez genemlement, et louez hautement, 
comme s'il n'y auoit point de z. 

Pour bien expliquer la chose, il falloit dire tout 
celc. au long. En voicy 1'abrege en peu de mots. L'A, 
est ou consone, ou mnelte ; Si elle est muette, il la faut 
considerer aux mots comme si elle n'y estoit point ; 
Si elle est consone, il faut faire deux choses, 1'vne, 
Vaspirer, et 1'autre, y observer tout ce qui s'obserue 
auec les auires consones. 

T. C. M. de Vaugelas a dit dans cette Remarque que la 
lettre f se mange devant une consonne, ct il en donne pour 
exemple un ceuf de pigeon, ou Ton ne prononce point Vf 
dans ce mot anf. M. Menage qui en tombe d'accord, ajouste 
que Vf ne se prononce point non plus dans bceuf et. neuf, ve- 
nant de novem; mais il dit qu'elle se prononce devant les 
consonnes dans chef, nef, fief, bref, vif, na'if; fugitif, es- 
quif,if,juif,neuf de novus, nominatif, genitif, indicate f, 
imperatif, etc. et qu'on ne la prononce point du tout en quel- 
que lieu que ce soil dans cerf, clef, apprentif, Baillif. Je 
vois tout le monde de son sentiment, la pluspart ecrivent 
apprenti et bailli sans f. 

M. de Vaugelas a raison de dire en parlant de la prononcia- 
tion dela lettre fa, quand elle fmitun mot, qu'il faut prononcer 
en haut, sans faire sentir Vn qui est devant Vh de haul, parce 
que cette h est aspiree, et qu'on doit la faire sentir dans ce 
mot, en affaire, de meme que si Ton ecrivoit en naffaire; 
mais il n'est pas vrai que Vn qui fmit un mot. et en precede 
un aulre qui commence par une voyelle, se prononce tousjours 
comme s'il y avoit deux n. Cette n ne se prononce point dans 
la pluspart des noms qui fmissent par cette lettre, quoiqu'ils 
soientsuivis d'un autre mot qui commence par une voyelle: 
ainsi on prononce un mn excellent, un dessein admirable, 
comme on prononce un vin hardi, un dessin honteux, c'est- 
a-dire, sans faire sentir Vn, et non bas comme si Ton escrivoit 
un vin nexcellent, un dessein nadmirable. Je croi que tous 
les noms adjectifs sont a excepter de cette regie, et qu'il faut 
prononcer un malin esprit, comme s'il y avoit un malin 



330 REMARQUES 

nesprit: du raoins je SQai bien qu'on ne peut so dispenser 
d'en faire sentir Vn dans commun, Ion, certain, vilain, et 
qu'il faut prononcer d'un commun accord; Ion ami, un cer- 
tain aventiirier, un mlain liomme, comme on prononce en 
affaire. J'ai observe que ceux qui sont ert reputation de bien 
parler, ne font point sentir \'n dans mien, tien et sien, et 
qu'ils prononcent, U mien est meilleur, je trouve le sien 
aussi leau, en etouffant \n de mien et de tien, comme dans 
en haut ; ils I'etouffent aussi dans le mot Men, quand il est 
substantif, c'est un lien a souhaiter, et la font sentir quand 
lien est adverbe, une nouvelle lien assure'e, un homme lien 
heureux) Pour ces trois monosyllabes, en, on, un, ils out cola 
d'e particulier,que tantost ils font sentir leur n, et tantost ils ne 
la font point sentir. Je ne parle point Sen preposition, qui fait 
tousjours sentir son n devant une voyelle, il est en estime, il 
il est en aulerge; ccla est indispensable. Je parle $en relatif, 
qui estant devant un verbe, veut qu'on prononce son n, je 
voiis en at dit assez, vous en a-t-on apporte; en attendant, 
comme si Ton escrivoit, je vous en nai dit assez, vous en na- 
t-on apporte, ennattendant. Sien se trouve place devant un 
nomquine soit point verbe, on n'y fait point sentir Yn :mon- 
trez-m'en un, envoyez-m'en autant qu'il m'en faut. Dans ces 
deux exemples^z. doit estre prononce comme dans en haut. A 
1'egard fton, quand il est devant un verbe, et qu'on n'inter- 
roge pas, il faut faire sentir son n : On observe, on a dit, 
comme s'il y avoit, on nolserve, on na dit. Quand on inter- 
roge, il n'y faut point faire sentir Yn, vous a-t-on e'crit? a-t- 
'on observe ? ce doit estre la meme prononciation que dans on 
hazarde. II me reste a parler du monosyllabe un, qui estant 
article, fait tousjours sentir son n devant une voyelle, un 
arlre, un ameullement. Quand il est adjectif numeral, il ne 
la fait point sentir ; il y eu eut un assez hardi. Dans cet 
exemple \'n du mot un ne redouble point devant assez. 

M. de Vaugelas dit encore que le q se prononce devant 
une consonne, et qu'on dit un coq de Paroisse et un coq 
hardi, en prononc.ant le q en tous les deux ; cela est vrai dans 
le mot de coq ; mais le q ne se prononce pas dans cinq. On 
dit cinq lataillons, cinq mille Aommes, comme si Ton escri- 
voit cin lataillons, cin mille hommes. 

Mi Chapelain qui est de 1'avis de M. de Vaugelas sur IV 
finale des infmitifs qui ne se prononce point, dit que cela ne 
se doit entendre que des infmitifs terminez en er et en ir, 
aller, courir, cohime si 1'on ecrivoit alle, couri, et qu'il en 
faut excepter les infmitifs en oir, ou IV finale se prononce 
fortement, 'coir, pouvoir^ devoir; il fait remarquer que cela 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 331 

n'a lieu que dans la prose, et qu'il faut faire sentir IV de tous 
ces infmitifs a la fin des vers, et au milieu devant une 
voyelle. 

II est certain que Ys finale ne so prononce jamais devant 
les consonnes, mais mesme dans 1'entretien particulier, on 
ne la fait point sentir en beaucobp de mots devant une 
voyelle. On la prononce dans les quand il est article, les 
hommes, les arbres, et dans nous et vous nominatifs, si Ton 
n'interroge point, vous observerez que, etc. nous avons re- 
marque. Mais quand les est relatif, on ne fait point sentir 1\9 
finale, montrez-les a qui vo^ls voudrez et dans cet exemple 
les se prononce comme on le dit, lorsque Ton dit les hazards. 
De mesme quand nous el voussoht employez en interrogeant, 
on n'y prononce point Ys ; on dit, avons-noiis oublie, avez- 
T.OHS appris, comme si Ton escrivoit, avons-nou oublie, avez- 
vou appris, et non pas avons-nou zoublie, avez-vou zappris. 
On mange tousjours cette s finale dans le discours familier, 
lorsqu'elle est jointe a un e muet, et Ton prononce au pluriel, 
ce sont des affaires embarrassantes, sans faire sentir Ys dans 
affaires, comme on prononce au singulier, c'est une affaire 
embarrassante ; sur quoi un des plus habiles hommes que 
nousayons dans la Langue, a remarque que cette elision der<? 
muet ct de Ys ne se fait que dans les noms substantifs, ce 
sont des affair'^ embarrassantes, ce sont des affair' ou I'on ne 
voitgoute, ou dans les noms adjectifs qui suivent leurs subs- 
tantii's, les paroles mal-fionnetes ont toiisjours deplu, comme 
s'il y avoit, les paroles mal-honn^l' ont tousjours deplu; 
mais quand 1'adjectif est devant le substantif, il en faut pro- 
noncer Ys: ainsi Ton dit dans le discours le plus familier, les 
grandes actions, les bonnes ceuvres, les plus rares avan- 
tures, en prononcant Y's de grandes, de bonnes et de rares, et 
non pas, les grand' actions, les bonn' ceuvres, les plus rar' 
avanlures. On dit de mesme, il a employe des tromperies 
inutiles, comme s'il y avoit seulenient,^s tromperi' inutiles, 
et Ton dit, il a employe d'inutiles adresses, et non pas, il a 
employe d'inutil' adresses. 

A. F. On a desja dit sur une autre Remarque qu'il faut 
prononcer les hazards sails fairb sentir Ys de Tarticlc, de la 
mesme sorte qu'on prononce les combats, ct sont hardis 
sans faire sentir le t de 'sont, coinme on prononce son deli- 
cieuos. Le molhideux aspire a fait peinea quelques-uns dans 
la conversation, et Us aimeroient mieux dire, I'hideuse image 
que vous nous avez tracee, que la hideuse image. Ce dernier 
est cependant le plus seur. 



332 REMARQUES 



Reigle pour discerner I's, consone d'auec la muette. 

Cette reigle est fort connue', mais on y ajoustera 
quelques nouuelles remarques. II est vray qu'il faut 
scauoir le Latin, pour se preualoir de cette reigle, et 
ceux qui ne le scauent pas, ne peuuent auoir recours 
qu'a 1'Vsage, et a la lecture des bons liures. 

Tous les mots Francois commencans par A, qui 
viennent du Latin, oil il y a aussi vne k, au com- 
mencement, ont l'A, muette, et ne s'aspirent point, 
comme honneur vient & honor, il faut dire I'honnewr, 
et non pas le hotineur. Peu en sont exceptez, comme 
heros, hennir, kennissement, harpie, hargne, Jialeter, ha- 
reng, selon ceux qui tiennent qu'il vient de halec, 
mais il n'en vient pas. Car tous ces mots et peut 
estre quelques autres, ont 17*, au Latin, et neant- 
moins ils s'aspirent en Francois. I'ay ajouste cette 
remarque, qu'il faut qu'il y ayt vne A, au commen- 
cement du mot Latin; car il y a des mots Francois 
commencans par A, qui viennent du Latin, lesquels 
neantmoins aspirent Vh, comme kaut, et il n'y a point 
de doute qu'il vient d'altus, mais parce qu'au Latin 
il n'y a point d'A, elle s'aspire en Francois. De 
mesme hache pour coignee, s'aspire en Francois, et 
neantmoins vient du Latin ascia. On dit aussi vne 
hupe oiseau, qui vient du Latin vpwpa, ou il n'y a 
point d'A, kurler, d'vlulare, ou il n'y a point d'^, aussi, 
et Jiors vient asseurement de foras, I'/", se changeant 
souuent en A, comme en la langue Espagnole, mais 
parce que le mot Latin ne commence pas par A, on 
prononce hors auec vne A, consone et aspiree, comme 
s'il n'en venoit pas. Hwit, vient aussi d'octo, mais A, 
ne s'aspire pas en ce mot, quoy qu'elle y soit con- 
sone. Voyez la remarque de huit. Ces mots en sont 
exceptez, huit, huistre, huile, liieble, qui viennent tous 
quatre du Latin, ou il n'y a point d'A, et neantmoins 
ne s'aspirent point en Francois. 

Mais tous les mots commencans par A, qui ne vien- 



SUR LA LANGUK FRANCOISE 333 

nent pas du Latin, ont Yh, consone et 1'aspireut, 
comme hardy, Philippe le Hardy, le hazard, la hale- 
larde, la haquente, la harangue, et plusieurs autres 
semblables. On objects qvCkermine, et heur, ne vien- 
nent point du Latin, et que neantmoins Vh, de ces 
mots est muette, et qu'on dit Vhermine, et non pas 
la hermine, et I'heur, et non pas le heur. 

On respond premierement, que ce sont les seuls 
mots que j'ay remarquez jusqu'icy, qui facent excep- 
tion a la reigle. 

En second lieu, il y a grande apparence qvCJieur, 
vient ftheure, d'ou est venu le mot a la bonne heure, 
qui pourroit bien estre aussi la vraye etymologic de 
bon-heur, comme mal-heur vient de mal-heure, c'est a 
dire mauuaise beure, selon 1'opinion des Astrolo- 
gues. 

Quelques-vns opposent encore a cette reigle le mot 
d'/ielas, qui ne vient point du Latin, et qui neantmoins 
n'aspire point Yh, comme il se voit dans nos vers 
Francois, ou la voyelle qui precede helas, se mange 
tousjours, par exemple, ie sou fire helas I vn si cruel 
martyre, 

Ie respons, qu'ils se trompent de dire, qu'il ne 
vienne point du Latin, car il vient $heu, et la syllabe 
las, que Ton a ajoustee apres, n'y fait rien. Peut- 
estre 1'auons-nous prise des Italiens, qui disent, ahi 
lasso, mais la vraye interjection consiste en la pre- 
miere syllabe he, qui respond a Vheu Latin. 

T. G. M. Menage ajouste aux mots liuistre, Mile, hieble, 
qui viennent ftostrea, ft oleum et ftebulus, mots Latins oil il 
n'y a point d'A, celui fthuis. qui quoiqu'il vienne ftostium 
sans h, en pvend une, et neantmoins ne s'aspire point en 
Francois, comme haut, qui vient ftaltus, s'aspire. 11 croit 
aussi-bien que M. de Vaugelas, que la contbrmite qu'a le mot 
Hens, avec celui de Herault, qui est aspire, est cause qu'il 
a pris une h aspiree qui n'est point dans Heroine et dans 
hero'ique, et il ne scauroit souffrir qu'on disc qu'on 1'ait aspire 
pour oster 1'equivoque de Heros et de Zerot,avec 1'article les, 
parce qu'on dit les zero au pluriel, en parlant de chiffre, et 
non pas les zeros. Dans 1'observation qu'il a faite sur PA 



334 REMARQUES 

Francoise, il donne une liste de tous les mots qui commen- 
cent par une Ti aspiree. Elle n'est pas seulcment utile pour 
regler la prononciationdc ces mots, mais elle est accompagnee 
de quantite d'etymologies tres-curieuses. 

A. F. On ne repete point icy ce qui a este escrit sur la 
premiere des Remarques de M. de Vaugelas, ou Ton a marque 
comme une regie presque generale que les mots qui viennent 
du Latin, comme honneur et keiire, de honor et Kora, n'aspi- 
rent point leur h : mais cela ne se doit entendre que de ceux 
qui viennent de mots Latins ou il y a une h au commence- 
ment, car quand ils viennent de mots Latins qui ne com- 
mencent point par une /*, ils en prennent une aspiree, comme 
ha,ut qui vient de altus, hache qui vient de ascia, et kurler 
qui vient de ululare. 



^/ De PH., dans. les mots compose?. 

fous n'auons considere 1'A, qu'au commencement 
du mot, mais quand elle se trouue ailleurs dans les 
mots composez, elle se prononce tout de mesme que 
si elle estoit au commencement, chacune selon sa 
nature, par exempleji deshonord, se prononce comme 
honort en h, muettej et enhardir, eslionte, dehors, 
comme hardi, honte, Jiors, en A, consone et aspirante, 
et il se faut Men garder de prononcer, ennardir, 
esoyiU, et deors, comme Ton fait de la Loire, 
[n y a vne seule exception, c'est que Ton dit, haut- 
exhausse, sans prononcer 1'A, qui est en exhauss^ 
comme si Ton escriuoit exaussd, sans A, et Ton ne 
met point de difference pour la prononciation entre 
exhausst, pour les bastimens, et exauce", pour les 
prieres. 

Gela vient sans dqute de la difficulte et de la 
grande rudesse qu'il y auroit a aspirer 1'A, immedia- 
tement apres l'#, qui se pronoucant tousjours tout 
entier en nostre langue quand il n'est pas a la fin, ne 
peut pas souffrir comme 1'^, qui se mange aisement, 
vne aspiration en suiteTp Ou bien, qu'etcauctf ayant 
este plustost connu (y^exhams^ le premier a fait la 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 335 

prononciation du second, comme nous auons dit, que 
heraut a fait celle de heros. 

A. F. Monsieur de Vaugelas a raison de dire que quand il 
se trouve une Ti au commencement de la seconde syll'abe des 
mots composez, il faut la prononcer de la mesme sorte que 
si elle estoit au commencement de la premiere. Ainsi il faut 
faire sentir Vs en la premiere syllabe de deshonneur et de des- 
kabiller, et il ne faut point faire sentir Vn dans la premiere 
tfenhardi, parce que Vh du mot hardi est aspiree, au lieu 
qu'elle ne 1'est point dans lionneste et dans liabiller. II n'y a 
aucune difference de prononciation entre exhausser, qui si- 
gnifle clever, quoy que Vh soil aspiree dans hausser, et exau- 
cer dont on se sort quant il s'agit de prieres. La lettre x 
dans Tun etdans 1'autre verbe sc prononce comme s'il y avoit 
un g et un z, egzhausser, egzaucer. 



Comme il faut prononcer, et ortJiograpMer l les mots , 
Francois venans des mots grecs, dans lesquels mots V 
grecs'il y a vne ou plusieurs aspirations, en efet, ou 
en puissance. 

Pour bien respondre a la question, il faut scauoir 
que tous les mots Francois venans du Grec, ausquels 
il y a vne ou plusieurs h, n'en peuuent venir que 
par cinq voyes. La premiere, quand le mot Grec, d'ou 
est pris le Francois, commence par vne voyelle, ou 
par vne diphthongue aspiree, comme aptxovia, at'psai;, 
que les Latins disent, karmonia, h&resis, auec une h, 
et nous de mesme, harmonie, et heresie. La seconde, 
quand le mot Francois vient d'vn mot Grec, ou il y 
vn 0, thita, que les Latins et nous faisons valoir th, 
comme (tests, thesis, these. La troisiesme, quand il vient 
d'vn mot Grec, qui commence par vn p, rho, que les 
Latins et nous faisons valoir rh, comme Po'So?, Rhodes, 
ou que ce p, rfco, est redouble au milieu du mot ; car 

* Vaugelas, qui a ecrit orthografier (a la Remarque H aspiree 
ou consoue, (plus haut, p. 327, six lignes avant la fin), ecrit ici 
orthographier; et son TSrratum ne se prononce pas entre ces deux 
manieres d'ecrire le mot : preuve de Fincertitude qui r^gnait encore 
sur la raaniere de repr^senter en frangais le 9 grec. (A. C.) 






336 REMARQUES 

le second p", rho, vaut rJi, quoy que le premier ne 
vaille qu'vne simple r, comme Hu^po?, Pyrrhus en 
Latin et en Francois. La quatriesme, quand il vient 
d'vn mot Grec, ou il y a vn <P ph, que les Latins et 
nous faisons valoir ph, comme <piXo'<rocpo?, Philosophus, 
Philosophe. Et la cinquiesme quand il vient d'un mot 
Grec, oil il y a vn %, chi, qui vaut cM parmy les La- 
tins, et parmy nous, comme x'P u PY {a > CMrurgia, Clii- 
ruvgie. 

Ge fondement pose, examinons maintenant ces cinq 
voyes 1'vne apres 1'autre, et voyons commjx nostre 
langue se gouuerne en chacune des cinq. Premiere- 
ment pour les voyelles, ou les diphthongues elspirees, 
lors qu'il y en a au commencement des mots Grecs, 
d'ou les nostres sont pris, nostre langue y met aussi 
1'i, comme dpjiovfcx, karmonie, afpeau;, heresie, et ainsi 
des autres. II est vray que cette A, ne s'aspire point 
selon la reigle que nous en auons donnee, mais elle 
s'escrit, et ce seroit vne faute insupportable en nostre 
orthographe de ne la mettre pas,et d'escrire par 
exemple armonie, et eresie, sans AT")3urquoy il faut 
noter, que nous n'auons presqUe^ point de mots 
.venans du Grec, qui commence par ^, ou 1'A, s'aspire, 
quand mesme nous n'aurions pas receu ce mot la par 
les main? des Latins, mais qu'il seroit venu droit a 
nous, ce qui est bien rare ; quoy que nous ayons 
quantite de mots Grecs, en nostre langue, que nous 
ne tenons point des Latins, mais immediajement des 
Grecs. II y en a quelques-vns, comme Hierosme, Hie- 
rusalem, Hierarchic, ou Vh ne s'aspire pas, mais la 
premiere syllabe se prononce, comme si elle estoit 
escrite auec vn g, mol (qu'ils appellent) et que Ton 
dist, Gerosme, Gerusalem, GerarcMe. Pour euiter cela, 
il y en a qui escriuent lerosme, Jerusalem, JerarcMe, 
auecvny, consone, mais j'aimerois mieux garder FA, 
puis qu'ils s'aspirent en Grec ; quoy qu'il soit vray 
que la premiere syllabe de ces trois mots se prononce 
absolument comme si elle estoit escrite auec vn y, 
consone. 

Pour la seconde voye, qui est des mots pris des 



SUR LA LA.NGUE FRANCOISE 337 

Grecs, oil il y a vn 6, theta, comme these, il ne faut 
jamais manquer de mettre 17* apres le t, mais cela ne 
sert qu'a I'orthographe, et ne sert de rien pour la 
prononciation. 

La troisiesme, ou il y a vn, rho, comme Rhodes, 
Pyrrhus, tout de mesme; il ne faut jamais oublier Vh, 
pour la bonne orthographe, quoy qu'il ne serue de 
rien pour la prononciation. 

La quatriesme, ou il y a vn <p, phi, comme Philoso- 
phe, il faut 1'escrire auec ph, et non pas auec vn /", 
ny a la premiere, ny a la derniere syllabe, quoy 
qu'il y en ayt plusieurs aujourd'hui qui bannissent le 
ph, et qui mettent tousjours I'/ 1 , mais mal. 

Et la cinquiesme enfin, oil il y a vn %, ch, sur le- 
quel il y a beaucoup plus a dire que sur les quatre 
autres ensemble, dont nous venons de parler, et qui 
est le principal sujet de cette Remarque; Car lors que 
nos mots pris du Grec, ou il y a vn x? au commence- 
ment, sont suiuis d'vn a, comme par exemple, charac- 
tere, les vns soustiennent qu'il le faut escrire ainsi, 
pour garder 1'orthographe de son origine, et les au- 
tres au contraire, alleguent vne raison si forte pour 
n'y mettre point d'A, qu'il semble qu'il n'y a point 
de replique. Us disent qu'en Francois cha, ne fait 
point, ca, mais cha, ainsi qu'on le proiionce en ce 
mot charite" : comme che, ne fait pas que, mais che, 
ainsi qu'on le prononce en ce mot cherir : tellement 
que nostre cha se prononce comme le scia des Ita- 
liens, ou le scha, des Allemands. D'oii ils concluent 
fort bien, que tous les Francois, ou les Estrangers 
qui scauront nostre langue, mais qui ignoreront la 
Grecque, et la La tine, ne manqueront jamais de pro- 
noncer charactere escrit de cette sorte, comme s'il 
estoit escrit en Italien, sciaractere. Et de fait, j'en ay 
veu plusieurs fois 1'experience, et en ce mot, et en 
plusieurs autres, qui estant moms connus que cha- 
ractere, sont aussi sujets a en estre plus mal pronon- 
cez par les personnes qui n'en scauent pas 1'origine, 
comme sont toutes les femmes, et tous ceux qui n'ont 
pas estudie'. 

VAUGELAS. I. 22 



3 18 REMARQUES 

Ie scay Men qu'on voit caractere escrit auec vne h, 
au frontispice de ce grand Ouurage, qui fera desor- 
mais nommer son Autheur, le Genie des passions, ou 
la doctrine et 1'eloquence regnent egalement, et ou la 
Philosophic n'a point d'espines qui ne soient fleu- 
ries 1 ; Mais ie scay aussi, et de luy mesme, qu'es- 
criuant principalement pour les scauans, il a voulu 
suiure Torthographe des scauans, et qu'outre cela il 
a quelque veneration pqyr_r.ancienne orthographeTX 
non pas ^poTir^eette barbare qui escrit vn auec vn g, I 
vng, et escrire auec vu p, escripre ; et beaucoup d'au- j 
tres encore plus estranges, mais pour celle que les J 
gens de lettres les plus polis, et les jneilleurs Au- 
theurs du siecle passe", ont suiuie. fPour moy, ie 
reuere la venerable Antiquit6, et les sentimens des 
Doctes ; mais d'autre-part, ie ne puis que ie ne me 
rende a cette raison inuincible, qui veut que chaque 
langue soit maistresse chez soy, sur tout dans vu 
Empire florissant, et vne Monarchic predominante et 
auguste, comme est celle de France. Ie veux bien 
que nostre langue rende hommage a la Grecque, et 
a la Latine, d'vne infinite de mots qui en releuent, 
comme par exemple, pour ne parler que de la Grec- 
que, nous deuons escrire harmonie, heresie, histoire, 
horloge, hyperbole, auec vne A^t de mesme tous les 
mots pris du Grec, ou il a vn 9, theta, vn <?,pM, vn p, 
rho, comme these, Philosophe, et Rhodes\j&o\ii la pro- 
nonciation, ny 1'orthographe, ne choquent en rien 
nostre langue : Mais que pour faire voir qu'on n'ignore 
pas la langue Grecque, ny Forigine des mots, et que 
pour honorer FAntiquite, il faille aller contre les 
principes, et les elemens de nostre langue mater- 
nelle, qui veut que cha, se prononce comme scia en 
Italien, ou scha, en Allemand, et non pas ca, et qu'il 
faille donner cette incommodite, et tendre ce piege a 

1 II s'agit de 1'ouvrage d'un merabre de 1'Acad^mie frangaise, con- 
temporain de Vaugelas, qui n'a connu que les premiers volumes 
(Les Caractdres des Passions, par Marin Cureau de La Chambre; 
5 vol. in-4. 1640-1662.) Voyez la note de Th. Corneille, plus loin, 
p. 340. (A. C.) 



SUR LA LANGUE FRANCOIS*: 3 of) 

toutes les femmes, el a tous ceux qui ne scauent pas 
le Grec en leur faisant prononcer charactere, sciani.c- 
tere, pour caractere^Jc/wlere, sciolere, pour colere, et 
Bacchus, Baccius pour Baccus, comme nous disons 
bacchique, furcur bacchique, et non y&sbaquique ; cer- 
tainerqcnt il n'y a nulle apparence, eHen'y puis con- 
sentir/Apres tout, on doit plus considerer en ce sujot 
les vrmins que les morts, qui aussi bien ne nous en 
scauent point de gre, et ny profi tent de rien, et Ton 
doit plus considerer ceux de son pays, que les Es- 
traugcrs ; Outre que les Grecs, ny les scauans, n'ont 
pas dequoy se plaindre du partage qu'on leur fait en 
cette rencontre, puis qu'on leur laisse les voyelles et 
les diphtongues aspirees auec le 8 thita, le y phi, et 
le p, rlio, et que nostre laugue ne se reserue que le 
seul x? chi, pour le prononcer a sa mode. 

II nejeste plus rien a dire, sinon que les dernieres 
syllabes des mots Francois pris des Grecs, s'escriuent 
tantost auec Yk, comme Antioche, et se prononcent 
selon la prononciation Francoise, et tantost auec le 
qit, comme Monarque. Mais il faut noter que le /, ne 
se change janiais en que, dans nostre langue, qu'aux 
dernieres' syllabes, car par exemple, en ce mot Mo- 
narque, les deux dernieres syllabes viennent du mesme 
mot Grec apx '^ <I u e nous traduisons en Francois auec 
che, au commencement de cet autre mot Archewesqiie, 
tellement que nous tournons ce mot Grec en trois 
facons, a scauoir aux deux que ie viens dc dire, et en 
cette troisiesme qui se trouue en la prononciation 
d'Archange, ou ie ne suis pas d'auis de mettre vne //, 
non plus qu'a camctere. Ge n'est pas pourtant que 
tous nos mots pris du Grec, qui finissent par qne, 
expriment tousjours le x> Grec, car ils expriment 
aussi le x, cappa, comme en ces fmots, Logique, Phy- 
sique, etliique, melancolique, et vne infinite d'autres. 

T. C. Toutes les remarques de M. de Vaugelas sont fort 
justes sur ces mots, harmonie, heresie, these, ortJiodoxe, 
Rhodes, Pyrrhus, Philosophe. Pour caractere, colere, et 
autres semblables, c'est ainsi qu'on les escrit presentement, 



340 REMARQUES 

et non pas cfiaractere et cholere, pour empescher qu'on ne 
prononce charactere comme charite, et cholere comme 
chose. M. Chapclain qui vouloit gardcr cette orthographe, a 
escrit ce qui suit sur cet article. M. de la Cliambre dans son 
Livre intitule, les Characteres des Passions, conserva I'h par 
man avis en ce mot, charactere, pour n'estre pas le premier 
qui derogeast a I'ortJwgraphe receue de ce mot, pour la consi- 
deration des idiots, qui ne doivent pas moins apprendre a 
lire les mots extraordinaires quand Us se meslent de lire, que 
les Francois doivent apprendre la prononciation des mots 
Italiens, quand Us veulent apprendre a lire en Italien. Si 
le raisonnement de M. de Vaugelas en ceci avoit lieu, quoi- 
qu'il I' ait appuye avec beaucoup d'adresse, il faudroit oster 
I'h ^'hyperbole, de peur que les ignorans ne I' aspir assent, 
ne voyant point de difference entre I'orthograplie de ce mot 
et celui de heros, qui est aspire, ou ajouster une marque aiix 
h aspirees, afin qu'ils ne la prononcassent pas comme des 
h muettes. M. Menage qui approuve qu'on ecrive caos, carac- 
tere, Caron, carites, colere, corde, e'co, etc. sans h, dit quo 
les mots qui se prononcent par ch, sont Acheron, Anchise, 
ArcJievesque, ArcJiidiacre, Archiduc, ArcJiiprestre, Archi- 
mede, cacochyme, Cherubin, chimere, Chirurgie, Chirurgien, 
chile, Chymie, Hzechiel, Hierarchic, et qu'on prononce ceux- 
ci par K. Archeanasse, Archelaiis, Archestratus, Archigenes, 
Chelidoine; Chersonese, Chiragre, Chiromancie^ Eschyle, 
Eschines, Lasche's. Plusieurs personncs prononcent Acheron 
par k, cornme s'il y avoit Akeron : on dit encore les Archontes 
ct Orchestre, come si on ecrivoit Arkontes et Orkestre; mais 
Ton prononce A rchitecte comme Archidiacre. 

A. F. II ne s'agit point dans cette Remarque de la pronon- 
ciation des mots Francois qui viennent des mots Grecs ouil y 
a un 9 un 6 ou un p, mais seulement de I'orthograplie, car 
quand on trouveroit escrit Filosofe, Tese et Rodes, on pro- 
nohccroit ces mots de la mcsme sorte que si on voyoit escrit 
Philosophe, These ct Rhodes, cependant cette derniere faQon 
d'orthographier est la meilleure. Plusieurs escrivent Anti- 
patie quoy que le 6 grcc demaridc qu'on escrive Antipathie, 
ils escrivent aussi fantosme, fantaisie, sans egard au 9 des 
Grecs. Ce qui embarrasse le plusc'estle x exprime en Fran- 
cois par ch, quant il suit un p et un >; car pour caractere et 
colere, on ne met plus dVi, apres le c de la premiere syllabe, 
et si on escrivoit charactere et cholere, cela blesseroit les 
ycux. La syllabe die dans Archevesque se prononce comme 
dansc/imr, et on prononce Chersoneze comme si on escri- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 341 

voit Quersoneze. Nous avons deux mots qui viennent tous 
deux du mesme mot Grec, et neantmoins on y prononce ditt'e- 
remment la syllabe chi, Tun esichirurffie ou cette syllabe se 
prononce comme dans chiffre, et 1'autre CMromantie oil elle 
se prononce de mcsme que le relatif qui, c'est-a-dire comme 
si Ton escrivoit Quiromantie, ou Kiromantie. II n'y a point 
de raisons a escouter centre 1'Usage. On prononce et onescrit 
plustost Hierogliphe et Hierarchic que leroglyphe et lerar- 
cMe. 



Si cette construction est tonne, EN VOSTRE ABSENCE, 
ET DE MADAME VOSTRE MERE. 

La plus part tiennent qu'ouy, et que tant s'en faut 
que la suppression de ces paroles en celle, qui sont 
sous-entendues, soit vicieuse, qu'elle a bonne grace; 
Car disent-ils, quelle oreille delicate ne sera pas plus 
satisfaite d'ou'ir dire, en wstre absence, et de Madame 
wstre mere, qu'0 wstre absence, et en celle de Madame 
wstre mere? Quelques-vns neantmoins condamnent 
cette construction, non seulement comme contraire a 
la nettet6 du stile, mais comme barbare; Us trouuent 
aussi 1'autre trop languissante ; G'est pourquoy ils 
croyent qu'il est bon de les euiter toutes deux, et de 
prendre vn autre tour. Pour moy, ie suis de cette 
opinion, quoy. que ie n'approuue gueres^cet expe- 
dient en des endroits ou Ton ne peut gauchir sans 
perdre la grace de la na'ifuete, et des expressions na- 
turelles, qui font vne grande partie de la beaute du 
langage. 

T. C. Tousceux qui parlent correctement, veulent qtf'on 
dise, en votre absence et en celle de Madame wire mere, 
quand on ne veut point prendre un autre tour. M. Chapelain 
dit quVw votre absence et de Madame votre mere, est une 
construction qui n'est gueres bonne, et qu'il aimeroit encore 
mieux tourner le sens de cette maniere, en I'absence de Ma- 
dame votre mere et en la vostre; ce qui reviendroit a la mesme 
chose, mais qu'il n'y auroit aucune elegance. 

A. F. On n'a point trouve que la suppression de ces mots 



342 REMARQUES 

en celle eust bonne grace ; au contrairc, elle a paru vicieuse, 
et on a decide tout d'une voix qu'il faut dire en votre absence 
et en celle de Madame vostre mere sans qu'il y ait ricu do 
languissant dans cettc fagon de parler, ni qu'il faille prendrc 
un autre tour pour 1'cvitcr. 



N'ONT-iLS PAS FAIT, et ONT-ILS PAS FAIT. 

Tous deux sont bons pour exprimer la mesme 
chose ; Gar comme nostre langue aime les negatiues, 
il y en a qui croyent que Ton ne peut pas dire, ont-ils 
pas fait, et qu'il faut tousjours mettre la negatiue ne 
deuant, et dire, n' ont-ils pas fait. Mais ils se trom- 
pent, et il est d'ordinaire plus elegant de ne la pas 
mettre. Depuis, m'en estant plus particulierement 
informe de diuerses personnes tres-scauantes en nos- 
tre langue, ie les ay trouue partagees : Tous conuien- 
nent que 1'vn et 1'autre est bon, mais le partage est 
en ce que les vns le tiennent plus elegant sans la ne- 
gatiue, et les autres auec la negatiue. 

T. C. Plusieurs personnes fort intelligentes dans la Lan- 
gue, pretendent non seulement que n'ont-ils pas fait, est 
meilleur que ont-ils pas fait; mais que le dernier ne se dit 
plus par ceuxqui escrivent bien. II n'y a en effet aucunc rai- 
son d'oster la negative, et peut-il pas dire, me semble beau- 
coup moins bon que ne peut-il pas dire. Ge pcut estre une 
commdditc pour les Poetes; mais ils doivent donner un tour 
aise a leurs vers, sans quo ce soil aux dcpens de la veritable 
construction. M. Menage s'est declare pour la negative, et 
rapporte ce vers de Malherbe, qui a prefere, n'ai-je pas ii 
ai-jepas. 

N'ai-je pas le coeur assez Jiaut ? 

M. Chapelain dit aussi qu'il est pour n'ont-ils pas fait, et 
qu'il a peine a trouvcr ont-ils pas fait, supportable. 

A. F. On n'a point este du sentiment de M. de Vaugrhis 
qui veut qu'on pulsse dire egalement bien. n'ont-ils pas fait 
et ont-ils pas fait? Toute 1'assemblee a cste pour la negative, 
et plusicurs ne se sont pas contentez dc trailer de negligence 
la suppression de oette n^gaiive, ils fuy orit rtonne le nom de 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 343 

faute. On a oppose le Vers (Tune chanson qui a eu bcaucoup 
de cours, sommes nous pas trop Jieureux. L'authorite de son 
Autheur n'a point fait changer de sentiment; et si quelques- 
uns ont regarde la negative ostee devant sommes nous pas 
comme une licence poetique, les autres ont dit qu'il n'estoit 
pas permis aujourd'huy de se servir de cette licence. 



De la premiere personne du present de I'indicatif, 
deuant le pronom personnel JE. 

Exemple, aime'-je sans estre aime"? le dis qu'aime, 
premiere personne du present de I'indicatif en cette 
rencontre, ne s'escrit ny ne se prononce comme de 
coustume ; car Ye, qui est feminin aime, se change en 
e', masculin, aime', et se doit escrire et prononcer 
aime'-je. Cette remarque est tres-necessaire pour les 
Prouinces de de la Loire, ou Ton escrit et ou Ton pro- 
nonce aime-je, tellement que ceux qui en sont, ont 
bien de la peine, quelque sejour qu'ils facent a la 
Cour, de s'en corriger. Mais elle ne laissera pas de 
seruir encore aux autres, en ce que d'ordinaire on 
orthographic ce mot de cette sorte, aimay-je, au lieu 
d'aime'-je ; Gar qui ne voit qu'aimay-je fait vne equiuo- 
que auec la premiere personne du preterit simple ou 
defini, et qu'en escriuant aime-je, il fait le mesme 
effet pour la prononciation, en allongeant Ye, et de 
feminin et ouuert qu'il estoit, le faisant masculin, et 
ferme, sans qu'on le puisse prendre pour vn autre ? 

II y a encore vne remarque a faire mesme pour 
ceux qui sont de Paris, et de la Gour, dont plusieurs 
disent, menU-je, pour dire, ments-je : perdd-je, pour 
dire, perds-je : rompe-je, pour romps-je. Nous n'auons 
pas vn seul Autheur ny en prose, ny en vers, ie dis 
des plus mediocres, qui ayt jamais escrit, mente'-je, 
ny perdd-je, ny rien de semblable, 

Que de tragiques soins, comme oyseanx de Phinee, 
Sens-je me deuorer, 

dit M. de Malherbe, et non pas sente-je. Ce qui domic 



344 REMARQUES 

lieu a vne si grande erreur, c'est que d'ordinaire 
deuant le je, il y a vn 6, masculin et long, de sorte 
qu'ils ne croyent pas pouuoir jamais joindre leje, 
immediatement au verbe, qu'en y mettant vn </, mas- 
culin entre-deux. Mais il faut scauoir que jamais cet 
6, long ne se met que pour changer Ye, feminin, qui 
n'est qu'aux verbes, ou la premiere personne du pre- 
sent de 1'indicatif se termine en e, comme dime, 
conure, et non pas aux autres, comme per ds, romps, etc. 
A quoy il ne sert de rien d'opposer que ments-je, 
perds-je, romps-je, font vn fort mauuais son ; car ceux 
qui disent qu'il faut parler ainsi, n'en demeurent pas 
d'accord, et trouuent au contraire, que c'est, mente-je, 
perde'-je, rompe'-je, qui sont insupportables a 1'oreille, 
aussi bien qu'a la raison. Mais la coustume qu'en ont 
pris ceux qui parlent ainsi, est cause qu'ils trouuent 
cette locution douce, et qu'ils trouuent dure et rude 
celle qu'ils n'ont pas accoustumee. 

P. Plusieurs disent, mente-je, etc. Voycz la Grammaire 
generate du Port-Royal, pag. 139. Je ne suis point de Tavis 
de la Remarque, et 1'usage est au contraire. Si en joiiant a la 
boulle, vous demandiez, Le perds-je? on ne vous entendroit 
pas. 

T. C. II n'y a rien de plus commun dans nos Romans les 
plus estimez, que cette maniere de parler, Aussi ne pre'ten- 
dai-je pas ; il faut assurement dire, aussi ne pretens-je pas, 
ce mot n'ayant rien de rude : mais pour ments-je, perds-je, 
romps-je, fents-je, dors-je, ceux qui parlent bien ne les peu- 
vcnt souffrir, non plus que mente-je, perde'-je, rompe'-je, 
sente-je, dorme-je; qui sont tous formez contre les regies de 
la Grammaire ; ils veulent que Ton prenne un autre tour, et 
qu'on disc, est-ce que je ments ? croyez-vous que je mente ? 
ou quelquc chose semblable. 

A. F. On a este d'avis de la Remarque sur ce qu'il faut 
escrire aime-je, avec un e accentue sur la derniere syllabe 
fr'aime, et non pas aimay-je avec ay, comme quantite de gens 
Tescrivent. Le sens-jeme devorer, de Mr. Malhcrbe, n'a point 
phi ; il est Grammatical, mais dur a 1'oreille : et plusieurs ont 
dit que s'il falloit choisir necessairement entre ments-je* 
perds-je, romps-je, dors-je, et mente-je, perde'-je, rompe'-je 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 345 

et dorme'-je, ils diroient plustost le dernier centre la regie, 
parce qu'il y a beaucoup de personnes qui parlent ainsi. Ce- 
pcndant le plus seur est de chcrcher un autre tour, comme 
est-ce que je ments, et de ne dire ni ments-je ni mente"-je, et 
ainsi des autres verbes. Cctte rudcsse ne se rencontre que 
dans ccux qui n'ont au present qu'une syllabe, car on dit pre- 
tens-je, connois-je, et non pas pretende-je, connoisse-je, 
comme quelques-uns le disent fort mal : il y en a mesme plu- 
sieurs, qui encore qu'ils n'ayent qu'une syllabe au present 
s'employcnt avec grace sans nul changement, dans le nomi- 
natif je, comme vois-je, dis-je, fais-je. 



GONJONCTURE. . 

Ge mot pour dire t>ne certaine rencontre tonne ou 
mauuaise dans Us affaires, est tres-excellent, quoy que 
tres-nouueau, et pris des Italiens, qui 1'appellent con- 
giontura. II exprime merueilleusement bien ce qu'on 
luy fait signifier, de sorte qu'on n'a pas eu grand' 
peine a le naturaliser. le me souuiens que du temps 
du Cardinal du Perron, et de M. de Malherbe, on le 
trouuoit desja beau, mais on n'osoit pas encore s'en 
seruir librement. Au reste, il se faut bien garder de 
dire conjoinlure, comme disent quelques-vns, car en- 
core que Ton die jointure, et non pas joncture, si est-ce 
qu'en beaucoup de mots, il n'y a point de conse- 
quence a tirer du simple au compose, comme on 
pourra voir en quelques endroits de ces Remarques. 

T. C. On dit fort bien, en cette conjoncture, la conjonc- 
ture etoit favorable; mais comme ce mot est un de ceux que 
Ton remarque aisement, il faut prendre garde a ne les repeter 
pas sans necessite. 

A. F. Conjoncture est un tres-bon mot, qui s'est parfai- 
tcment establi. Si quelques uns disoient conjointure du 
temps de M. de Vaugelas, personne ne le dit plus aujour- 
d'huy. 



346 REMARQUES 



SB CONJOUYR, FELICITER. 

Fay veil ce premier mot en plusieurs Autheurs 
approuuez, mais il ne me souuient point de 1'auoir 
jamais oiiy dire a la Gour. On dit plustost se resjouir , 
quoy que 1'autre soil plus propre, parce qu'il ne si- 
gnifie que se resjouir auec quelqu'vn du ton-heur qui 
luy est arriue", au lieu que se resjouir est vn mot ex- 
tremement general. M. de Malherbe, II a enuoye" icy 
vers leurs Majestez vn Amtassadeur extraordinaire 
pour se resjouir auec elles. Depuis peu on se sert d'vn 
mot, qui auparauant estoit tenu a la Cour pour bar- 
bare, quoy que tres-commun en plusieurs Prouinces 
de France, qui est feliciter. Mais aujourd'huy nos 
meilleurs Escriuains en vsent, et tout le monde le 
dit, comme feliciter quelqu'vn de, etc. ie wus mens feli- 
citer de etc. ou simplement, ie wus mens feliciter. 
C'est a peu pres le jiaxap^iv des Grecs. Si ce mot n'est 
Francois cette anne'e, il le sera I'anne'e qui vieni, dit de 
bonne grace dans 1'vne de ses lettres, celuy a qui 
nostre langue doit ses nouuelles richesses, et ses plus 
beaux ornemens, et par qui 1'eloquence Francoise est 
aujourd'huy riuale de la Grecque et de la Latine '. 

T. C. On ne dit plus du tout se conjoiiir. Pour feliciter, 
c'est un fort bon mot. M. de Balzac paroist 1'avoir introduit 
dans notre Langiic, et 1'endroit (Tune de ses lettres qui est 
rapporte dans cette Remarque, fait voir qu 1 !! n'estoit pas encore 
entierement establi de son temps. Cette lettre est adressee a 
M. THuillier; voici comment il lui parle. Je vous felicite d'ctr- 
voir M. de Rbncieres pour Gouverneur, M. Rigaut pour 
confrere, et Mademoiselle Caliste pour maistresse, ou pour 
e" cohere. Si le mot de feliciter n'est pas encore Francois, il le 
sera Vannee qui vient, et M. de Vaugelas vtia promts de ne 
lui estrepas contraire quand nous solliciterons sa reception. 

On voudroit allcr plus loin, et une persontie dont les ouvra- 
ges sont tres-estimez, a mis depuis peu dans une lettre,^ 
lui ai ecrit un compliment de felicite, pour dire, je lui ai 

1 Balzac. Voyez la note de Th. Corneille. (A. C.) 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 347 

marque la joye que favois de ses (wantages. J'ai peine a 
croirc quc ce mot-la s'establissc dans le sens ou il est em- 
ploye en cette lettre, a cause que felicite pour dire bonkeur, 
est tous les jours dans la bouche de tout le monde. Je hazar- 
derois plustost avec radoucissement necessaire, et seulement 
pour me faire mieux entendre ; je lui ai cent un compliment 
de felicitation, s'il est permis de parler ainsi. 

A. F. Se conjoilir est un mot qui a vieilli. II a fait con- 
joilissance qui est encore en usage, faire des compliments de 
conjoiiissance. Feliciter est fort usite, M. de Balzac en avoit 
augure juste. 



Reigle nonuelle et infailliUe pour scauoir quand il faut 
repeter Us articles, ou les prepositions, tant d,euant 
les nortis, que deuant les verles. 

Pour ce qui est des Articles deuant les noms, on 
obseruoit autrefois la reigle que ie vais dire, mais 
aujourd'huy ie m'appercois qu'on ne 1'obserue plus. 
Par exemple, on disoit, Pay conceu tine grande opinion 
de la mrtu et generosiU de ce Prince. M. Coeffeteau 
mesme si exact a mettre les articles, escriuoit d'ordi- 
naire ainsi, et non pas j'ay conceu icne grande opinion 
de la vertu et de la generosity de ce Prince. Mais il 
n'auoit garde de dire, fattens cela de la force et dexte- 
rite d'vn tel, mais Men de la force et de la dexterite. 
C'estoit par cette reigle que quand deux substantifs 
joints par la conjonction et, sont synonymes, ou appro- 
chans, cornme tertu et generosity il ne faut pas repeter 
V article, mais quand Us sont contraires, ou tout a fait 
differens, comme force et dexterite", alors il le faut repe- 
ter, et dire, de la force et de la dexterit6. 

Mais cette Reigle, que j'appelle nouuelle, a cause 
qu'en cette matiere on n'a point encore fait de dis- 
tinction des synonimes, ou approchans d'auec les 
contraires, ou les differens tout a fait, est infaillible 
aux articles deuant les verbes, et aux prepositions 
tant deuant les verbes, que deuant les noms. Les 
exemples vont esclaircir et verifier tout cecy ; Pre- 



348 REMARQUES 

mierement, voyons les articles deuant les verbes. Ge 
que nous appellons icy articles, d'autres 1'appellent 
prepositions, mais la dispute du nom ne fait rien a la 
chose. II n'y a rien qui porte tant les hommes a aimer 
et cherir la vertu. le dis qu'a cause qu^aimer et cherir, 
sont synonimes, c'est a dire, ne signifient qu'vne 
mesme chose, il ne faut point repeter 1'article, a air- 
mer et a cherir la vertu, niais a aimer et cherir la 
vertu. Voila vn exemple pour les synonimes, don- 
nons-en vn autre pour les approchans. II n'y a rien 
qui porte tant les hommes a aimer et reuerer la vertu. 
Ces mots aimer et reuerer, ne sont pas synonimes, 
mais ils sont approchans, c'est a dire, qu'ils tendent 
a mesme fin, qui est de faire estat de la vertu, et ainsi 
par n,ostre Reigle, il ne faut pas repeter 1'article, a et 
dire a aimer, et a reuerer. Donnons maintenant vn 
exemple des contraires, il n'y a rien qui porte tant les 
hommes a aimer et a ha'ir leurs semblalles, etc. Parce 
qa'aimer, et hair, sont contraires, il faut necessaire- 
ment repeter 1'article, et ce ne seroit pas scauoir es- 
crire purement que de dire, il n'y a rien qui porte 
tant les hommes a aimer et hair leurs semblalles. II 
reste a donner vn exemple des verbes qui ne sont 
pas contraires, mais qui sont tout a fait differens, il 
n'y a rien qui porte tant les hommes a loiter, et a imiter 
les Saints. Parce que loiter, et imiter, sont tout a fait 
differens, ce n'est point entendre la purete de nostre 
langue, de dire a louer, et imiter les Saints, il faut de 
necessite repeter a, et dire a louer et a imiter. II en 
est de mesme de 1'article de, si en tous les exemples 
donnez vous mettez de, au lieu d'#, et oblige au lieu 
de porte, afin qn'o&lige regisse le de, auec qui le yerbe 
porte, ne s'accommoderoit pas. 

Pour les prepositions deuant les verbes, en voicy 
des exemples, le Roy m'a enuoye' pour bastir et cons- 
truire, etc. lastir et construire, sont synonimes, ce 
seroit mal parler de repeter la preposition, et dire pour 
tastir, et pour construire. 

Des approchans. Le Roy m'a enuoye" pour lastir et 
aggrandir la maison,oupour lastir eteleuer la maison. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 349 

Parce que bastir et aggrandir ou bastir et eleuer sont 
de mesme nature, et approchans ou alliez, il ne faut 
point repeter la preposition, et dire pour bastir et 
pour eleuer la maison. 

Au lieu qu'aux contraires il la faut repeter, et dire, 
Le Roy m'a enuoye pour bastir et pour demolir, et non 
pas pour bastir et demolir. 

Aux differens tout a fait, de mesme, comme le Roy 
m'a enuoye' pour bastir et pour fortifier, ou le Roy m'a 
enuoye pour bastir et pour planter, et non pas pour 
bastir et fortifier, ni pour bastir et planter. 

Pour les prepositions deuant les noms, c'est encore 
la mesme chose. En voicy les exemples. Par vn or- 
gueil et vne vanite" insupportable. Icy orgueil et vanite" 
sont synonimes, c'est pourquoy il ne faut pas repeter 
la preposition et dire, Par vn orgueil et par vne va- 
nlU, etc. 

Des approchans, Par vne ambition et me vanite' in 
supportable. Parce qtiambition et vanite', sont de la 
mesme nature, il ne faut point repeter par. 

Au lieu qu'aux contraires il faut repeter la prepo- 
sition et dire par I'amour et par la Jiaine dont il estoit 
agite, et non pas par I'amour et la Jiaine. 

Aux differens tout a fait, de mesme, par I'orgueil et 
par Vauarice des Gouuerneurs, et non pas par I'orgueil 
et I'auarice. 

le scay bien que qu'elques vns de nos meilleurs 
Escriuains ne prennent point garde a cette Reigle, et 
ostent ou repetent 1'article et la preposition tantost 
d'vne facon, tantost d'vne autre, selon leur fantaisie 
sans se prescrire aucune loy, et mesmes sans y faire 
aucune reflexion ; Mais ie scay bien aussi qu'ils en 
sont justement blasmez par tous ceux qui font pro- 
fession d'escrire purement, et que si chacun s'eman- 
cipoit de son coste, les vns a n'estre pas si exacts en 
certaines choses, les autres en d'autres, nous ferions 
bien tost retomber nostre langue dans son ancienne 
barbarie, Qui minima spernit, paulatim decidit. 

Au reste cette Reigle n'est pas vn simple caprice de 
1'Vsage, elle est toute fondee en raison ; Gar la raison 



350 REMARQUES 

vexit que des choses qui sont de mesme nature, on 
fort semblables, ne soient point trop separees, etqu'on 
les laisse demeurer ensemble ; Gomme au contraire 
elle veut que Ton separe celles qui sont opposees, et 
tout a fait differentes, et que 1'article, ou la preposi- 
tion soit comme vne barriere entre-deux. 

T. C. M. de Vaugelas nous apprend qu'il ne faut point 
repeter les particules a et de, devant les vcrbes synonimes, 
et qu'il faut dire, rien ne porte tant a, aimer et cherir la 
vertu, et non pas, a aimer et a cherir. Le Roi m'a envoy r 
pour bastir et construire, etc, ct non pas jwwr bastir et pour 
construire. 11 me semble quo quand les verbes sont entiere- 
ment synonymes, commc aimer et cherir, batir et cons- 
truire, et que Tun ne signific pas plus que 1'autre, il est beau- 
coup mieux d'en supprimcr un, ct de dire simplement, rien 
ne porte tant a cherir la vertu. Pour les vcrbes approchans, 
je doute qu'on puisse blasmcr ceux qui discnl, rien ne m? oblige 
tant d'aimer et de reverer la vertu, plustost que, d" 1 aimer et 
reverer la tertu. 

A. F. La regie que M. de Vaugelas a cru pouvoir cstablir 
par cette Remarque n'a point este approuvee. La repetition 
de 1'article a paru necessaire dans tous les exemples qu'il 
rapporte, sans aucun egard pour les synonimes ou approchants, 
ni pour les contraires ou tout a fait differents ; il est mieux 
<\c dire, rien ne porte tant a aimer et a cherir la vertu, que 
de supprimer le second a en disant, a aimer et cherir la 
Tertu; parce que le verbe cherir n'est pas tenement le syno- 
nime d'aimer, qu'il n'ajouste quelque chose a sa signification. 
II seroit extraordinaire de mettre bastir et construire en- 
semble, a cause que ces deux verbes signifient la mesme 
chose, mais il faudroit dire, le Roy m'a envoye pour bastir 
et pour clever la maison. On a jugc qu'il falloit dire de mesme, 
par une vanite et par une ambition insupportable, et fay 
conceu une grande opinion de la vertu et de la generosite de 
ce Prince, de mesme qu'on dit, fattens cela de la force et de 
la dexterite d'un tel, parce qu'il n'y a point de synonimes si 
parfaits, qu'un des deux que M. de Vaugelas fait passer pour 
synonime,n'ait quelque chose de plus fort que 1'autre. 



SUR LA LANGTIE FRANCOISE :'>"> I 

Autre vsage de cette mesme Reigle, au regime des deux 
substantifs et du verbe. 

Par exemple, Sa clemence et sa douceur estoit incom- 
parable. Parce que clemence et douceur sont synonimes, 
ces deux substantifs regissent le singulier; Mais sa 
clemence et sa douceur sont incomparables, ne seroit pas 
si bien dit, il s'en faudroit beaucoup, quoy que ce ne 
fust pas vne faute. 

Aux approchans, Son ambition et sa vanite fut in- 
supportable, est aussi incomparablement meilleure 
que, furent insupportables. 

Au lieu qu'aux contraires, il faut dire absolument 
I'amour et la haine I'ont perdu, et non pas I'a perdu, 
ce seroit vn solecisme. 

Et aux differens tout a fait, de mesme, I'orgueil et 
I'auarice I'ont perdu, et non pas I'a perdu. 

En fin cette Reigle est belle et de grand vsage. Elle 
a lieu encore en quelques autres endroits, qui me 
sont eschappez de la memoire. 

T. C. Encore que clemence et douceur soient synonimes, 
plusieurs personnes ont peine a soull'rir cette construction, sa 
clemence et sa douceur etoit incomparable, ils voudroient le 
verbe ct 1'adjectif au pluriel, etoient incomparables, quoique 
M. de Vaugelas pretende qu'il s'en faudroit beaucoup que ce 
ne fust aussi bien parle. M. Chapelain dit que dans ces synoni- 
mes et approchans, qu'on pretend ici qui regissent le singu- 
lier, la regie lui paroist fort douteuse. Le sentiment de M. de la 
Alothe le Vayer est que M. de Vaugelas eust donne une regie 
meilleure po'ur les synonimes, s'il eilst dit que quand 1'un ne 
signifie pas plus que 1'autre, il s'en faut abstenir, parce que 
s'ils ne sont alors tout-a-fait vicicux, il s'en faut peu ; mais 
que quand le dernier est plus significatif, ou qu'il sert a recti- 
lier un sens equivoque du premier, ils sont fort bons, et de- 
mandent le pluriel ensuite. 

A. F. On a juge non seulement que deux synonimes les 
plusparfaits qu'on pourroit trouver regissent le verbe au plu- 
riel, mais que ce seroit pecher contre le genie de nostre 
Langue que de leur faire gouverner un singulier. II faut done 



352 REMARQUES. 

dire sa douceur et sa clemence sont incomparables, et non 
pas sa douceur et sa clemence est incomparable. 

v/ ARROSER. 

r^ 

LC'est ainsi qu'il faut dire, et non pas arrouser, 
quoy que la plus part le disent et 1'escriuent, cette 
erreur estant nee lors que Ton prononcoit chouse 
pour chose, couste", pour coste", et fousse pour fosse. II 
est tellement vray qu'il ne faut pas dire arrouser, 
qu'on ne permettroit pasmesmes a DOS Poe'tes de 
rimer arrouse auec ialousel\ 

T. C. II faut dire indubitablcmcnt arroser, et non pas ar- 
rouser. La pluspart des fcmmes affcctent de prononcer norrir, 
norriture', norrisse, norrissier, norrisson: cette prononcia- 
tion trop delicate est vicieuse, il faut dire, nourrir, nourriture, 
nourrisse, nourrissier et nourrisson. II faut dire aussi por- 
trait, porfil, porcelaine. et non pas pourtrait, pourfll, pour- 
celaine. M. Menage joint a ces mots fromage, maletoste, por- 
phyre, profit, ormeau, corvee, Rome, Cologne, promener, 
Mo'ise, Pentecoste, que quelques-uns prononcent mal, en di- 
sant froumage, maletouste, pourphyre, prouflt, ourmeau, 
courve'e, Roume, Coulogne,proumenero\iipourmener, Moiiyse, 
Pentecouste. II ajouste qu'on doit prononcer Thoulouse, Bou- 
logne, Doilay, fourmy, retourner, cou, mou, fou, sou, et non 
pas Tholose, Bologne, Doay, formy, retorner, col, mol, fol, 
sol. II dit sur le mot de cou, qu'on prononce col, en ces fa- 
cons de parler, le col de la vessie, le col de la matrice, et le 
col de Pertuis, qui est un passage du Roussillon dans la Cata- 
logne, mais quo col en cet endroit vient de collis, et non pas 
do collum. II marque pour mots controverscz maltostier, mal- 
toustier; poteaux,pouteaiiv; Bordeaux, Bourdeaux; Pologne, 
Poulogne. Je n'entens pas moins condamner maltoustier quo 
maletouste, et il me paroist que puisqu'on prononce maletoste, 
on doit aussi prononcer maltostier, Je n'ai jamais entendu 
dire pouteaux pour poteaux. Je sgai bien que quelques-uns 
disent Bourdeaux, mais le plus grand nombre est pour Bor- 
deaux; je croi qu'il faut tousjours prononcer Pologne et 
Polonois, comme on les escrit, et non pas Poulogne et Pou- 
lonnois. II marque encore qu'on dit plus souvent Nouel 
que Noel. 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 353 

A. F. C'est une faute que de prononcer arrouser, il ne 
faut point s'estonner que Ton ait parle ainsi quand on a dit 
chouse ; il y a long-temps que Ton est revenu de cette pronon- 
ciation qui estoit tres-vicieuse. 



C'EST CHOSE GLORIEUSE. 

' L'on parloit, et Ton escriuoit encore ainsi du temps 
du Card, du Perron, de M. de Coefleteau et de M. de 
Malherbe ; mais tout a coup cette locution a vieilli, et 
Ton dit maintenant C'est vne chose gloriense, et point 
du tout, c'est ou ce seroit chose glorieuse. 

T. C. On ne met guere un substantif devant c'est, sans le 
faire preceder par un article ; c'est une injustice que de con- 
damner les gens sans les entendre, et non pas c'est injustice. 
On dit pourtant c'est dommage, c'est grand dommage, et c'est 
comme il faut parler ; il est dommage, est un terme de Pro- 
vince qui n'est point Francois. M. Menage qui a raison de le 
condamner, dit que M. de Balzac s'etoit servi de cette maniere 
de s'exprimer, mais qu'en une seconde edition de ses ou- 
vrages, il 1'a corrigee dans tous les endroits ou il 1'avoit em- 
ployee. II rapporte un passage de la septieme de ses Disserta- 
tions critiques, qui fait connoistre qu'il le desapprouve ; en 
voici les tcrmes. Un President de la Cour des Aydes etant 
alle voir son fils, pensionnaire au College de Boncourt, 
trouva entre ses mains un volume de Ciceron dore sur la 
tranche, et relie en maroquin du Levant. II fut fasche que 
Ciceron fusi si Men vestu, et dit qu'il etoit dommage que ce 
ne fust Lipse. 

A. F. Quelques-uns ont voulu defendre cette facon de 
parler, mais la pluralite 1'a condamnee. Ainsi il faut dire ce 
seroit une chose glorieuse. On dit cependant c'est dommage 
que, c'est grand dommage que sans aucun article, et non pas 
c'est un grand dommage que. Cette facon de parler est sem- 
blable a 1'autre quant a la construction, mais 1'Usage a decide 
en faveur de Tune, et ne 1'a pas fait pour ce seroit chose 
rieuse. 



VAUGELA.S. I. 23 



354 REMARQUES 



QUELQUE CHOSE. 

Ges deux mots font comme vn neutre selon leur 
signification, quoy que chose selon son genre soit fe- 
minin. G'est pourquoy il faut dire par exemple, Ay-ie 
fait quelque chose que wus n'ayez fait ? Et non pas que 
wus n'ayez faite? Et c'est pour cette mesme raison 
que le Tasse a dit en son Poe'me hero'ique, 

Ogni cosa di strage era ripieno ; 

ou la rime fait voir qu'il y a ripieno, et non pas 
ripiena. Et c'est comme le Poete Latin a dit ; Triste 
lupus stabulis. 

T. C. Monsieur de la Mothe le Vayer dit que, Ai-je fait 
quelque chose que vow n'ayez fait, ou faite, sont tous deux 
bons ; je ne le croi pas, et suis pour le masculin. M. de Vau- 
gelas dans la Remarque qui a pour litre sur, sous, a dit, sije 
suis assis sur quelque chose, et qtfon la cherche; il me paroist 
qu'il a bien parle, et qu'en cette phrase il faut dire qu'on la 
cherche, et non pas qu'on le cherche ; parce que dire, sije suis 
assis sur quelque chose, c'est comme si on disoit simplement, 
si je suis assis sur une chose, et chose est un nom feminin, qui 
veut le relatif au meme genre. Mais quand je dis, ai-je fait 
quelque chose, je ne determine rien, je comprends en cela 
tout ce que j'ai fait ; et dans cet exemple, quelque chose ne 
doit estre regarde que comme un seul mot qui devient neutre. 

A. F. Ces deux mots joints ensemble signifient ce que les 
Latins expriment par leur aliquid, et comme nous n'avons 
point de genre neutre dans nostre Langue, ils doivent estre 
construits avec un adjectif masculin. 



TAXER. 

Ge mot employe" par tant d'excellens Autheurs an- 
ciens et modernes, pour dire llasmer, noter, repren- 
dre, n'est plus receu auiourd'huy dans le beau langage. 
II me sembloit fort significatif pour exprimer ce que 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 355 

6lasmereireprendre,ne semblent dire qu'a demy. L'e- 
quiuoque de ce mot vsite dans le Palais et dans les 
finances, est, a mon auis, ce qui nous^l'a fait perdre, 
quoy que tres-iniustement, puis qu' ce conte il fau- 
droit done bannir tous les mots equiuoques. 

T. C. Monsieur Chapelain dit que taxer ne doit point estre 
banni du beau langage. M. de la Mothe le Vayer est du mesme 
sentiment. II ajouste, que c'est une pure imagination de dire 
que taxer pour noter, et mesme pour accuser, ne doit plus 
estre employe dans le beau stile, et quo Tequivoque du Palais 
oil Ton dit taxer des depens, des frais, des epices, qu'on veut 
qui Pait rcndu mauvais, n'est pas une raison assez forte pour 
Texclure. 

A. F. Le mot taxer pour dire Uasmer, reprendre, ne 
forme point d'equivoque avec taxer usite dans le Palais et 
dans les finances. Ainsi on n'a point este de I'avis de M. de 
Vaugelas qui pretend qu'il ne soil plus aujourd'huy du beau 
langage. C'est fort bien parler que de dire, taxer quelqu'un 
d'avarice. 



V 



SUPPLIER 

Bien que ce terme soit beaucoup plus respectueux 
et plus soumis, que celuy de prier, et que nous n'ose- 
rions dire prier le Roy, ni aucune autre personne 
fort eleuee au dessus de nous, mais surlier le Roy, 
supplier nos Superieurs; si est-ce qu'ilne faut jamais 
dire supplier Dieu, ni supplier les Dieux, comme di- 
sent quelques-vns de nos bons Escriuains en la tra- 
duction des liures anciens, pensant honorer dauan- 
tage la Diuinite, et en parler auec plus, de reuerence. II 
faut dire prier Dieu, prier les Dieux, ce mot estant 
particulierement consacre a Dieu en cette facon de 
parler. 

P. Alain Chartier en sa Consolation des trois Vertus, pag. 
347. dit Supplier aux Dieux. 

T. C. Monsieur Menage demeure d'accord qu'on parleroit 
mal si on disoit, il faut supplier Dieu le soir et le matin ; 



356 REMARQUES 

oiler supplier Dieu ; je supplie Dieu que cela soit ; mais il 
est du sentiment de M. de la Mothe le Vayer, qui a fort bien 
remarque que quand on s'adresse a Dieu, on dit aussi correc- 
tement que pieusement, mon Dieu, je vous supplie d'avoir 
pitie de mon ame, et que cette priere temoigne bien plus 
d'ardeur que celle qui n'employe que le mot de prier. 

A.F. La Remarque a este receue, on ne dit point supplier 
Dieu, ny aller supplier Dieu, mais prier Dieu, aller prier 
Dieu. On dit cependant en s'adressant a Dieu mesme, je vous 
supplie, o mon Dieu. 



A LA RESERVATION. 

Parexemple, Us sont presque tons marts de maladie, 
a la reseruation de ceux qui se sont noyez. le dis que 
cette phrase est barbare, quoy qu'vsitee par certains 
Autheurs, qui estant d'ailleurs estimez ne le sont 
pas en cecy, mais qui pourroient faire faillir par leur 
exemple ceux qui sont encore nouices en la langue. 
II y a peu de gens, qui ne scachent, qu'il faut dire a 
la reserue. de etc. le me doute, que cette mauuaise fa- 
con de parler ne soit particuliere a vne certaine Pro- 
uince de France, car i'ay veu deux Escriuains d'vn 
mesme pays qui en vsent. 

T. C. Monsieur Chapelain appelle reservation terme de 
pratique, et dit qu'il ne vaut rien qu'au Palais ; il a raison, 
c'est un mot entierement hors d'usage. 

A. F. On ne connoit aucune Province en France ou a la 
reservation soit usite. C'est une facon de parler barbare et qui 
n'a aucun usage, mesme parmi ceux qui n'aspirent point a 
bien parler. 



ALLER A LA RENCONTRE. 

Cette phrase pour dire Aller au deuant, comme aller 
a la rencontre de quelqu'vn, luy aller a la rencontre, 
quoy que tres-commune, n'est pas approuuee de ceux 



STJR LA LANGUE FRANCOISE 357 

qui font profession de bien escrire. le dis de la plus 
grand' part, car ie scay qu'il y en a qui la soustien- 
nent, et qui disent qvCaller a I'encontre se dit sans 
deference, an lieu qu'aller au deuant peut marquer 
quelque deference; qu'on ne diroit pas aller a la ren- 
contre du Roy, et qu'on le dit seulement Regal, a egal : 
Mais en fin il faut auoiier, qu'aller a la rencontre n'est 
pas fort bon, de quelque facon qu'on 1'employe. 

T. C. On dit encore assez ordinaircment, aller a la ren- 
contre de quelqu'un, mais il est certain qu'on ne le dit que 
d'egal a egal ; et que lors qu'on veut marquer de la deference 
on dit aller au devant. 

A. F. Aller au devant est une phrase beaucoup meil- 
leure, que celle Nailer a la rencontre qui a pourtant quelque 
usage d'egal a egal, sur tout quand on Temploye sans pronom 
personnel, comme Us sont allez a la rencontre de leur ami. 
On dit moins bien, il mnt a ,nostre rencontre, pour dire il 
mnt au devant de nous. L'Academie a rejette cette facon de 
parler il luy mnt a la rencontre, il nous mnt a la rencontre. 



PAR APRES, EN APRES. 

Ces facons de parler ont vieilli, et Ton dit apres tout 
seul. ISeantmoinscesparticules par, et en n'y estoient 
pas inutiles, parce qu'elles seruoient a distinguer 
1'aduerbe apres d'auec apres preposition; car il est 
1'vn et 1'autre : Au lieu qu'auiourd'huy ne disant 
qu'apres simplement, le Lecteur se trouue souuent en 
peine de discerner d'abord s'il est preposition ou ad- 
uerbe, et il faut auoir soin de mettre tousjours vne 
virgule entre ce mot et le nom qui suit, s'il n'est pas 
preposition, comme D'abord parurent cinq cens che- 
uaux, apres, deux mille hommes de pied suiuoient. 

T. C. On ne dit plus du ioulpar apres, ni en apres. Pour 
ne pas s'assujettir a mettre tousjours une virgule entrc apres 
et le mot qui suit, et meme pour oster toute sortc d'equivoque, 
il faut prendre garde a placer apres, de telle sorte qu'il ne 



358 REMARQUES 

puisse gouverner Ic mot suivant. Ainsi dans 1'exemple de 
M. de Vaugelas on .pouvoit dire, -d'abord parurent cinq cens 
chevaux, apres suivoient deux mille Jiommes de pied. 

A. F. Par apres et en apres sont deux manieres de parler 
qui n'ont plus aucun usage. On dit simplement apres, sans le 
faire preceder par la particule par ni par celle d'en. 11 est 
tres aise de placer le mot apres de tclle sorte, qu'il ne puisse 
cstre pris pour une preposition. 



GEPENDANT, PENDANT. 

II y a cette difference entre dependant, et pendant, 
que cependant est tousjours aduerbe, et qu'il ne faut 
iamais dire cependant qne,et que pendant n'est jamais 
aduerbe, mais tantost conjonction, comme pendant 
quevous ferez cela, et tantost preposition, comme pen- 
dant Us vacations. II y en a pourtant quelques-vns, 
qui n'estiment pas que pendant que soit conjonction, 
mais preposition, comme si Ton disoit, pendant le 
temps que wus ferez cela. Le principal but de cette 
remarque est de faire entendre, qu'il ne faut jamais 
dire cependant que, mais pendant que. Geux qui sca- 
uent la purete de la langue, n'y manquent jamais, et 
si quelques Autheurs modernes, quoy que d'ailleurs 
excellens, ne 1'obseruent pas, ils s'en doiuent corri- 
ger, parce que c'est du consentement general de tous 
nos Maistres, que 1'on en vse ainsi. 

T. C. Nous avons de tres-beaux ouvrages, oil cependant 
que est employe ; c'est assurement une faute, et il faut dire en 
vers aussi-bien qu'en prose, pendant que je faisois, et non 
pas cependant queje faisois. 

A. F. Ceux qui ont escrit cependant 'que ont fait une 
faute, et quelque celebrcs qu'ils puissent estre, il 'ne faut pas 
les imiter dans la licence qu'ils se sont donnee pour avoir 
une syllabe de plus a remplir un vers; car on ne croit pas que 
personne depuis plus d'un siecle ait dit en prose cependant 
que : cependant est tousjours adverbe et ne peut souflrir que 
apres luy. 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 359 



A PRESENT. 

Ie scay bien que tout Paris le dit, et que la plus 
part de nos meilleurs Escriuains en vsent; mais je 
scay aussi que cette facon de parler n'est point de la 
Cour, et j'ay veu quelquefois de nos Courtisans, et 
homines, et i'emmes, qui 1'ayant rencontre dans vn 
liure, d'ailleurs tres-elegant, en ont soudain quitte la 
lecture, comme faisans par la vn mauuais jugement 
du langage de 1'Autheur. On dit a cette heure, mainte- 
nant, aujourd'huy, en ce temps, presentement. 

T. C. A present est un fort bon mot, et il me semble 
qu'on s'en est tousjours servi dans toutes sortes de stiles. Le 
P. Bouhours dit que cette facon de parler que les Courtisans 
ne pouvoient souffrir autrefois, est devenue bonne et elegante 
avec le temps, et qu'on dit a present, comme a cette heure, 
maintenant, aujourd'Jiui, en ce temps, presentement. M. Cha- 
pelain a escrit sur cette Remarque, que si a, present a esle con- 
damne a la Cour, c'est tant pis pour les Courtisans trop deli- 
cats qui prennent des aversions sans fondement, et qu'il ne 
leur appartient pas d'appauvrir la Langue de leur autorite sans 
scavoir dire pourquoi. M. de la Mothe le Vayer ajouste que 
ceux qui pour avoir rencontre dans un Livre Tadverbe a pre- 
sent, en ont soudain quitte la lecture, comme faisant par-la un 
mauvais jugement du langage de TAuteur, se sont fait plus 
de tort qu'a lui, et qu'il faut avoir le goust fort deprave pour 
trouver a present vicieux. 

A. F. On a peine a s'imaginer que la Cour ait autrefois 
condamne a present, qui est un tres bon mot, et souvent 
meilleur que ceux qu'on luy substitue. II falloit estre bien de- 
licat pour ne vouloir pas lire un livre, ou Ton avoit trouve a 
present. 



A QUI MIEUX MIEUX. 

Cette locution est vieille, et basse, et n'est plus en 
vsage parmy les bons Auteurs, et encore moins d, qui 
mieux, comme 1'escriuent quelques-vns, ne disant 
mieux qu'vne fois. II faut dire. A I'enuy. 



360 EEMARQUES 

T. C. Selon Monsieur Chapelain, a qui mieux mieux, est 
une locution basse, mais non pas vieille ; il a raison de dire 
qu'a qui mieux est ridicule. 

A. F. Cette fac.on de parler a qui mieux mieux, ne doit 
passer ni pour basse ni pour vieille, elle est fort bonne dans 
le stile familier ou Ton n'employe pas tousjours les manieres 
de parler les plus elevees. A qui mieux n'est pas suppor- 
table. 



PARTANT. 

Ce mot, qui semble si necessaire dans le raisonne- 
ment, et qui est si commode en tant de rencontres, 
commence neantmoins a vieillir, et a n'estre plus 
gueres bien receu dans le beau stile. le suis oblige de 
rendre ce tesmoignage a la verite, apres auoir remar- 
que plusieurs fois que c'est le sentiment de nos plus 
purs et plus delicats Escriuains. C'est pourquoy je 
m'en voudrois abstenir, sans neantmoins condamner 
ceux qui en vsent. 

T. C. Monsieur de la Molhe le Vayer approuve partant. 
M. Chapelain trouve ce mot bon, et dit que c'est caprice de 
s'en abstenir tout a fait. Monsieur Menage dit avec M. de Vau- 
gelas, qu'il a vieilli, et qu'il n'est plus recu dans le beau stile. 
Je suis de son sentiment, et ne voudrois m'en servir que 
dans le comique. 

A. F. Ce mot partant peut estre encore employe avec 
quelque grace dans des discours de raisonnement. Hors de la 
on luy prefere par consequent. 



LORS, et ALORS. 

Lors ne se dit jamais qu'il ne soil suiui de qne, s'il 
n'est precede de 1'vne de ces deux particules dez, ou 
pour, dez lors, pour lors; car en ces deux cas, il n'a 
point de que, apres luy. Aussi sont-ce des significa- 
tions bien differentes, parce que lors que, est vne con- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 361 

jonction qui signifie cum, en Latin, et dez-lors, et 
your lors, sont des aduerbes qui veulent dire tune. 
G'est done mal parler de dire, comnie font quelques- 
vns de nos meilleurs Escriuains, wyant lors le peril 
dont il estoit menace". I'ay appris de nos Maistres, et 
du Maistre des Maistres, qui est TVsage, qu'il faut 
dire wyant alors le peril etc. Outre qu'il en peut en- 
core arriuer vn iuconuenient, qui est vne equiuoque, 
et vne obscurite. Par exemple vn de nos bons Au- 
theurs a escrit, wyant lors qu'il ne pourra pas euiter 
etc. On ne scait si ce lors. se joint auec que, et en ce 
cas la veut dire quand, ou le cum des Latins, ou s'il 
ne s'y joint point, et qu'ainsi il signifie -tune, qui 
sont deux choses bien differentes. A quoy il faut 
aj ouster que 1'equiuoque est d'autant plus vicieuse, 
que le vray et naturel vsage de lors, estant d'auoir le 
que, apres luy pour exprimer le cum des Latins, on 
prend d'abord ces paroles, wyant lors qu'il ne pourra 
pas euiter, pour signifier celuy des deux sens, que 
1'Autheur n'a point entendu; car 1'Autheur en cet 
exemple a mis lors, pour alors, et il deuoit mettre au 
nioins vne virgule apres lors, pour monstrer qu'il 
vouloit dire tune, et non pas cum. 

Lors done, s'il n'est precede de dez, ou de pour, ne 
se dit jamais qu'il ne soit suiui de la conjonction que; 
II y en a pourtant qui croyent que dez-lors que je le 
vis, pour dire dez que je le vis, est bien dit; Mais 
ceux-la mesmes croyent aussi que ce dernier est in- 
comparablement meilleur ; c'est pourquoyjene dirois 
jamais 1'autre, je le laisserois aux Poe'tes. 

Alors ne recoit jamais la conjonction que, apres luy, 
il ne veut dire qvCen ce temps-la, en ce cas la, qui est 
le tune des Latins, comme quand wus aurez accompli 
wstrepromesse, alors je verray ce que j'auray a faire. 

II est bien necessaire d'en faire vne remarque, a 
cause de 1'abus qui commence a se glisser, mesmes 
parmy quelques-vns de nos meilleurs Escriuains en 
prose, par 1'exemple des Poe'tes; Gar il est certain 
qu'ils ont les premiers introduit cette erreur, pour 
faire la mesure de leurs vers, quand ils ont eu besoin 



362 REMARQUES 

d'vne syllabe, comme quand ils disent croistre, neu- 
tre pour acCroistre, actif. 



Alors que de ton passage 
On leur fera le message. 



dit M. de Malberbe, et apres luy tous les autres. 
Mais quand ils ont vne syllabe de trop, ils sont bien 
aises de dire lors que, se seruant presque aussi sou- 
uent de 1'vn que de 1'autre selon les occasions. Pour 
moy, j'ay pris garde qu'a la ville, a la Gour, hommes, 
femmes, enfants, jusqu'a la lie du peuple, disent 
tousjours lors que, etilest extremement rare d'ouir 
dire, alors que. I'auoiie pourtant que je 1'ay oiii dire 
quelquefois, mais j'ay remarque, que ce n'estoit qu'a 
ceux qui ont accoustume" de faire des vers. lamais 
nos bons Escriuains en prose n'ont fait cette faute. Si 
done on le veut escrire, que ce ne soit jamais en 
prose, et qu'en vers il passe tousjours pour vne li- 
cence Poetique. 

Que 1'on ne m'objecte pas, qu'on trouue souuent 
alors que, dans la bonne prose, par exemple, si cette 
affaire ne reussit, ce sera alors que je wus tesmoigne- 
ray mon affection; Gar qui ne voit que cette objection 
est captieuse, et que alors, en cet exemple ne se joint 
point auec que, mais qu'il faut mettre vne virgule en- 
tre les deux, et qu'il ne signifie point cum, mais 
tune? 

Au reste dez alors, les Jiommes d'alors, sont des fa- 
cons de parler qui ne valent rien, non plus que d, 
I'heure pour alors, au moins cette derniere est bien 
basse. 

T. C. Monsieur Ghapelain s'est declare contre lors mis pour 
alors, et ne peut souffrir qu'on disc, voyant lors le peril, etc. 
II dit que des devant lors que, oste Tequivoque, et fait changer 
de nature a lors dans cetto sorte de composition, parce que 
sans le des, lors que signifie quand, et qu'avec le des, il sir 
gnifie soudain, aussi-tost, des le temps que. II ajouste que des 
lors que je le vis, est pour le moins aussi-bien dit que des que 
je lems. Non seulementje ne le crois pas, mais je defere en- 
tierement la-dessus au sentiment de M. de Vaugelas, et ne 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 363 

voudrois jamais dire des lors que. Monsieur Chapelain passe 
de-la a 1'examen des deux vers employez dans la Remarque. 
II dit que faire le message d'un passage n'est guere Frangois, 
pour apporter la nouvelle (Pun passage, et que faire un mes- 
sage se dit absoluraent et sans queue, lors qu'on a recu la 
commission de porter un avis a quelqu'un, comme apres 
qu'il eut fait son message, et non pas, le message de la ba- 
taille gagnee, parce qu'alors il faut dire le recit. 11 trouve Us 
hommes d'alors, une facon de parler bien vieille, mais non 
pas mauvaise. 

Monsieur Menage condamne alors que pour lors que, mais 
il ne condamne point voyant lors le peril, et le trouve pres- 
que aussi bon que, voyant alors le peril. II avoue qu'il di- 
roit, le Cardinal du Perron, lors Ev$que d'Evreux, et rap- 
porte ensuite plusieurs exemples de nos Poetes, qui ont dit 
lors pour alors. Les habiles sur la Langue que j'ai consultez 
sont d'un sentiment contraire. Je scai bien que les Poetes ont 
dit long-temps alors que, pour lors que, mais ceux qui ont 
quelque soin dc polir leurs vers ne le disent plus presente- 
ment. On leur pourroit plustost pardonner lors pour alors, 
mais on ne le doit jamais employer en prose. A I'heure pour 
alors, est entierement hors d'usage. 

A. F. Lors n'a plus aucun usage dans nostre Langue, s'il 
n'est precede de la parlicule des, ou de pour, des lors, pour 
lors, ou suivi deque, ou de la particule de, comme lors que je 
le vis, lors du mariage du Roy, encore cette derniere facon 
de parler n'est-elle pas du beau stile. Quant a lors absolu, il 
n'cst pas mesme permis aux Poetes de s'en servir a present, 
il faut dire alors qui est le tune des Latins, et ce mot ne peut 
estre ni suivi ni precede d'aucune particule, car on ne dit 
point des alors, ni pour alors non plus que alors que pour 
lors que. L'Academie n'a point approuve des lors queje le vis, 
il faut dire simplement de's que je le vis, ou sitost que je le 
vis: si ce mot echape dans la conversation, il faut 1'imputer a 
la negligence ordinaire de ceux qui ne s'appliquent pas a ob- 
server avec soin la purete de Langue. 



A PEU PRES. 

Cette facon. de parler, disent quelques-vns, est vne 
de celles, que FVsage a authorisees centre la raison ; 
Gar si Ton vouloit examiner 1'vn apres 1'autre les 



364 REMARQUES 

mots dont elle est composee, ou les considerer joints 
ensemble, on ne scauroit conceuoir pourquoy ni 
comment ils signifient ce qu'on leur fait signifier. 
Par exemple, le wus ay rapporte" a peu pres la subs- 
tance de sa harangue. Ils soustiennent qu'il faudroit 
dire a fort pres, et non pas a peu pres, qui est tout le 
contraire du sens que Ton pretend exprimer ; Et plu- 
sieurs en sont si bien persuadez, qu'ils disent et es- 
criuent tousjours a plus pres, comme plus conforme a 
la raison, et plus aise" a comprendre. 

Mais je ne suis pas de cet auis ; car outre qu'il n'y 
a rien a repliquer a 1'Vsage, qui dit a peu pres, et qui 
a bien establi d'autres manieres de parler contre la 
raison, je trouue qu'a peu pres ne doit pas estre mis 
au nombre de celles-la, et qu'il y a de la raison et du 
sens en cette phrase comme si Ton disoit, II y a peu a 
dire queje ne wus aye rapportd toute la substance de sa 
harangue : Or il est aise de monstrer qu'a peu pres, 
signifie, il y a peu a dire, par les autres phrases oil ce 
mot de pres, est employe, comme quand on dit a cela 
pres, il a raison, a cent escus pres nous sommes d'accord, 
qui ne voit que le sens de ces paroles est, II n'y a 
que cela a dire qu'il n'ayt raison, il n'y a que cent escus 
a dire, ou il ne s'en faut que cent escus, que nous ne 
soyons d 'accord. Ainsi quand je dis, je nous ay rapporte"a 
peu pres toute la substance de sa harangue, j'exprime 
tout aussi bien qu'il s'en faut fort peu, ou qu'il ne s'en 
faut que fort peu, ou qu'il y a peu a dire que je ne wus 
aye rapporte" toute la substance de sa harangue, que je 
me suis exprim6 aux autres exemples que j 'ay alle- 
guez, dont Texpression est si intelligible, que ceux 
qui accusent a peu pres, den'auoir point de sens, n'o- 
seroient le dire des autres. le dis d'# cela pres, et a 
cent escus pres. 

I'ajouste ce mot pour faire voir que ceux-la se 
trompent, qui croyent qu'il faut dire a plus pres, et 
non pas a peu pres, ce dernier, disent-ils, s'estant 
introduit par la corruption de 1'autre, et cela estant 
d'autant plus vraysemblable que durant soixante ou 
quatre vingts ans, on a prononce plus, a la Gour sans 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 365 

I, comme si Ton eust escrit pu : on disoit, il n'y en a 
pu, pour dire il riy en a plus. Depuis neuf ou dix ans 
cela est change, et Ton dit plus en prononcant I. Pour 
monstrer done qu'il faut dire, et qu'on a tousjours dit 
a peu pres, son contraire a, beaucoup pres, le fait voir, 
ou beaucoup, est oppose a peu, et Ton ne dit pas a 
moins pres, comme il faudroit dire si Ton disoit a plus 
pres. 

T. V C. J'ai peine a comprendre comment on a pu s'imagi- 
ner qu'a peu pres estoit une facon de parler autorisee par 1'u- 
sage 'centre la raison, et qu'il faudroit dire, a fort pres. 
M. Chapelain est tres-bien fonde a soustenir que cette pensee 
est ridicule. Comme on dit fort bien, a une chose pres, sacon- 
duite est toute reguliere; on peut dire de mesme, a peu pres, 
puisque c'est comme si on disoit, a peu de chose pres. II n'est 
pas moins condamnable de dire a plus pres, au lieu d'<z peu 
pres. II est certain, comme le remarque M. de Vaugelas, quo 
ce mot de pres ne s'accommode qu'avec peu et beaucoup, et 
jamais avec plus et moins. On dit, il n'est pas si eloquent a 
beaucoup pres; et quoi que bien signifie beaucoup, et que Ton 
dise, il y a bien du monde, il est bien plus spavant, au lieu 
de dire, il y a beaucoup plus de monde, il est beaucoup plus 
scavant ; on ne scauroit dire, il n'est pas si eloquent a bien 
pres. Cette facon de parler, a peu pres, est souvent employee 
pour environ; je lui aipaye a peu pres cent escus,nous avons 
fait a peu pres quinze lieu'e's par jour pendant tout le terns 
de noire voyage, pour dire, environ cent ecus, environ quinze 
lieue's. 

A. F. Ceux qui pretendent que Ton ait dit a peu pres 
centre la raison, qui voudroit qu'on dit t a fort pres, auroient 
de la peine a le prouver. A peu pres veut dire a peu de chose 
pres, et M. de Vaugelas 1'a fait connoistre par plusieurs exem- 
ples qui en convainquent. Ainsi cette maniere de parler, loin 
d'estre du nombre de celles que 1'Usage authorise centre la 
-raison, s'y trouve tout a fait conforme et Ton n'en scauroit 
douter, si Ton examine le sens qu'emporte a beaucoup pres 
qui est son contraire. 



D'ABONDANT. 

Ce terme aduerbial, ou pour mieux dire, cet ad- 



366 REMARQUES 

uerbe, qui signifie de plus, a vieilli, et Ton ne s'en 
sert plus dans le beau stile. 

T. C. Monsieur de la Motlie le Vayer trouve d'abondant 
fort bon, et M. Chapelain dit qu'il pourroit trouver sa place, 
mais que deplus est beaucoup meilleur. 11 me semble que de- 
cider que de plus est preferable, c'est dormer 1'exclusion a 
d'abondant. 

A. F. II est certain que d'aoondant est vieux et que 
ceux qui escrivent purement, ne s'en servcnt plus. 



IL EN EST DBS HOMMES, COMME DE CES ANIMAUX. 

Cette maniere de comparaison, est tres-francoise et 
tres-belle, mais il faut prendre garde a vne chose, oil 
plusieurs de nos meilleurs Escriuains, ont accous- 
tume de manquer. C'est qu'ils disent il en est, comme 
en 1'exemple que j'ay donne, et il faut oster en, et 
dire, il est des hommes comme de ces animaux. Vn 
excellent Autheur ' a escrit, il en sera de sa felicite", 
comme de ces songes. II faut dire, il sera de sa feliciU 
comme etc. Ce qui peut les auoir trompez, c'est que 
Ton dit souuent et fort bien. II en est comme de ces 
animaux, il en est comme de ces songes, mais c'est 
parce que Ton a parle deuant des hommes, ou de la 
felicit^, afin de nous tenir dans nos exemples, et cet 
en, est relatif a ce qui a este dit deuant, mais quand 
le substantif auquel cet en, se rapporte, va apres le 
verbe estre, comme aux exemples que nous auons 
donnez, il ne faut point Ren. 

P. L'Auteur se mesprend, il faut dire, il en est des hommes, 
et cet en est la marque de la comparaison, etoste 1'ambiguite; 
car il est peut signifler il y a. II est vray qu'en 1'exemple de 
1'Auteur la construction oste Tambiguite ; mais jusques a de 
ces, I'ambiguite dure : mais disons, II est des Jiommes laoo- 
rieux comme de certains animaux, qui dans la necessite m- 
vent de ce qu'ils ont amasse par leur travail. 11 est, en cet 

1 M- de Balzac, que je croy. (CONRARD.) 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 367 

exemple peut signifier, il y a. La comparaison ne se sent 
point, a cause de I'ambiguite ; et ce qu'on veut dire ne va 
point nettementa 1'esprit; au lieu que si vous dites, II en est 
des Jiommes laborieux etc. il n'y a rien de plus net. Mais 
aux autres temps du verbe estre, je suis de 1'avis de la Remar- 
que, il faut dire, il sera, et non pas, il en sera de sa fe'li- 
cite, etc. parce qu'en ce temps il n'y a point d'ambiguite, et 
que la comparaison se sent d'abord. Amyot au Traite des 
communes Conceptions centre les Stoiques dans Plutarque, 
dit, Et puisque nous en sommes tombez sur ce propos, p. 709. 
Cet en en notre Langue entre en beaucoup de phrases, ou il 
semble inutile, et neanmoins il sert ou a la douceur pour 
1'oreille, oua la clartepour 1'esprit, cpmme, Si nousencroyons 
Aristote, le mouvement est, etc. Si nous croyons Aristote, 
ne seroit pas si bien dit. Coeffeteau, Hist. Rom. liv. 13. pag. 
314. parlant de Livia, Elle s'en estoit enfuie en Sidle, et 
pag. 330. Des vaincus il ne s'en sauva que peu : pag. 354. tine 
partie s'en estoit enfuie, parlant des homines de rame d'An- 
toine: pag. 360. Et qui s'en estoit fui devaut Auguste: pag. 
429. Eerodes s'en estant retourne. Nous disons, Nous nous 
en irons ensemble. Get en est ancien. Villehardouin, pag. 23. 
Nos en irames volontiers, nous nous en irons volontiers, pag. 
78. Et si sen parti et s'en ralla, s'en partit, et s'en re- 
tourna a Constantinople: pag. 83. En si s'en rentra I'Em- 
perors a Constantinople, ainsi rentra 1'Empereur : pag. 86. 
En si s'en reviendront a I'ost, qu'il en feroit d'homme, ce 
qu'il feroit d'un homme. II eut en fantaisie de s'en alter (il 
ne dit pas d'aller) secrettement en la maison de Cesar. Amyot 
en la Vie de Ciceron, nomb. 13. pag. 584. et s'en recourir (et 
recourir) apres son frere. Auguste s'en alia au temple. Coeffe- 
teau, Hist. Rom. p. 378. Nous disons, 17 s'en est envois'. 

T. C. Le Pere Bouhours a tres-bien remarque, que pour 
oster toute equivoque, il faut dire, il en est des liommes comme 
des animaux, pour signifier que les hommes ressemblent aux 
animaux, parce que si on oste la particule en, et qu'on disc 
simplement, il est des Jiommes comme des animaux, cela 
fait entendre qu'il y a des hommes sur la terre comme il y a 
des animaux, ce qui est fort eloigne du premier sens ; mais il 
n'a pas pris garde que dans 1'exemple de M. de Vaugelas il y 
a, il en est des Jiommes comme de ces animaux, et non pas 
comme des animaux. Cette particule ces determine le rapport 
des hommes, non pas a tous les animaux en general, mais a 
une seule espece d'animaux, et fait entendre qu'il arrive aux 
liommes ce qui arrive a de certains animaux, ou qu'on trouve 



368 REMARQUES 

dans Ics homines, ce qui se trouve dans de certains animaux. 
Ainsi M. de Vaugelas a cm avec raison, qu'on pouvoit ostcr la 
particule en, et dire, il est des hommes comme de ces ani- 
maux, sans faire entendre qu'il y a des hommes comme des 
animaux sur la terre. Cependant comme 1'ambiguite de ces 
premiers mots, il est des hommes, n'est ostee qu'apres qu'on 
a lu, comme de ces animaux qui, etc. II est certain que dans 
cet exemple il est mieux de dire, il en est des hommes comme 
de ces animaux qui, etc. (Test le sentiment de M. Chapelain, 
qui dit que ceux qui escrivent, il en est des hommes comme de, 
etc. parlent fort bien, et qu'il est des hommes sans en, signi- 
fieroit il y a des hommes; il est pour il y a, estant elegant, 
sur tout en Poesie; et les Oraleurs s'en servent quelquefois. 
Je croi qu'on peut dire dans 1'autre exemple que M. de Vau- 
gelas rapporte, il sera de sa felicite comme de ses songes, 
parce qu'il n'y a aucune ambiguite dans ces paroles; mais 
je croi aussi que ce n'est pas une faute de dire, il en sera de 
sa felicite comme de ses songes, puisque 1'usage permet de 
joindre la particule en au verbe estre, sans qu'il soil besoin 
qu'elle se rapporte a aucun mot, quand on veut montrer la 
ressemblance qu'il y a d'une chose a une autre. II n'est done 
pas vrai que si Ton parle bien en disant, il en est comme de 
ces animaux, c'est parce que Ton a parle des hommes aupa- 
ravant, et que cet en leur est relatif. Pour faire voir que cct 
en n'est pas relatif aux hommes, on dira fort bien, apres qu'on 
aura parle des hommes, il en est d'eux comme des animaux. 
Le mot d'eux qui est relatif aux hommes est exprime, et la 
particule en ne laisse pas d'estre employee dans la phrase 
sans se rapportcr a rien. Cette particule entre avec grace 
dans beaucoup de manieres de parler, quoiqu'elle n'y soil pas 
relative, et Ton dit fort bien,vous n'en estes pas ou vous pen- 
sez; fen scai plus que vous sur cette matiere, c'est un 
homme qui en donne a garder a tout le monde; il ne scait 
ou il en est ; Us en mnrent aux grosses paroles. II faut pren- 
dre garde dans 1'usage de cet en, a eviter une faute que je vois 
commettre a beaucoup de gens; ils mettent en devant agir, 
et disent, il en agit mal, il en a mal agi, pour dire, il en use 
mal, il en a mal use. Le Pere Bouhours a tres-bien decide 
que cette fagon de parler ri'est point Francoise. La particule 
en se met devant user, il en usera Men; mais elle ne se met 
point devant agir, et 1'on ne peut dire, il en agira comme 
vous voudrez. 

A. F. On n'a point este du sentiment de M. de Vaugelas, 
qui croit qu'il faut dire il est des hommes comme des animaux, 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 369 

et non pas, il en est des hommes comme des animaux, la 
particule en ne doit point cstre supprimee en cette phrase, ou 
elle n'est point relative, mais oil elle entre avec grace comme 
en bcaucoup d'autres, des paroles Us en mnrent aux mains ; 
C'est un homme qui en use bien avec ses amis; il n'en est pas 
ou il pense. Si Ton disoit, il est des hommes comme des ani- 
maux, il y auroit une ambiguitc insupportable, puisqu'7 est 
des hommes signifie naturellement, il y a dee hommes; pour 
oster 1'equivoque il faudroit mettre il est de I'homme comme 
de plusieurs animaux, mais au singulier mesme il seroit 
beaucoup mieux de dire, il en est de I'homme comme, etc. 



S'il faut dire REVESTANT ou REVESTISSANT. 

II faut dire reuestant et non pas reueslissant, parce 
que le participe actif, ou le gerondif se forme de la 
premiere personne pluriele du present de Findicatif, 
en changeant ons en ant, comme aimons, aimant, 
sortons, sortant, etc. Que si ceux qui tiennent qu'il 
faut dire reueslissant, repartent, que la premiere per- 
sonne pluriele du present de 1'indicatif est remstissons 
etnon yasreuestons, et que par consequent selon nostre 
propre reigle il faut dire reuestissant, il est aise de les 
conuaincre qu'il faut dire reuestons, et non pas reues- 
tissons, quand 1'Vsage ne se seroit pas entierement 
declare pour nous. G'est par 1'analogie des conjugai- 
sons, qui est dans la Grammaire vn principe comme 
infaillible. Or est-il que tous les verbes de la qua- 
triesme conjugaison, dont rinfinitif se termine en*r, 
ont cela sans exception, au moins je n'en ay point 
remarque iusqu'icy, que si la premiere personne 
singuliere du present de I'indicatif garde Yi en sa 
terminaison, et a autant de syllabes que 1'infinitif, 
alors la premiere personne pluriele du mesme temps 
est en issons, comme jouir a joms, qui se termine 
en i, et a deux syllabes comme son infinitif, c'est 
pourquoy Ton dit au pluriel jouissons. De mesme, 
adoucir, adoucis, adoucissons; assoupir, assoupis, assou- 
pissons ; detnolir,etc. Et ainsi generalement de tous les 
autres, dont les exemples sont en grand nombre. Mais 

VAUGELAS. I. 24 



370 REMARQUES 

au contraire, quand cette premiere personne singu- 
liere du present de 1'indicatif ne garde pas Yi, dans 
sa terminaison, ni n'a pas tant de syllabes que son 
infinitif, alors sans exception aussi, la premiere per- 
sonne pluriele du mesme temps ne se termine point 
en issons, ni par consequent son participe, qui en est 
forme, en issant, comme par exemple sortir a sors, en 
la premiere personne singuliere du present de 1'indi- 
catif, et ne garde pas Vi de 1'infinitif, ni n'a pas autant 
de syllabes que ce mesme infinitif; c'est pourquoy 
en la premiere personne pluriele du mesme temps, on 
dit sortons, non pas sortissons. On dit au contraire 
ressortissons, et ressorlissant en matiere de iurisdic- 
tion, et non pas ressortons, ni ressortant, parce que 
1'infinitif ressortir, et le present de 1'indicatif je res- 
sortis, quoy que peu vsite, ont autant de syllabes Fvn 
quel'autre; Etbien qneje ressortis, tu ressortis, nese 
disent quasi jamais, parce, comme je pense, qu'il n'y 
a presque jamais occasion d'en vser, si est-ce que 
ressortit, se dit tous les jours en la troisiesme per- 
sonne, et qui diroit au Palais, il ressort, feroit rire 
tout le barreau. Or est-il, que puis qu'on dit ressortit, 
en la troisiesme personne, c'est vne preuue conuain- 
cante que Ton dit aussi je ressortis, tu ressortis ; car 
ces trois personnes sont tousjoursegales en syllabes. 
Mais pour reuenir a sortir, d'ou ressortis, nous a 
obligez de faire vne digression, dormir se gouuerne 
encore tout de mesme que sortir. On dit dors, a la 
premiere personne du singulier de 1'indicatif, et dor- 
mons, a la premiere pluriele, oilir, en deux syllabes, 
ois, en vne, oyons ; En ce verbe oiiir, il garde bien 1'*, 
mais non pas le nombre des syllabes, et il suffit pour 
nostre reigle qu'il manque en 1'vn des deux. Gar cou- 
urir, a bien autant de syllabes en ce temps de Findi- 
catif couure, que couurir, a 1'infinitif, mais parce qu'il 
manque a garder l'i, on dit couurons, au pluriel. Ainsi 
pour reuenir a nos premiers exemples de sortir, dor- 
mir, Ton dit repentir, repens, repentons ; mentir, mens, 
mentons ; partir , pars, partons, et tous les autres de 
mesme, generalement sans nulle exception. Ils'ensuit 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 371 

done, que puis que, reuestir a reuests, en la premiere 
personne singuliere du present de 1'indicatif, il doit 
auoir reuestons, en la premiere pluriele du mesme 
temps, et par consequent reuestant en son participe, 
ou en son gerondif, et non pas remstissant. II n'y a 
plus rien a repliquer la dessus, si ce n'est qu'un opi- 
niastre aduersaire, plustost que de se rendre, voulust 
encore se sauuer comme dans vn dernier retranche- 
ment, et dire, que tout ce que nous auons deduit 
conclud fort bien, pourueu que Ton nous accorde qu'il 
faut dire ie me reuests, tu te reuests, il se reuest, et non 
pas je me reuestis, tu te reuestis, il se reuestit, mais 
qu'au contraire il soustient qu'il faut dire je me reues- 
Us, etc. Icy 1'Vsage tout commun le condamnera, et 
la voix publique ne souffrira pas qu'il le dispute. 

T. C. II est hors de doute qu'il faut dire revestant au ge- 
rondif, ou participe actif de revestir, et que ce verbe fait reves- 
tons a la premiere personne plurielle du present de Tindi- 
catif, et non pas r eves tissons; mais il n'est pas vrai que tous 
les verbes dont rinfmitif se termine en ir, et qui ayant au- 
tant de syllabes a la premiere personne singuliere du present 
qu'a rinfmitif, gardent Yi dans la terminaison de cette premiere 
personne singuliere, ayent la premiere personne plurielle du 
meme temps terminee en issons. Du moins le verbe fmr doit 
estre excepte de cette regie, il garde Yi au present,^ fuis, et 
n'a qu'une syllabe a rinfmitif fulr, non plus que dans cette 
premiere personne du pluriel, non fuions, et non pas, nous 
fuissons. II est vrai que Monsieur de Vaugelas pretend, comme 
le porte une autre Remarque, que fwir est de deux syllabes 
a rinfmitif, mais tout le monde n'en demeure pas d'accord. 
Ce qu'il y a de certain, c'est que tous les verbes qui ont Tin- 
finitif en ir, et dont la premiere personne plurielle du pre- 
sent est terminee en issons, ont tousjours la derniere syllabe 
de la premiere personne singuliere terminee en is. Comme 
on dit au pluriel, nous palissons, nous pe'rissons; on ditausin- 
gulier, je p&lis, je peris ; et comme on ne dit pas, nous sor- 
tissons, nous courissons, mais nous sortons, nous courons, ces 
verbes sortir et courir, n'ont point is au present, et font, je 
sors, je cours. Cela me fait croire qu'on pronongoit autrefois 
jc ha'is, en deux syllabes, comme quelques-uns le pronon- 
cent encore aujourd'hui, parce que ce verbe fait nous ha'issons 
en trois syllabes a la premiere personne plurielle du present; 



372 REMARQUES 

et ce qui me confirme dans cette pensee, c'est quo j'ai ob- 
serve que sans quc nulle exception, toutes les premieres 
personaes plurielles du present del'indicatif, dans les verbes 
dont la premiere personne singuliere n'est point terminee par 
un e muet, comme les \crbesfaime, je couvre, je cueille,ct 
autres semblables s'y terminent, sont plus longues d'une 
syllabe que cette premiere personne singuliere, ct qu'il n'y 
en a aucunequi ait deux syllabes de p\us;jeperds, nous per- 
dons; je Mtis, nous batissons; je demolis, nous de'molissons; 
j'approfondis, nous appro fondissons; et si on n'avoit pas 
prononce d'abord je lidis en deux syllabes, la premiere per- 
sonne plurielle, nous Jia/issons qui en a trois, auroit surpasse 
de deux cette premiere personne singuliere du present du 
verbe ha'ir. C'est pour cela qu'il faut dire nous revestons, 
parce qu'on dit je revests a la premiere personne singuliere, et 
que la premiere personne plurielle d'un verbe dont le singu- 
lier n'est point termine par un e muet, ne doit estre plus que 
d'une syllabe. 

Monsieur de Vaugelas dit, que le gerondif se forme de la 
premiere personne plurielle du present de 1'indicatif, en chan- 
geantows en ant, nous s or tons, sortant. Je trouve les geron- 
difs de trois verbes exceptez do cette regie. Estant, ayant, et 
scachant, ne peuvent estre formez de, nous sommes, nous 
avons, nous spawns. Ainsi j'aimerois mieux dire que le ge- 
rondif se forme de la premiere personne plurielle de 1'impe- 
ratif, aimons, aimant ; sortons, sortant ; courons, courant. 
Les gerondifs des verbes avoir et SQavoir, seront compris 
dans la regie, ayons, ayant; s factions, SQachant ; et en ce cas 
il n'y aura que le gerondif du verbe estre excepte, pulsqu'estant 
ne peut se former de 1'im^eratif soyons. 

A. F. Tout le monde est convenu de la verite de la re- 
marque et qu'il faut dire revestant au gerondif et non pas re- 
vestissant, parce que le verbe revestir fait en sa premiere 
personne plurielle du present de 1'indicatif nous revestons, et 
non pas nous revestissons. Quelqu'un de la compagnie a dit 
qu'on cstabliroitune regie plus generate en formant le gerondif 
de la premiere personne plurielle de 1'imperatif, parce qu'a- 
lors il n'y aura aucune exception, si ce n'est pour le verbe 
estre dont le gerondif estant ne peut se former de 1'imperatif 
soyons; mais il ne se forme pas non plus de la premiere per- 
sonne plurielLe du present de 1'indicatif nous sommes, le verbe 
estre est un verbe irregulicr en beaucoup de temps, et il ne 
doit point tircr a consequence. En formant le gerondif de la 
premiere personne plurielle de Timperatif, les verbes avoir et 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 373 

scavoir entreront dans la regie generate, ayons, ayant, sca- 
chons, scachant, au lieu qu'il les faudra mettre dans Texcep- 
tion, si on establit que le gerondif se forme de la premiere 
personne pluriclle du present de Tindicatif, puisque nous 
avons ne peut faire ayant et que nous spavons ne scauroit 
former scachant. 



L'Vsage de ce mot en nostre langue est purement 
Chrestien, et ne signifie point du tout ce qu'humilitas, 
veut dire en bon Latin, les anciens Payens ayant si 
peu connu cette vertu Chrestienne, que ceux mesme 
qui possedoient eminemment toutes les vertus morales 
n'auoient autre but, lors qu'ils trauailloient pour les 
acquerir, ni ne pretendoient autre fruit apres les 
auoir acquises, que de satisfaire a leur vanite durant 
leur vie, et d'eterniser leur gloire apres leur mort. Or 
je fais cette Remarque, a cause que plusieurs de nos 
Autheurs, et des bons, se seruent de ce mot aux tra- 
ductions des Anciens, et en d'autres ouurages pro- 
phanes, Femployant tantost pour modestie, ou vn 
sentiment mode're de soy-mesme, et tantost pour vne 
soumission et vne deference entiere que Von rend a ses 
Supdrieurs. Et il est tres-certain qu'il ne vaut rien ni 
pour 1'vn, ni pour 1'autre, et que jamais, sans excep- 
tion, nous ne disons humilite,*en Francois, que pour 
exprimer cette sainte vertu 1 , qui est le fondement de 
toutes les autres. 

T. C. M. de Vaugelas a raison de condamner ceux qui 
dans la traduction dc nos anciens Auteurs, se servent dc mots 
approchans du sens que ceux fthumble et tfhumilite ont en 
notre Langue pour exprimer ces mots Latins, humilis et hu- 
militas, qui ne signitient rien autre chose que bas, abject, 
bassesse, petitesse. Quand Virgile a dit, Jiumilesque myricce, il 
a entendu les basses bruyeres, qui ne s'elevent pas bcaucoup 
de terre ; et dans ce verset du Magnificat : Q,uia respexit 
humilitatem ancillts sua, le Grec a employe le mot de 
TaTCt'vw<7i; qui signifie mlitas. Ainsi ce verset seroit mat tra- 
duit par, le Seigneur a regarde VJiumilite de saservante ; il 
faudroit dire, la petitesse, la bassesse de sa servante. 



374 REMARQUES 

A. F. On n'a pas este du sentiment de M. de Vaugelas, qui 
veut que Ton ne puisse employer Jmmilite en nostre Langue 
que pour signifier la vertu par laquelle un Chrestien conQoit 
de bas sentimens de sa personne et s'abaisse devant Dieu. II 
peut estre aussi fort bien employe dans le sens de deference, 
de soumission et d'abaissement, comme en ces phrases, il luy 
demanda pardon avec toute I'Jiumilite possible, respondre 
avec humilite, prier en toute humilite. 



Rimes dans la prose. 

II faut auoir vn grand soin d'euiter les rimes en 
prose, oil elles ne sont pas vn moindre defaut, qu'elles 
sont vn des principaux ornemens de nostre Poesie. 
Et ce n'est pas assez de les euiter dans la cadence des 
periodes, ou des membres d'vne periode, elles sont 
mesmes a fuir fort proches 1'vne de 1'autre, comme il 
entend pourtant auant toutes choses. Et si dans vne 
mesme periode de deux ou trois lignes il y a trois 
mots, comme consideration, reception, affection, ou 
comme deliurance, souffrance, abond&nce, encore que 
pas vn des trois ne se rencontre ni a la fin de la pe- 
riode, ni a aucune cadence des membres qui la com- 
posent, si est-ce qu'ils ne laissent pas de faire un 
tres-mauuais effet, et de rendre la periode vicieuse. 
Cependant je m'estonne que si peu de gens y prennent" 
garde, et que plusieurs de nos meilleurs Escriuains, 
qui par la douceur de leur stile charment tout le 
monde, ne s'appercoiuent pas de la rudesse de ces 
rimes. II y en a qui ne font point de difficulte de dire 
par exemple, dauantage le courage, etc. et de faire 
d'autres rimes semblables, comme s'ils n'auoient ni 
yeux ni oreilles, pour voir en lisant, ou pour oiiir en 
escoutant la difformite et le mauuais son qui procede 
de cette negligence. 

Mais ce n'est pas encore assez d'euiter les rimes, il 
faut mesmes se garder des consonances, comme 
amertume, et fortune, soleil, immortel, et vne infinite 
d'autres de cette nature. II ne faut gueres moins fuir 
les vnes que les autres. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 375 

Au reste, il y a apparence que si nostre Poesie se 
fust faite sans rime, comme celle des Grecs et des 
Latins, nous n'aurions non plus qu'eux enite la rime 
dans la prose, ou tant s'en faut que ce soit vn vice 
parmy eux, comme parmy nous, qu'au contraire ils 
1'affectent souuent comme vne espece de grace et 
de beaute, appelant ces consonances, 6[jioioT^EUT<x, et 
similiter desinentia. II y en a vn bel exemple dans 
Giceron, In magna sum sollicitudine de tua valetudine. 
Mais celuy que je viens de voir fraischement dans vn 
Autheur estime 1'vn des plus polis de toute 1'Anti- 
quite, en doit valoir mille, pour seruir de preuue 
conuaincante, qu'ils en faisoient sans doute vn des 
ornemens de leur prose. Le voici : Brancida eius inco- 
laerant. Mileto quondam iussu Xerxis, cum & Grcecia 
rediret, transierant, et in ea sede constiterant, quia 
iemplum, quod didymeeon appellatur, in gratiam Xerxis 
violauerant. Mores patrij nondum exoleuerant, sed jam 
bilingues erant. Voyla six rimes de suite, nous n'auons 
aucune sorte de poesie en Francois, qui en recoiue 
ou en souffre tant. G'est pourquoy je ne doute point, 
que si la rime n'eust pas este vn des partages de nostre 
Poesie, lequel il n'est pas permis a nostre prose d'v- 
surper, y ayant de grandes barrieres qui les separent 
1'vne de 1'autre, comme deux mortelles ennemies, 
ainsi que Ronsard les appelle dans son Art Poetique, 
nous aurions souuent cherche la rime, au lieu que 
nous Feuitons ; car pour en parler sainement, com- 
ment se peut-il faire, que la rime dans nos vers con- 
tente si fort 1'oreille, et que dans nostre prose elle la 
cboque, jusqu'a luy estre insupportable ? II faut 
necessairement auoiier que de sa nature la rime n'est 
point vne chose vicieuse, ni dont le son offense 1'o- 
reille, et qu'au contraire elle est delicieuse et char- 
mante, mais que le Genie de nostre langue 1'ayant 
vne fois donnee en appannage, s'il faut ainsi parler, 
a la Poesie, il ne peut plus souffrir que la prose, comme 
j'ay dit, Fvsurpe, et passe les bornes qull leur a 
prescrites comme a ses deux filles, qui neantmoins 
sont si contraires 1'vne a 1'autre, qui les a separees, 



376 REMARQUES 

et ne veut pas qu'elles ayent rien a desmesler en- 
semble. Et cela se voit clairement encore en la mesure 
des vers, la-quelle faisant leur principale beaute pour 
ce qui est du son, est neantmoins vn grand defaut 
dans la prose, comme nous 1'auons remarque. Ce ne 
peut pas estre, sans doute, parce que cette mesure 
choque 1'oreille, puis qu'au contraire elle luy plaist, 
et la flatte en la Poe'sie. G'est done seulement a cause 
des partages fails entre ces deux soaurs, qui ne peu- 
uent souffrir que 1'vne vsurpe et s'approprie ce qui 
appartient a 1'autre. 

T. C. C'est particulierement dans la cadence des periodes 
qu'il faut prendre soin d'eviter les rimes et les consonances 
en prose. Ellcs y blessent extremement les oreilles delicates, 
qui souffrent moins quand ces rimes sont proches 1'une de 
1'autre, sur-tout si ce sonl des mots de deux syllabes, et d'une 
terminaison masculine ; ainsi on n'est pas choque d'entendre 
dire, j'ai vu a regret son secret trahi ; on voyoit a sa langueur 
que son cceur e'toit atteint d'une profondetristesse, parce que 
regret et secret; langueur et cceur, ne sont point des lieux de 
repos qui fasscnt scntir que ce sont des rimes. On ne les 
pourroit souflrir si on ecrivoit, j'ai vu avec leaucoup de re- 
gret qu'on ait trahi son secret ; j'ai connu a sa langueur 
qu'une profonde tristesse occupoit son cceur, parce qu'il y a 
du repos entre chaque rime, qftoiqu'elles soient mises dans 
un seul membre de periode. M. de Vaugelas condamne il en- 
tend pourtant avant toutes choses, a cause des trois rimes qui 
se trouventdesuite dans cette phrase ; mais 1'oreille ne seroit 
point blessee, si on disoit seulement, il entend pourtant rail- 
lerie. 

A. F. II ne faut pas seulement eviter les rimes dans la 
prose, mais aussi les consonances, quand elles se trouvent 
dans la cadence des periodes. C'est la principalement quo I'o- 
reille en est blessee, car on fcroit peut-estre une prose lasche 
et enervee, si on s'attachoit avcc trop de soin a les eviter, 
quand elles sont fort proches 1'une de 1'autre. Cette phrase que 
condamne M. de Vaugelas, il entend pourtant avant toutes 
choses, n'a rien de rude, mais pcut-estre auroit-on pcine a 
souffrir celle-cy, II blasme pourtant tout ce qu'il entend, 
parce qu'apres ce mot pourtant il y a une espece de repos 
qui fait trop sentir la rime de celuy OCentend. On ne scauroit 
dire davantage de courage, parce que davantage ne peut ja- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 377 

mais eslre employe absolument et sans regime, si ce n'est 
apres la particule relative en, comme, fen feray encore da- 
vantage, il a du Men, mais son frere en a encore davantage. 
Davantage ne peut estre suivy d'un genilif, il faut dire plus de 
Men, plus de courage. 



EXACT, EXACTITUDE. 

Plusieurs disent exacte, au masculin pour exact, et 
tres-mal. Exacte, ne se dit qu'au feminin. Vn homme 
exact, vne exacte recherche. Pour exactitude, c'est vn 
mot que j'ay veu naistre comme vn monstre, contre 
qui tout le nionde s'escrioit, mais en fin on s'y est 
appriuoise, et dez-lors j'en fis ce jugement, qui se 
peut faire de mesme de beaucoup d'autres mots, qu'a 
cause qu'on en auoit besoin, et qu'il estoit commode, 
il ne manqueroit nas de s'establir. II y en a qui disent 
exaction, mais il est insupportable pour son equi- 
uoque ; car encore que les equiuoques soient frequens 
en nostre langue, comme en toutes les langues du 
monde, si est-ce que lors qu'il est question de faire vn 
mot nouueau, dont il semble que 1'on-ne se peut 
passer, comme est celuy a" exactitude, la premiere 
chose a quoy il faut prendre garde, est qu'il ne soil 
point equiuoque, car dez la faites estat qu'il ne sera 
jamais bien receu. Quelques-vns ont escrit depuis 
peu exacted, qui est sans doute beaucoup moins mau- 
uais qu' 'ex action, mais comme il n'est point connu, et 
qu'il vient vn peu tard, apres qti exactitude a desia 
ledroit d'vne longue possession toutacquis, je nevois 
pas, quelque authorite que luy donne la reputation 
de son Autheur, qui est assez connu, parce qu'il est 
aujourd'huy celebre l , et qu'il n'y a que luy encore qui 
en ayt vse, je ne crois pas. dis-je, qu'il puisse jamais 
prendre la place de 1'autre. S'il fust venu le premier, 
peut-estre qu'on 1'auroit mieux receu d'abord qvC exac- 
titude, quoy que tous deux ayent des terminaisons, 

1 M. de Balzac, que je croy. (CONRARD.) 



378 REMARQUES 

qui ne sont pas nouuelles en nostre langue, puis que 
nous disons solitude, habitude, incertitude, ingratitude, 
etc., et nettete", sainteU, honnestete'. le marque ces trois 
derniers en faueur d'exactete', afin que Ton ne trouue 
pas estranges ces deux dernieres syllabes teU, puis 
qu'il y a desia d'autres mots de cette nature, qui se 
tenninent ainsi. Quelques-vnsajoustent qu'il a encore 
vn autre auantage sur exactitude, qui est, que celuy- 
cy a vne syllabe de plus qu'exactete, et qu'en cela la 
reigle vulgaire des Philosophes a lieu, de n'allonger 
point ce qui se peut racourcir. Mais cela est friuole, 
et 1'Vsage, qui est pour exactitude, 1'emporte. Aussi 
ay-je oily dire, que 1'Autheur qui auoit dit exacted 
en ses premiers liures, a dit exactitude dans les der- 
niers, et s'est corrige\ 

P. Amyot au commencement de la Vie de These'e, dit 

certainete au lieu de certitude. 



T. C. Exaction et exactete ne se peuvent dire pour exac 
titude, qui s'est entierement etabli. Exaction n'a d'usage que 
pour signiflcr ce que Ton tire des gens d'une maniere vio- 
lente et injuste. Monsieur Chapelain a marque que M. Ar- 
naud s'est se*rvi ftexactete" dans son livre de la frequente 
Communion. 

A. F. C'est une faute de dire un homme exacte dans ce 
qu'il promet, il faut prononcer et escrire un homme exact. 
M. de Vauglas a bien augure pour exactitude, ce mot s'est 
establi du consentement de tout le monde, et personne n'a 
pu souffrir qu'on ait voulu introduire exactete, qui n'a point 
este receu. Exaction est de la Langue, mais non pour signi- 
lier la mesmc chose qu 'exactitude. II ne s'employe que quand 
on parle des choses qu'on exige d'une maniere injuste e 
violente, ses exactions le mettent en mauvaise reputation. 



MANES. 

On se sert de ce mot en vers, et en prose, tousjours 
masculin, et tousjours au pluriel ; Mais il faut pren- 
dre garde a ne 1'employer jamais comme les Latins 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 379 

pour les Dieux infernaux; Car Dijs manibus, et Dijs 
inferis, n'est qu'vne mesme chose,- quoy que les 
Latins le disent aussi de Fame d'vne seule personne ; 
Les Francois ne s'en seruent jamais ni en prose, ni 
en poe'sie, qu'en cette derniere signification, c'est a 
dire pour lame d'vne personne. 

T. C. Voici une remarque de M. Chapelain. Quand les 
Latins se servent de Manibus seul, Us I'entendent comme nous 
de I'ame separe'e du corps ; et si nous ajoustions comme eux 
le mot de Dieux a Manes, les Dieux Manes, il pourroit passer 
quoique mains elegamment que dans leur Langue. Manes en 
Latin signifie aussi Destin : Quisque suos patimur Manes. 

A. F. Les Latins n'ont pas tousjours entendu les dieux 
infernaux par le mot de Manes. Us ont quelquefois donne 
ce nom comme nous a Tame d'un mort dans le mesme sens 
que nous disons Polixene fut sacrifice aux Manes d' Achilles. 
Ce mot est demeure en usage parmi nous dans la poe'sie et 
dans le stile sublime. 



SOULOIT. 

Ge mot est vieux, mais il seroit fort a souhaitter 
qu'il fust encore en vsage, parce que Ton a souuent 
besoin d'exprimer ce qu'il signifie, et quoy qu'on le 
puisse dire en ces trois facons, il auoit accoustume, 
il auoit de couslume, il auoit coustume, lesquels il faut 
placer differemment selon le conseil de 1'oreille, si 
est-ce qu'ils ressemblent si fort 1'vn a 1'autre, que 
c'est presque la mesme chose ; Gar de dire il auoit 
appris, pour dire il auoit accoustume", c'est vne facon 
de parler qu'il faut laisser a la lie du peuple, bien que 
deux ou trois de nos plus celebres Escriuains, mais 
non pas des plus modernes, en ayent vse aussi sou- 
uent que de 1'autre. II est vray que ces grands 
homines s'estoient laisse infecter de cette erreur, que 
pour enrichir la langue, il ne falloit rejetter aucune 
des locutions populaires, en quoy ils n'eussent pas 
eu grand tort, s'ils ne les eussent voulu receuoir que 



380 REMARQUES 

dans le stile has, et non pas dans le mediocre, et 
mesme dans le sublime, comme ils ont fait en leurs 
propres oeuures 1 . 

T. C. M. Menage ne condamne pas avoir coustume ; mais 
il tient qvCavoir de coustume est plus usite. 

A. F. 11 y a desja bien des annees que souloit est hors 
d'usage. Quoy qu'il soil venu du verbe solere latin qui a tons 
ses temps, le verbe souloir Francois n'a jamais este employe 
qu'a Timparfait. Quelques-uns ont cru y trouver quclque 
chose de rude qui 1'a fait bannir dc nostre Langue, mais il y 
a plusieurs autrcs imparfaits de la mesme terminaison, tels 
que vouloit, couloit, rouloit, qui no blcssent point 1'oreille; 
et mesme on dit encore fort bien, quoy qu'avec une ortho- 
graphe un peu differente, il se saouloit deplaisirs pour dire 
il se rassasioit de plaisirs, ce qui fait voir que souloit n'est 
point rude par luy-mesme. 



NONCHALAMMENT, LOISIBLE. 

Le premier est encore vn vieux mot, pour lequel 
on dit, negligemvnent, peu soigneusement ; Car pour 
nonchalance, etno?ickalant, ils sontbons.Z0m#Z<?, n'est 
pas meilleur, que les autres deux, et mesmes il sent 
encore dauantage le vieux. 

T. C. NoncJialamment a beaucoup de grace en quelques 
endroits, comme en ceux-ci que le Pere Bouhours donnc 
pour exemples ; il etoit couche nonchalamment dans son ca- 
rosse; elle avoit le bras appuye nonchalamment. M. Chapelain 
trouve nonchalamment un fortbon mot.et dit qu'il n'est pas 
plus vieux que nonchalance. J'entends condamner loisible, 
comme un mot qui a vieilli. Ainsi on ne dit plus, il n'est pas 
loisible de faire, on dit, il n'est pas permis. 

A. F. Nonchalammenl est un fortbon mot que la Langue 
conserve et qui s'cmploye avec grace en beaucoup d'endroits. 
II estoit couche sur rherbe, la teste appuyee nonchalammenl 
sur son bras. Loisible n'est pas si vieux que M. de Vaugelas 

1 Ceci fait, sans doute, allusion a Malherbe. A. C. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 381 

nous le marque, mais il commence a vieillir et il vaut mieux 
dire cela riestpas permis, que cela n'estpas loisible. 



AUTANT . 

Ge mot, quand il est comparatif, demande que, 
apres luy, et nonpas comme, par exemple vne infinite 
de gens disent, ne me deuez vous pas aniant d'amilU 
comme eux, au lieu de dire, autant d'amitieqiCeux. 

T. C. M. de Vaugclas a dcsja fait observer celte faute 
dans une Remarque qui a pour litre, Si pour adeo en Latin, et 
elle est suivie d'une Note. Autant comparatif, est la mesme 
chose QvCaussi, et si pris pour adeo, et tous les trois deman- 
dent que apres eux, et jamais comme. Ainsi c'est avec raison 
que le Pere Bouhours, dans son Livre des Doutes, condamne 
cos phrases, I'union n'en est pas si parfaite comme celle de 
Vappetit ; cette esperance est aussi pre'somptueuse comme elle 
est vaine. 11 est certain qu'on meltroit aujourd'hui que au lieu 
de comme, dans ces deux cxemples, oil autant pourroit entrer 
pour si et aussi, quoiqu'avec moins de grace, que dans 
1'excmple de M. de Vaugelas, vous me devez autant d'amitie 
comme a eux. Je croi pouvoir faire ici observer en passant ce 
que le mesme Pere Bouhours a tres-judicieusement remarque, 
que c'est une negligence vicieuse d'entasser dans le discours 
plusieurs comme lesuns sur les autres, quand ils nesont pas 
dans le meme ordre. 11 en donne pour exemples; ne consi- 
derons plus les fideles qui sont marts en la grace de Dieu 
comme ay ant cesse de vivre, mais comme commencant a 
vivre, comme la verite I'asseure. Considerez comme I'avarice 
corrompt tout, comme elle renverse lout, et comme elle do- 
mine les hommes, non seulement comme des esclaves, mais 
comme des bestes. 11 fait voir que ccs deux comme, comme 
ayant cesse de vivre, comme commencant a vivre, n'ont rien 
de choquant ni d'irregulier, parce qu'ils sont dans le mesrne 
ordre, mais que le dernier, comme la verite I'asseure, est 
d'une autre cspece, et fait un effet fort desagreable. II dit la 
mesme chose du dernier exemple, comme I'avarice corrompt 
tout, comme elle renverse tout, comme elle domine, etc. Ges 
trois comme sont du mesme genre ct ne blcssent point, mais 
les deux derniers, non seulement comme des hommes, mais 
comme des bestes, sont d'une autre espcce, et les oreilles un 
peu delicates ne s'en accommodent point dans la mesme 



382 REMARQUES 

phrase. 11 apprend a rectifier ces deux exemples en mettant 
au premier, ainsi que la verite I'asseure, au lieu de ; comme la, 
verite I'asseure, et au dernier, comme elle traite Us hommes 
non settlement en esclaves, mats en bestes, au lieu de comme 
elle domine les hommes, non seulement comme des esclaves, 
mats comme des bestes. II ne dit rien de, comme commencant a 
vivre : cela me paroit bien rude, ct j'aurois peine a me resou- 
dre de mettre comme devant commencer. 

A. F. Mettre comme apres autant etc., c'esl une faute. 
II faut dire que et non pas comme, exemple : Vows manquez a 
I'amitie, vous m^en devez autant qtfa mon frere, et non pas 
autant comme a mon frere. 



OUT, pour ITA. 

le ne scaurois deuiner pourquoy ce inot, veut que 
Ton prononce celuy qui le precede, tout de mesme que 
s'il y auoit vne h consonante deuant ouy, et que Ton 
escriuist hoily, except^ que Yh ne s'aspireroit point, 
comme nous auons remarqu6 au mot de huit, qui se 
gouuerne tout ainsi que les mots qui commencent 
par vne h consonante, si ce n'est qu'il ne s'aspire pas. 
On prononce done vn oily, et non pas vn noily, comme 
Ton prononce m nomme, vn nobstacle, quoy que Ton 
escriue vn homme, et vn obstacle. Ainsi, quoy que Ton 
escriue cet oily, on prononce neantmoins ce oily, 
comme s'il n'y auoit point de t, et ces 0%, comme s'il 
n'y auoit point de s a ces ; Que si Ton dit qu'il ne se 
presente jamais ou fort peu d'occasions de dire vn oily, 
ni cet oily, ni ces ouy, ni de mettre rien deuant; ie res- 
pons que Ton se trompe, et que non seulement on 
peut dire par exemple, il ne faut qu'vn oily d'vn Roy 
pour rendre vn homme heureux, ou il y a longtemps que 
je trauaille pour obtenir cet oily, mais qu'il n'y a rien, 
qui puisse venir plus souuent en vsage, que de dire 
par exemple, il disoit ouy de tout, Us diront oilyjeprie 
Dieu qu'ils disent ouy ; Et en ces trois exemples, 
comme en tous les autres semblables, il ne faut point 
prononcer le t, qui est deuant oily, quoi qu'on ayt 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 383 

accoustume de le prononcer deuant toutes les autres 
voyelles. 

T. c. M. Chapelain qui a cherche pourquoi on prononce le 
mot qui precede oily comme s'il y avoit une h consonante de- 
vant oily, dit que c'est par la meme raison de huit et de onze, 
et onzieme, dont Tun a eu une h devant, par caprice de 1'usage, 
et seulement pour justifler Tabus du manque d'elision, le 
huit, dans lequel mot Vu naturellement aussi-bien que \'o dans 
onze devoit se manger ainsi, Yhuit ; et dont 1'autre n'a point 
d'A, onze, qui se prononcant communement comme s'il estoit 
aspire, sans elision, le onze avoit le mesme droit d'avoir une 
h non aspiree devant, si 1'usage avoit egard a la raison et a 
requite. II dit encore que ce qui est cause que huit, onze, 
oiii, se prononcent sans elision, c'est que ces trois mots sont 
fort communs, et a tous momens dans la bouche du peuple, 
qui s'est accoustume a n'y observer pas 1'elision non plus 
qu'en quelques autres, faisant de ces mots familiers une ha- 
bitude de les considererdansleur voyelle du commencement, 
dc mesme que si c'etoit une consonne, ce qu'il ne fait pas a 
ceux qui lui sont moins connus, et moins familiers. 

Je croi qu'il faut plustost escrire ce oily, comme il se prononce, 
que cet oiiy; car il est certain quo tous les mots qui precedent 
oily, doivent se prononcer comme si oily avoit une h conso- 
nante au commencement, et en escrivant cet oily, on donne 
lieu de faire sentir le t de cet dans la prononciation. 

A. F. Ce mot est de la nature de huit et de onze, devant 
lesquels on prononce la derniere syllabe des mots qui les pre- 
cedent comme si huit et onze commenQoient par une li aspiree. 
Celuy-cy est monosyllabe* et comme il faut prononcer ce oiiy, 
il le faut aussi escrire, et ne pas escrire cet oily, ainsi que 
1'escrit M. de Vaugelas. 



INNUMERABLE, INNOMBRABLE. 

Du temps du Cardinal du Perron et de M. Coeffe- 
teau, on disoit tousjours innumerable, et jamais innom- 
brable; maintenant tout au contraire on dit innom- 
brable, et non pas innumerable. II est vray qu'une des 
meilleures plumes, et des plus eloquentes touches 
dont le Palais se puisse vanter *, m'a appris que dans 

1 M. Patrn. (CONRABD.) 



384 REMARQUES 

le genre sublime, ce mot comme plus majestueux 
peut encore trouuer sa place. 

T. C. (Test M. Patru qui vouloit conserver innumerable. 
On ne le dit plus dans aucun stile. Innombrable a pris sa 
place. 

A. F. Si Ton a dit innumerable du temps du Cardinal du 
Perron et de M. Coefleteau, ce mot est aujourd'huy hors d'u- 
sage, et le genre sublime ne scauroit Tauthoriser; il faut 
tousjours dire innombrable. 



MESMEMENT. 

Get aduerbe passoit desja pour vieux, il y a plus 
de vingt-cinq ans, et jamais les bons Escriuains ne 
s'en seruoient, ils disoient toujours mesmes. le ne vois 
pas que depuis ce temps la il se soit renouuelle, ny 
que ceux qui escriuent purement, en vsent. 

T. C. Mesmement a vieilli de plus en plus, et je le croi 
entierement aboli. 

A. .F. Mesmement est vieux et entierement banni de la 
langue. 



DE DEQA, DE JJELA. 

Plusieurs manquent en se seruant de ces te'rmes ; 
par exemple ils disent, les Espagnols chez qui toutes 
les nouuelles de de deed sont suspectes, au lieu de dire 
toutes les nouuelles de deed. Ils alleguent que de deca, 
est vn aduerbe local, qui veut dire icy, et quand on 
dit deca, ou dela, auec vn nom, alors il n'est plus ad- 
uerbe, mais preposition, comme deca la riuiere, dela 
la riuiere, mais quand il est aduerbe", on ne dit jamais 
deca, qu'on ne mette de, deuant, et qu'on ne die de 
deca, si ce n'est en vn seul cas, qui est quand on dit 
deca et dela, pour dire cd et Id, mais il faut que deed 
et deld, soient tous deux ensemble, 1'vn ne se disant 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 385 

point, et n'estant point aduerbe, separe de 1'autre; 
Tellement que lors qu'il tient lieu de genitif, comme 
en 1'exemple que nous auons donne, ou les nouuelles 
de de deed vaut autant a dire que les nouuelles de ce 
pays, i\ faut necessairement, disent-ils, que Particle 
du genitif, qui est de, le precede, et par consequent 
que Ton die les nouuelles de de deca ; Autrement sans 
1'article de, ce seroit comme qui diroit les nouuelles ce 
pays, au lieu de dire les nouuelles de ce pays. On res- 
pond qu'il est vray qu'apres nouvelles, il faut neces- 
sairement dire de, qui est 1'article du genitif qui suit 
le substantif precedent ; Mais aussi Ton soustient 
qu'on 1'y met, quand on dit les nouuelles de deca, 
parce qu'on ne demeure pas d'accord, que 1'aduerbe 
deca, doiue tousiours auoir vn de deuant ; Gar il est 
certain que deca, tout seul signifie icy, et quand on y 
ajouste vn de, c'est par vne- elegance de nostre langue, 
qui n'est plus elegance dans la rencontre de tant de 
de; Et de fait on trouuera dans nos anciens Autheurs, 
nous auons deca d'excellens fruicts, et encore aujour- 
d'huy on ne croira point mal parler en parlant ainsi, 
quoy que de deca, en cet endroit soit plus elegant. 
Gertainement ce seroit vne grande durete de dire les 
nouuelles de deca, et 1'Vsage a cause de cela a fort 
bien fait de retrancher vn de ces de, comme pour la 
mesme raison il a fait dire de la Loire, au lieu de dela- 
la Loire. ^ . 

T. C. M. de Vaugelas respond parfaitement bien a ceux qui 
pretendent qu'il faut dire, les nouvelles de de de^a. Cette re- 
petition de 1'article de est tres-vicieuse. Je ne voi point que 
1'usage ait autorise dela Loire, pour dela la Loire; j'entends 
dire ce dernier a beaucoup de gens qui parlent tres-bien, et 
M. Chapelain le trouve meilleur que dela Loire. II dit que les 
Gascons disent dega, que dela, pour d'une fafon ou d'autre, et 
appelle cette maniere de parler barbare. 

A. F. Quelque raison que puissent alleguer ceux qui de- 
fendent cette facon de parler, toutes les nouvelles de de defA 
sont suspectes, en mettant la particule de deux fois, elle ne 
doit point estre receue, puisque 1'Usage a decide le conlraire. 
11 faut dire les nouvelles de deca comme on dit les nouvelles 

VAUGELAS. I. 25 



386 REMARQUES 

de ce pays. On ne croit point que ce soit bien parlcr quo de 
dire dela, Loire, cela est sauvagc, la purete dc la Langue 
vcut qu'on disc dela, la Loire. 



AFFAIRE. 

Ge mot est tousjours feminin a la Cour, et dans les 
bons Autheurs, je ne dis pas seulement modernes, 
mais anciens, Amyot mesme ne 1'ayant jamais fait 
que feminin. II est vray que sur les despesches du 
Roy on a accoustume de mettre pour les expres af- 
faires du Roy, et non pas pour les expresses affaires, 
mais ou c'est vn abus, ou vne facon de parler aflectee 
particulierement aux paquets et aux despesches du 
Roy, qu'il ne faut point Hrer en consequence, puis- 
que pour cela on n'a pas laisse de dire tousjours a la 
Cour, vne bonne affaire, me grande affaire, et jamais 
vn Ion et vn grand affaire. II y en a qui disent que 
lors qu "affaire est apres Fadjectif, il est masculin, et 
par exemple qu'il faut dire, vn Ion affaire, et quand 
il est deuant, qu'il est feminin, et qu'il faut dire vne 
affaire fascheuse, mais cette distinction est entiere- 
ment fausse et imaginaire. II est certain qu'au Palais 
on 1'a tousjours fait masculin jusqu'icy; mais les 
jeunes Aduocats commencent maintenant a le faire 
feminin. 

T. C. Monsieur Menage rapporte quelques endroits de 
Marot, qui a fait affaire masculin, et dit qu'il est presen- 
tement feminin. II est certain qu'il n'a plus que ce seul genre. 
M. Chapelain observe que ce qui a rendu autrefois ce mot 
masculin, c'est que nous 1'avons tire de 1'Italien a/fare, qui 
est masculin; que nos Ancestres I'employerent dans ce genre 
a toute occasion, et que le peuple 1'ayant faitensuite feminin, 
1'usage des Ministres d'Etat a conserve le stile et le genre 
ancien par dignite, afin dc demeurer dans les termes, qui en 
matiere d'Etat, comme dc Religion, sc consacrent, et ne veu- 
lent pas estre changez. 11 ajouste que cela se verilie encore par 
1'usage des Actes publics des Cours souvcraines, ct des Con- 
trats de la Ghancellerie, ou le vieux stile se conserve rcligicu- 
sement, comme si dans ccs vieux mots consistoit 1'essence de 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 387 

la chose signifiee, et que les nouveaux deusscnt 1'alterer, et 
qu'on observoit la mesrae chose a Rome pour les prieres des 
Dicux, pour les Loix des douze Tables, oil c'eust ete une pro- 
fanation de toucher. 

C'cst par la mesme raison du vieux stile conserve, qu'on dit 
encore aujourd'hui Lettres Royaux, Ordonnances Royaux, 
quoique Lettres el Ordonnances soicnt du genre feminin, et 
que .Royaux soil du masculin. M. Menage dit, que ce qui a 
donne lieu a ces fagons de parler, c'est que Royaux etoit 
autrcfois masculin et feminin, comme il paroist par cJioses 
hereditaux, qui se trouve en plusieurs endroits de nos an- 
cicnnes Coustumes. II rapporte la-dessus ce vers de Gauvain, 
Tun de nos anciens Poetes : 

Les Damoiselles sont fresiaux. 

Lequel mot fresiaux, il dit que M. Borel dans ses Antiquitez 
Gauloises et Francoises, a interprete par celui de fraisches. 

A. F. Le mot affaire est presentementtousjours feminin, 
ct on ne dit plusau Palais un Ion affaire. La distinction ^af- 
faire feminin apres Tadjectif et tfaffaire masculin quand 
il precede est rejettee avec beaucoup de raison par M. de 
Vaugelas. 



BENIT, BENI. 

Tous deux sont bons, mais non pas dans le mesme 
vsage. Benit, semble estre consacre aux choses saintes, 
on dit a la Vierge, Tu es benite entre toutes les femmes, 
on dit, de Veau benite, vne Ckapelle levtite, du pain lenit, 
vn cierge benit, vn grain lenit, et ce t la, a est6 pris 
vray-semblablement du Latin lenedictm. Mais hors 
des choses saintes et sacrees, on dit tousjours beni et 
fienie, comme me ceuvre lenie de Dieu, vne famille Mnie 
de Dieu, Dieu wus a lerd d'vne heureuse lignee, a beni 
ws armes, a teni vostre trauail ; car le participe du 
preterit indefini ou compose, est le mesme en tout et 
par tout que le participe passif tout seul. 

T. C. M.Chapelain dit que Ton a garde le t dans eau lenite 
pain benit, cierge lenit, Chapelle benite, et autres semblables, 
non pas pour avoir ete consacre aux choses saintes, mais parce 



388 REMARQUES 

qu'anciennement on disoit benit dc tout ; que 1'usage a adouci 
ce participe parmi Ic peuple pour les choses ordinaires, mais 
que pour celles de la Religion, benit est demeure avec son t, 
pour no ricn alterer dans les choses saintes, et conserver les 
termes alTectez et accoustumez dans les matieres de Religion, 
comrae autant de formules. 

On a fait Benitier d'eau benite ; surquoi M. Menage a dit, 
que comme plusieurs Parisiens parlent ainsi, on ne peut pas 
dire que ce soil un mauvais mot. II fait remarquer que M. Pa- 
vilion, Evcsque d'Alet, dans son Rituel, M . d'Andilly dans la vie 
de sainte Therese, et M. Des Preaux dans son Epistre a M. Ar- 
naud, s'en sont servis. Ces temoignages sufflsent pour faire 
voir que Ton s'cn peut servir apres eux. Je croi que c'est le 
vrai mot. Ccpendant le mesme M. Menage avoue qu'il prefere 
Benattier, comme un mot recu dans toutes les Provinces de 
France, et dont on prononce doucement la seconde syllabe. II 
rapporte plusieurs exemplcs qui font connoitre que Ton disoit 
autrefois Benottier. 

A. F. On a approuve Tobscrvation de M. de Vaugelas sur 
le different usage de benit et de beni. Benit se joint a tout ce 
qui est consacre aux choses saintes. On peut toutefois dire 
en parlanl a la Vierge, vous estes benie entre toutes les femmes, 
aussi bien que vous estes benite entre toutes les femmes. 



DEPENDRE, DEPENSER. 

II y a long-temps, que j'ay oiiy disputer de ces 
deux mots, non pas pour scauoir lequel est le meil- 
leur, mais lequel est le bon ; car il y en a qui con- 
damnent IVn, et d'autres qui condamnent i'autre. 
Neantmoins tous deux sont bons, et se disent et 
s'escriuent tous les jours, auec cette difference pour- 
tant, que despenser, autrefois estoit plus en vsage 
a la Gour, que dependre, et qu'aujourd'huy tout au 
contraire on y dit plustost dependre, que despenser, 
qui est maintenant plus vsite dans la ville. L'vn et 
I'autre est done fort bien dit, fai dependu, ou j'ay 
despensd cent pistoles en mon voyage, je depens, ou je 
despense mille escus par an. Quelques-vns disent qu'il 
y a des endroits, ou Ton se sert plustost de 1'vn que 
de 1'autre, et cela pourroit bien estre, puisque la 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 389 

mesme chose arriue a certains autres mots; mais 
pour raoy, j'auoue que je ne l'ay pas remarque. Au 
reste ceux qui condamnent dependre, parce qu'il est 
equiuoque, et que 1'autre ne Test pas, ont grand tort, 
ne regardant pas la consequence, et ou cela iroit, s'il 
estoit question de bannir des langues, les mots equi- 
uoques, et de les restreindre tous a vne seule signi- 
fication. Pour ce qu'ils ajoustent. qu'en se seruant de 
dependre, et de dependu, les deux dernieres syllabes 
representent vn fascheux object, c'est vne trop grande 
delicatesse, qui ne merite point de response. Si cette 
consideration auoit lieu, il y auroit bien des mots 
a rejetter en nostre langue et en toutes les autres. 

T. G. M. Menage, apres avoir rapporte quelques endroits 
de nos anciens Poetes, qui ont employe dependu pour depense, 
demeure d'accord qu'a la Cour et a Paris, on ne dit plus pre- 
sentement que depenser, et qu'on se mocqueroit d'un hommo 
qui diroit, je depens dix mills ecus par ait, j'ai dependu 
cent pistoles en tnon voyage. II vcut pourtant qu'il y ait de 
certains endroits oil dependre soil mieux que depenser, comrnc 
en cet excmple, mes laquais ont tant d'argent a dependre ; 
et il rapporte un endroit de Monsieur Scarron, qui a dit, 

11 est leau, vaillant et courtois, 
Prend plaisir a dependre. 

Je ne croi pas que presentcment on puissc employer de- 
pendre pour depenser, et jc ne voudrois ni 1'escrire, ni le dire. 

A. F. Le goust a change enlierement a 1'egard de depenser 
et de dependre, qui sembloient se disputer la preference, du 
temps dc M. de Vaugelas. On ne dit plus aujourd'huy dependre 
ni a la Cour ni a la ville dans le sens de faire de la dcpensc, il 
faut dire depenser. 

EVITER.' 

Plusieurs luy font regirle datif, et disent euiter aux 
inconueniens , mais tres-mal, et ce qui a donne lieu a 
cette faute, c'est que Ton dit ordinairement, pour 
obuier aux inconueniens; mais euiter, regit 1'a.ccusalif, 
et oluier le datif. 



390 REMARQUES 

T. C. On dit en parlant des procedures, pour eviter aux 
frais ; c'est une phrase particuliere autorisee par Tusage en 
matiere de Palais : mais hors de-la, la Remarque de M. de 
Vaugelas est tres-bonne ; eviter ne doit jamais regir le datif, 
et c'est une faute de dire, on ne pent eviter a son malheur. 

A. F. Eviter aux inconveniens est une tres mauvaise fa- 
con de parler, ce verbe ne peut se construire avec le datif. 



GAIGNER LA BONNE GRACE. 

Vn de nos plus celebres Autheurs a escrit gaigner 
la, tonne grace du penple, mais il en est repris auec 
raison. II faut tousjours dire au pluriel gaigner les 
bonnes graces ; Gar bonne grace, au singulier veut dire 
toute autre chose, comme chacun scait. II est vray 
qu'anciennement on disoit je me recommende a vostre 
bonne grace, et on le trouuera ainsi en toutes les 
Lettres, qui sont au dessus de cinquante ans, mais il 
ne se dit plus. 

T. C. M. de la Mothe le Vayer dit qu'il ne scait qui est ce 
celcbre Auteur qui a dit, gagner la bonne grace d^t peuple, 
mais qu'il en est repris par une raison fort puerile. II est cer- 
tain quo bonne grace au singulier veut dire, une maniere aisee 
de faire les choses ; il monte a cheval de bonne grace, cette 
femme a bonne grace en tout ce qu'elle fait. Apparemment du 
temps de M. de Vaugelas on escrivoit gaigner, puisqu'il ortho- 
graphic ainsi ce mot. Presentement on e'crit gagner sans i, 
quoiqu'on disc gain. G'est le sentiment de M. Menage. 

A. F. Quand on veut se servir de cette facon de parler, il 
faut mettre bonnes graces au pluriel et dire il a gagne les 
bonnes graces d'un tel. On. n'orthographie plus gaigner avec 
un i comme fait M. de Vaugelas. On escrit gagner. 



DELICE. v 

[JBeaucoup de gens disent, c'est m delice, qui est 
vne facon de parler tres-basse ; Delice, ne se dit point 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 391 

au singulier dans le beau langage, ni dans lo beau 
stile, mais seulement au pluriel, et est feminin, 
comme delicice, en Latin, nostre langue suiuant en 
cela la Latine, xt pour le nombre et pour le genre, de 
grandes delices. j 

T. C. Monsieur Chapclain fait remarquer quo delice a etc 
forme sur delirium, qui est elegant en Latin, et non pas en 
Francois, quoique quelques-uns maintiennent qu'il so peut 
dire au singulier sans barbarismc. M. Menage decide, comme 
fait M. de Vaugelas, qu'on ne dit plus que delices au pluriel, 
et au feminin; il tombe d'accord que Ton disoit ancienncment 
un delice au singulier et au masculin du delicium des Latins, 
qui ont dit aussl delicia, et delicies. 

A. F. On n'a point este du sentiment de M. de Vaugelas, 
qui veut que delice au singulier ne se disc point dans le beau 
langage. C'est tres-bicn parler que de dire, c'est un grand de- 
lice que.de boire frais, quel delice d'eslre avec des gens d'nne 
societe agreable ! Ge mot qui vient de delicium ou delicia 
qu'on trouve dans les anciens Aulheurs Latins, est masculin 
dans ces pbrases, et tousjours feminin au pluriel. 



GUARIR, GUERIR, SARGE. v 

\Autrefois on disoit 1'vn et Tautre, et plustot guarir, 
que guerlr, mais aujourd'huy ceux qui parlent et 
escriuent bien, disent touj ours guerir, etjamais guarir. 
Aussi Ye est plus doux que Ya, mais il n'en faut pas 
abuser comme font plusieurs qui disent merqne, pour 
marque, serge, pour sarge (toute la ville de Paris dit 
serge, et tou-te la Cour^ sarge} et merry, que tout Paris 
dit aussi pour 



P. II faut dire serge: autrefois on disoit $arge, comme 
guarir, mais aujourd'hui la Cour et la Ville disent, serge, et 
guerir. La grande Artenicc m'a dit ellc-mesme qu'elle est 
cause de la Remarque ; car TAuteur qui ctoit pour sarge, 
voyant que ccs trois Coilsultans dont il parlc dans sa Preface, 
ctoient pour serge, il en parla a cctte Dame,' qui alors csloil 
pour sarge, et qui maintcnant a change d'avis. 



392 REMARQUES 

T. C. M. de la Mothe le Vayer veut que guarir soil aussi 
bon que guerir, quMl appelle effemine, et d'enfant de Paris, 
qui change \a en e. On a parle ainsi autrefois, mais presente- 
ment on ne dit plus que guerir et guerison. On dit marque 
et marri, et non pas merri et merque. 

Pour serge, Monsieur Chapelain dit que sarge est Torigine, 
et qu'il vient de Tltalien sargia, mais que le general de la 
France, et une bonne partie de la Cour, prononce serge. M. 
Menage dit la mesme chose, et prefere serge a sarge. Le Pere 
Bouhours a raison de decider a 1'egard de sarge, que tous 
ceux qui parlent bien. disent aujourd'hui serge, et que les 
gens de la Cour s'accordent en cela avec les Bourgeois et les 
Marchands. 

A. F. On ne dit plus aujourd'huy guarir, ni merque, ni 
merri, ni sarge, tous ces mots sont hors d'usage. 11 faut dire 
et .escrire guerir, marque, marri et serge. 



An TRAVERS, et a TRAVERS. 

Tous deux sont bons, mais au trauers, est beaucoup 
meilleur, et plus vsit6. Us ont differens regimes, il 
faut dire par exemple, il luy donna de Vespee au tra- 
uers du corps, et a trauers le corps. On ne le dit que de 
ces deux facons, car au trauers le corps, et a trauers 
du corps, ne valent rien. G'est 1'opinion commune et 
ancienne, mais depuis peu il y en a et des Maistres, 
qui commencent a dire a trauers de, aussi bien qu'aw 
trauers de. Pour moy je ne le voudrois pas faire. 

P. La fin de la Remarque est sur ce que dans mon Plai- 
doyer des Captifs j'ai dit, En vain un Ange sera venu a tra- 
vers des etoiles, parce qu'il est plus soustenu, et sonne mieux 
qu'aw travers des etoiles. 

A et au en notre Langue se disent indiflcremment : A mesme 
temps, au mesme temps, a coste, au coste, quand il est comme 
adverbe. Coeffeteau en son Florus, liv. 4. parlant de Pompee 
le jeune, pag. 177. Ce fut une Jionte de voir qu'il s'enfuit a 
travers d' une mer qu'il avoit auparavant courue' avec une 
triomphante flotte : pag. 187. Se passe I'espee a travers du 
corps, parlant de Scipion ; et pag. 190. Voyant passer a travers 
de ses troupes, parlant de Cesar : pag. 204. A travers les champs 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 393 

pag. 213. A travers les campagnes : pag. 217. Sepassa Vespee a 
travers le corps ; tenement qu'il dit Tun et 1'autre, mais rare- 
ment cm travers; et dans son Histoire, qui est son dernier ou- 
vrage, il dit par- tout a travers du corps et jamais a travers 
le corps, au moins ne l'ai-je point veu aux quatre derniers 
livres quo j 'en ai leus. 

T. C. Quoique M. de Vaugelas decide qvCau travers est 
beaucoup meilleur, et plus usite qu'd travers, M. Menage re- 
marque fort bien qu'il y a des endroits ou a travers est a 
preferer, ot qu'il faut dire, a travers champs, a travers les 
bleds, a travers les vignes. On met tousjours le genitif avec 
au travers ; fai passe au travers de lEglise, et 1'accusatif 
avec a travers, il lui donna d'un daston a travers les jambes. 
Monsieur Chapelain dit qu'on ne peut escrire a travers de, sans 
faire une faute. 

A. F. II y a peut-estre plus de force a dire a travers les 
vignes que au travers des vignes, pour marquer une action 
prompte : On ne scauroit dire a travers de, mais seulement a 
travers le, ou a travers les, comme a travers les bleds. On 
employ*; aussi a travers sans qu'il suive aucun article, comme 
en cet oxemple a travers champs, on met tousjours un genitif 
avec an travers, comme, il passa au travers du camp des 
ennemis. 



A L'ENCONTRE. 

Ge terme est purement du Palais en 1'vn de ses 
vsages ; car il en a deux, en 1'vn desquels il est pre- 
position, et en 1'autre, comme aduerbe. II est prepo- 
sition par exemple quand on dit au Palais, il a son 
recours a rencontre d'vn tel, c'est-a-dire contre vn tel, 
et aduerbe en cette phrase, je ne vais pas a Vencontrc, 
pour dire je ne dis pas, ou je ne fais pas le contraire. 
II est vray qu'on y pourroit sous-entendre de cela, 
comme qui diroit je ne vais pas a rencontre de cela, 
c'est pourquoy j'ay dit comme aduerte. Mais quoy 
qu'il en soil, ni 1'vn ni 1'autre ne se dit jamais a la 
Gour, ni ne se trouue point dans les bons Autheurs, 
quoy qu'il soil eschappe a 1'vn de nos plus modernes 
et plus excellens Escriuains de 1'employer en toutes 



394 REMARQUES 

les deux facons 1 . Jamais M. Coeffeteau lie s'en est 
voulu seruir. 

T. C. A I'enconlre est une tres-mechante jfacon de par- 
lor; on dit mesme presentement au Palais, il a, ion recours 
contre un tel, et non pas a I'encontre d'un tel. C'est une re- 
marque du Pcre Bouhours. 

A. F. Cette facon de parlor a I'encontre de ou simple- 
ment a I'encontre, je ne vais point a I'encontre, je n'ay rien 
a dire a I'encontre, est tenement hors d'usage, qu'ori ne s'en 
sort pas mesme au Palais. 

FUT I? AIT MOURIR. 

Cette facon de parler est toute commune le long de 
la riuiere de Loire, et dans les Prouinces voisines, 
pour dire fut execute' a mort. La Noblesse du pays 1'a 
apportee a la Cour. ou plusieurs le disent aussi, et 
M. Coeffeteau qui estoit de la Prouince du Maine, en 
a vse toutes les fois que 1'occasion s'en est presentee. 
Les Italiens ont cette mesme phrase, et le Cardinal 
Bentiuoglio, Fun des plus exacts et des plus elegans 
Escriuains de toute 1'Italie, s'en est serui en son His- 
toire de la guerre de Flandre au quatriesmo liuvre, 
Lo Strale, dit-il, gia Borgomastro d'Anuersa, e che tanto 
haueva fomentate le seditioni di quella citta, fu faito 
morire in Viluorde. II en dit encore vne autre de cette 
mesme nature, etqui nous doit sembler plus estrange, 
sur la fin du sommaire du cinquiesme liure. Valen- 
ciana, dit-il, cade inpotere de gli Vgonotti, i quali ne 
sono fatti vscir poco dopo, lesquels en sont faits sortir 
pen apres, pour dire lesquels on en fait sortir. Nous 
n'auons point encore estendu cette locution fut fait 
mourir, comme font les Italiens, a d'autres phrases 
semblables. Mais nonobstant tout ce que je viens de 
dire, qui sembleroit suffisant pour Tauthoriser, il 
est certain qu'elle est condamnee de tous ceux^ qui 
font profession de bien parler et de bien escrire. 

i Ce peut estre M. d'Ablancourt. (Clef de CONBARD). 



SUR LA. LANQUE FRANCOISE 395 

T. c. J'ai parle do faire mourir, sur la rcmarque de 
1'usagc des participes passifs dans Ics preterits, et j'ai fait con- 
noistre que le verbo faire, quand il precede 1'infmitif d'un 
vcrbe neutrc, lui influe son action et son regime, et le rend 
en quclque facon actif, faire mourir quelqu'un, faire tomber 
quelqu'un, faire sortir quelqu'un. Cependant quelqu'un n'est 
pas gouverne par faire, comme il en est gouverne, quand 
au lieu de mourir, de tomber, dc sortir, on met Religieu, 
par excmple ; car alors on dit, faire quelqitfun Religieux, et 
on ne peut dire, faire quelqu'un mourir. On dit fort bien 
tout de mesme au passif, il fut fait Religieux; mais comme 
on ne peut dire au passif, il fut fait tomber, il fut fait sor- 
tir, je croi aussi que, il fut fait mourir, est une construc- 
tion barbare et tres-vicieuse; il faut dire, a 1'actif, on le fit 
mourir, ou bien, il fut execute d, mort, ou tout simplement, 
il fut execute. 

A. F. Quelques-uns ont excuse cette fac.on dc parler, sur 
cc que faire mourir, peut n'estre regarde que comme un 
seul verbe qui veut dire executer a mort, et qui par conse- 
quent est actif, ce qui le rend different de faire sortir ou de 
faire tomber quelqu'un. Cos deux dernieres phrases signi- 
lient seulement faire quo quelqu'un sorte, faire que quel- 
qu'un tombe, c'est a dire, estre cause que quclqu'un sorte, 
que quelqu'un tombe, mais faire mourir ne vcut pas dire 
eslre cause que quelqu'un mcure, il signifie executer quel- 
qu'un a mort; ccpcndant la pluspart n'ont pas este contents de 
il fut fait mourir, Us vculent qu'on dise on le fit mourir, ou 
il fut execute. 



ENCORE. 

II faut tousjours dire encore, et jamais encor, ni 
encores; neantmoins en poesie", la plus part disent 
encor, a la fin du vers, et le font rimer auec or ; mais 
je connois d'excellens Poe'tes, qui n'en veulent jamais 
vser, quoy qu'ils le soufff ent aux autres. Geux qui en 
vsent a la fin, ne s'en seruent point ailleurs, comme 
ils ne commenceroient pas vn vers ainsi, encor que 
des mortels etc. Done encore, est celuy qui se dit en 
prose et en vers, encores auec vne s, ne se dit ni en 
vers, ni en prose, et encor, se dit par la plus part des 



396 REMARQUES 

Poetes a la fin du vers, et par quelques-vns au com- 
mencement aussi. D'autres plus scrupuleux ne le 
disent nulle part. 

p. % CoefYeteau, Histoire Roraaine, dit partout encor ct 
jamais encore. 

T. C. M. Menage observe qtfencore, que nous avons fait 
dc I'ancora des Italicns, est le veritable et 1'ancien mot; mais 
que comme les Poetes qui ont eu besoin d'accourcir ou d'al- 
longer les mots, ont dit encore, et encores, ceux qui ont eerit 
en prose les ont imilez, et se sont servis des mesmes mots. 
Pour encores, il tombe d'accord qu'il n'est plus en usage ni en 
prose ni en vers. En elTet, encores avcc une s ne se pcut 
souffrir. Par ces excellens Poetes qui ne vculent jamais dire, 
encor en vers, M. de Vaugelas cntend M. de Gombaut, qui ne 
pouvoit souffrir qu'en Poesie, on fist rimer encor avec or. 
M. Chapelain appelle cela une delicatesse particuliere, et qui 
n'engage pcrsonne a rien ; cependant s'il faut toujours dire 
encore en prose, et jamais encor, la Poesie n'ayant aucun 
droit d'autoriser ce qui est contre la langue, encor ne devrait 
pas estre moins banni des vers qu'il Test de la prose, quoi 
qrfencore en trois syllabcs ait un son bien languissant dans 
un vers, quand il n'y fait point d'elision. 

Je veux encore voir si son coeur est sensible. 

II semblc mesme que comme la prose doit avoir quelque 
sorle de mesure qui satisfasse 1'oreille, il devroit estre permis 
de dire egalement encor et encore, selon qu'on trouveroit a 
propos d'ajouler ou dc retrancher une syllabe. Ce qu'il y a de 
certain, c'cst qu'en parlant et mesme en lisant, on ne prononce 
presque jamais encore en trois syllabes, et qu'il est plus doux 
de dire encor que pour quoi qiie, que de dire encore que; ce 
qui fait voir que la prononciation de Ye muet dans ce mot 
n'est point nccessaire pour le plaisir dc 1'oreille, et qu'il de- 
vroit estre ttencor, et $ encore, comme tfavec, et ftavecque, 
que M. de Vaugelas permet d'employer indifferemment, selon 
qu'on a besoin d'une syllabe de plus ou de moins. Encore Men 
que, que Ton disoit autrefois, n'est plus en usage. 

A. F. On ne dit jamais encores avec une s, il faut tous- 
jours dire encore en prose, et encor dans la Poesie est une 
tres-bonne rime avec or, thresor, essor et autres. Sncore en 
trois syllahes a quelque chose de languissant dans les vers, a 
moins qu'on nc fasse 1'elision dc Ye en faisant suivre ce mot 



SUR LA. LANGCJE FRANCOISE 397 

par un autrc qui ait unc voyelle au commencement, ou bien, 
a moins qu'il ne soit a la fin du vers. 



L 'article devant les noms propres. 

Plusieurs disent VArlstote, le Plutarque, VHyppo- 
crate, le Pelrone, le Tite-Liue, etc. C'est tres-mal parler, 
et centre le genie de nostre langue, qui ne souffre 
point d'article aux noms propres. II faut dire simple- 
ment Arislote, Plutarque, Petrone, Tite-Liue, et ne 
sert de rien d'opposer, qu'ils mettent 1'article pour 
faire voir qu'ils entendent parler de leurs ceuvres, et 
non pas de leurs personnes, ou ils ne mettroient pas 
1'article, et ne diroient point par exemple Y Arislote 
fut precepteur d'Alexandre, le Tite-Liue estoitdePadoile, 
et ainsi des autres ; Car dez que Ton nomme le nom 
propre, il n'est plus question de scauoir si 1'on entend 
son liure, ou sa personne, en toutes facons il n'y faut 
point d'article, 1'vn se confond auec 1'autre. II y a vne 
exception en certains Autheurs Italiens, parce qu'on 
les nomme a la facon d'ltalie, oil Ton dit il Petrarca, 
VAriosto, il Tasso, et ainsi nous disons le Petrarque, 
I'Arioste, le Tasse, le Soccace, le Bem&e, etc. et c'est 
sans doute ce qui a donne lieu a 1'erreur de mettre 
1'article a tous les autres Autheurs, sans faire la diffe- 
rence des Italiens, et de ceux qui ne le sont pas. 

P. Pour I'Arioste et le Tasse, la remarque est vraye ; 
mais pour les autres on dit Petrarque, Boccace et Bembe. 
Desly, Avocat du Roi a Fontenay-le-Comte, en une lettre 
ccrite a du Chesne le 28 juin 1616, et qui est ensuite de la 
Preface d'Alain Ghartier, imprimee en 1616, appelle cette ma- 
niere d'ecrire, le Platan, et autres, un idiotisme Lombard, qui 
menace notre Langue de la barbaric du Gothisme. 

T. C. M. Menage a remarque pour exceptions a cette 
regie, qu'on dit la Magdeleine, et le Lazare, le Jupiter de 
Phidias, la Venus de Praxitele, la Diane d'Ephese, le Cice- 
ron de Gruter, le S- Augustin de Basle, I'Aminte du Tasse, 
et autres semblables; mais il n'y a que le Lazare et la Mag- 
deleine qui puissent etre compris dans Texception, puisque 



398 RKMARQUES 

le Jupiter de Phidias n'est point un nom propre et signifie 
seulcment, la Statue de Jupiter faite par Phidias, et ainsi 
des autres. Le mcsme M. Menage ajouste a regard des noms 
propres Italiens qui recoivent 1'article, qu'on dit plus sou- 
vent Petrarque, Boccace, Sannazar, que le Petrarque, le Boc- 
cace, le Sannazar, et qu'il faut toujours dire Dante, et jamais 
le Dante. Pour les noms propres Francois qui ont le au nomi- 
natif, comme le Geay, le Petit, le Grand, le Feme, le Comte, 
le Baron, ils le gardent aux autres cas, parce qu'il n'est pas 
article et qu'il fait partie du nom : ainsi il faut dire, fai 
receu de le Geay, de le Petit, et non pas, du Geay, du Petit ; 
fai donne a le Grand, a le Fevre, ct non pas, au Grand, au 
Fevre. Cela paroist rude danste Baron et le Comte, parce que 
ce sont aussi des noms de dignite et qu'on est accoustume a 
dire, du Baron, au Baron ; du Comte, au Comte. Cepcndant 
il faut dire, quand le Baron et le Comte sont des noms pro- 
pres, je suis fort content de le Baron, fai appris a le Comte. 
On dit les tableaux du Poussin, qui estoit Francois, ne a An- 
dcly, petite Ville a sept lieues de Rouen, et non pas, les ta- 
bleaux de le Poussin, mais c'est parce qu'il s'appelloit sim- 
plement Poussin, et que les Italiens qui declinent tous les 
noms propres, 1'ayant vu travailler si long-temps a Rome, 
1'ont appele le Poussin, ajoustant 1'article le a son nom, pour 
le d^cliner comme tous les autres. 

A. F. Cette remarque a ete generalement receue. On a 
seulement observe qu'on dit communement, la Magdeleine 
et le Lazare. A regard de 1'article le, qu'on met devant plu- 
sieurs noms Italiens et sur tout de Peintres, on ne le met que 
devant les noms qui ne sont pas de Baptesme comme, le 
Titien, le Casrache, mais on ne dit pas le Paul Veronese ni le 
Raphael. 



FORS, HORS, HORS-MIS. 

Fors, se disoit autrefois en prose et en vers, pour 
dire hors-mis, mais aujourd'huy il est tout a fait 
banni de la prose, et il n'y a plus que les Poetes qui 
en vsent, parmy lesquels non seulement il n'est pas 
mauuais, mais il passe pour noble, et est beaucoup 
meilleur que hors, dont la prose se sert. Les exemples 
en sont frequens dans M. de Malherbe, et dans tous 
les autres Poetes. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 399 

T. C. Je suis du sentiment du Pere Bouhours, qui dit 
quo fors e'st banni aujourd'hui des vcrs comme de la prose, 
et quo ceux qui excellent en poesie parmi nous, Men loin dc 
le trouver noble, et meilleur que hors, le trouvent bas et mes- 
chant. 

A. F. Fors, quj selon M. de Vaugelas estoit plus noble et 
meilleur que hors, en Poesie, est tout a fait banni de la Lan- 
gue. On ne dit plus que hors et horsmis. 



SERIOSITE. 

Ce mot jusqu'icy ne s'est dit qu'en raillerie, et je 
1'ay veu bien souuent condamner tout d'vne voix a 
plusieurs personnes tres-scauantes en nostre langue, 
qui s'estoieut rencontrees ensemble. Us ne croyoient 
pas qu'oa le peust escrire dans le beau stile, et ue le 
souffroient que dans la Comedie, dans la Satyre, et 
dans rEpigramme burlesque. Neantmoins si Ton fai- 
soit i'horoscope des mots, on pourroit, ce me semble, 
predire de celuy-cy, qu'vn jour il s'establira, puis que 
nous n'en auons point d'autre qui exprime ce que 
nous luy faisons signifier ; Gar puis qu'il a desja tant 
fait que de naisJre, et que d'auoir cours dans la 
boucbe de plusieurs, et d'estre connu de tout le 
monde, il ne luy faut plus quvn peu de temps joint 
a la commodity ou la necessite qu'il y aura d'en vser, 
pour lestablir tout a fait, datur tenia nouitati verbo- 
rmn, dit Apulee, rerum olscuritatibus seruienti. Desja 
vn de nos plus faineux Escriuains s'en est serui dans 
son nouueau recueil de Lettres 1 . I'ay veu exactitude, 
aussi recule que seriosild, et depuis il est paruenu au 
point ou nous le voyons, par la constellation et le 
grand ascendant qu'ont tous les mots, qui expriment 
ce que nous ne scaurions exprimer autrement, tant 
c'est vn puissant secret en toutes choses, de se rendre 
necessaire. Mais en attendant cela, ne nous hastons 
pas de le dire, et moms encore de 1'escrire, laissons 

1 Je croy que c'^st M. de Balzac. (Clefde CONRARD). 



400 REMARQUES 

faire les plus hardis, qui nous frayeront le cherain, 
vsitatis tutius vtimur, dit Quintillien, noua non sine 
quodam periculo fingimus; Mais, comme il ajouste de 
Ciceron, qua primo dura visa sunt, vsu molliuntur. Au 
reste seriosite'a de 1'analogie auec curiosite", car comme 
curiosit^ se forme de 1'adjectif curlew, aussi seriosite', 
se forme de 1'adjectif serieux. 

II y en a qui au lieu de seriosite', font serieux, subs- 
tantif, et disent par exemple, il est dans vn serieux, je 
Vay trouud dans vn serieux, mais quoy que cette facon 
de parler soil tres-frequente a Paris, i3lle ne laisse pas 
de desplaire a beaucoup d'oreilles delicates. 

T. C. L'autorite de M. de Ealzac, qui a employe ssriosite 
dans ses lettres, n'a point ete suffisante pour le fairc rece- 
voir. Le Pere Bouhours remarque fort bieu que serieux subs- 
tantif, qui ne plaisoit paslorsqueM. de Vaugelas faisoit ses 
Remarques, est prcsentement au gre de tout le monde, et qu'il 
n'y a rien dc si commun que d'cntendre dire, il est dans un 
serieux: je n'ai jamais veu un plus grand serieux; son se- 
rieux me glace. M. Chapelain dit que, il s'esi mis sur son se- 
rieux, il Va pris sur le serieux, sont des facons de parler tres- 
elegantes, et dans la bouche de tous les honnestes gens. 

A. F. Quoy que curieux ait fait curiosite Fadjectif se- 
rieux n'a pu former seriosite, il s'est fait substantiflui-mesme 
pour faire entendre ce que du temps de M. de Vaugelas on 
vouloit que seriosite signifiast. Ainsi les oreilles delicates ne 
sont point blessees d'entendre dire, il est tousjours dans 
un fort grand serieux, je Vai trouve dans un serieux qui m'a 
glace. 



COURIR, COURRB. 

Tous deux sont bons, mais on ne s'en sert pas 
tousiours indifferemment; en certains endroits on dit 
courre, et ce seroit tres-mal parler de dire courir, 
comme courre le cerf, courre le lieure, courre la paste. 
Si quelqu'vn disoit courir le cerf, on semocqueroit de 
luy. En d'autres endroits il faut dire courir, comme 
faire courir le Iruit, il ne fait que courir, parlant d'vn 



SUR LA LANGtIE FRANCOISE 401 

homme, qui ne fait que voyager, etc. Et en d'autres 
on peut dire courir, et courre, comme courre fortune, 
et courir fortune. M. Goeffeteau, ce me semble, dit 
tousjours le premier, et M. de Malherbe le dernier, 
mais sans doute courre fortune, est le plus en vsage. 

T. C. M. Menage qui confirme la decision de M. de Vau- 
gelas sur courre le lievre, courre la paste, il ne fait que 
courir, faire courir le bruit, rapporte une observation de 
Voiture conceue en ces termes dans quelqu'une de ses Let- 
tres. Courre est phis en usage que courir, etplus de la Cour; 
mais courir n'est pas mauvais, et la rime de mourir et de 
sccourir, fera que les Poetes le maintiendront le plus qu'ils 
pourront. II ajouste qu'il faut dire, recourir un prisonnier, et 
non pas recourre; un prisonnier recours, et non pas re- 
couru; que c'cst de-la que vient le mot de recousse, et que 
nos soldats disent encore aujourd'hui, aller a la recousse, 
pour dire, aller apres les ennemis qui enlevent quelque bu- 
tin, ou qui emmenent des prisonniers. 

J'entens souvent demander si au futur de courir il faut dire 
je courerai o\ije courrai. II n'y a aucun sujet de douter, il 
faut dire, je courrai avec une double r, et tous ceux qui ont 
quelque connoissance dc la Langue. en tombent d'accord. 
J'en vois quelques-uns qui font difficulte sur le futur dc se- 
courir et de discourir, et qui veulcnt qu'on escrive,^V secou- 
rerai, il discourera, quoiqu'cn parlant on ne fasse ccs futurs 
que de trois syllabes. Jc suis persuade que secourir, discou- 
rir, encourir, parcourir, recourir, sont de la mesme nature 
que courir et mourir, et que Telision de Yi s'y fait au futur 
gardant une double r, comme aje courrai, je mourrai; car 
pourquoi prendre un e plustost que de garder Yi, s'il ne se fait 
d'elision, et dire,' je secourerai, et non pas je secourirai, 
comme on dit, jenourrirai, je pourrirai? Ce qui est cause 
que ccs derniers verbes ne perdent point leur i par contrac- 
tion au futur, comme mourir et courir, c'est qu'il demcu- 
rcroient chargez de trois r, qui ne se peuvent prononcer, 
au lieu qu'en oslant Yi dc courir et de mourir, il n'y reste que 
deux r. Far cette mesme raison, il a fallu necessairement 
conserver Yi dans le fulur de couvrir, ouvrir, souffrir, et 
dire, en y ajoustant ai, je couvrirai, j'owcrirai, je souffrirai, 
parcc que Yv consonne qui est dans les deux premiers, et Ys 
dans le dernier, dcmcururoient avec deux r, et en faisant 
Telision de Yi, il seroit impossible de prononcer, je couvrrai, 
je souffrrai. De tous les verbes dont 1'infmitif se termine en 
VAUGELAS. i. 26 



402 REMARQUES 

ir, outre mourir, courir, et ses composcz, car jo ne doutc 
point qu'il ne faille dire, je secourraj, je discourrai, II n'y a 
que Ics verbes acquerir, enquerir, requerir, qui souffrcnt 
r elision de Yi au fulur ; il acqucrra de grands Mens dans cet 
emploi;je m'enquerrai de cela, selon que le cas le requewa. 

A. F. Toutes les voix ont presque este pour courre le 
cerf, courre un lievre, et courir la paste, sans pourtant re- 
garder comme une faute courir le cerf, courir un lievre et 
courre la poste. On n'a point blasmc courre fortune, mais 
on a doute qu'il fust d'un plus grand usage que courir for- 
tune. 



ACCROIRE. 

C'est vn excellent mot, taut s'en faut qu'il soil 
mauuais comme se 1'imagiuent plusieurs, qui ne s'en 
seruent jamais, mais disent tousjours faire croire; 
car il y a cette difference entre faire croire, et faire 
accroire, que faire croire, se dit tousjours pour des 
choses vrayes, et faire accroire, pour des choses 
fausses. Par exemple si je dis, il m'a fait accroire 
qu'il nejoiloit point, je fais comprendre, qu'il ne m'a 
pas dit la verite : mais si je dis, il m'a fait croire vne 
telle chose, je donne a entendre qu'il m'a fait croire 
vne chose veritable. D'autres disent que la difference 
qu'il y a entre faire croire, et faire accroire, n'est pas 
tant que 1'vn soit pour le vray, et 1'autre pour le faux, 
qu'en ce que faire accroire emporte tousjours, que 
celuy de qui on le dit, a eu dessein en cela de trom- 
per. Vn de nos plus celebres Autheurs estoit dans 
1'erreur que nous venons de condamner. II croyoit 
qyCaccroire estoit vn barbarisme, et qu'il falloit tous- 
jours dire croire. II dit par exemple en vn certain lieu, 
qui est content de sa suffisance, et se vent faire croire 
qu'il est habile homme. Qui doute qu'il ne faille dire en 
cet endroit, se veut faire accroire? On 1'escrit ainsi 
auec deux c, et en va seul mot, et non pas a croire, ni 
acroire. 

T. C. Accroire est un mot dont tous ceux qui parlent el 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 403 

cscrivent bien, se servent. Rien no prouve micux quc faire 
accroire se dit tousjours pour des choses fausses que cette 
fa con ordinaire de parlcr, il s'eu fait beaucoup accroire, pour 
dire qu'un homme prend de la flertc d'un merite qu'il n'a pas, 
et se dit a lui-mesme sur ce pretendu merite beaucoup de 
choses qui ne sont pas vraies. On dit encore, on vous en fait 
lien accroire, pour dire, on vous en donne a garder. 

A. F. Faire accroire est une fort bonne maniere de par- 
lcr, ct donnc tousjours 1'idee que celui de qui on le dit a eu 
raison de faire croire une chose qui n'estoit pas vraye. C'est 
dans ce sens qu'on dit qu'un homme s'en fait accroire, pour 
faire entendre qu'il prend de lui des sentiments trop avan- 
tageux, et qu'il s'attribue un merite qu'il n'a pas. 11 faut escrire 
accroire avec deux c, et en un scul mot, comme le marque 
M. de Vaugelas, et non pas faire a croire. 



CHEZ PLUTARQUE, CHEZ PLATON. 

Cette facon de parler, qui est familiere a beaucoup 
de gens, pour dire dans Plutarque, ou dans les ceuures 
de Plutarque, et de Platon, est insupportable. Vn ex- 
cellent esprit auoit bonne grace de dire, que Ton auoit 
grand tort, de nous renuoyer ainsi chez Plutarque, 
chez Platon, et chez tons ces autres Autheurs anciens, qui 
riauoient point de logis. Chez, ne vaut rien pour citer 
les Autheurs, il n'est propre qu'a denoter la demeure 
de quelqu'vn, cheztous, chezmoy. Quelques-vns disent 
chez les Estrangers, pour dire, en vn pays estranger, 
mais plusieurs le condamnent, et ie crois qu'ils ont 
raison. 

T. C. Chez Plutarque est une facon de parler que nous 
avons prise des Latins, et qui ne sonne pas bien en notre 
Langue. Je nc voudrois pas m'en servir en parlant d'un Auteur 
particular; mais je croi qu'en parlant dc toutc une Nation, on 
peut fort bien dire, chez les Grecs, chez les Romains. C'est le 
sentiment de M. Chapelain, qui dit que chez les Jtaliens, chez 
les Anciens, c'est-a-dire, ehez les Auteurs anciens, est tres- 
bien dit, qu'on ne scauroit parler autrement, et que dans les- 
Italiens, dans les Grecs, dans les Anciens, seroit un barba- 
risme. II ajouste que chez Plutarque vieillit, et que dans Plu- 



404 REMARQUES 

tarque est le bon, parce qu'on sous-entend dans le Litre de 
Plularque. Quelqucs-uns prononcent cheux pour chez, et di- 
sent, firai cheux vous, au lieu de cJiez vous. C'est une pro- 
nonciation trcs-vicieuse. 

A. F. Co mot chez ne s'employe point quand on parle 
d'un Authcur particulier; mais si on parloit de tous, en sorte 
que cet assemblage fust en quelque facon semblable a celuy 
dc toute unc nation, on diroit fort bien, nous trouvons cela 
chez torn les Autheurs Grecs et Latins, de mesme qu'on dit, 
cela estoit en pratique chez les Grecs, chez les Remains. On 
diroit aussi fort bien d'une opinion commune a tous ceux 
d'une mesme Secte, ces sentimens se trouvent chez tous les 
StoVciens, chez les Peripateticiens et autres. 



CESSER. 

Ge verbe de sa nature est neutre, comme VJiyuer 
fait cesser les maladies, faire cesser le trauail, mais 
depuis quelques annees on le fait souuent actif, et en 
prose, et en vers, comme cessez vos plaintes, cessez vos 
poursuites, cessez vos murmures. Nos bons Autheurs en 
sont pleins. 

A. F. II est vray que cesser est un verbe neutre de sa 
nature; mais on ne laisse pas de le faire fort souvent actif, sur 
tout en poesie. Tous les exemples que M. de Vaugelas en 
rapporle sont fort bons, et on ne doit point faire difficulte de 
dire, cesser un travail, pour discontinuer un travail, le re- 
mettre a un autre temps. 



DE GUERES. 

Pour dire gueres simplement, il ne faut jamais dire 
de gueres, comme par exemple, il ne s'en est de gueres 
fallu, ne vaut rien, on dit, il ne s'en est gneres fallu, 
mais quand il denote vne quantite comparee auec 
vne autre, alors le de, y est bon, comme si Ton me- 
sure deux choses ; et que 1'vne ne soit qu'vn peu plus 
grande que 1'autre, on dira fort bien, quelle ne la 
passe de gueres. 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 403 

T. C. La particule de se met avec guere, dans le cas quo 
M. de Vaugelas a explique, comme elle se met avec beaucoup; 
mais il y a cctte difference, que guere ne souffre qu'une ne- 
gative dans les phrases ou il est employe, ct qu'il en faut deux 
avec beaucoup, ou n'en mettre point-du-tout. Ainsi on dit, 
il ne s'en est guere fallu, il ne le passe de guere; et si au lieu 
do guere on mettoit beaucoup, il faudroil ajoustcr pas, qui est 
une seconde negative, il ne s'en est pas beaucoup fallu, il 
ne le passe pas de beaucoup. La raison est que guere est uno 
espece de negative, qui en demands tousjours une autre, au 
lieu que beaucoup peut estre employe sans negative. II y a, 
beaucoup de gens, il a beaucoup plus d'experience que son 
frere. Si on veut faire entrer le mot guere dans ces phrases, 
il faut nccessairement qu'il soil precede d'une negative, il 
n'y a guere de gens, il n'a guere plus d'experience que son 
frere. 

M. Menage a observe qu'on a dit guere originaircment, et 
non pas ffueres, ce mot ayant ete fait ftavare, vare, guare, 
GUERE. 11 dit que le premier a s'cst perdu, commc en 1'Ilalien 
vena, ftavena; qtiavare est le contraire dc largiter, qui sc 
prcnd souvent, ainsi que le Francois largement, pour, abon- 
damment, qui est le contraire de guere; qu'ainsi guere est le 
veritable mot ; qu'on y ajouste une s comme a encored a mes- 
me, et que guere et gueres sont aujourd'hui tous deux en 
usage. On a oste \'s tfencore, suivant la Remarque dc M. dc 
Vaugelas sur le mot encore. Elle n'est d'aucune necessilc 
dans mesme quand il est adverbe, et jc croi qu'on la doit aussi 
oster de guere. La poesiedevroit garden's plustost quo la prose, 
a cause de la commodite d'une syllabe de plus, et loutelois 
il me semble que Ton auroit peine a souflrir cc vers. 

Qui ne rend point de soins, n'est gueres amoureux. 

A. F. La particule de ne doit jamais preceder guere, s'il 
no s'agit dc comparaison. Alors on dit fort bien il ne le passe 
de guere, comme on dit il ne le passe pas de beaucoup ; mais 
de mesme que ce seroit fort mal parlor que de dire, il ne s'en 
est pas fallu de beaucoup, ce seroit pechcr centre la Languc 
que de se servir de cetle phrase, il ne s'en est de guere fallu, 
il faut dire, il ne s'en est guere fallu. 



FOUDRE. 
Ce mot est 1'vn de ces noms substantifs, que Ton 



406 REMARQUES 

fait masculins, ou feminins, comme on veut. On dit 
done egalement bien, le foudre, et la foudre, quoy que 
la langue Francoise ayt vne particuliere inclination 
au genre feminin. Ce choix des deux genres est com- 
mode, non seulement aux Poetes, qui peuuent par ce 
moyen allonger oa accourcir le vers d'vne syllabe, et 
se faciliter les rimes, mais encore aux Orateurs qui 
ont aussi leurs mesures, et leurs nombres dans leurs 
periodes, et qui s'en peuuent preualoir d'ailleurs a 
euiter les rimes et les cacophonies. 

T. C. M. Chapelain dit qu'il ne voit pas comment le ou la 
font cviter les cacophonies dans 1'emploi de ce mot, qui a les 
deux genres. J'ai veu quelques gens embarrassez sur cc que 
M. de Vaugelas dit que ce choix des deux genres est commode 
pour les Poetes, qui par ce moyen peuvent allonger ou accour- 
cir le vers d'une syllabe, et se faciliter les rimes. Us disent 
que le foudre n'a pas plus de syllabcs que la foudre, et quo 
ce mot, soil qu'on Temploye au masculin ou au feminin, ne 
syauroit jamais rimer qu'avcc poudre, resoudre, etc. Us ne 
songent pas qu'il peut fournir une syllabe dc plus ou de moins 
au genitif. de la foudre, du foudre. II le peut de mesme au 
datif, a la foudre, au foudre, et pour la rime, si on a un vers 
feminin dont le participe soustenue soit le dernier mot, on n'a 
pour rimer qu'a faire le substantif foudre, feminin, et dire, 
par cxemple, 

Par des vceux lien sousmis la foudre est retenue. 

Si le participe soustenu finit un vers masculin, on dira, 

Par des voeux lien sousmis le foudre est retenu. 

M. Menage a fort bien observe que foudre dans le figure 
est tousjours au masculin, un foudre de guerre, et que dans 
le propre on le fait aujourd'hui le plus souvent feminin. 

Ce mot a fait foudroyer, sur quoi le Pere Bouhours a tres- 
judicieusement remarque que foudroyer ne se dit que quand 
on veut exprimer qu'un homme a ete frappc de la foudre en 
punition dc ses crimes. Jupiter foudroya les Titans, I'AtJiee 
foudroye. Hors de la, dit ce Pere, foudroyer n'a point lieu 
dans le propre, et ce seroit mal dit, qu'w^ homme a ete fou- 
droye, qtfune Eglise a ete foudroyee, il faut dire, qu'un hom- 
me a ete frappe du tonnerre, que le tonnerre est tombe sur 
une Eglise, 11 rapporte ensuite plusieurs cxemples ou foudro- 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 407 

yer est employe avec grace dans le figure. L'artillerie a, fou- 
droye tons les travaux des ennemis, foudroyer les vices, Dieu 
qui foudroye toutes nos grandeurs jusqu'a Us reduire en 
poudre. II fait aussi rernarquer que foudroyer est quelquefois 
neutre, et qu'on 1'employe sans regime. II s'est resolu de vous 
laisser foudroyer et tonner tout seul. Ne pensant qu'a la 
grandeur de son Roi quand il s'agit de la soustenir, it tonne, 
il foudroye, il mesle le del et la terre. 

A. F. On fait toujours foudre masculin au figure, et en 
parlant d'un heros, on ne SQauroit dire qu'il fut une foudre de 
guerre. Ce mot dans le propre et dans le figure est egalcmcnt 
masculin et feminin, mais plus souvent feminin. 



AlGLE, FOURMY, DOUTE. 

Les deux premiers sont encore de ces substantifs 
hermaphrodites, car on dit, tn grand aigle, et vne 
grande aigle, a V aigle noir, et a V aigle noire. De mesme 
on dit, vn fourmy, et me fourmy. II est vray qu'on le 
fait plus souuent feminin, que masculin. Mais doute, 
qui estoit il y a quinze ou vint ans de ce nombre, 
jusques-la, queM. Goeffeteau, etM. de Malherbe, Font 
presque tousjours fait feminin, 

Nos doutes seront esclaircies, 
Et mentiront les Propheties, 

dit M. de Malherbe, n'est plus aujourd'huy que mas- 
culin, et il faut tousjours dire le doute, je ne fais nul 
doute, et non pas, je ne fais nulle doute, comme 1'ont 
escrit ces. Messieurs que j'ay alleguez. Vn de nos 
anciens Poetes dans vn rondeau 1'a fait feminin, 

Mais espoir vient ma doute reformer. 

T . C. M. Menage remarque fort bicn qu'Aiffle dans le pro- 
pro est masculin et feminin, un grand Aigle, une grande 
Aigle, a I' Aigle noir, a I' Aigle noire, et que dans le figure il 
est feminin, les Aigles Romaines. Je croi, comme lui, que ce 
ne seroit pas bien parler que de dire, I' Aigle Romain, sur 
Pautorite d'un vers qu'il rapportc de la Soplionisbe de Mairet. 
11 ticnt fourmy feminin, quoiqu'il disc quo le peuple le fail 



408 REMARQUES 



tousjours masculin.Pour doute, qu'il fait venir du Latin barbare 
dubita,(\\j.\. a cste dit au lieu de dubitatio, et qui par la devroit 
estre feminin, il dit qu'il n'est plus que masculin. Je nc sea 
pourquoi M. Cnapelain a escrit quo nulle doute ct aucune doute 
sont les mcilleurs, et que point de doute vaut micux; car il 
n'y a personne aujourd'hui qui ne fasse doute masculin, quoi- 
que Messieurs de Voiture ct Balzac ayent escrit la doute. 
Formy pour fourmy est une prononciation aussi vicieuse que 
celle de norrir au lieu de nourrir. 

A. F. Aigle, dans le propre est masculin et feminin, et 
on dit egalcmenl un grand aigle, ct une grande aigle; dans 
le figure il est feminin, les aigles Romaines, I'aigle Imperiale. 
On n'employe fourmy qu'au feminin, la fourmy n'est pas 
presteuxe, dit M. de la Fontaine. Quant a doute il est tousjours 
masculin, le doute estoit mal fonde. II n'y a aucun doute que 
cela ne soil. 



GONSOMMER, et CONSUMER. 

Ces deux verbes ont deux significations Men diffe- 
rentes, que plusieurs de nos meilleurs Escriuains ne 
laissent pas de confondre, et tres-mal. Us diront in- 
differemment consommer, et consumer ses forces, con- 
sommer et consumer son lien. Et neantmoins consommer 
ne veut point dire cela, mais accomplir, comme quand 
on dit, consommer le mariage, pour accomplir le 
mariage, et me vertu consomme'e, pour me vertu accom- 
plie et parfaite. Ceux qui scauent le Latin, voyent 
clairement cette difference par ces deux mots conswm- 
mare, et consumere, qui respondent justemeut aux 
deux Francois, et en 1'orthographe, et en la signifi- 
cation consommer, et consumer. Ge qui a donne lieu a 
cette erreur, si je ne me trompe, est que 1'vn et 1'autre 
emporte auec soy le sens, et la signification d'acheuer, 
et ainsi ils ont creu que ce n'estoit qu'vne mesme 
chose. II y a pourtant vne estrange difference entre 
ces deux sortes d'acheuer, car consumer, acheue en 
destruisant et aneantissant le sujet, et consommer, 
acheue en le mettant dans sa derniere perfection, et 
son accomplissement entier. Et selon cela sa in 



SUR LA LANGUE FRANCOISE 409 

Augustin a dit qu'il y a finis consumens, et finis con- 
summans. II se pourroit faire aussi que nos Poetes 
auroient contribue a ce desordre, employant consomme 
pour consume, lors que la rime les y a contraints ou 
inuitez, de mesme qu'on les soupconne d'estre en 
par tie cause du cours qu'a eu, et a encore cette mons- 
trueuse facon de parler, recouuert, pour recouure', dont 
il y a vne remarque a part. 

Neantmoins il est a noter que la faute ordinaire 
n'est pas de dire consumer, pour consommer, car per- 
sonne n 'a jamais dit ni escrit que je scache, consumer 
le mariage, ni tne vertu consume'e : mais c'est de dire 
consommer, pour consumer, ne disant jamais consumer, 
pour quoy que ce soit, et disant tousjours 1'autre. 
Certainement M. de Malberbe ne les a jamais confon- 
dus, quelque besoin qu'il en ayt peu auoir dans la 
rime, tant il estoit persuade de la distinction qu'il 
faut faire entre les deux. II dit en vn lieu, 

Et qu'aux-roses desa leaute, 
L' age par qui tout se consume, 
Redonne contre sa coustume, 
La grace de la nouueaute". 

le n'ay point remarque qu'en vers ni en prose il ayt 
jamais mis 1'vn pour 1'autre, et aujeurd'huy la plus 
saine partie de nos meilleurs Escriuains n'a garde de 
les confondre. 

T. C. Quoique M. Menage demeure d'accord de la diffe- 
rence qu'il y a entre consumer, qui signifie aneantir, et con- 
sommer, qui vcut dire accomplir, perfectionner, il ne laisse 
pas de dire qu'apres Texemple de M. de Gombaut, qu'il cite 
comme un de nos Poetes les plus exacts, et qui a dit dans un 
sonnet sur la mort du Roi de Suede, 

De ses propres ardeurs lui-mesme il se consomme, 

il ne croit pas qu'on doive faire difficulte de s'en servir de la 
mcsme sorte. Je scai bien que pour trouver une rime a homme, 
nomme, etc. plusieurs ont escrit, le feu qui me consomme, pour 
le feu qui me consume; mais je suis persuade que c'est une 
faute, et qu'il n'est pas plus permis de dire, consommer son 



410 REMARQUES 

temps, consommer son Men, que consumer tin manage, consu- 
mer une affaire, ce qui ne s'est jamais dit. 

Consommation est en usage dans les differentes signifi- 
cations de consommer et de consumer, ct Ton dit, la consom- 
mation des vivres, la consommation des denrees, de mcsme 
qu'on dit, la consommation d'un manage, la consommation 
d'une affaire. 

A. F. II n'y a personne qui n'ait este de 1'avis de M. do 
Vaugelas. Consommer et consumer, ont des significations fort 
differentes, et on ne peut les confondre, c'cst a dire, on ne 
sc.auroit employer consommer pour consumer sans faire une 
faute. On dit souvent en poesie, le feu qui me consomme, pour 
le feu qui me consume, et celte licence est aujourd'huy con- 
damnee. L'Usage semble neantmoins avoir authorise cet abus 
dans ces deux phrases, consommer des fourages, consommer 
des vivres, d'ou vicnt que dans le substantif verbal, on dit la 
consommation des vivres, la consommation des fourages, et 
non pas la consomption des vivres. 



AVOISINER. 

Ce mot n'est gueres bon en prose, mais la pluspart 
des Poetes s'en seruent, comme quand ils descriuent 
quelque montagpe, ou quelque tour extremement 
haute, ils disent qu'elle auoisine les cieux. Fay dit la 
pluspart, parce qu'il y en a qui ne s'en voudroient 
pas seruir. 

T. C. Avoisiner est un terme purement poetique, dont on 
nc peut se servir que dans le sens quo lui donne ici M. de 
Vaugelas. M. Chapelain semble pourtant ne 1'exclure pas en- 
tierement de la prose, puisqu'il dit que c'est par une mauvaisc 
delicatesse que ce mot est consacre en poesie. 

A. F. Ce mot quoy que vieux a bonne grace dans la Poe- 
sie, et dans le stile sublime, et Ton ne pourroit condamner ce 
vers avec justice. 
Ce mont dont le sommet avoisine la nue. 



SUR LA LANGUE FRANQOISE 411 



PERIL EMINENT. 

Voicy vn exemple de ce que 1'Vsage fait souuent 
centre la Raison; car personne ne doute, j'entens de 
ceux qui scauent la langue Latine, que peril eminent, 
ne soit pris du Latin qui dit, pericnlum imminens, 
pour signifier la mesme chose ; et toutefois nous ne 
disons pas peril imminent, pour euiter, comrae je 
crois, le mauuais son des trois i, mais eminent, qui ne 
veut nullement dire cela, ni mesmes il n'est pas pos- 
sible de conceuoir comme on peut donner cette 
epithete au peril. Au lieu (^imminent, voulant dire 
me chose preste a tomber sur me autre, 1'epithete 
conuient fort bien au peril qui est sur le point d'acca- 
bler vne personne. Pour cette raison, j'ay veu vn 
grand personnage, qui n'a jamais voulu dire autre- 
ment que peril imminent, mais auec le respect qui est 
deu a sa memoire, il en est repris non seulement 
comme d'vn mot, qui n'est pas Francois, mais comme 
d'vne erreur, qui n'est pardonnable a qui que ce soit, 
de vouloir en matiere de langues viuantes, s'opinias- 
trer pour la Raison contre 1'Vsage. 

T. C. 11 est certain que periculum imminens signifie en 
Latin ce quo nous entcndons quand nous disons peril eminent. 
Ccpcndant j'ai entendu d'habilcs gens soustenir que cette epi- 
thete avoit son sens. Us disent qu'eminent signifie grand, ele- 
ve, qui paroist, et qu'ainsi on peut appeler peril eminent, un 
grand peril ou Ton voit bien qu'on se jctte, et dont on ne peut 
douter. En effet, peril eminent, ne se dit point d'un peril ou 
le hazard nous engage, et que Ton n'a point preveu : et je ne 
crois pas que ce fust bien parle de dire, il rencontra des vo- 
leurs qui le mirent en un peril eminent de perdre la vie ; on 
diroit plustost, qui le mirent en grand peril de perdre la vie. 
On dira fort bien, il voyoit qu'il se mettoit dans un peril 
eminent, s'il hazardoit I'entreprise, parce qu'on donne a en- 
tendre que i'on prcvoit le peril, ce qui me fait croirc que 1'e- 
pilhete ^eminent convient mieux a un peril dont on a le 
temps d'examiner la grandeur, qu'a un peril de hazard, quelque 
grand qu'il soit. 

A. F. L'academie a enticrement approuve la remarque. 



412 REMARQUES 



GE, deuant le verbe substantif. 

Quelques-vns repetent ce, deuant le verbe susbtan- 
tif, et d'autres ne le repetent pas, par exemple, ce 
qu'il y a de plus deplorable, c'est, etc. M. Coefieteau en 
vse tousiours ainsi. D'autres disent, ce qui est de plus 
deplorable, est, etc. et aujourd'huy tout au contraire 
de ce qui se pratiquoit du temps de M. Coeffeteau, 
ce dernier est plus vsite, auec cette difference neant- 
moins, que lors que le premier ce, est fort esloigne 
du verbe substantif, il est meilleur de le repeter, que 
de ne le repeter pas, comme ce qui est de plus deplo- 
rable et de plus estrange en tout le corns de, la me hu~ 
maine su^ette a tant de miseres, c'est, etc. Est, y seroit 
bon aussi, mais c'est, y est beaucoup meilleur, parce 
qu'il recueille tout ce qui a este dit entre deux, et 
rejoignant le nominatif au verbe, fait 1'expression 
plus nette, et plus forte. 

Que si Ton n'a pas mis ce auparauant, mais quelque 
autre mot, alors non seulement il n'est pas neces- 
saire de mettre le ce, mais pour 1'ordinaire il est mieux 
de ne le mettre pas, par exemple la difficult^ que I'on 
y pourroit apporter, est, et non pas c'est, qui neaut- 
moins ne seroit pas vne faute, mais est, est beaucoup 
meilleur. Mais si le nominatif, quand c'est vn autre